CHAPITRE XX
l'idylle de cleto
Le jour suivant, la Montagnarde entra dans le port, retour de son voyage à la Havane, et le capitaine débarqua, résolu à quitter définitivement ses fonctions.
« Il est temps, Pedro, il est temps ! lui disait la capitaine en le serrant dans ses bras après l'avoir entendu jurer qu'il persisterait dans ses bonnes dispositions. Quel dommage que tu ne Taies pas fait quelques années plus tôt ! Il nous en reste maintenant si peu à passer ensemble à l'abri des soucis qui m'ont donné tant de cheveux blancs !
— Allons, ne te plains pas, petite ingrate, répondait son mari en l'examinant des pieds à. la tête après s'être dégagé de ses bras. J'en ai plus que toi, moi, et je n'ai pas le teint aussi clair, et je me vois plus d'avaries à la coque. Heureusement qu'après tant de luttes, on a pu amasser de quoi avoir sa miche de pain et venir enfin s'échouer en port sûr! »
A cette heure don Pedro Golindres était un señor gros, hâlé, aux cheveux et aux favoris presque blancs, et sa femme, une matrone, belle encore, grisonnante et de port majestueux.
Elle continua :
« Tu manquais, tu manquais beaucoup ici, Pedro !
— Quoi? que se passe-t-il donc, Andrea?
— Je ne sais. Mais depuis quinze jours, il n'est plus ce •l11 'I était, el depuis ces huit derniers je le reconnais si peu que j'en ai du chagrin. Il ne mange plus régulièrement, il n'a pas le sommeil tranquille, je crois même qu'il ne sait où il va. Hier soir il estreñiré à la maison de très bonne heure, l'air d'un pigeon étourdi, et j'ai eu beau le presser de questions, je n'ai pu lui arracher une parole. Lui qui était si gai !...
— Eh Lien, moi, je l'ai vu bien calme ce matin, et je ne l'ai trouvé nullement changé.
— Parce que devant toi il dissimule.... Yois-tu, Pedro, je parierais qu'on lui a tourné la tete dans cette maudite maison d'où il ne sort plus.
— Quelle maison, ma femme?
— Celle de la rue Haute.
— Bah !
— Quand je te le dis! »
Mais le capitaine ne voulut pas qu'on parlât davantage de ce sujet, et, qu'il le crût ou non, il affirma à sa femme que, de ce côlé-là, il n'y avait pas à s'inquiéter.
Tandis que s'échangeaient ces paroles dans la maison d André, Pachuca, la fiancée de Golo, pressait Sotiieza de terminer pour ce jour même, qui était samedi, la robe neuve qu'elles étaient en train de coudre. Mais Sotiieza, quelque hâte qu'elle mît dans sa couture, doutait fort que Pachuca pût obtenir ce qu'elle désirait.
Celle-ci, assise auprès de son amie, l'aidant des yeux et même de certains mouvements involontaires de ses mains, par suite de l'impatience qui la consumait, parlait, parlait sans fermer la bouche.
Et, tout en causant, elle en vint à parler de Colo, pour le placer, comme il fallait s'y attendre, plus haut que la lune.
« Et quand vous mariez-vous? lui demanda Sotiieza.
— Je ne sais que te dire là-dessus, ma chère, répondit Pachuca en soupirant. Pour ce qui est de nous marier, nous serions mariés depuis un bon moment, car il en a
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bonne envie, et moi aussi; mais le bruit court qu'on va faire une levée très prochainement. Et vois-tu, se marier aujourd'hui pour être veuve demain!
— Tu as raison, Pachuca. Il vaut mieux attendre qu'ils reviennent.
— S'ils reviennent, les malheureux!
— Que veux -tu qu'ils fassent, sinon revenir?
— Rester là-bas, les pauvres!... Ah! malheur!... Sur ces mers!... Si Dieu voulait qu'il n'atteigne pas le numéro! Mais celui qu'il a tiré est si bas! Ce serait un miracle qu'il ne l'atteigne pas, si petite que soit la levée. J'offre à saint Pierre une messe d'une peseta s'il n'est pas appelé.
— Écoute, Pachuca, dit Sotileza avec ce ton dominateur qui lui était naturel, puisque tôt ou tard ils doivent partir pour le service, j'offrirais cette messe pour qu'on te le prenne tout de suite.
