IL — PRÉTENDU SCEPTICISME
Et maintenant au lecteur informé de reviser ce jugement de scepticisme qu'on porta sur notre œuvre.
Nul plus que nous ne fut affirma tif.
Parmi tant de contradictions que, à notre entrée dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informés de toutes les façons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne Teusse éprouvé en moi-même. L'opinion publique flétrit à bon droit l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession à l'opinion elle-même, et parfois, quand elle est l'habileté d'un Spinoza ou d'un Re»
nan sacrifiant pour leur sécurité aux dieux de l'empire, bien qu'elle demeure une défaillance du caractère, elle devient excusable pour les qualités de clairvoyance qui la décidèrent. Mais de ce point de vue intellectuel même, comment excuser des déguisés sans le savoir, qui marchent vêtus de façons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils introduisent le plus grand désordre dans l'humanité ; ils contredisent l'inconscient, en se dérobant à jouer le personnage pour lequel de toute éternité ils furent façonnés.
Écœuré de cette mascarade et de ces mélanges impurs, nous avons eu la passion d'être sincère et conforme à nos instincts. Nous servons en sectaire la part essentielle de nous-même qui compose notre Moi, nous haïssons ces étrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrodé. Et cet acte de foi, dont reçurent
la formule, par mes soins, tant de lèvres qui ne savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dît sceptique ! J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mépris sur l'ironie, procédé littéraire qui nous est familier. Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur des mollets de bureaucrates, mais, disgrâce plus grave, sur des âmes indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui très certainement n'étaient pas héréditaires !... Ah ! laissez-m'en sourire, tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie
de société et même accepter l'étrange dictionnaire où vous avez défini, selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites ; mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire les simples de l'épouvante où vous les mettez, laissez qu'on leur démasque sous vos durs raisonnements l'imbécillité de la plupart d'entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une larme.
Ai-je eu en revanche la moindre iroaie pour Athéné dans son Sérapis, pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux? Nul ne peut me reprocher
le rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans Parsifal. Seulement, à Gundry non plus je ne jetterai pas la réprobation, parce que, si nerveuse, elle-même est bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami dt ceux qui étaient misérables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller jusqu'aux pauvres et aux déshérités, je crois que je plairai à tous ceux qui se trouvent dans un état fâcheux au milieu de l'ordre du monde, à tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.
Je leur dis, et d'un ton fort assuré : a il n'y a qu'une chose que nous connaissions et qui existe réellement parmi toutes les fausses religions qu'on te propose, parmi tous ces cris du cœur avec lesquels on prétend te rebâtir l'idée de patrie, te communiquer le souci social et t'indiquer une direction morale. Cette
seule réalité tangible, c'est le Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.
« Attachons-nous à notre Moi, protégeons-le contre les étrangers, contre les Barbares.
« Mais ce n'est pas assez qu'il existe ; comme il est vivant, il faut le cultiver, agir sur lui mécaniquement (étude, curiosité, voyages).
« S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, politique, industrie, finances).
« Et s'il sent trop de sécheresse, rentre dans l'instinct, aime les humbles, les misérables, ceux qui font effort pour croître. Au soleil incliné d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras même de notre maîtresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous désoler de la mystérieuse angoisse que témoignent dans leur vasque ces
bêtes au cœur si doux, les frères des chiens et les nôtres. »
Un tel repliement sur soi-même est desséchant, m'a-t-on dit. Nul d*entre vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme à la méthode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de génie, qu'il s'améliore par son œuvre, est égalemient vrai de tout analyste du Moi. C'est de manquer d'énergie et de ne savoir oîi s'intéresser que souffre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigné sur toutes les façons de sentir. Eh bien ! qu'il apprenne à se connaître, il distinguera où sont ses curiosités sincères, la direction de son instinct, sa vérité. Au sortir de cette étude obstinée de son Moi, à laquelle il ne retournera pas plus qu'on ne retourne à sa vingtième année, je lui vois une admirable force de sentir, plus d'énergie, de la jeunesse enfin et moins
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de puissance de souffrir. Incomparables bénéfices ! Il les doit à la science du mécanisme de son Moi qui lui permet de varier à sa volonté le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental sensible.
J'entends que l'on va me parler de solidarité. Le premier point c'était d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et véritablement possesseurs de votre âme, regardez l'humanité et cherchez une voie commune où vous harmoniser.
Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu'à ce qu'une personne énergique vous ait reconstruit une religion.
Sur ce terrain à bâtir, nous camperons, non pas tels qu'on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque
nous avons conscience d'un problème sérieux, — mais tout à la fois religieux et sceptiques. ^
En effet, nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît des convictions... Et, d'autre part, nous ne méprisons pas le scepticisme, nous ne dédaignons pas l'ironie... Pour les personnes d'une vie intérieure un peu intense, qui parfois sont tentées d'accueillir des solutions mal vérifiées, le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté.
Au terme de cet examen, où j'ai resserré l'idée qui anime ces petits traités, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout froissés, je crains que le ton démonstratif de ce commentaire ne donne le change sur nos préoccupations d'art. En vérité, si notre œuvre n'avait que l'intérêt précis que nous expliquons ici et n'y joignait pas des qualités moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le rêve, je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et toute de clarté n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je rougirais d'ailleurs
de me limiter dans une froide théorie parcellaire et voudrais me jouer dans l'abondante érudition du dictionnaire des sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublât telle page des manuels écrits par des maîtres de conférences sur l'ordinaire de qui j'eusse paru empiéter ! Nul qui s'y méprenne : dans ces volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de donner en tableaux émouvants une description sincère de certaines façons de sentir. Ne voici pas delà scolastique, mais de la vie.
De miême qu'à la salle d'armes nous préférons le jeu utile de l'épée aux finesses du fleuret, de même, si nous aimions la philosophie, c'est pour les services que nous en attendons. Nous lui demandons de prêter de la profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en effet, à elles seules,
ii*éveillent que le bâillement. Je ne m'intéresse à mes actes que s'ils sont mêlés d'idéologie, en sorte qu'ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. J'envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui souffrent. Ces idées où du sang circule, je les livre non à mes aînés, non à ceux qui viendront plus tard, mais à plusieurs de mes contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et clairvoyante oii nous sommes quelques-uns à nous plaire.
En suivant ainsi mon instinct, je me conformais à l'esthétique où excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoc-
cupés d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matière artistique la chose à démontrer.
Or, si j'y avais réussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter tout l'honneur à l'Italie, où je compris les formes.
Réfléchissant parfois à ce que j'avais le plus aimé au monde, j'ai pensé que ce n'était pas même un homme qui me flatte, pas même une femme qui pleure, mais Venise ; et quoique ses canaux me soient malsains, la fièvre que j'y prenais m'était très chère, car elle élargit la clairvoyance au point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se mêlaient pour m'être un immense réservoir de jouissance. Et je suivais avec une telle acuité mes sentiments encore les plus confus que j'y lisais l'avenir en train de se former.
C'est à Venise que j'ai décidé toute ma vie, c'est de Venise également que je
pourrais dater ces ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'être fait une idée assez exacte de ces délires lucides que les anciens éprouvaient aux bords de certains étangs.
sous L'ŒIL DES BARBARES
Voici une courte monographie réaliste. La réalité varie avec chacun de nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et de raisonner. Je décris un être jeune et sensible dont la vision de l'univers se transforme fréquemment et qui garde une mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes. Tout en soignant la liaison des idées et l'agrément du vocabulaire, je me suis surtout appliqué à copier exactement les tableaux de l'uni-
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vers que je letrouvais superposés dans une conscience. C'est ici l'histoire des années d'apprentissage d'un Moi, âme ou esprit.
Un soir de sécheresse, dont j'aî décrit le malaise à la page 275, celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses rêves et ses casuistiques, parmi tous ces systèmes qu'il avait successivement vêtus et rejetés. Il procéda avec méthode, et de frissons en frissons il se retrouva : depuis l'éveil de sa pensée, là-bas dans un de ces lits de dortoir, où pressé par les misères présentes, trop soumis à ses premières lectures, il essayait déjà d'individualiser son humeur indocile et hautaine, — jusqu'à cette fièvre de se connaître qui veut ici laisser sa trace.
