‹ Sous le DanebrogChapitre 1 sur 10 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

AVANT-PROPOS

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L'article 4 de la loi du 22 juin 1886 s'exprime ainsi : « Les membres des familles ayant régné en France ne pourront entrer dans les armées de terre et de mer, ni exercer aucune fonction publique ni aucun mandat électif, »

J'étais fils d'un officier qui fit campagne en Italie aux côtés de l'armée française, puis combattit aux États-Unis dans les rangs de cette république américaine qui dut sa naissance à l'aide décisive des vieilles troupes de France, d'un soldat qui se jeta dans la mêlée,

durant la néfaste guerre de 1870, sous un nom d'emprunt que consacra la croix de la Légion d'honneur ; j'ambitionnais donc , comme tant d'autres fils de colonels, l'honneiir de servir mon pays sous le pantalon rouge ; mais j'étais né prince, la loi m'atteignit ; j'étais Français, il ne me restait qu'à m'incliner et je dus aller à l'étranger pour y apprendre à servir ma patrie.

En Danemark, ce petit pays si sympathique, ma sœur aînée était mariée à un fils du roi. Mon départ pour Copenhague fut décidé. J'y arrivai au mois de décembre 1891, suivi de mon fidèle serviteur Arthur, ancien zouave, décoré de la médaille coloniale, et dont j'avais depuis de longues années apprécié le dévouement.

Je suis resté dans ce pays hospitalier huit ans; j'ai vécu près de six années dans sa noble petite armée, si fidèle à son vieux drapeau légendaire le «Danebrog». Ce fut un

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bon temps passé au milieu de braves gens travailleurs et honnêtes. Ils ont développé en moi l'amour du métier militaire et le respect de la discipline. Je suis heureux de pouvoir les en remercier.

De nombreux liens ont uni la France et le Danemark ; ces deux pays ont souffert de la même blessure faite par la baïonnette prussienne. Aux siècles derniers, beaucoup de Français ont passé dans les rangs danois. Sous Louis XIV, le régiment Royal -Danois a servi la France ; plus tard, c'est le futur ministre de Louis XVI, le comte de Saint- Germain, qui réorganisa l'armée danoise.

Sous le premier Empire, en 1813, le corps auxiliaire danois compta parmi les meilleures troupes placées sous les ordres du maréchal Davout; il faut lire aux archives du corps les lettres des généraux français si élogieuses pour les soldats danois.

On a vu des Danois décorés en Afrique

SOUS les murs de Constantine ; d'autres ont suivi, en 4870, le drapeau tricolore. Depuis la guerre, les stages dans l'armée française sont très recherchés des officiers danois.

A la garde, j'avais comme camarades trois lieutenants qui ont conservé un touchant et précieux souvenir des soldats français. J'ai été souvent ému en défilant sous l'uniforme danois aux sons du Pan pan rAi^bt des zouaves ou de la superbe marche de Samhreet-Meuse qu'ils avaient rapportée de France.

J'arrivai donc à Copenhague pour la Noël 1891 en même temps qu'un fils du roi de Siam, le prince Chira. Comme moi, il venait apprendre le métier militaire en Danemark, où deux de ses compatriotes avaient déjà servi. Jeune, très intelligent, charmant camarade, dévoué, d'un entrain endiablé, nous vécûmes l'un près de l'autre pendant six ans et j'aime à me rappeler cet excellent ami.

Il nous fallut deux ans pour apprendre

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la langue danoise et le programme d'admission à l'école militaire. Je reçus partout et de tous un accueil et une aide que je ne saurais oublier. Aujourd'hui, je ris encore en pensant à mes premières leçons : ne comprenant pas le danois, j'étais obligé de parler français, anglais et allemand avec les professeurs.

Avant de conduire le lecteur à la caserne de la garde où je fis mes débuts comme soldat, il n'est pas inutile de dire deux mots de l'armée danoise.