— Pourquoi?
— Parce qu'ils en reviennent tout autres. Ils apprennent au moins à marcher droit et à se laver la figure tous les jours. Tu trouverais cet avantage à te marier avec lui au retour du service.
— Et toi, ma chère, demanda tout naïvement Pachuca, quand te maries-tu?
— Moi! répondit Sotileza en regardant son amie avec étonnement, avec qui?
— Ben, avec celui que tu voudras, répondit Pachuca sans hésiter. Est-ce que la rue n'est pas h toi du haut en bas?Ya-t-il dans toute sa longueur une fille plus recherchée que toi?
— Pour se mal porter, mieux vaut mourir, Pachuca.
— Ambitieuse! Qu'est-ce que tu veux alors? Des commerçants de la ville basse?
— Qui a dit cela? s'écria aussitôt Sotileza d'une voix dure, les sourcils froncés.
— Je le dis pour le dire, ma bonne, répondit Pachuca, craignant que son amie n'eût pris la plaisanterie en mauvaise part.
— C'est qu'il y a des paroles, Pachuca, répliqua Sotileza
avec une colère mal dissimulée, plus à craindre que les soufflets..., parce qu'il y a des langues qui les répandent comme la peste; et tu sais bien qu'il y en a dans cette rue qui sont pires que la gale et contre lesquelles les réputations cherchent un appui. »
La pauvre Pachuca n'avait pas pensé à de semblables racontars en disant ce qu'elle avait dit à Sotileza, et elle ne se lassait pas de le lui jurer, en la suppliant de ne pas Se lac! un'.
m Mais je ne me fâche pas contre toi, Pachuca, lui dit la belle orpheline en s'efTorçant de donner à son visage et à sa voix toute la douceur qu'elle pouvait. Je sais que tu m'aimes bien. Mais il y en a d'autres qui ne peuvent pas me voir, et qui tirent à balles sur moi. Ce sont ces coups, dont je souffre, qui causent ces plaintes que je ne puis retenir. Une autre dans le même cas te le tairait. Moi, je te le dis tout haut, parce que, dans cette circonstance, le diable ne m'a pas inspiré l'ombre même d'une mauvaise pensée. »
Tandis qu'elles s'entretenaient ainsi, la vieille tante Ramona, gouvernante du Père Apollinaire, entra dans le logement et demanda oncle Mechelin.
« 11 est à la sardine et ne reviendra que tard, répondit Sotileza.
— Et tante Sidora? demanda la vieille.
— A la place.
— Ben, je les cherchais pour leur dire que Père Pollinaire désire qu'ils aillent tous les deux le voir chez lui ce soir sans faute. Ils savent bien pourquoi il ne peut venir ici lui-même. Alors, tu le leur diras quand tu les verras, ma belle?
— Je le leur dirai, répondit-elle sans cesser de coudre.
— Béni soit Dieu, dit Ramona en guise d'adieu, car Sa Divine Majesté t'a faite ronde et forte, et tu lui dois de la reconnaissance ! » .
Et elle sortit en traînant ses savates, tandis que Pachuca, regardant Sotileza, riait des exclamations de la vieille femme, bien connue dans le quartier.
l'idylle de gleto.
Sotileza, dès que Pachuca l'eut laissée seule, employa toutes les forces de sa réflexion à deviner les motifs du message apporté par la gouvernante du Père. Jamais celui-ci n'avait demandé rien de pareil; et depuis quelque temps déjà, il lui arrivait à elle des choses bien extraordinaires.
Les heures passèrent, et le ménage du rez-de-chaussée, vêtu de demi-gala, parce qu'il avait à traverser une des parties les plus fréquentées de la ville, et piqué de la plus dévorante curiosité, se rendit à l'appel du Père Apollinaire.
Gleto, à la lueur incertaine du crépuscule, les vit sortir clans la rue, du cabaret d'oncle Sevilla où il était assis, les mains dans les poches, les épaules appuyées contre le mur, et la figure à demi cachée par les plis de son tricot. Il n'avait pas fermé les yeux de toute la nuit précédente et était revenu de la mer sans se rappeler ce qui lui était arrivé. Père Pollinaire ne faisait rien pour lui et André lui fermait toutes les portes. Il n'y avait pas d'autre moyen de se les, faire ouvrir que d'agir avec ses propres forces. Et, disposé à l'inspiration que Dieu lui enverrait, il était tout à cette pensée quand il vit les vieux sortir ensemble dans la rue.
