‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 50 sur 60 · COUR DES LOGES · texte numérisé non relu

COUR DES LOGES

Lorsque dans ma cellule où parfois je sommeille

Un doux songe embellit les heures de ma nuit,

Souvent la liberté de mon rêve m'éveille :

Il Suis-moi, je te fais libre! abrité sous mon aile.

On ne pourra ravir à ta mère son fruit ! »

— Mais moi, faisant effort, je repousse son zèle :

« Mon Dieu ! je ne veux pas être libre à tout prix ;

Mon sort est magnifique, il est digne d'envie.

Je veux encor des fers, des fers toute ma vie,

Je veux souffrir, je veux mourir pour mon pays!!! »

Un autre aUéné vaniteux, M. I..., s'imagine qu'il vit depuis cinq cents ans. Il a été fait duc de Vincennes par Charles VU, il a remporté à cette époque une grande victoire sur les Anglais. Sous Louis XIV, il était général et habitait un hôtel rue Traversière- Saint-Antoine. Sous Louis XV, il commandait un corps d'armée.

La Révolution lui a enlevé son domaine de Vincennes et Charenton- aussi écrit-il régulièrement des lettres de protestation au conseil municipal de ces communes. Une autre de ses idées, c'est que tout homme est double et a son égal quelque part.

Il croil à la métempsycose et pense que chacun de nous est le régénéré d'un être qui a vécu avant lui. Il a fait une grammaire

et proposé au Glaneur des articles de linguistique dont voici un faible échantillon :

« L'aire ou surface est du masculin ; ou doit donc dire la soupe a Vaîre bon, et non pas l'air bonne. D'abord l'air dans l'atmosphère est transparent, on ne le voit pis, sait-on s'il est bon? Bonne se rapportant à soupe, que signifierait l'air sans épithète ? il ne signifierait rien, tandis que l'aire bon signifie la surface de la soupe que vous voyez, ne pouvant distinguer que cette surface.

« On se moque du peuple qui dit dorénavant, dorsénavanl, et c'est à tort. Le mot dorénavant est bien plus absurde. C'est de dès lors et avant que dérive dorsénavant, dont la corruption est moindre que dorénavant. Ainsi je dirai dès lors et avant

« J'ai observé que dire « je veux m'en aller n est un langage absurde. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon «je veux aller moi » ? Cependant on trouve que c'est bien parler, et les académiciens ne voudraient pas entendre raison sur cette erreur. Je prétends que dire «je veux en aller 55 est parler plus correctement, parce qu'on n'a pas besoin d'exprimer qu'on est soi-même le sujet de l'action, puisqu'on ne pourrait dire «je veux en aller un autre » . Il suffit donc de dire « je veux en aller » .

« Quatre conjugaisons sont inutiles, compliquent et embarrassent la langue. Elles se peuvent réduire en une seule dont la déterminaison sera er. Ce changement nous ramène au langage primitif tel que des provinces l'ont conserué ; ce qui prouve l'idiome premier de la langue à l'époque où l'homme dans sa nature grossière n'était soumis qu'à sa raison. Les lois l'ont gouverné quand il fut réuni en tribus, puis la religion; qu'y a-t-il gagné? Donc nous dirons Jiner, au lieu de finir, senter, couvrer, tener; et on conjuguera ^/2<?r ainsi : je fine, je finals, je final, j'ai fine, j'eusfné, je fmer al, j'aurais fmé, etc.

« 11 est absurde d'employer le verbe être comme auxiliaire

dans le verbe aller, et dans les autres verbes irréguliers comme lui ; car être n'y exprime pas un sens droit. « Je suis allé » est faux, il faut dire «j'ai allé » . Quand on àiije suis allé, on semble dire qu'on y est, puisqu'on emploie le présent de l'indicatif, tandis quej'a/ allé exprime le parfait, qui est ce que vous voudriez dire et que vous ne dites pas avec je suis allé. A preuve, dans le présent du passif je suis aimé, vous supportez une action, tandis qu'elle est passée quand vous dites je suis allé. »

Voilà un malade qui avait prévu le volapuck.

