THÈSE
DE « SOUS l'œil des BARBARES »
Grave" erreur de prêter à ce mot de barbares la signification de « philistins » ou de « bourgeois ». Quelques-uns s'y méprirent tout d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposée à nos préoccupations. Par quelle grossière obsession professionnelle séparerais-je l'humianité en artistes, fabricants d'œuvres d'art et en non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre « sous l'œil des barbares », ce n'est pas qu'il se sente opprimé par des hommes sans culture ou par des négociants ; son chagrin c'est de vivre
ÎO EXAMEN
parmi des êtres qui de la vie possèdent un rêve opposé à celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des adversaires.
Dans le même sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie grecque. Au contact des étrangers, et quel que fût d'ailleurs le degré de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture éprouvait un froissement analogue à celui que ressent un jeune homme contraint par la vie à fréquenter des êtres qui ne sont pas de sa patrie psychique.
Ah ! que m'importe la qualité d'âme de qui contredit une sensibilité ! Ces étrangers qui entravent ou dévoient le développement de tel Moi délicat, hésitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un jeune homme faillira à sa destinée et ne trou-
vera pas sa joie de vivre, je les hais. Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux termes Barbares et Moi. Notre Moi, c'est la manière dont notre organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des Barbares.
Par une innovation qui, peut-être, ne demeurera pas inféconde, j'ai tenu compte de cette opposition dans l'agencement du livre. Les concordances sont le récit des faits tels qu'ils peuvent être relevés du dehors, puis, dans une contrepartie, je donne le même fait, tel qu'il est senti au dedans. Ici, la vision que les Barbares se font d'un état de notre âme, là le même état tel que nous en prenons conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image.
Notre Moi, en effet, n'est pas im-
muable ; il nous faut le défendre chaque jour et chaque jour le créer. Voilà la double vérité sur quoi sont bâtis ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette éthique, où nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, réclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se fait par élaguements et par accroissements : nous avons d'abord à épurer notre Moi de toutes les parcelles étrangères que la vie continuellement y introduit, et puis à lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est identique, assimilable ; parlons net: tout ce qui se colle à lui quand il se livre sans réaction aux forces de son instinct.
« Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'était tout ce que je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'était bon à quelque chose ; non-moi était tout ce qui pou-
vait nuire ou résister à moi. » Pour tout être passionné qu'emporte son jeune instinct, c'est bien avec cette simplicité que le monde se dessine. Proudhon, petit villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de Fichte dans nos chambres étroites, ouvertes sur le grand Paris, nous autres jeunes bourgeois pâlis, affamés de tous les bonheurs. Appliquez à l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous avez l'état de Philippe dans Sous Vœil des Barbares. Les Barbares, voilà le nonmoi, c'est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au Moi.
Cette définition, qui s'illuminera dans V Homme libre et le Jardin de Bérénice, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est que la naissance de notre Moi, comme toutes les ques-
lions d'origine, se dérobe à notre clairvoyance ; et le souvenir confus que nous en conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambiguë du symbole. Ces premiers chapitres des « Barbares », le Bonhomme Système, éducation désolée qu'avant toute expérience nous reçûmes de nos maîtres. Premières Tendresses ^ qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis Athéné, assaillie dans une façon de tour d'ivoire par les Barbares, sont la description sincère des couches profondes de ma sensibilité... Attendez !
voici qu'à Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa haute éducation ; voici que les Barbares, vus avec une plus large compréhension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. Ce sera VHomme libre, ce sera Bérénice. Quant à ce premier volume, je le répète, point de départ et assise de la série, il se limite à décrire l'éveil d'un
jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses livres d'abord, puis parmi les premières brutalités de Paris.
Je le vérifiai à leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans qui s'acharnent à conquérir et à protéger leur Moi, sous toute l'écume dont l'éducation l'a recouvert et qu'y rejette la vie à chaque heure. Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de célébrer la sensibilité qu'ils ont d'euxmêmes, je leur proposai de la cultiver, d'être des « hommes libres », des hommes se possédant en main.
f. THESE D « UN HOMME LIBRE »
Ce Moi, qui tout à l'heure ne savait même pas s'il pouvait exister, voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le détail des expériences que Philippe institua et de la religion qu'il pratiqua pour se conformer à la loi qu'il se posait d'être ardent et clairvoyant.
Pour parvenir délibérément à l'enthousiasme, je me félicite d'avoir restauré la puissante méthode de Loyola.
Ah ! que cette mécanique morale, complétée par une bonne connaissance des rapports du physique et du moral (où
j'ai suivi Cabanis, quelque autre demain utilisera nos hypnotiseurs), saurait rendre de services à un amateur des mouvements de l'âme ! Livre tout de volonté et d'aspect desséché comme un recueil de formules, mais si réellement noble ! J'y fortifie d'une méthode réfléchie un dessein que j'avais formé d'instinct, et en même temps je l'élève. A Milan, devant le Vinci, Philippe épure sa conception des Barbares ; en Lorraine, sa conception du Moi.
Ce ne sont pas des hors-d'œuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur Venise, qui m'est peut-être le plus précieux du volume. Ils décrivent les moments oîi Philippe se comprit comme un instant d'une chose immortelle. Avec une piété sincère, il retrouvait ses origines et il entrevoyait ses possibilités
futures. A interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'aperçut comme l'effort de l'instinct pour se réaliser. Il comprit aussi qu'il souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à une œuvre viagère.
Ainsi, à force de s'étendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non pas y disparaître, mais s'agrandir des forces inépuisables de l'humanité, de la vie universelle. De là ce troisième volume, le Jardin de Bérénice^ une théorie de l'amour, où les producteurs français qui tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconnaître en lui l'esprit de notre dix-huitième siècle, pourront varier leurs développements, s'ils distinguent qu'ici l'on a mis Hartmann ea