PRÉFACE
Sous le titre un peu trop compréhensif, de Contes Soudanais, M. Ch. Monteil nous donne aujourd’hui un recueil de récits soninkhé, bamana et khassonkhé, c’est-à-dire appartenant à cette partie septentrionale du groupe linguistique mandingue qui a été jusqu’à présent si peu exploré au point de vue de la littérature populaire.
L’importance d’un pareil recueil n’échappera à personne et un rapide examen en fournira la preuve. Comme dans tout le reste de l’Afrique, le lièvre est l’animal rusé par excellence et sa victime habituelle est la hyène, parfois le loup et l’éléphant, dans
des contes dont quelques-uns se retrouvent chez d’autres populations du Sénégal et même de l’Afrique orientale. Ce sont les Arabes, ou du moins, des Musulmans qui ont été les propagateurs.
En effet, l’influence musulmane est très sensible, non seulement dans les légendes qui ont pour sources des traditions bibliques plus ou moins modifiées par l’islam d’abord, par les conteurs indigènes ensuite, mais aussi dans les simples contes : la conclusion de celui de Saïdou et Mahaviatou en est la preuve; la ruse de Samba pour voler le cheval du chef maure Mohammed ( Les deux chefs maures, le devin et le voleur) est l’écho d’un tour joué dans un récit arabe par un voleur de chevaux ; Le Village des Fous est une variante de La Querelle des Sourds dont l’Inde nous fournit le plus ancien type; L'Enfant et le Caïman est le sujet bien connu de l’ingratitude punie que l’on retrouve dans tous les pays de l’ancien monde, et dont M. Kenneth Mac Kenzie vient d’étudier les diverses variantes. Dans Les Sandales du Roi nous avons un renia-
niement du conte bien connu La Trace du Lion, qui fait partie du recueil des Sept Vi\irs; Le Vieillard et ses Enfants est une version d’un conte arabe de Tunisie, Les Trois Mohammed , dont la plus ancienne forme met en scène les ancêtres des tribus arabes, les quatre fils de Nizar. Le fatalisme musulman s’accorde merveilleusement avec la paresse habituelle aux nègres dans le conte Modi le Dormeur ; celui de L'Homme aux Trois Houppes est une altération d’un récit répandu dans tout l'Orient : Les Trois conseils d’un Père ; il en est de même des Histoires de Femmes.
Les Berbères semblent avoir, dans quelques cas, servi d’intermédiaires pour des contes d’origine arabe : ainsi l’histoire de Curieux est une variante de celle des Rencontres singulières qui existe en zouaoua; celle de Marandénboné nous présente des traits du conte Kabyle de Mekid'ech et l'ogresse aveugle (. Bik'edich chez les Chelha du Maroc). Le recueil des aventures de Si Djobia a fourni deux contes : La Marmite et le Fils du Voleur
où nous retrouvons Le Lièvre de Si Djobia et Le Couteau qui tue et ressuscite.
Cependant, il est curieux de rencontrer des traits communs aux contes appartenant aux groupes bantous (par exemple, dans L'Enfant du Mal la façon dont il se débarrasse des lionceaux qu’on lui a donnés à garder) et pour lesquels nous ne connaissons pas de similaires soit en arabe ou en berbère, soit dans les langues du Soudan. Ce sont comme les extrémités d’une chaîne dont les anneaux intermédiaires manquent; la précision de certains détails empêche en effet de croire à une conception identique et simultanée chez des populations différentes. De nouvelles enquêtes combleront sans doute cette lacune.
Un petit nombre de contes, seulement, semble être d’origine indigène; ainsi celui de Samba le Lâche où nous trouvons l’écho de la haine, très justifiée d’ailleurs, qu’éprouvent les populations noires de la rive gauche du Sénégal pour les Maures de la rive droite; L'Histoire de Bacari Dian; La Meilleure Femme ; Le Jaloux; L'Ami
du Lion, où les épisodes de la vie quotidienne des nègres sont mêlés au fantastique; Le Boloné ; Les Trois Insatiables . Dans cette catégorie, on peut ranger les chansons : La Botte de Paille et La Sorcière. Cette classe aurait reçu un accroissement d’une haute importance pour l’histoire religieuse et sociale, si l’auteur avait pu se procurer les chansons et les récits propres aux sociétés secrètes indigènes, si importantes chez les mandingues païens : mais je sais, pour en avoir fait l’expérience sur les bords du Rio Nunez, à quelles difficultés presque insurmontables on se heurte.
La conclusion se tire d’elle-même : il est à désirer que le recueil de M. Ch. Monteil ait beaucoup de lecteurs et de nombreux imitateurs : notre connaissance de la France noire ne pourra qu’en profiter.
Lunéville, 23 septembre 1904.
René BASSET.