Il se leva subitement de son banc, arriva en deux enjambées au vestibule et se coula résolument dans le rez-dechaussée.
Sotileza continuait à coudre la jupe de Pachuca à la lueur de la chandelle qu'elle venait d'accrocher au mur. En se voyant devant elle, Cleto sentit la difficulté à laquelle il s'attendait, malgré la fermeté de sa résolution. La parole, la maudite parole qui lui manquait toujours quand il en avait le plus besoin !
« Je passais, balbutia-t-il, tout tremblant de peur, je passais..., là devant..., et en passant comme ça..., je me suis dit : « Je vais entrer un moment... », et alors je suis entré.... Bon sang! quelle belle jupe tu couds!... Est-ce pour toi, Sotileza? »
Sotileza lui dit que non, et par politesse elle l'invita à s'asseoir.
SUTILEZA.
Cleto s'assil à bonne distance, et après l'avoir regardée en silence un bon moment, comme s'il essayait de s'enivrer par les yeux pour rompre les liens qui retenaient sa langue, il se risqua à lui dire :
« Sotileza, une Fois tu m'as recousu un bouton..., là dehors..., tu te rappelles? »
Sotileza sourit légèrement sans lever les yeux de son i ravail et dit à Cleto : .
« Ah î il a tombé de l'eau depuis ce jour-là!
— Beft! pour moi, dit Cleto plus animé, il me semble que c'était hier.
— Bon! répondit Sotileza, et qu'y a-t-il avec cela?
— Ben, il y a, continua Cleto, qu'après ce bouton, qui était un bouton à queue, et que j'ai encore à cet autre pantalon..., tiens, le voilà!... Après ce bouton je suis entré, en li é dans cette maison..., parce qu'on ne peut pas rester dans la mienne, Sotileza. Tu le sais bien, bon sang! Ce n'est pas une maison que la mienne, elles ne sont pas des femmes, et lui n'est pas un homme ! Mais bon, je ne savais pas autre chose..., et comme je ne savais pas autre chose, une fois je t'ai flanqué un coup de pied.... Tu te rappelles? Bon sang! si tu savais comme ce coup-là m'a fait mal
depuis ! »
Sotileza, qui commençait à s'étonner de ce qu'elle entendait parce que jamais elle n'avait entendu rien de semblable ni d'approchant sortir des lèvres de Cleto, fixa ses yeux sur lui, ce qui coupa non seulement la parole, mais même la respiration au pauvre garçon. Et elle lui dit :
« Mais pourquoi viens-tu me conter maintenant ces choses-là?
— Parce qu'il faut que je te les conte, Sotileza, se hasarda à répondre Cleto, pour cela même que personne n'a voulu venir te les conter pour moi..., bon sang!... Il me semble qu'en celaje n'offense personne.... Car tu vas voir, Sotileza, tu vas voir ce qui m'arrive. Là-haut, c'est un enfer : beaucoup de noirceur..., l'honneur des gens au ruisseau; sans loi les uns pour les autres.... Crebleu ! cela vous donne un mauvais sang..., même quand on Ta de
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sucre!... Et c'est pour ça que je t'ai donné ce coup de pied, Sotileza; sinon, je ne te l'aurais pas donné; et je le sais, parce que si maintenant on me disait : << Cleto, jette- « toi la tête la première du haut du Paredón », je me jetterais, Sotileza, si cela pouvait te faire plaisir, quoique je n'y eusse pas d'autre profit que celui de me casser la tête.... Eh bien! de ces sentiments-là, je ne savais rien avant: je les ai appris ici, sans le demander, et sans offenser personne.... Vois-tu ça n'a pas été de ma faute.... Ça me faisait plaisir, bon sang! beaucoup de plaisir, c'était pour moi un vrai miel; car jamais je ne m'étais trouvé à pareille fête, Sotileza!... Et de ces sentiments-là j'en remplissais mon cœur sans pouvoir me rassasier..., si bien qu'ils ont fini par déborder.... Et alors, frappe à droite, frappe à gauche, comme des coups de mer qui me battaient làdedans ; plus