CHAPITRE XXVIII
Très haut, très fort résonnaient vers la rue de la Mer les cris de apuyaaaa! apuyaaaa! par lesquels le délégué du Chapitre d'En-bas éveillait les marins en parcourant les rues qu'ils habitaient. Les plus diligents d'entre eux n'étaient pas encore arrivés à la Zanguina pour prendre la goutte d'eau-de-vie ou la tasse de café, que déjà André, les membres tout endoloris et l'esprit assez découragé, sortait des arcades de Hacha, traversait le bout de la rue voisine et atteignait le môle.
11 était à peine cinq heures du matin; il n'y avait pas d'autre lumière que la faible clarté qui précède l'aurore ; pas d'autres bruits que celui des pas d'André, les paroles de quelques garçons de bateau ou le choc des rames sur les bancs. La noire silhouette du seretw bougon qui rentrait chez lui, son pénible service terminé, ou le profil confus du pauvre ouvrier arraché de son misérable lit par la dure nécessité de gagner son déjeuner problématique, étaient les seuls objets que le regard entrevoyait dans toute l'étendue du môle, se détachant sur la blancheur de sa chaussée.
Pour les desseins d'André, cette matinée avait meilleure mine que la soirée précédente. L'atmosphère était moins lourde, on aspirait un air presque frais, et si, dans les
nuages, sur la ligne de l'horizon, du côté où devait apparaître le soleil, on remarquait certaines nuances rouges, ce détail n'avait en lui-même qu'une très faible importance.
Ce fut aussi l'opinion de Refïales qu'André attendait déjà dans sa barque plein d'impatience ; car dans chaque objet qu'il distinguait sur le môle, il croyait voir un émissaire de chez lui courant à sa recherche.
Enfin on entendit un bruit de voix rudes et de pas lourds; une troupe de pêcheurs arriva, chargés de leurs instruments, leurs provisions, leurs vêtements de mer, et beaucoup d'entre eux avec une bonne partie de l'appareil de la barque. André vit avec un vif plaisir combien celle de Renales fut en peu d'instants parée et garnie de son équipage.
Les rames furent armées; le patron saisit la sienne et se tint debout à la poupe pour gouverner ; la barque détachée reçut le premier élan de ses quatorze rameurs; elle se mit en route vers le large et sa quille effilée fendit la surface tranquille et brillante de la baie. Mais si rapide qu'elle eût été, d'autres la précédaient, du même Chapitre et de celui d'En-haut, et quand elle arriva à. la hauteur de la Fontaine-Sainte, elle laissa derrière elle la barque de Mocejon. André y aperçut Cleto, qui, pour tout salut, lui adressa un regard plein de tristesse, et ce regard réveilla en sa mémoire les souvenirs mal apaisés de l'événement de la veille, cause de sa folle équipée.
La lumière de l'aube commençait alors à dessiner les profils de tous les lieux qui auparavant n'offraient par la bande de tribord qu'une esquisse confuse, une masse noire et allongée depuis le cap Quintres jusqu'au mont de Cabarga; on distinguait le reflet de la côte de Saint-Martin dans le cristal des eaux, et dans les prés et les champs voisins renaissait le mouvement régulier de la vie champêtre, la plus soustraite aux batailles du monde. A droite rougissaient les Québrantas, surmontés de la verte colline qu'ils soutiennent, et plongeant leurs pieds dans la mer, la mer perfide, dont les îlots, calmes en ce moment, les
venaienl mollement caresser. On eût dit deux tigres qui jouenl en attendant leur victime.
.le ne sais si André, assis à la poupe auprès du patron, voyait, appréciait ainsi les détails du panorama qui se déroulait devant lui; mais ¡I est hors de doute qu'il ne fîxail pas les yeux, sur un seul point du tableau sans sentir s'aviver les blessures de son cœur et grandir la bataille de ses pensées. Aussi aspirait-il à s'éloigner le plus vite possible de res coles si connues et de ces sites qui lui rappelaient tant d'heures de joie sans amertume dans l'esprit ni épines dans la conscience; il vit donc avec plaisir que, pour profiter du frais vent de terre qui commençait à se faire sentir, on bissait les voiles, ce qui imprimait à la barque une allure deux fois plus rapide.
La téte entre les mains, les yeux fermés, l'oreille attentive au sourd bruissement du sillage, il arriva jusqu'à la pointe du port, atteignit le chenal sombre que forment le rocher de Mouro et la côte en face; et, toujours sans changer de posture, il loua Dieu du fond de l'âme quand Renales, se découvrant, en donna l'ordre avec ferveur. Car là commençait la région terrible, pleine de sombres mystères parmi lesquels il n'y a pas un instant de vie assuré. Mais quand le balancement et le tangage de la barque lui firent comprendre qu'elle était bien en dehors de la barre, alors seulement il redressa le corps, ouvrit les yeux et se risqua à regarder non pas vers la terre où restaient les racines de son chagrin, mais vers l'horizon sans limites, vers l'immensité déserte, sur la surface agitée de laquelle étincelaient les premiers rayons du soleil, qui sortait des abîmes entouré d'une large auréole de flocons rouges. Par là, par là il s'en allait vers la solitude, vers le silence imposant des grandes merveilles de Dieu, vers l'oubli absolu des misérables querelles de la terre ; il aurait voulu voler vers ces lointains; et c'est pourquoi il lui semblait que la barque n'avançait pas, et il souhaitait que la brise qui enflait ses voiles se changeât subitement en ouragan déchaîné.
Mais la barque, dédaignant les impatiences du fougueux
jeune homme, allait son chemin honnêtement, filant assez pour arriver à temps au point vers lequel la dirigeait son patron. Celui-ci appela soudain l'attention d'André pour lui dire :
« Regardez, quel banc de sardines î »
Efe il désignait une large tache sombre au-dessus de laquelle voltigeaient une nuée de mouettes. C'est à ces signes que se reconnaissait le banc. Ensuite il ajouta :
« Bonne affaire pour les barques qui sont sorties pour ça. Moi, quand je vais aux sardines, ce sont les merluches qui sautent le long du bord. Coquin de sort! »
Et la barque continuait à gagnei^le large, la plupart de ses matelots dormant sur le plancher; et quand André se décida à regarder vers la côte, il n'en put reconnaître un seul point, parce que ses yeux inexpérimentés ne voyaient qu'une étroite bande gris clair sur laquelle se profilait une silhouette blanchâtre : « Le phare du Cabo Mayor », lui dit le patron.