Dans ce roman de la vie intérieure, la suite des jours avec leur pittoresque
et leuiç ana ne devait rien laisser qui ne fût transformé en rêve ou émotion, car tout y est annoncé d'une conscience qui se souvient et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels spéciaux de raconter où jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à Paris, son entrée aux Affaires étrangères et toute son intrigue : nous leur avons emprunté leur langage pour établir les concordances, mais le but précis que je me suis posé, c'est de mettre en valeur les modifications qu'a subies, de ces passes banales, une âme infiniment sensible.
Celui de qui je décris les apprentissages évoquerait peut-être dans une causerie des visages, des anecdotes de jadis : il les inventerait à mesure. Certaines sensibilités toujours en émoi vibrent si
violemment que la poussière extérieure glisse sur elles sans les pénétrer.
J'ai repoussé ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire l'apaisement de notre maturité, nous affectons souvent au sujet de « nos illusions de jeunesse » ; mais je me défiai aussi de prêter l'âcreté, oii il atteignit sur la fin, à ma description de ses premières années, si belles de confiance, de tendresse, d'héroïsme sentimental.
Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermédiaires et son atmosphère, se résumant en un épisode caractéristique ;
les scènes premières, vagues et un peu abstraites pour respecter l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorité défiante et qui poussa tout au rêve ;
de petits traits choisis, plus abondants
à mesure qu'on approche de l'instant où nous écrivons ;
enfin dans une soirée minutieuse, cet analyste s'abandonnant à la bohème de son esprit et de son cœur :
Voilà ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisît exactement les cinq années d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui apparaissent à lui-même depuis cette page 275 et dernière où nous le surprenons exigeant et lassé qui contemple le tableau de sa vie.
Voilà ce que je projetais, le curieux livret métaphysique, précis et succinct, que j'aurais fait prendre en amitié par quelques dandies misanthropes, rêvant dans un jour d'hiver derrière des vitres grésillées.
Du moins ai-je décrit sans malice d'art, en bonne lumière et sobrement. Je
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me suis décidé à manquer d'éloquence littéraire ; je n'avais pas l'onction, ni l'autorité des ecclésiastiques qui parlèrent en termes fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une éducation, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots amoraux en des phrases conciliantes C'est ici une façon assez rare de catalogue sentimental.
Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse ! Pourquoi les mots, cette précision grossière et qui maltraite nos complications !
Au premier feuillet, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'estce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin et mâle?
ou encore, à côté du Moi qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabon-
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dage, si vif chez un être jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m'offrirent cette complexité où je ne trouvais alors rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquête logique sur la transformation de la sensibilité ; je restitue sans retouche des visions ou émotions, profondément ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poèmes, dans la Vita nuova, la Béatrice est-elle une amoureuse, l'Église ou la Théologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y aboutit, parce qu'à des âmes, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant.
Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, désir de savoir, désir d'aimer, désir sans nom — et qu'il rendit immortelle par des procédés heureux.
Avec sa sécheresse, cette monographie, écrite malgré tout à deux pas de
ïEden où je flânai tant de soirs, est aussi une partie d'un Iwre de mémoires.
On pourra juger que ma probité de copiste va parfois jusqu'à la candeur.
J'avoue que de simples femmes, agréables et gaies, mais soumises à la vision coutumière de l'univers qu'elles relèvent d'une ironie facile, me fiient plus d'un soir renier à part moi mes poupées de derriè e la tête. Mais quoi ! de la fatigue, une déception, de la musique, et je revenais à mes nuances.
Saint Bonaventure, avec un grand sens littéraire, écrit qu'il faut lire en aimant. Ceux qui feuillettent ce bréviaire d'égotisme y trouveront moins à railler la sensibilité de l'auteur s'ils veulent bien réfléchir sur eux-mêmes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa légende. Nous se vons notre âme comme notre idole ; les idées assimilées,
les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous commençons à limiter notre âme ; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyons dans l'univers.
Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur de ne s'émouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent sans douceur, rien ne lui était. Ainsi le voulut une sensibilité très jeune unie à une intelligence assez mûre.
Désireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, j'ai rédigé des concordances, où je marque la clairvoyance qu'il conservait sur soimême dans ses troubles les plus indociles. J'y ai joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans le monde extérieur. Je souhaite
avoir complété ainsi l'atmosphère où ce Moi se développait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus souvent, où, après des semaines de vision banale, soudain réveillé à la vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaîne de ses émotions et disait à son passé, renié parfois aux instants gais et de bonne santé : « Petit garçon, si timide, tu n'avais pas tort. »