M. I... n'est pas seulement grammairien, il est aussi botaniste et thérapeutiste. Il a composé un traité de l'action médicinale des plantes potagères.

Ses articles de critique artistique sont célèbres; en voici un fragment :

« Je pense que des rues tirées au cordeau, dans une grande ville surtout, ne peuvent qu'abêtir l'esprit. La vue est de suite satisfaite ; or, la vue étant destinée à agrandir l'entendement par les pensées qu'elle fait naître, la promptitude de la satisfaction visuelle doit amoindrir la réflexion. Je suis persuadé qu'une ville dont les rues serpentent donne en outre positivement plus de tranquillité au corps parce que les vents ne le contrarient pas autant, et que, par suite, l'esprit en est plus maître et reste plus capable de diriger ses pensées ou de les concentrer. Pour ces motifs, je blâme les cbangements que l'on fait dans Paris sous prétexte de l'aérer, ce qui est un grand tort. Je ne serais pas étonné qu'à force de l'aérer on en arrive à ruiner l'industrie, en affaiblissant l'habileté de ses ouvriers en tout genre. Je prends modèle sur les fourmis ; elles tracent des voies tortueuses et non pas alignées pour aller d'une fourmilière à une autre ; ce que j'ai observé sur le bitume. Ces insectes étant restés laborieux et infatigables depuis le commencement du monde, les ouvriers ne peuvent que gagner à les prendre pour modèles ; et, d'après leur

exemple, j'ai le droil de dire que les rues serpentant en leur direction doivent être préférables à celles dont la régularité et l'uniformité satisfait tout de suite la vue, ce qui est la même chose qu'abrutir l'esprit.

« Ne sait-on pas que les ouvriers sont plus sensés, plus capables que les gens oisifs qui ne connaissent que le repos et la jouissance du bien qu'ils ont? c'est du moins ma conviction. Il me semble même qu'à voir promener des riches dans leurs jardins, ornés et soignés de la mollesse qu'ils recherchent, on distingue dans leur extérieur et dans tout leur ensemble un dégoût profond jusque pour leurs jouissances, parce que la régularité et les agréments des lieux leur ôtent la satisfaction agreste que leur donneraient des terrains sans apprêts, distribués comme le voudrait le hasard, au fur et à mesure qu'on aurait à planter.

« De même, dans une ville régulièrement aérée, les gens am'ont moins d'esprit, les ouvriers seront plus mous et partant moins bons que dans une ville distribuée par le hasard des temps et la fortune des gens, oii rien n'aurait été calculé que par le besoin d'y loger '. »

Tout cela se lient encore un peu • mais que dire de cette œuvre d'un autre malade que ne renieraient pas nos poètes les plus décadents, les plus déliquescents :

Corps médical universel,

Céleste partie des sciences,

Du jardin plantage solennel,

Sur notre globe qu'en notre France.

Laissant rouler ses ondes Dans son horizon scientifique Qui vient se fourrer dans le monde Avec ses flots diagnostiques.

Et dès que sa matinale aube Précède la pathologie,

1 Tiièse de Sentoux, 1867.

Tout à l'entoiir de notre globe Se joint à la physiologie.

Et cela continue pendant quatre grandes pages.

I] semble difficile, Messieurs, de faire mieux dans le genre, et pourtant tout cela est dépassé par les actes et les œuvres d'un aliéné, célèbre aujourd'hui dans nos asiles et dont l'histoire est trop intéressante pour que je ne vous en dise pas un mot.

« Dans la matinée d'hier, dit un journal, un rassemblement s'est tout à coup produit au coin de la rue des Vinaigriers. Un homme de soixante ans environ, portant de très-longs cheveux gris et une grande barbe, coiffé d'un casque en fer-blanc, avec arabesques multicolores, inscriptions latines et flots de dentelles, portant de grandes guêtres jaunes, une aube blanche en étoffe de rideaux et une grande couverture de laine, déclamait avec une remarquable facilité. — J'arrive de Carpentras, disait-il, et je viens pour sauver la France, l'Eglise et le monde.