Le service militaire, qui est obligatoire, comporte une durée de huit ans dans la ligne et de huit ans dans le « renfort » . La durée du temps de présence sous les drapeaux, comptée en mois, varie non seulement suivant l'arme, mais encore suivant les catégories d'hommes appelés. La moyenne est de huit mois pour l'infanterie, quatorze pour la garde et la cavalerie, treize pour l'arlille-

rie de campagne, neuf pour l'artillerie de forteresse. Neuf mille hommes environ sont appelés chaque année sous les drapeaux et y reçoivent leur instruction.

Le recrutement est régional. En temps de paix, le territoire, naturellement partagé par le grand Belt en deux corps d'armée, forme cinq circonscriptions de brigade, entre lesquelles sont réparties les troupes des différentes armes.

L'infanterie comprend : la garde « Livgardeny>, puis cinq brigades à deux régiments de quatre bataillons, dont trois de ligne et un de renfort. Dans ces dix régiments les bataillons sont numérotés de un à quarante.

La cavalerie se décompose en un régiment de hussards de la garde et quatre régiments de dragons. Ces cinq régiments sont à trois escadrons, avec une école qui devient le dépôt en temps de guerre.

L'artillerie de campagne comporte deux

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régiments à deux groupes de trois batteries de ligne et une batterie de renfort. La batterie danoise est à huit pièces.

Le régiment d'artillerie de forteresse est à trois bataillons ; chacun a quatre compagnies de ligne et trois de renfort.

A l'arme de l'artillerie sont rattachées deux compagnies du train et deux sections techniques.

Le régiment du génie compte en temps de paix neuf compagnies, dont trois de renfort.

11 y a, en outre, le corps des auditeurs, des chirurgiens, de l'intendance, etc.

Ajoutons pour terminer que l'effectif de guerre est de soixante-douze mille quatre cents hommes.

Notons, dès maintenant, ces deux traits caractéristiques de l'armée danoise. Nul ne peut arriver au grade d'ofîicier s'il n'a accompli comme simple soldat la première période d'instruction dans un corps. Dans

chaque arme il est formé des écoles de recrues : elles ne sont dissoutes qu'après la première période d'instruction. Les recrues sont versées alors à leurs compagnies respectives et commencent à servir avec les anciens soldats. C'est aussi le cas de la garde, qui, bien que corps d'élite, reçoit chaque année deux cent soixante-douze recrues sans la moindre instruction militaire.

Le 26 janvier 1894, j'adressai au ministre de la guerre une demande pour me présenter aux examens de l'École militaire et pour entrer dans la garde, le 5 mai, comme recrue.

Dix jours après, j'eus une agréable surprise. J'entends frapper trois coups à ma porte. Un planton du ministère de la guerre entre, fait le salut militaire. Il extrait d'une grande sacoche en cuir jaune une longue enveloppe bleue portant le cachet du ministère.

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Mes deux demandes éteient agréées ; j'aurais volontiers sauté au cou du brave planton ; j'avais dix-neuf ans et c'étaient les premiers pas vers le Saint-Cyr de l'exil.

Suivant les instructions de la lettre A. 345 du ministère, je me présentai le 1" mars, à midi, à l'École des officiers au château de Fredericksberg.

Les anciens étaient aux fenêtres pour critiquer les aspirants et s'en moquer. Nous étions cinquante et un aspirants; nous fûmes divisés en petits groupes, après avoir reçu des instructions écrites et verbales pour les examens qui durèrent douze grands jours.

Ce que je redoutais le plus était l'écrit en mathématiques. Je suais à grosses gouttes, ne pouvant d'abord résoudre les problèmes. Le colonel commandant l'École vint nous inspecter. Il se dirigea vers ma table. Je me levai et joignis les talons. Il me dit en français :

— Comment cela va-t-il ?

— Très mal, mon colonel, répondis- je en danois.

II sourit ; je n'avais pas envie de rire alors.

Le 19 mars, les aspirants réunis dans la salle de TÉcole reçurent des brevets aux armes du Danemark et comportant toutes les notes. Muni de ce document d'une grande importance à mes yeux, je me rendis en France, d'où je revins au mois de mai suivant pour endosser l'uniforme tant désiré.

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