A mesure que la svelte et fragile embarcation avançait en sa route, André chassait davantage les brumes de son imagination et devenait plus loquace. On aurait pu compter les paroles qu'il avait échangées avec le patron après le départ; mais depuis qu'il se voyait si loin de la côte, il ne se taisait plus un moment. Il demandait non seulement tout ce qu'il désirait savoir, mais ce qu'il savait déjà très bien : sur les places, les appareils, les époques, les avantages et les risques; que sais-je encore?
Et 'tout en causant, en causant de tout, le patron ordonna d'amener les voiles, la barque étant arrivée au but de sa course.
Tandis qu'on carguait le gréement, qu'on disposait les appareils de pêche et qu'on attachait les coussinets aux bordages, André promena ses regards derrière lui.
Tout cet immense espace était saupoudré de petits points noirs qui apparaissaient et disparaissaient à chaque instant sur la crête ou dans les sillons des vagues. Les plus voisins de la côte étaient les barques qui ne s'éloignaient jamais du port à plus de trois ou quatre milles.
Des batèaux péchant la merluche, c'était encore celui de Renales qui, bien que très au large, était le moins éloigné de la côte, A peine si les yeux d'André la distinguaient ; mais ceux du patron et de tons les hommes de l'équipage auraient vu voler une mouette au-dessus du Cabo Menor.
En voyant larguer les cordelettes sur les deux bords après qu'on eut bien garni d'appâts les hameçons solidemenl fixés à leur subtil lil de cuivre, André se pencha, accoudé sur le bastingage à tribord, les yeux fixés sur l'appareil le plus voisin, que le pêcheur tenait de la main, s'appuyant sur la surface fine et arrondie du coussinet a lin d'éviter que la corde ne se rompît en frottant sur le raboteux bordage lorsqu'il la retirait pour haler la merluche capturée. Un moment, un bon moment se passa sans que sur aucun appareil on sentît la moindre secousse. Soudain, de la proue, Cole cria :
« Dieu soit loué !... »
C'était le signal de la première morsure. Ensuite Cole halant sur la corde et en soulevant précipitamment des deuiidDrasses à la fois, mais non sans de vrais efforts de poignet, embarqua dans le bateau une merluche qu'André, qui n'en avait jamais vu pêcher, regarda comme un requin colossal. L'impressionnable garçon applaudit avec enthousiasme. Un moment après il en vit embarquer une autre, et puis une autre, et ensuite deux autres; et ce spectacle l'enflammait à tel point qu'il sollicita la grâce qu'on lui cédât une corde pour tenter, lui aussi, la fortune. Et il vit son rêve accompli, puisqu'il n'attendit pas une demiminute avant de sentir une merluche mordre à son hameçon. Mais quant à l'embarquer, autre affaire !... 11 aurait juré que du fond de la mer des cétacés monstrueux tiraient sur la corde et voulaient l'engloutir lui, la barque et tous ceux qu'elle contenait.
(( Elle se sauve..., elle nous entraine!... » criait-il affolé et tirant de toutes ses forces sur la corde.
Les gens se mirent à rire, à le voir en telle détresse : un matelot s'approcha et, plaçant l'appareil comme il fallait, il lui démontra pratiquement que, quand on sait haler, on
embarque sans difficulté un baleineau, à plus forte raison une merluche de moyenne grosseur comme celle-là.
(( Eh bien ! maintenant nous verrons », dit André nerveux d'émotion, en larguant sa corde.
En ce moment il ne se rappelait pas la moindre des tristes aventures qui l'avaient poussé à cette expédition.
Indubitablement la nature l'avait doué d'aptitudes exceptionnelles pour ce travail et tout ce qui s'y rapportait. Dès la seconde fois qu'il jeta sa corde dans les abîmes marins, pas un de ses camarades du bateau ne le surpassa en adresse à haler vite et bien une merluche.
Le malheur fut que tout à coup celles-ci s'avisèrent de ne pas recourir à la pâture qu'on leur offrait dans leurs tranquilles profondeurs, ou d'aller marauder en d'autres lieux plus à leur goût, et le reste de la matinée se perdit en tentatives et sondages infructueux.
On parla, pour ce motif, de s'éloigner encore plus au large ou, comme on dit dans l'argot du métier, de faire une autre impuesta.
« Ce n'est pas un jardin de roses aujourd'hui, dit Renales en observant l'horizon. Nous allons manger en paix et à la grâce de Dieu. »
André se rendit compte alors qu'au sortir de la Zanguina il n'avait pas songé à se munir d'un croûton de pain quelconque. Heureusement la faim ne le tourmentait pas, et, avec quelques morceaux de viande froide que les pêcheurs portaient dans leurs paniers et qu'ils lui offrirent, ainsi qu'un bon coup de l'eau du tonnelet du bord, il satisfit les modestes besoins de son estomac.
Cependant la brise se calmait beaucoup ; à l'horizon nord s'étendait un nuage luisant, couleur de plomb, partagé entre l'est et le sud par de grandes bandes irrégulières d'un bleu intense qui se détachaient sur un fond orangé extrêmement brillant; sur les Urrieles, ou pics d'Europe, s'amoncelaient d'énormes montagnes de nuées; et le soleil, au haut de sa carrière, quand ses rayons ne rencontraient point d'obstacles dans l'espace, chauffait plus que d'ordinaire. Les surveillants des barques les plus
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avant vers la haute mer avaient bissé le signal de « précaution », une rame plantée debout dans la rainure du bordage. Mais sur aucune d'elles ne íloüaitla bannière qui signifie : (< rentrer ».
Reñales, tout en continuant à manger, était attentif à ces nuages et à ees signaux; mais ses compagnons, s'ils ne les perdaienl pas de vue, eux non plus, ne paraissaient pas y attacher autant d'importance que lui.
André lui demanda ce qu'il pensait de tout cela.