« Conduit chez le commissaire de police, il déclara s'appeler l'abbé X..., prêlre interdit depuis vingt-quatre ans. Il a été admis d'urgence dans une maison de santé. »

Né dans le Midi, l'abbé X... était d'une famille d'aliénés, ou du moins tous ses ascendants et collaléraux étaient bizarres ou excentriques; nous pouvons donc le compter parmi les héréditaires.

Dans sa jeunesse, il reçut d'un curé du voisinage quelques leçons de latin et il fut dirigé sur le grand séminaire, bien que ce ne fût pas à coup sûr sa vocation, car il y fut d'une indocilité rare. Ordonné prêtre, néanmoins, il fut placé dans une grande paroisse où il se montra insupportable : il était sans cesse en discussion, se déclarant le premier de tous, voulant toujours avoir raison. 11 se livrait à des taquineries insensées contre ses collègues. Sorte de Panurge, il cachait, au moment des messes, les ornements ou les livres de l'officiant, et le laissait fort en peine.

UN AIONOMANE VANITEUX.

D'après une photoaraphie.

Un jour, il revêtit ses habits sacerdotaux et, dans cette tenue, il alla danser autour de la tombe de son père, criant, hurlant et gesticulant.

C'en était trop : il fut interdit par l'archevêque et interné dans un asile. Là, son seul but fut de tout troubler; il ne cessait d'écrire à toutes les autorités, se disant persécuté à cause de son talent, de ses opinions, envoyant des dénonciations contre tout le monde, fomentant des émeutes parmi les autres fous, organisant des évasions, puis niant effrontément quand il était pris, ce qui lui arrivait d'ailleurs souvent. Au miUeu de tout cela, parlant littérature, art, théologie, traitant du haut de sa grandeur les auteurs les plus illustres, ayant sans cesse à la bouche ses sublimes poésies, son magnifique poëme, ses tableaux.

L'abbé, en effet, ne manque pas d'un certain talent : il a exécuté dans ses moments les plus lucides quelques pastels. Il compose bien, il a la notion juste de la couleur. Il connaît même les lois de la perspective, comme l'indiquent les constructions qu'il a faites dans le plan d'une église qu'il prépare.

Il est rare, d'autre part, qu'il ne commette pas quelque impertinence au milieu même d'une œuvre passable. Un grand tableau de lui représente Jésus et la Samaritaine; dans un coin, on voit un singe, armé d'un sabre : c'est le Père Monsabré; et à côté une oie : c'est le Père Loyson.

Une autre fois il exécute le projet d'un tableau où il se représente avec la croix de la Légion d'honneur bien en vue, à son chapeau. Des chiens jappent autour de lui, des crapauds coassent, ce sont ses ennemis; il met lui-même en légende : Voici ce qu'a fait Campagne.

Or, Campagne est l'aliéniste qui a publié son observation et à qui j'emprunte les détails dont je vous fais part.

Depuis plus de vingt ans, l'abbé X... va de maison de santé en asile, s'échappant, repris, obtenant même sa sortie dans les

périodes de calme. Au moment où il est arrêté, rue des Vinaigriers, en costume de pape, il se croit Pie X ou encore le pape Fulmen.

DESSIN D'U!V MONOMAIVE VANITEUX.

Collection de M. le docteur Magnan.

Rien n'est plus curieux que le travestissement qu'il s'est fait avec les couvertures de son lit. Certains jours, il se promène gravement, couvert d'une chasuble en papier peint qu'il a lui-même couverte d'inscriptions latines de sa composilion.

En 1885 il s'est présenté aux élections législatives dans le

département de Vaucluse, et vous allez voir par quels procédés il pensait réussir.

Il s'écrit à lui-même la dépêche suivante :

« Havas Paris. — Les bouchers d'Avignon, voulant fournir au

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