TROIS ROMANS IDÉOLOGIQUES
A M. Pawl BOURGET
Mon cher Ami,
Ce volume, Sous l'œil des Barbares, mis en i^ente depuis six semaines ^ était ignoré du public, et la plupart des professionnels le jugeaient incompréhensible et choquant, quand cous lui apportâtes cotre autorité et cotre amitié fraternelle. Vous m'en avez continué le bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peutêtre aussi mon travail m'est-il devenu
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plus agréable à moi-même, grâce à cette courtoise et affectueuse compréhension par où i^ous négligez les imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de tentatives intéressantes.
Ah! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hyères! Comme vous écriviez Un cœur de femme, nous n avions souci que du viveur Casai, de Poyanne, de la pliante Mme de Tillièrey puis aussi de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres détails, c est-àdire donner de V intelligence aux hôteliers et de la timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à table, dans ce temps-là, il ne me vint à Vesprit une réflexion qui m'attriste en voyage, à savoir qu étant donné le grand
nombre de bêtes qu^on rencontre à traders le monde, il est bien pénible que seuls, ou à peu près, le veau, le bœuf et le mouton soient comestibles.
Et c^est ainsi, mon cher Bourget, que cous m'aidez procuré le plaisir le plus doux pour un jeune esprit, qui est d^ aimer celui qu'il admire.
Si f ajoute que cous êtes le penseur de ce temps ayant la vue la plus nette des méthodes convenables à chaque espèce d^ esprit et le goût le plus vif pour en discuter, on s^ expliquera surabondamment que je prenne la liberté de vous adresser ce petit travail, où je me suis proposé d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture du Moi développée dans Sous l'œil des Barbares, Un homme libre et le Jardin de Bérénice.
Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que ces trois volumes, publiés à de larges intervalles (de 1888 à 91) n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à contester des détails ; c'est la suite, l'ensemble logique, le système qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je procéderai par exposition, non par discussion.
Que peut-on demander à ces trois livres?
N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. Taine ou Bourget, Ceux-ci procèdent selon la méthode des botanistes qui nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui l'entoure. Ces véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout frisson humain ; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à rencontre, ces ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve V Imitation de Jésus-Christ ou la Vita nuova du Dante infiniment satisfaisantes, et dont la préoccupation d'analyse s'arrête à donner une description minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est proposés.
Le principal défaut de cette manière, c*est qu'elle laisse inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel d'un personnage fut préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du milieu où il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie, et c'est par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, que comprendrions-nous à tel livre, V Imitation, par exemple, dont nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le lieu le plus secret du inonde : le moins mystique de nous croit avoir des lueurs sur les sentiments qu'elle
comporte ; mais la vie et les sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norvégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici, oii j'ai tenté la monographie des cinq ou six années d'apprentissage d'un jeune Français intellectuel?
On le voit, je ne me dissimule pas les difficultés de la méthode que j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est mianque d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eussé-je expliqués?
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Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait incompréhensible à l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre, — et voici le fond de ma pensée, — je n'y mêlai aucune part didactique, parce que, dans mon esprit, je le recommande uniquement à ceux qui goûtent la sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'âme, fussent-elles d'ailleurs singulières.
Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative ; ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations psychiques trouveront là un intérêt dramatique.
J'ai fait de l'idéologie passionnée. On a vu le roman historique, le roman des
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mœurs parisiennes ; pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, hors de jouer avec des idées, n'essayerait-elle pas le roman de la métaphysique?
Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.
Ces monographies présentent un triple intérêt :
1° Elles proposent à plusieurs les formules précises de sentiments qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une conscience imparfaite ;
2° Elles sont un renseignement sur un type de jeune homme déjà fréquent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd'hui au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop délayés et trop forcés par les
imitateurs, seront consultés dans la suite comme documents ;
3° Mais voici un troisième point qui fait l'objet de ma sollicitude toute spéciale : ces monographies sont un enseignement. Quel que soit le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur s'égarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait à l'ambition qu'a exprimée un poète étranger :
« Toute grande poésie est un enseignement, je ceux que Von me considère comme un maître ou rien. »
Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces volumes, sur le culte du Moi. J'aurai ensuite à m'expliquer de mon Scepticisme, comme ils disent.