LA SUCCESSION
(Conte khassonké.)
Il était un homme très riche, qui avait un fils unique; il était aussi un marabout, qui n’avait d’autres moyens d’existence que les cadeaux que lui faisaient ses élèves.
L’homme riche confia son fils au marabout, pour l’instruire, et mourut avant qu’il fut en âge de lui succéder. Mais, en prévision de ce malheur, le père avait, avec un soin minutieux, dressé l’inventaire de tous ses biens. De ce papier, il avait fait faire une amulette, qu’il avait mise au cou de l’enfant en lui recommandant, ainsi qu’à sa mère, de ne rien entreprendre, sans avoir au préalable pris connaissance de son contenu.
Après la mort du riche, le marabout prit la direction de tous ses biens au lieu et place de
l’enfant mineur. Au fur et à mesure des années, il donna à entendre qu’il avait hérité du défunt et se comporta d’ailleurs en conséquence.
Quand le jeune homme fut majeur, il songea à faire du commerce et fit part de ses projets à sa mère. Celle-ci lui rappela alors le conseil du défunt : « n’entreprends rien, conclut-elle, sans « avoir pris connaissance du contenu de l’amu- « lette que ton père t’a laissée. »
En conséquence de cet avis, le jeune homme lut avidement le papier, soigneusement rédigé, où tous les biens de son père étaient exactement désignés.
Après cette lecture, il alla trouver le marabout et lui mit sous les yeux l’écrit laissé par son père. Comme ils étaient seuls, le marabout jeta au feu ce dangereux témoignage, qui fut ainsi à tout jamais détruit.
Le jeune homme demeura atîéré : il ne concevait pas comment cet homme, si pieux, apparemment, et qui lui avait enseigné la pratique des plus hautes vertus, avait pu agir de la sorte à son égard et, de plus, il se demandait comment il pourrait, sans preuve maintenant, recouvrer l’héritage paternel.
Le jeune homme exposa l’affaire au cadi. Celui-ci réfléchit longuement, puis eut recours
au stratagème que voici : il fit construire une manière de grand cercueil et dit aux plaideurs, qui ignoraient ce que contenait le cercueil : « celui « de vous deux, qui, aidé, toi — il s’adressait au « marabout, — de ta femme, toi — il s’adres- « sait au jeune homme — de ta mère, pourra « faire faire le tour du village à ce cercueil, « celui-là sera le véritable héritier du défunt. »
Le jeune homme et sa mère prirent la lourde caisse, mais la pauvre femme fut bientôt fatiguée et ils durent poser le cercueil à terre : « Mère, dit alors le jeune homme, si tu ne « m’aides pas, je ne pourrai jamais, seul, accom- « plir la tâche qui nous est imposée et, cepen- « dant, je ne puis me décider à abandonner, à « un malhonnête homme, les biens que notre « cher défunt avait si soigneusement inventoriés. Du courage, ma mère, Dieu nous « aidera! »
La pauvre vieille réunit toutes ses forces pour un suprême effort et le cercueil fit le tour du village .
Ce fut, alors, au marabout et à sa femme à tenter l’épreuve. Cette fois encore, la femme faiblit un moment et le cercueil fut posé à terre : « Femme, dit le marabout, reprends «courage! voudrais-tu nous faire perdre les
« biens que j’ai acquis au prix d’un crime dont « le remords me hante déjà? Songe à notre « misère d’autrefois, songe à la honte qui nous «attend, si nous ne triomphons pas? Allons, « encore un dernier effort, et pour toujours, « nous sommes riches ».
Le cercueil arriva, cette fois aussi, au bout du village et chacun pensait que le cadi allait être plus embarrassé que jamais, quand, à la stupéfaction générale, du cercueil sortirent deux marabouts, qui rapportèrent minutieusement les détails des deux voyages qu’ils venaient de faire et les conversations dont ils avaient été témoins.
Plus de doute dès lors. Le jeune homme fut mis en possession des biens de son père.