« Que came plaît fort peu quand je suis loin du port. »
Tout à coup, montrant le Cap Mayor, il dit en sautant sur ses pieds :
« Regardez, les enfants, ce que nous conte Falagan. »
Alors André, regardant fixement ce que lui indiquaient les pêcheurs les plus voisins de lui, vit trois filets de fumée qui montaient du cap. C'était le signal que le vent du sud fraîchissait beaucoup dans la baie. Deux fumées seulement auraient signifié que la mer brisait sur la côte.
Très mauvais déjà est le vent du sud déchaîné quand les bateaux veulent rentrer à la voile ; niais il est plus terrible encore en ce qu'il amène à l'improviste la galerne, c'està-dire qu'il tourne subitement au nord-est.
C'est ce risque-là que voulait éviter Renales en mettant sans tarder le cap sur le port. En regardant de ce côté, il vit que les barques s'y engageaient déjà et que les bateaux qui péchaient le rousseau essayaient de faire de même. Sans perdre un instant il fit hisser les voiles, et comme le vent était faible, on arma les rames. Tous les bateaux au large suivirent son exemple.
André n'avait pas peur dans de pareils cas. Aussi n'était-il pas médiocrement étonné de se sentir aussi heureux à mesure qu'il se rapprochait de la côte, qu'il l'avait été de s'en éloigner quelques heures auparavant. Et il faisait encore d'autres remarques. Il constatait que déjà elles ne lui paraissaient plus si grandes, si terribles, si insurmontables ces tourmentes qui l'avaient arraché à sa maison et lui avaient fait passer une nuit de chien dans un coin de la Zanguina. 11 se disait qu'il aurait peut-être bien pu être un
peu moins obstiné avec son père, et qu'il se serait ainsi épargné la mauvaise nuit et tout ce qui l'avait suivie, y compris l'aventure qu'il courait, et qui, si elle l'avait grandement amusé, lui laissait pourtant l'amertume de sa cause. Enfin, il se sentait un peu inquiet de voir le bateau avancer si lentement. Et, tout en faisant ces réflexions, tout en observant les visages assombris de Renales et de ses compagnons, aussi bien qu'en portant ses regards vers les écueils du rivage, plus visibles à mesure qu'on s'avançait, il ne se rendait pas compte que le revirement de ses idées n'était au fond qu'un attachement inconscient à sa propre peau, menacée pour l'heure d'un grave danger : il le lisait bien clairement dans l'attitude craintive de tous ces hommes si habitués aux périls de la mer.
Ainsi passa plus d'une heure, sans que sur le bateau on entendît d'autres bruits que le craquement des étropes, la chute cadencée des rames dans l'eau et l'ardente respiration des hommes qui aidaient, de leur fatigue, les voiles à demi gonflées. Par moments, l'air était un peu plus frais, et alors les rameurs se reposaient. Dans les nuages, on ne notait aucune altération d'importance. Par la poupe et par la proue, on voyait les bateaux qui suivaient la même route que celui de Renales.
Tout allait donc du mieux possible, et cela continua ainsi durant une demi-heure : André parvint à reconnaître bien distinctement les Urros de Liencres et plus loin les escarpements de la Vierge de la mer.
Soudain ses oreilles perçurent une terrible rumeur lointaine, comme si de gigantesques trains d'artillerie roulaient sur un sol voûté ; il sentit sur son visage l'impression d'une rafale humide et froide, et remarqua que le soleil s'obscurcissait et que sur la mer avançaient, vers le nordouest, de grandes taches plissées, d'un vert presque noir. En même temps Renales criait :
ce Amène les grandes voiles!... Rien que le taillevent! »
Et André, glacé d'effroi, vit ces hommes si courageux abandonner les rames et s'élancer, tout pales et en grande hâte, pour exécuter les ordres du patron. Un seul
instant de retard dans la manœuvre aurait occasionné le désastre redouté : car à peine le taillevent restait-il seul bissé, qu'une rafale furieuse, chargée de pluie, se brisa sur la voile, et enveloppa le bateau de mugissants tourbillons. Une brume 1res dense couvrit les horizons et la ligne de la côte se devinait, plus qu'elle ne se voyait, au fracas des lames qui la battaient et au bouillonnement de l'écume qui l'assaillait par toutes ses aspérités.
Tout ce que la vue pouvait maintenant embrasser alentour, ce i Triait plus qu'un effrayant remous de vagues qui se poursuivaient dans une course folle et se fouettaient de leurs blanches crinières secouées par le vent. Courir devant cette furie déchaînée, sans se laisser assaillir par elle, était l'unique moyen, non pas même de se sauver, mais du moins de le tenter. Mais la tentative n'était pas facile, parce que la voile seule pouvait donner la poussée nécessaire, et le bateau ne pourrait pas garder sans naufrage même la voile étroite qu'il portait au centre.
André le savait bien! et à observer combien le mât craquait dans sa carlingue, et se pliait comme une baguette d'osier, combien la voile crépitait, combien le bateau piquait de la tête, puis tombait sur le côté, combien la mer l'envahissait de toutes parts, il ne demanda môme pas pourquoi le patron faisait amener le taillevent et armer « l'extrêmeonction » sur le châtelet de proue. 11 sentit son sang se glacer dans ses veines moins encore par ce que signifiait cette manœuvre en ce moment d'angoisse, qu'en entendant le nom terrible de cette étroite toile déployée à mi-hauteur d'un mât très court. L'extrême-onction ! c'està-dire entre la vie et la mort.
Par bonheur, le bateau la supporta mieux que le taillevent, et avec son aide il volait parmi le bouillonnement des vagues. Mais celles-ci grossissaient à mesure que l'ouragan les roulait, et le danger qu'elles déferlassent sur la faible embarcation croissait d'instant en instant. Pour y parer, on épuisait tous les moyens humains. On lança par la poupe les foies des poissons qu'il y avait à bord, et on étendit du même côté le taillevent à plat sur les îlots. On
obtenait ainsi quelque répit, mais si peu!... Fuir, fuir en avant!... Cela seul, ou se résigner à périr.
Et le bateau continuait, montant sur les crêtes écumantes, tombant dans les abîmes, puis recommençant à s'élever plein d'ardeur pour tomber ensuite dans un autre creux plus profond, et gagnant sans cesse du terrain, et veillant, dans sa fuite, à ne pas présenter le flanc aux vagues.
