QUINZIEME, SEIZIEME ET DIX-SEPTIEME SIÈCLE
Mesdames^ Messieurs,
On lit au vingtième chapitre du Lévitique une phrase dont la malheureuse interprétation a été aussi funeste à l'humanité que les inventions les plus meurtrières de l'artillerie et que les guerres les plus terribles : « L'homme ou la femme, dit l'Ecriture, qui sera possédé de Python ou de l'esprit de divination, sera mis à mort. '5
C'est de là, Messieurs, que sont parties ces grandes persécutions dont je vais avoir à dérouler devant vous le sombre tableau. Je ne sais sous quelle impression vous quitterez cette salle; mais je ne trouve, pour ma part, rien de plus attristant que l'étudeque je viens de faire et dont je vais essayer de vous communiquer les résultats.
Vous êtes venus ici chaque semaine entendre développer les inventions merveilleuses du génie de l'homme; on a fait passer devant vous, en quelques heures, tout ce qu'a fait de grand et de noble l'époque où nous vivons, et vous êtes sortis heureux, l'esprit libre, fiers pour l'humanité, fiers pour la patrie française qui a vu naître la plupart de ces glorieuses découvertes -.
La conférence d'aujourd'hui va faire comme une tache sombre
1 Conférence faite à la Sorbonne (Aisociation scientifl:jue de France), le 18 mars 1882.
- L'Association scientifijue de France a pour but d'encourager les travaux relatifs au perfectionnement des sciences, et de propager les connaissances scientifiques.
au milieu de ce flot de lumières. Mon rôle, ingrat s'il en fut, sera de vous initier aux folies d'un autre âge. J'apporterai ici la note triste, mais peut-être, si je remplis bien mon but, arriverai-je à vous démontrer encore une fois le rôle de la science dans l'histoire, son influence sur l'esprit et sur les mœurs de l'humanité.
C'est au moyen âge, Messieurs, et à la Renaissance que la sorcellerie a surtout fleuri; c'est alors qu'elle a fait le plus grand nombre de victimes.
Les quinzième et seizième siècles semblent surtout avoir été infestés par cette horrible vésanie. L'antiquité, en effet, croyait bien aux sorciers, mais elle les considérait surtout comme des êfres inspirés de la Divinité même; elle les honorait parce qu'elle les craignait, elle ne se serait jamais avisée de leur nuire : dans les mythologies de la Grèce et de Rome, le dieu des enfers n'est pas l'ennemi du maître de l'Olympe, il est son frère, son allié, et au besoin l'exécuteur de ses ordres; le sorcier n'est pas un soldat de l'un contre l'autre, il est inspiré par tous deux et respecté par cela même.
Au moyen âge, au contraire, l'esprit religieux a pris une autre tournure : deux êtres presque égaux se disputent le pouvoir; Dieu a un ennemi, ennemi personnel qu'il pourrait terrasser, mais qu'il conserve ; à qui, par une juste permission, il laisse le droit de tourmenter l'humanité pour que celle-ci, par sa résistance même, gagne des mérites; c'est le mal incarné cherchant à entraîner les âmes vers lui et à les arracher à la rédemption. Il lutte, il résiste à son maître et ne cède qu'à la dernière extrémité. L'antiquité avait créé Ormuzd et Ahriman ; le moyen âge, manichéen sans vouloir se l'avouer, oppose à Dieu et à ses élus Satan et son innombrable armée.
Alors la lutte s'ouvre entre les deux principes et avec des forces qu'ils tentent de rendre égales; l'Etre tout-puissant a ses anges et ses armées célestes ; le Diable a sa troupe innombrable de démons.
il se nomme légion, ses balaillons sont nombreux. Ils sont encadrés par des officiers dont nous connaissons les noms : c'est Belzébuth', Asmodée, Magog, Dagon, Magon, Astaroth, Azazel, Haborym , sortes de chefs de cohorte ayant leurs lieutenants, ei au-dessous d'eux la foule immense des démons aussi nombreux que les anges mêmes, luttant corps à corps avec eux.
