Sous le vocable du chêne
Qu'aux' jours d'épreuves, on allât voir les chéries, ils vous enseignaient l'énergie. Avec leur rudesse apparente ils 7i' accueillaient pas 7noins le deuil. L'affligé les voyait, non sans consolation, dans l'étreinte du lierre, dans l'amitié du houx aux cent pointes piquantes, mais si beau en revanche par le sombre éclat de ses feuilles, par la pourpre superbe dont ses baies s'ornent pour l'hiver. Nobles enseignements des royautés de la douleur, des beautés, graves et fortes, d'une âme qui combat et domine le sort.
MiCHELET.
Maman, ce livre n'est à personne qu'à vous.
Que ce nouvel enfant dorme sur vos genoux
Sans craindre d'épuiser leur tendre complaisance !
Un fils m'est né, un fils infirme, et sa naissance
Dans mon sein n'ouvre point un accès à l'orgueil.
Hélas ! que de douleurs, d'espoirs déçus, de deuils
Précoces, ô ma mère, et'd'angoisses cachées.
Le tenant, tenez-vous en vos mains rapprochées !
Déjà vous tressaillez, vous qui savez combien
Mon cœur facilement s'attache à de faux biens :
N'appréhendez-vous point d'en recevoir la preuve
Et qu'il faille, en ces vers, que votre âme s'abreuve
A la source inconnue de mes secrets malheurs ?
Mieux qu'aucuns, l'ayant fait, vous connaissez mon cœur.
Qu'allez-vous y trouver que des entailles telles
Que le sang qui se rue dans mes veines mortelles
A peine peut combler, avec son désespoir,
D'ardentes passions ce sombre réservoir I
0 ma mère, le don que je vous fais ! — L'éloge Du foyer révéré ; la lampe avec l'horloge ;
Le labeur assidu ; le lien familial ;
L'intact honneur enraciné au sol natal ;
Le cor dans vos forêts de sa voix solennelle
Sur le soir gourmandant les sens qui se rebellent
Contre leur solitude et leur devoir mesquin ;
De vos morts repeuplant le lit à baldaquin,
La chaise, le prie-Dieu, l'âtre même, en Novembre,
Les cloches apportées jusque dans votre chambre ;
Non, ma mère, non, rien de ce que vous aimez,
Dans ces vers, par mes soins, ne se vit enfermé î
Mais l'ardeur, le soupir, l'égoïste pensée.
Ma vie dans les tourments volontiers dépensée.
Pour peu qu'on lui promît un plaisir d'un instant,
De mes rimes voilà le sujet important !
Aussi, dans le moment que je vous tends mon livre.
Soudain plus attentif aux combats qui s'y livrent,
Je le vais retirer à votre embrassement.
Car c'est au seul fronton d'un pieux monument
Que j'eusse dû graver, sur la plus blanche pierre,
Et d'un chaste ciseau, votre beau nom, ma mère !
Non, ces déserts pompeux, ces palais effrontés,
Théâtres de mes cris et de mes voluptés,
— Malgré que digne et salutaire, ma tristesse
De ces hôtes changeants soit la constante hôtesse —
Ne sauraient plus longtemps retenir vos regards,
Sans que, du même coup, je vous manque d'égards.
Mon maître, à vous non plus je n'offre ni ces pages,
Ni l'effort, ni l'élan que mon jeune courage
Y tente. C'est trop peu. Je me verrais hué
De vous faire un présent si mince, habitué
Que vous êtes à recevoir, avec la feuille
Du Laurier, tout roseau qu'une neuve main cueille.
(Convient-il de nommer plus clairement celui
En qui, mieux qu'en aucun, resplendit et reluit
De l'Apollon français la hautaine lumière ?
Quand sa sandale au loin fait voler la poussière
Et qu'une aile de feu s'ajoute à son pied nu
Pour, jusqu'au zénith, fendre et zébrer l'air ténu,
Qui voudrait s'enquérir avec une voix d'homme
D'un nom que l'univers et les muses renomment?)