De temps en temps, les pécheurs criaient avec ferveur : « Vierge de la mer, en avant!... En avant, Vierge de la mer! »
Elles semblaient à André des siècles les minutes qu'il passait dans cette effrayante situation, si nouvelle pour lui; il commençait à être tout étourdi et désorienté au milieu de ce vacarme qui l'assourdissait; la blancheur et la mobilité des eaux qui Y éblouissaient ; la fureur du vent qui fouettait son visage de poignées de pluie épaisse; les sauts vertigineux du bateau, et la vision de son tombeau entre les plis de cet abîme sans limites. Ses vêtements étaient imbibés de l'eau de pluie et de Feâu amère qui descendait sur lui après avoir été lancée dans l'espace comme une épaisse fumée par le choc des vagues ; ses cheveux flottaient dans l'air tout dégouttants, et il commençait à trembler de froid. Il n'essayait même pas d'entr'ouvrir les lèvres pour une seule question. Pourquoi cette inutile tentative? Est-ce que tout n'était pas rempli? est-ce qu'il n'était pas répondu à tout ce que pourrait demander la misérable voix humaine par les hurlements de la galerne?
Il passa ainsi un bon moment, suivant des yeux machinalement ses compagnons de martyre, qui tantôt avec l'angoisse du désespoir, tantôt avec la sérénité de cœurs intrépides, vidaient de leur mieux l'eau qu'embarquait le bateau à quelque gros coup de mer, ou changeaient la disposition de la voile sur un signe du patron durant un instant de répit.
L'excès même de l'horreur, suspendant l'ardeur d'André* prédisposa sa réflexion à des idées régulières, suivies*
coordonnées, el sur des sujets un peu étrangers aux conditions d'un esprit constitué comme le sien. Par exemple, il ne raisonnait pas sur les probabilités qu'il avait de se sauver. Tour Lui, c'était déjà chose indiscutable et certaine qu'il allait mourir là. Mais ce qui le préoccupa beaucoup, ce fut le genre de mort qui l'attendait, et il analysa le fatal événement moment par moment et détail par détail. Ensuite passèrent dans sa mémoire en triste défdé les martyrs qu'il se rappelait de la nombreuse légion de héros à laquelle appartenaient les malheureux qui l'entouraient, destinés peut-être à disparaître aussi, d'un moment à l'autre, dans cet horrible cimetière. Et il les vit, un à un, lutter quelques courts instants avec les forces du désespoir contre l'immense puissance des éléments déchaînés, s'enfoncer dans les abîmes, reparaître avec l'épouvante dans les yeux et la mort dans le cœur, et être submergés de nouveau pour ne plus sortir que comme l'informe dépouille d'un grand désastre, flottant entre les plis des vagues et ballottés par le caprice de la tempête.
Et les voyant tous ainsi, il en vint à voir Mules; et voyant Mules, il se souvint de sa fille; et, se souvenant de sa fille , par une logique association d'idées, il en vint à penser à tout ce qui lui était arrivé, à tout ce qui l'avait jeté dans le danger où il se voyait, et alors, à la lumière que perçoivent les yeux humains seulement au seuil de la mort, il estima ces événements à leur véritable importance ; il eut honte de ses légèretés, de son imprudence, de ses ingratitudes, de sa dernière folie, cause peut-être du désespoir de ses parents; et sa nature mortelle se remit à réclamer ses droits, et il aima la vie, et il s'épouvanta de nouveau des périls qu'elle courait en cet instant, et il craignit que Dieu eût décidé de lalui arracher de cette manière en punition de sa faute.
Il tremblait d'horreur, et chaque craquement du funèbre gréement, chaque tremblement du bateau, chaque coup de mer qui l'atteignait, lui paraissait le signal du désastre suprême. Pour comble d'angoisses, il vit soudain, de son côté, flotter une rame au milieu des flots d'écume soulevés.
et ensuite deux autres. Les pêcheurs les virent aussi, pleins de tristesse. Ils virent plus encore quelques instants après : ils virent une masse noire culbutée entre les vagues. C'était un bateau perdu. De qui?... Et ses hommes?... Ces questions, André les lisait sur les visages livides de ses compagnons. Il remarqua que, à genoux, les yeux au ciel, ils faisaient vœu d'aller le jour suivant, nu-pieds, portant leurs rames et leurs voiles, entendre une messe en l'honneur de la Vierge, si Dieu faisait le miracle de leur sauver la vie dans ce terrible danger. André fit au ciel la même promesse du fond de son cœur chrétien.
Et la tempête continuait à se déchaîner, et le bateau courait devant lui, fou et déjà à demi submergé.
Dans un de ses bonds désordonnés, son bordage se trouva à une demi-palme d'une masse qui se balançait entre deux eaux, laissant flotter au-dessus d'elle d'épaisses poignées d'une chevelure touffue.
« Muergo!... » cria Renales, voulant en même temps saisir le cadavre.
André sentit que de nouveau le froid de la mort envahissait son cœur, que la vie allait lui manquer ; et seul un événement comme celui qui survint au même instant put relever ses forces défaillantes.
Le mouvement de Renales avait coïncidé avec une brusque secousse du bateau : il perdit l'équilibre et tomba sur le côté droit, se donnant un coup à la tête contre le bordage. Sans gouvernail le bateau prêta le flanc aux vagues, le mât s'abattit brisé et le vent arracha la voile. André alors comprenant la gravité du nouveau péril :
« Aux rames!... » cria-t-il aux pêcheurs consternés, en se lançant au gouvernail abandonné par Reñales dans sa chute, et il replaça le bateau dans la direction convenable avec une habileté et une agilité bienheureuses pour tous.
Ils passaient alors devant le Cabo Menor, sur les épaulements rocheux duquel les lames se précipitaient pour se ruer de l'autre côté en cascades mugissantes. De là, ou pour mieux dire du Cabo Mayor à la bouche du port et
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en continuanl par l'île do Mouro jusqu'au cap Quintres et au cap de Ajo, toute la côte n'était qu'une bordure d'écumes mugissantes qui bouillonnaient, grimpaient, escaladaienl les falaises et retombaient pour tenter un nouvel assaul sous l'inconcevable poussée de ces montagnes liquides qui allaient se briser furieuses, sans un instant de repos, contre ces barrières inébranlables,
« En avant, Vierge de la mer!... » répétaient les marins d'une voix ferme et qui scandait leurs mouvements.