Et de même que chaque àme a son ange qui la garde pour le
LE DE MO Ai AZAZEL
D'après CoUin de PlaDcy.
bien, elle a son démon qui lui souflle le malj c'est à elle de choisir.
D'ailleurs, Messieurs, les mêmes procédés sont employés par les deux principes, et cela par une juste tolérance de Dieu qui veut laisser à son ennemi l'égalité des armes. L'Etre divin s'est
' Les figures de démons contenues dans cet ouvrage ne sont pas faites absolument d'imagination. Elles sont extraites de l'ouvrage da Colïin de Plancy, approuvé en 1844 par l'archevêque de Paris, et en 1862 par l'évèque d'Arras. Elles ont été gravées d'après la description de Jean VVeier.
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incarné pour le salut des hommes, le Diable jaloux veut aussi s'introduire dans le corps d'êtres moins bien gardés; il s'en empare, parle par leur bouche, les annihile : il les possède. De rage, il se jette même dans le corps des animaux les plus immondes, et la mort seule peut l'en déloger, si l'exorcisme fait au nom du ciel n'a pas réussi.
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LE DÉMON ABORYM
D'après ColliQ de Pîancy.
Alors VOUS concevez la terreur que peut inspirer une pareille croyance : chacun se demande si, d'un instant à l'autre, son défenseur céleste ne sera pas vaincu, s'il ne tombera pas aux mains du mahn esprit sans défense et sans secours.
D'une pareille crainte à la folie il n'y a pas loin.
Mais la possessw?2, V'mcnrnatlon n'est pas la seule arme de Satan : il est surtout tentateur. La puissance que lui laisse le ciel lui permettra de se transformer, il peut prendre tel traveslissement qui lui plaira. Il apparaît (out à coup chez la malheureuse femme qui
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se meurt de misère et de faim : ses mains sont pleines d'or; il abandonnera ses richesses, mais il faut se donner à lui par pacte écrit et signé avec du sang. Il va partout, nous le trouvons au château, dans la chaumière, au fond des forêts, partout il a quelqu'un des siens prêt à venir tenter celui que Dieu semble abandonner un instant.
On peut donc se donner à lui librement, et, dans ce cas, on est sorcier. On devient son serviteur dans ce monde avant d'être son esclave dans l'autre.
Dieu a ses prêtres et ses fidèles sur cette terre, et chaque dimanche il les réunit dans ses temples ; Satan, lui aussi, a ses prêtres et ses fidèles, et il a voulu avoir ses réceptions; il assemble les siens la nuit dans quelque lande lointaine : c'est le sabbat.
Vous le voyez, dans l'esprit théologique du moyen âge, le sorcier, c'est l'homme qui a déserté l'armée du bien pour s'enrôler dans ceJle de Satan, il est son esclave sur la terre, il lui obéit et commet par. ses ordres tous les crimes qui lui sont ordonnés contre les élus du Seigneur.
Le sorcier est donc le pire ennemi de l'humanité; il est le traître répandu et caché dans l'armée du bien; il jette les maux et les poisons, en secret, sur les ordres de son maître; son crime est le pire qui puisse exister, et il est le plus redoutable puisqu'il est le plus mystérieux. On ne lui doit aucune pitié. Et alors reparaît la terrible phrase du Lévitique : Celui qui sera possédé de l'esprit de Python sera mis à mort.
Ce soldat de Satan, ce prêtre du mal, comment arrive-t-il à ses fins? C'est ce que l'examen minutieux des procès et des interrogatoires nous apprendra. J'ai lu tout au long une grande partie de ces pièces judiciaires, et je vous confesse que rien n'est plus navrant. L'absurde s'y mêle à l'odieux, le grotesque se rencontre auprès du sublime, le courage des accusés étonne, la stupidité des juges écœure; on sent qu'on vit au milieu des fous, mais on ne
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sait vraiment lequel l'est davantage du malheureux qui s'accuse à faux ou de celui qui le condamne. C'est une lecture triste et drôle, et, comme le dit un des maîtres de la médecine française, elle vous fait endurer comme un supplice de chatouillement : le rire se mêle à la souffrance.