de sommeil, comme un nœud dans la gorge.... Ecoute, Sotileza : je pensais qu'il n'y avait pas de pire chagrin que ceux que j'avais chez moi.... Eh bien, je dormais mieux avec eux qu'avec les soucis que j'ai maintenant.... Il faut que tu le saches, bon sang! Il me semble qu'en cela non plus je n'offense personne, pas vrai, Sotileza?... Car en même temps que tout cela m'arrivait, je vous aimais de plus en plus chaque jour, je te regardais avec plus de respect et un plus vif désir me prenait de lire ta volonté dans tes yeux pour te servir sans que ta bouche eût besoin de me donner des ordres. Et ainsi et ainsi des mois et des mois, et une année après l'autre, avec le chagrin dans l'âme et sans savoir comment revenir sur l'eau! Parce que, vois-tu, Sotileza, une chose est de sentir, et une autre de l'exprimer quand on ne sait pas parler, comme moi. Et puis, ce que tu es... et ce que je suis; une vraie balayure, comparé à toi! Mais je ne pouvais plus, Sotileza, et j'ai eu recours à des hommes qui s'y entendent, pour qu'ils parlent pour moi ; mais comme ils ne souffraient pas, eux, bon sang! ils m'ont fermé la porte au nez. Tu vois quelle charité! Car en cela non plus je ne faisais de mal à personne.... Te rends-tu bien compte, Sotileza, de ce que je te dis?.... Ben, puisque personne
SUTILEZA.
n'a voulu te lé dire de ma part, je viens te le dire, moi, bon sang ! »
Sotileza, pour qui les amoureux sentiments de Gleto n'étaient pas une nouveauté, car elle les avait déjà claire-' ment lus en lui, ne s'étonna pas de ce que lui révélait ce récit décousu, mais fut seulement surprise de l'audace inattendue de celui qui l'avait fait.
Elle le regarda toute tranquille et lui dit : « C'est vrai qu'il n'y a pas d'offense clans tout ce que tu me contes, Gleto, mais en l'honneur de quel saint me le contes-tu ?
— Bon sang! répondit Cleto stupéfait, en l'honneur de quel saint conte-t-on toujours ces choses-là? Pour qu'on les sache.
— Eh bien ! je les sais, Gleto, je les sais.
— Tu les sais!... Je pense bien! Mais ça ne suffit pas, Solileza.
— Qu'est-ce que tu veux de plus?
— Ge que je veux de plus, bon sang!... Je veux être un homme comme tant d'autres que je connais ; je veux chercher une autre vie que celle que je mène, avec cette lumière que toi-même as allumée là-dedans; je veux vivre comme on vit ici, je veux travailler pour toi, et être propre, et soigné, et parlant bien comme toi; je veux balayer le sol devant tes pas, et quand tu me les demanderas, t'apporter jusqu'aux sirènes de la merque personne n'a vues!... Cela te semble peu, Sotileza? »
Cleto était en ce moment véritablement transfiguré et Sotileza en était étonnée.
« Je ne t'ai jamais vu si animé, Cleto, lui dit-elle, ni si parleur?
— C'est que la vague a crevé, Sotileza, répondit Gleto plus exalté, et moi-même je crois que je ne suis plus tel qu'auparavant. Jusqu'ici je me trouvais bête, et bon sang! à présent je jure que je ne le suis pas avec ce que je sens là qui me force à parler.... Et si tu as fait ce miracle sans t'en occuper, quels miracles ne feras-tu pas avec moi quand tu t'en occuperas? Écoute, Sotileza; je n'ai pas de
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vices; je suis attaché au travail; je ne sais haïr personne; je suis habitué à peu; je n'ai connu, aux meilleurs jours de ma vie, que tristesses et chagrins..., et ici, je trouve tant de différence! tu sais combien j'estime cette maison et qui en est cause; il y manque un homme..., tu me comprends, Sotileza? »
Sotileza ne comprenait que trop, et c'est pourquoi elle répondit à Cleto avec une certaine sécheresse :
« Oui, mais à quoi cela t'avance-t-il que je comprenne ?