An dié, ayant empoigné la barre, les pieds cloués plutôt que posés sur le plancher du bateau, luttant et voyant lutter ses courageux compagnons avec des efforts surhumains contre la mort qui les menaçait de toutes parts, commençait à sentir la grandeur sublime de tant d'horreurs réunies et louait Dieu devant ce terrible témoignage de sa puissance.
Cependant Renales ne remuait ni pied ni main, et Cole qui épuisait l'eau sans trêve avec un autre compagnon, à un signe d'André qui veillait à tout, suspendit son important travail et vint relever le patron qui était resté étourdi du coup et saignait abondamment par la blessure qu'il s'était faite à la tête. Il le soigna le moins mal qu'il put dans une si malheureuse situation ; aussi Renales se ranima peu à peu, tant qu'il tenta cle retourner à son poste quand le bateau, passant comme l'éclair devant le Sardinero, arrivait en face de la Caleta (kl Caballo. Mais en ces instants, outre du sang-froid et de l'intelligence, il fallait pour gouverner une force peu commune, et il manquait à Renales cette dernière condition si importante, au lieu qu'André, au point de la côte devant lequel on se trouvait, les réunissait toutes au suprême degré.
((Eh bien, en avant!... » lui dit le patron, s'accroupissant sur le plancher, parce que sa tête endolorie ne pouvait résister au cinglement de la tempête, « et que la volonté de Dieu s'accomplisse ! »
En avant!... En avant, c'était aborder le port, c'est-à-dire jouer sa vie dans le dernier et le plus redoutable hasard; car le port était fermé par une série de murailles de lames
énormes qui, arrivant à l'étroite ouverture et s'y sentant resserrées, en partie assaillaient et enveloppaient l'îlot aride de Mouro, en partie se lançaient dans l'obscur goulet, l'emplissaient, dressaient leurs dos énormes pour mieux retomber ; et à leur passage tremblaient les hautes murailles de granit. Mais comment fuir le port?... Où aller chercher un refuge? N'était-ce pas un miracle chaque instant qui passait, sans que la barque s'engloutît dans l'horrible chemin qu'elle suivait?
Ce qu'il y avait encore déplus supportable clans cette situation, c'est qu'elle allait avoir promptement une issue, et cette conviction se lisait bien clairement sur les visages des hommes de l'équipage, fixés sur celui d'André et immobiles, comme si tous eussent été soudain pétrifiés par une même pensée.
<( Vous le savez, don André, lui dit Reñales, en enfilant par la proue la hauteur de Rubayo et le Codro de Solares, c'est juste le milieu du passage.
— Certainement, » répondit André avec amertume, sans détourner les yeux de l'entrée du port, et sans détacher ses mains de la barre du gouvernail; « mais quand on ne voit ni le Codro de Solares, ni la hauteur de Rubayo comme à présent, que faut-il faire, Rénales?
— Se remettre entre les mains de Dieu et entrer par où l'on peut, » répondit le patron après une courte pause, en dévorant des yeux l'horrible tourbillon qui n'était même plus à deux encablures du bateau.
Jusque-là courir devant la tempête avait été se rapprocher du salut, nais maintenant il pouvait être aussi dangereux d'avancer vite que de s'arrêter involontairement, parce que le bateau se trouvait entre l'ouragan qui le poussait et le chenal que l'on devait n'attaquer qu'à un moment où les vagues ne s'y briseraient pas.
André, qui ne l'ignorait point, paraissait une statue de pierre avec des yeux de feu ; les rameurs, des machines qui se mouvaient au commandement d'un de ses regards; Reñales n'osait respirer. Sur le mont de Hano, il y avait une foule de personnes qui contemplaient avec épouvante,
et résistant mal à l'assaut furieux du vent d'aval, la terrible situation du bateau. André, par bonheur pour lui et pour ceux qui étaient avec lui, ne regarda pas alors Là-haut. Toute sou attention était absorbée à examiner l'effroyable champ où allait se livrer la bataille décisive. S. m da i u il cria à ses rameurs : « Nous y sommes!... Ramez!... Plus fort!... » Et les rameurs, tirant des forces miraculeuses de leurs longues fatigues, se dressèrent rigides en l'air, s'appuyant de leurs pieds sur les bancs, et suspendus par les mains à leurs rames.
Une vague colossale se lançait alors dans le goulet, gonflée, luisante, mugissante et au plus haut de son dos le bateau chevauchait à force de rames.
Le dos de la vague allait d'un côté à l'autre; mieux qu'un clos, c'était l'anneau d'un gigantesque reptile qui se déroulait de la tête à la queue. L'anneau continua à avancer à l'intérieur du goulet vers les Quebrantas, sur les sables desquelles il devait se briser en hurlant ; il passa sous la quille du bateau, qui commença à glisser comme sur la nappe d'une cascade jusqu'au fond du creux qu'avait laissé derrière elle la vague fugitive. Là on courait le risque que le bateau « s'endormît »; mais André pensait à tout, et il demanda un autre effort héroïque à ses rameurs. Ils le firent, et comme ils ramaient pour vaincre le reflux de la vague passée, une autre plus grande encore qui entrait, sans éclater, dans le goulet, souleva le bateau par la poupe, le porta sur sa crête et le poussa vers le port. La hauteur était effrayante, et André sentait le vertige des précipices, mais il ne tremblait pas et son corps ne perdait pas son équilibre dans cette position invraisemblable.
« Souquez!... Souquez!... » criait-il aux rameurs exténués, car le moment décisif était arrivé.