La sorcière, a dit Michelet, fut une création du désespoir. C'est de la misère en effet, de la douleur ou du chagrin que provenait alors cette forme de folie, comme aujourd'hui ces diverses causes font naître souvent les délires mélancoliques ou ambitieux; l'aspect de la folie était différent à cause des mœurs différentes de l'époque, mais le résultat demeurait le même.
Un soir, une femme généralement, souvent aussi une de ces femmes nerveuses déjà sujettes aux accidents convulsifs, voyait apparaître devant elle un cavalier élégant et gracieux; il entrait quelquefois par une porte ouverte, plus habituellement il apparaissait d'emblée et comme sortant de terre. Bien rarement il avait une forme repoussante : écoutez en effet les sorciers le dé» crire devant le tribunal : il est habillé de blanc avec une toque de velours noir à plume rouge, ou bien il est vêtu d'un pourpoint splendide couvert de pierreries et tels qu'en portent les grands seigneurs. Il est arrivé de lui-même, ou bien il n'est apparu qu'à la suite d'un appel, d'une invocation de celle qui va devenir sa proie.
Alors il propose à la sorcière de l'enrichir, de lui donner la puissance, il lui montre son chapeau plein d'argent; mais pour conquérir tous ces bienfaits il faut renoncer au baptême, renier Dieu et se donner à Satan corps et àme.
Vous le devinez, il s'agit là d'une hallucination bien caractérisée; une femme tourmentée par quelque chagrin voit arriver tout à coup une apparition semblable à celle qu'on lui a décrite tant de fois depuis son enfance; c'est l'être redouté, c'est Satan; il offre tous les biens si l'on se donne à lui : il n'y a pas à hésiter. Nos hal-
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lucinés d'aujourd'hui n'agissent pas autrement, seulement ils voient des princes et des souverains qui leur offrent des décorations ou des sous-préfectures.
Satan se déguise pour apparaître, mais il ne se cache pas et déclare fort bien qui il est : à la première question, il décline ses qualités. Rarement c'est un diable de première catégorie qui apparaît ainsi, c'est généralement un simple soldat, et il n'appellera un de ses chefs à la rescousse que s'il échoue dans sa première tentative. Le principe de la division du travail semble régner en enfer, ainsi qu'une hiérarchie très-sévère, car un des moins absurdes démonologues que l'on connaisse, Jean Weier, reconnaît qu'il y a dans l'armée diabolique soixante-douze ducs, marquis et comtes, et 7,405,928 diablotins.
Quand il essaye de faire une initiée, le diable trouve tous les moyens bons (et voyez comme l'hallucination continue); il n'est pas rare qu'il parle de Dieu et qu'il en dise le plus grand bien.
Ainsi un jour, près de Douai, il rencontre Louise Maréchal qui faisait un pèlerinage pour le repos de l'àme de son mari; il lui conseille de prier Dieu fermement et avec confiance ; il ne l'abandonnera pas. Puis il lui donne une petite boule colorée qui aura la propriété de faire mourir tout ce qu'elle touchera. Louise Maréchal, convaincue de s'être servie de cette boule dans sa famille, fut brûlée vive à Valenciennes.
Une autre fois, il apparaît à Saincte-le-Ducs : il l'engage à aller au pèlerinage de Saint-Guislain et à faire dire des messes pour le repos de l'àme de son mari. Ce n'était pas logique, mais cela est précieux pour nous médecins, car nos hallucinés d'aujourd'hui ne le sont guère davantage, et il n'est pas besoin de demeurer longtemps dans un service d'aliénés pour y voir des princesses qui déclarent qu'elles recevront leur cour quand elles auront fini leur ménage et lavé la vaisselle.
Ne croyez pas que le diable ne s'adresse qu'à des adultes, il aime
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au contraire les enfauls. Dans les grandes folies épidémiques ceuxci sont presque toujours atteints les premiers. Catherine Polus fut sorcière à huit ans; elle était d'une famille où tout le monde éfait fou et se déclarait voué au diahle. Marie Desvignes fut sorcière à treize ans.