— Encore une fois, bon sang! dit Cleto exaspéré. Ou estce me dire poliment «non »?...
— Écoute, Cleto, répondit froidement Sotileza, je ne suis pas obligée de répondre à toutes les demandes qu'on me fait sur ces sujets : c'est pour cela que je vis enfermée dans ma maison, sans ouvrir la bouche à personne. Je ne manque pas d'affection pour toi, et je sais bien ce que tu vaux; mais j'ai ma manière de sentir et pour l'instant je veux la garder pour moi.
— Ce que tu dis là, Sotileza, s'écria Cleto découragé, c'est une voie d'eau pour me faire couler à pic.
— Pas tant que cela, répliqua Sotileza. Mais une supposition, Cleto; si, au lieu du « non » que tu crains je t'avais donné le « oui » que tu cherches, à quoi cela t'avanceraitil? Si, pour entrer dans cette maison, rien qu'afîn d'y passer un moment, tu es forcé de te cacher de ta famille, que serait-ce si ce que tu désires arrivait?
— Bon sang! cela n'est pas juste! Je n'ai pas choisi la famille que j'ai. Et ce n'est pas une raison, si celles d'en haut sont de méchantes femmes, pour que je reçoive les coups.
— Je ne t'en donne pas, Cleto.
— Tu ne m'en donnes que trop, bon sang! si tu me fermes la porte à cause de ma famille.
— Je n'ai pas été si loin, Cleto. Tu vas trop vite! J'ai fait une supposition. La comprends-tu maintenant?
— Je crains que oui, coquin de sort! Mais dis-le-moi clairement, Sotileza, je suis venu pour ça. Que la crainte ne t'arrête pas, Sotileza....
Ne me fais pas parler!,..
— 11 est pire encore que tu te taises... dans L'état où je suis M Ions, Sotilr/.a..., je te parais peu? Eh ben, dismoi commenl tu me veux : j'arriverai à l'être, coûte que coûte. Un autre vaut mieux que moi, par hasard? Je serai plus que lui si tu l'exiges.
— En voilà une obstination !
— f/est que ma vie en dépend, Sotilezaî... Est-ce que je me risquerais autrement, bon sang! Vois-tu, le tout est d'avoir un peu de tendresse dans le cœur, et ensuite les choses marchent toutes seules.... Tu me diras : « c'est par « là qu'il faut aller », et j'irai par là tout content.... Je ne te gênerai pas beaucoup; un petit coin me suffira, le plus reculé.... Pire que celui que j'ai à présent! Je mangerai ce que tu laisseras de ce que je te gagnerai pour que tu vives k l'ombre. Oui, je vis de rien, Sotileza ! Vois-tu, aussi vrai que Dieu est au ciel, le seul bien qu'il me faut, c'est un peu d'amitié, une miette d'affection et un brin de gaîté autour de moi.... Bon sang! quel bonheur ça me donnerait!... Avec ça, tu vois ce que je demande.... Ce n'est pour offenser personne, pas vrai?... Parce qu'on ne demande pas l'impossible. »
Sotileza finit par sourire en entendant le pauvre garçon. Celui-ci insista en vain pour lui arracher une réponse définitive. Son obstination recommença à l'irriter, et Cleto, inquiet et sombre, en arriva à lui dire :
« Ben, dis-moi au moins que ce que je te conte ne te plaît pas plus à l'entendre de la bouche d'un autre.
— Et que t'importe, animal?... éclata alors Sotileza, sur un ton violent et colère, qui glaça le sang dans les veines de Cleto. Qui donc es-tu pour me demander des comptes?
— Rien, Sotileza, rien! l'ordure même, moins encore, s'écria le pauvre garçon comprenant la maladresse qu'il avait commise. La peine m'a aveuglé, et j'ai parlé sans y penser. Écoute, il n'y a rien de plus..., je te le jure.
— Laisse-moi donc en paix.
— Mais ne me garde pas rancune !
— Ote-toi de devant moi, j'ai assez attendu.
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— Bon sang, quel mauvais sort! Tu ne me pardonnes pas?
— Si tu ne t'en vas pas, non.
— Eh ben, je m'en vais. »
Et à ce coup, Cleto sortit de la maison, morne et découragé, après s'être cru à moitié chemin du triomphe.