Et les rames craquaient, et les hommes haletaient, et le bateau commençait à s'élever mais en gagnant du terrain. Quand la poupe touchait la cime de la montagne rugissante, et comme la faible embarcation allait recevoir d'elle la dernière impulsion favorable, André donna un vigou-
reux coup de barre et plein d'émotion^ il cria, mettant dans ses paroles tout ce qui restait de flamme en son cœur :
« Jésus ! Et dedans ! »
Et la vague passa aussi, sans crever vers les Quebrantas, et le bateau commença à glisser sur la pente d'un nouvel abîme. Mais cet abîme était le salut de tous, parce qu'ils avaient doublé la pointe de la Cerda et se trouvaient en port sûr.
Au même instant, comme André, ému et haletant, rejetait ses cheveux en arrière et essuyait l'eau qui cousit sur son visage, une voix, avec un accent qu'on ne peut rendre, lui cria de la Cerda :
u Mon fils!... Mon fils! »
André, tout tremblant, leva la tête, et devant une multitude stupéfaite, il vit son père les bras ouverts, le chapeau à la main, sa blanche et épaisse chevelure flottant au vent de la tempête.
Cette émotion suprême acheva de briser les forces de son esprit; cruellement puni, le pauvre garçon se laissa tomber sur son banc, et, cachant son visage entre ses mains tremblantes, il se mit à pleurer comme un enfant, tandis que le bateau se balançait sur les ampoules colossales du ressac et que les rameurs épuisés donnaient le répit nécessaire à leurs poitrines haletantes
Laissons passer les heures depuis les heures infortunées que racontait le chapitre précédent; rouler des larmes de fiel, qui brûlent les joues des affligés, et d'autres larmes plus douces parmi les embrassements joyeux et les cœurs qui battent sans torture. Que les vœux faits à Dieu, dans des moments de grande détresse, s'accomplissent, et que les fervents marins, André en tête, pieds nus, avec leurs vêtements mouillés encore de l'eau de la tempête, leurs rames et leurs voiles sur l'épaule, aillent à l'église et en sortent au milieu du respect et aussi de la commisération des habitants de la ville. Que les jours s'envolent et que l'amertume de nouveaux accidents tue dans la curiosité publique la douleur des accidents passés, si tristes et si retentissants qu'ils aient été; que les leçons reçues profitent, aux uns pour pardonner, aux autres pour se corriger; qu'André dirige sa vie vers les nouvelles voies où l'entraîne une subite et profonde aversion pour les légèretés et les distractions de jadis... et aussi certaine entrevue avec son ami Tolin, sollicitée par celui-ci et tenue dans l'endroit le plus secret et le plus retiré des bureaux de don Venancio Liencres; que, pour preuve de la fermeté de ses intentions, il brûle ses vaisseaux, c'est-à-dire vende son Zéphire et ses instruments de pêche, et fasse cadeau du produit au vieux Mechelin, par l'entremise du Père Apolii-
naire, puisque, pour lui, il ne doit plus remettre les pieds dans la maison de la rue Haute; que cette excellente famille se réjouisse en croyant que ses prières et un cierge allumé devant l'image de saint Pierre à la nouvelle qu'André était sur mer le jour de la galerne ont contribué puissamment à son salut. Enfin que passent encore d'autres jours, que Cleto revête l'uniforme des serviteurs des <( vaisseaux du roi » à la veille d'être appelé au Département, et que la justice humaine enferme dans la prison publique les femmes du cinquième étage pour leur faire un procès en diffamation et scandale, — et allons donner un dernier coup d'œil à la demeure de la rue Haute.
Le Père Apollinaire est là; et tandis que tante Sidora et Sotileza travaillent tristement et en silence, il se promène dans la salle en causant avec Mechelin, assis dans un fauteuil, le dos au soleil, (out couvert de vêtements, pâle, décharné. Il n'a plus envie de sa pipe et ses yeux tristes regardent tout sans curiosité. Car il sort à peine d'une maladie qui l'a mis à deux doigts de la mort, et l'a laissé tout perclus.
La matinée avait été une rude épreuve pour le pauvre vieux. Gomme il ne pouvait sortir de sa maison, tous les marins qu'appelait la levée étaient venus prendre congé de lui ; il ne manquait que Cleto. Colo était venu avec Pachuca. Elle pleurait, la pauvre, et se désolait. Au rezde-chaussée tous s'empressèrent à la consoler : mais plus on prodiguait les consolations, plus douloureux étaient ses gémissements. En même temps la rue paraissait une mer de larmes. Et chaque fois que tante Sidora et Sotileza sortaient jusqu'au vestibule pour pleurer avec ceux qui pleuraient, Mechelin entendait ces gémissements, et sentait aussi le besoin de pleurer un peu. Et il finissait par pleurer en effet, car outre la peine des autres, il avait, lui, la crainte de ne plus revoir en ce monde les camarades qui s'en allaient.
Mais enfin tout cela était passé, et l'on parlait maintenant d'un autre sujet sur lequel le Père Apollinaire disait, au moment de notre entrée :
« Cela ne doit pas t'étonner, Miguel. Après ce qui est arrivé dans cette maison, il n'ya pas d'autre conduite pour un honnête homme. Mets-toi à sa place, Miguel, mets-toi à sa place.
— Ne voyez- vous pas que je m'y mets, Père Pollinaire, répondait le marin. Et c'est parce que je m'y mets que je ne m'étonne de rien. Mais une chose est de ne pas s'étonner, et une autre de regretter la personne. Il fait bien de ne pas revenir ici, pour sa réputation et celle des autres.... Mais on était si habitué à le voir, et on l'aimait tant!... Et dire que je n'ai pas pu l'embrasser, même une fois, après que Dieu l'a eu tiré vivant de ce désastre où tant de malheureux ont péri!... Certes, j'ai embrassé son père...; je me suis enhardi jusque-là, parbleu!... Croyezvous, Père Pollinaire, que tel qu'il est, le capitaine, un vrai chêne, il pleurait comme un petit enfant? Le bon señor que c'est! Depuis ce qui est arrivé, il vient souvent ici..., il me regarde..., il regarde ces femmes..., il a des consolations pour tous..., il veut que rien ne me manque..., pas même le morceau de poulet pour le pot-au-feu ! Peuton demander chose pareille? Tout cela, en plus de cette somme que son fils m'a envoyée par votre main. Et moi qui vois ça, je n'arrive pas à comprendre pourquoi Dieu me donne cette vieillesse si gâtée. Qui suis-je pour finir entouré de tant d'attentions?... Mais, pour revenir au sujet, j'avoue qu'il m'en coûte beaucoup de me faire à ne plus voir dans cette maison cet enfant plus précieux que tout For du Potóse.... C'est une affaire de sentiment, et on ne peut y remédier.... Et ces deux femmes pensent comme moi là-dessus, à peu de chose près.... Affaire de sentiment, c'est clair!
— Sans doute, Miguel, sans doute, répondit le Père Apollinaire, allant et venant devant Fexpansif marin. Tout cela est la vérité pure, et avec tout cela on ne viole en rien la loi de Dieu qui veut des cœurs reconnaissants et des langues sans venin. C'est chose réglée, point convenu. Mais il y en a encore un autre qui t'importe beaucoup à toi et à tous ceux de ta maison..., et qui doit être réglé
aujourd'hui..., à l'instant même; car dans peu il sera déjà trop tard.... Écoute. Miguel : comptant là-dessus et ne me fiant guère à mes propres forces, j'ai parlé au señor don Pedro, et il m'a promis de venir faire un tour par ici pour m'aider dans mon entreprise.... Le mal est qu'il tarde, et si l'autre s'en va avant!... Tu le sais biêm, Miguel : jeune peut mourir, mais vieux ne peut vivre.... Et si tu viens à manquer... et ensuite ta femme! Hein! que t'en semble?
— Je m'en préoccupe, Père Pollinaire, et vous savez bien quelle est la volonté de chacun; mais nous ne connaissons pas la sienne aussi nettement qu'il conviendrait, et c'est là le malheur....
— Eh bien! cette volonté doit se révéler en toute franchise, et sans tarder, Miguel, et dans le sens qui convient parce qu'à cette heure la maison est libre d'épouvantails, qu'on peut entrer ici à la lumière du midi et tousser haut dans le vestibule, parce que la chair corrompue est dans le pourrissoir qu'elle mérite. Et puis ce garçon est bon comme le pain, et elle n'est pas faite pour être nonne!... Cuerno! elle ne peut passer par un autre chemin!... Silda ! Siffla!... Viens ici.... Viens aussi, toi, Sidora! »
Toutes deux accoururent, sans tarder, de la cuisine.
On remarquait en Sotileza la trace de ses souffrances passées : elle était plus pâle, avait les yeux battus, mais tout cela donnait encore plus d'intérêt à sa beauté naturelle.
Père Apollinaire la pressa fortement de résoudre ellemême le cas en question, et lui exposa les raisons qu'il y avait pour que la solution fût conforme aux désirs de ses affectueux protecteurs.
« As-tu, lui demanda le prêtre, quelque dessein en tête qui s'oppose à ce projet?
— Non, señor, répondit Silda, avec une grande sérénité.
— Trouves-tu en Cleto quelque chose qui te répugne, en dehors de toute sa fripouille de famille?
— Non. señor, Cielo, par lui-même, est tout ce que pourrait souhaiter une pauvre tille comme moi. C'est la
vérité pure, IÍ est bon, il est honnête..., et je pense même qu'il m'estime plus que je ne vaux....
— Eh bien! alors, jinojo! qu'est-ce que tu veux de plus? Qu'est-ce que lu attends, après ce qu'on t'a dit?... Il me semble parfois, cuerno! que lu t'obstines à faire croire que lu trouves plaisir à payer en chagrins toute la peine que ces pauvres vieux se donnent pour toi.
— Cela, nous ne le croirons jamais, fillette! » s'écrièrentils tous deux presque en même temps.
Le religieux ne fut pas démonté par cette exclamation, et il ajouta :
« Eh bien! moi seul je le penserai... et tous ceux qui auront le sens commun!... »
Silda resta quelques instants silencieuse; et comme si l'observation du Père Apollinaire lui avait fait de la peine, ou qu'elle se préparât à prendre une résolution héroïque :
« Croyez-vous, demanda-t-elle sans hauteur mais avec une grande fermeté, que ce que vous désirez convienne à tous? »
Et tous répondirent unanimement que oui. « Alors, soit, conclut Silda solennellement.
— Mais à condition que ce oui ne t'étrangle pas, fillette !
— Que ce ne soit pas pour toi un calvaire, petit ange de Dieu! »
A ces exclamations des vieux tout émus, Silda répliqua : a II n'y a point de croix qui pèse avec de la bonne volonté pour la porter. »
En cet instant, don Pedro Colindres entra. Père Apollinaire lui raconta ce qui venait de se passer, et le capitaine dit :
« Je m'en réjouis de toute mon âme. Je venais précisément vous aider de mes conseils, sachant que le temps presse. A la bonne heure, jeune fille.... Et maintenant que lu ne peux pas croire que je le fais pour peser sur tes résolutions, j'offre d'être témoin de la noce, et je veux qu'il soit entendu que le lendemain du mariage je me charge de faire Cleto patron de son propre bateau.
— Voilà de bonnes âmes, cuerno! Voilà du fin goudron,
jinojo! s'écria Père Apollinaire. Tu vois, Silda?... Tu vois, Mechelin?... Tu vois, Sidora?... Tu vois qu'il y a un Dieu au ciel et qui paie chacun selon ses mérites?... »
Mais ni Silda, ni Mechelin, ni tante Sidora n'étaient en état de répondre : celle-là parce qu'elle tomba clans une sorte de stupeur difficile à définir; les deux autres parce qu'ils se mirent à pleurnicher. Le capitaine ajouta :
« Tout cela ne vaut pas deux liards, Père Apollinaire, mais quand même ça les vaudrait, ils ne le méritent que trop ici : et toi plus que personne, gamine, parce que..., je me comprends. Ainsi, courage, tu es jeune et trois ans sont bientôt passés....
— Vierge de la mer! donne-moi seulement de vivre assez pour le voir, » s'écria oncle Mechelin en sanglotant, presque en même temps que sa femme disait :
« Béni soit le Seigneur qui met le remède si près de la blessure ! »
A ce moment, Cleto entra. Il portait une chemisette blanche avec un large col bleu jusqu'aux épaules : il couvrait la moitié de sa tête avec un béret bleu à large ruban tombant par derrière, et portait sur le bras un paquet qui formait tout son bagage. C'était vraiment un beau gaillard. Il entra d'un air résolu, et se dirigeant droit vers la jeune fille sans jeter un regard sur les personnes présentes, il lui parla ainsi :
(( Il ne me reste qu'un tout petit instant, Sotileza. J'en profite pour venir savoir si c'est oui ou non; parce que sans l'un ou l'autre, je ne quitterai point Santander quand même on m'en arracherait.... Et réfléchis bien avant de parler.... Si c'est oui, il n'y aura pas de travaux qui me coûtent là-bas; si c'est non, je m'en vais pour ne plus revenir.... Aussi vrai que la lumière de Dieu nous éclaire! »
Il y avait alors dans l'attitude de Cleto une certaine grandeur rude qui lui allait très bien. Sotileza lui répondit, enveloppant ses paroles sonores d'un beau regard de consolation :
« C'est le oui, que je veux te donner, car tu l'as bien mérité.... Mieux que je ne mérite, moi, ta fidélité. »
Ensuite, portant ses mains à son con blanc et rond, pardessous le fichu (lui le couvrait, elle retira une petite chaîne à laquelle pendait une médaille d'argent avec l'imagé de la Vierge, et ajouta en la lui tendant :
« Prends, pour que le chemin du retour te soit plus facile. Et si parfois une mauvaise pensée t'enlève le sommeil, demande à Notre-Dame si je suis femme à ne pas tenir ce que je promets. »
Cielo se jeta sur la médaille encore tiède, la couvrit de baisers, se signa avec, la baisa de nouveau, l'approcha de son cœur et enfin la suspendit à son cou; et en même temps de grosses larmes jaillissaient de ses yeux, et il disait d'une voix rapide et convulsée :
« Bénie soit la bonté de Dieu qui a tant de pitié de moi!... C'est plus que je ne voulais, bon sang!... Que viennent les peines à présent!... J'ai un drapeau! Veut-on savoir ce que Cleto est capable de faire? Eh bien! demandez-moi de Temmener ou de me séparer d'elle !... Oncle Miguel,... tante Sidora,... señor don Pedro,... Père Pollinaire,... je n'emporte plus qu'un seul chagrin,... cet homme, bon sang,... dans quel état!... Je l'ai laissé étendu sur la paillasse.... Je ne sais si c'est chagrin... ou un coup de trop... parce que voilà des jours et des jours qu'il boit de l'eau-de-vie ! Que va-t-il advenir de lui dans cette solitude?... Je manquerai bien à la maison, maintenant plus que jamais. Mais la loi est la loi et n'a pas d'entrailles. Par charité du moins... qu'il ne meure pas dans l'abandon!... Je sais bien que dans cette maison il n'a pas mérité tant de bonté; mais c'est mon père, il est vieux, il se voit seul.... De temps à autre..., bon sang! faites qu'il prenne quelque chose de chaud.... Et puis, allons, oubliez les injures, pour l'amour de Dieu.... »
Tous tranquillisèrent Cleto, lui promettant de regarder son père avec beaucoup d'intérêt, et ensuite commencèrent les adieux. Quand ce fut le tour d'oncle Mechelin, il voulut embrasser Cleto, et le tenant dans ses bras, le vieux matelot infirme dit à l'oreille du jeune homme :
« Je ne verrai pas ces choses, Cleto; et c'est pourquoi
je veux te dire aujourd'hui ce que je ne pourrai te dire plus tard. Tu auras une femme dont n'est digne aucun homme au monde. Si tu parviens à la rendre heureuse, les rois eux-mêmes dans leurs palais seront jaloux de toi; mais si tu la tues de chagrins, ne compte pas sur le pardon de Dieu. »
Cleto, pour toute réponse, serra le vieillard entre ses bras; et comme il ne se sentait pas assez calme pour faire beaucoup de cérémonies, il se dégagea d'oncle Mechelin et sortit précipitamment.
Père Apollinaire enfonça son chapeau et sortit en courant derrière lui :
« Attends, mon garçon ! lui cria-t-il, je vais aller vous dire adieu à la pointe du Môle. Il ne manquerait plus que ça, cuerno! que vous vous embarquiez sans recevoir de cette main pécheresse la bénédiction divine. »
Et tandis que don Pedro Colindres restait un moment au rez-de-chaussée, encourageant oncle Mechelin à fumer une pipe et traitant en passant la question de la solitude de Mocejon, Père Pollinaire rejoignit Cleto qui marchait le dernier de tous les hommes du Chapitre compris dans la levée.
La curiosité publique transforme tout en spectacle. Aussi les balcons du dernier tiers du Môle étaient-ils pleins de spectateurs quand le Père Apollinaire et Cleto passèrent par là, pour se rendre au Merlon.
Le quai et la rampe de l'est regorgeaient de marins, de familles de marins des deux Chapitres, et d'une foule de curieux de toutes sortes.
Si le Père Apollinaire avait été observateur et au courant des choses, peut-être aurait-il donné quelque importance malicieuse à l'intimité avec laquelle s'entretenaient Louisa et André sur l'un des balcons de la maison de Venancio Liencres, sans faire aucun cas de ce qui se passait dans la rue, ni de la mine que faisaient Tolin et sa mère, qui étaient derrière eux. Mais, n'étant pas observateur, le saint homme ne remarqua môme pas la capitaine qui marchait sur le trottoir, imposante comme un bras de mer et regar-
SUTILEZA.
dan1 du coin de l'œil le premier étage, la face débordante il*1 plaisir, peut-être avoir ce diable de garçon en si bonne compagnie.
De ce qui se passa à. la pointe de la jetée à l'occasion de l'embarquement des marins de la levée pour le service de La patrie, je ne ferai pas une longue description. Je dirai seulement que le tableau final de ce triste spectacle fut aussi imposant que simple : deux bateaux chargés d'hommes, à Test du Martillo, voguant à force de rames vers Saint-Martin; sur le Martillo, une foule découverte, le visage tourné vers les bateaux ; surpassant toutes les têtes, une autre tête, grise, à demi cachée par des épaules voûtées, et, joint à ces épaules, un bras noir qui traçait une croix dans l'espace.