Si plusieurs m'ont guidé dans le sentier divin
Hors duquel en tout temps, en tous lieux, tout est vain,
Si d'aucuns m'ont conduit, de leur Lorraine princes,
A churir les ciels gris de ma verte province;
Si plus d'un m'ont, captive et dansante, livré
Une grecque maîtresse au sourire enivré,
Maître, c'est de vous seul que j'ai reçu l'usage
De l'orphique parler et du sacré langage !
C'est par vous que ma lèvre apprit son mouvement I
C'est en vous qu'est ma source et mon jaillissement ! Profitant, je l'avoue, du soin vaste et multiple Qui vous gonfle le front, malicieux disciple. J'ai bu dans votre coupe un grand flot de vin vieux Qui m'a fait à jamais l'esprit harmonieux ! Mais de cette harmonie, la plus riche du monde. D'un verbe intérieur où l'allégresse abonde, D'un rythme ingénieux qu'ai-je su retirer Qu'une inhabile haleine, un son près d'expirer ! Si, parfois, quelque charme en eux paraît encore. C'est un rayon de vous, cher astre, qui les dore. Je sais trop quel démon, ainsi que dans la fleur Sa semence, est en moi contraire à ma valeur. Hardi, prompt, c'est par là qu'il ressemble à l'aurore ; Il ne s'effraye de rien, sentant qu'il vient d'éclore A la vie, et ses bonds entravent mon progrès. Peut-être j'aurais pu, vous suivant de plus près, Comme un autre, à mon tour, prétendre à la couronne ! Mais qu'aller opposer au torrent qui bouillonne, Et comment arrêter dans son cours insolent Un petit fleuve aux flots l'un l'autre s'accablant ? Il roule. Au fil mouvant de ses ondes épaisses Quel œil discernerait sa première noblesse ? — Et quelle oreille, hélas ! indulgente aux soupirs De mon cœur, l'entendrait, sans broncher, soutenir Que je tire de vous, mon maître, une origine Moins flatteuse qu'aimée, plus qu'humaine : divine...
Il est dans un pays lointain, morne, innommé, Où tout espoir tari, tout songe consommé Avec tout amour mort ont fait cendre commune, Face aux siècles, debout dans sa longue infortune, Un chêne. Autour de lui se dérobent les monts. Un trait d'azur, la mer, marque son horizon. Et, du pied retenant la poudre nécessaire A son accroissement, ce vainqueur solitaire D'un jet vert et sublime inonde le ciel net!
— 0 lente expulsion, la nuit, d'un pleur secret ! Tu nous pousses à bout, et notre âme s'écoule, A ta vue, de nos yeux que nos paupières foulent Comme pour en tirer tout le sel qui t'est dû, Sainte apparition, noble exemple perdu ! —
Quand le soleil foudroie les campagnes dormantes. Du feu qui l'exténue quand l'éther s'ahmente. Intrépide, obstiné, droit parmi les débris Des rochers éclatés, hors d'un sol appauvri
Par l'extase arrachant à demi ses racines, L'arbre au coup qui l'atteint découvre sa poitrine ! Comme autrefois la mer autour d'Agamemnon Dans Aulis éperdue ne rendait aucun son, Tandis qu'il méditait la mort d'Iphigénie, Un tel calme est dans l'air, une telle atonie Qu'il semble qu'au milieu de ses propres transports Ce chêne soit une émeraude cernée d'or !
Cependant qui, sur les bords d'une antique source
Un instant arrêté dans sa rêveuse course.
Du fond d'un clairvoyant sommeil l'a contemplé,
11 l'ignore à jamais, s'il ne l'a vu trembler :
0 spectacle effrayant du frénétique Automne
A pleins poings ébranlant ce tronc que rien n'étonne,
Son sanglot, ses frimas ni ses tristes vapeurs.
Et qui, tordu des vents, aux vents mêmes fait peur !
0 courte lutte, où, les entrailles ramassées,
Et dans un cliquetis de branches fracassées,
Le chêne tout à coup se prépare à bondir,
Pour s'affaisser au doux moment d'y parvenir!
0 stupéfaction ! 0 suprême éloquence :
Se taire alors! (Ainsi, malgré sa pétulance,
Dans le vase où je puise un dieu perpétuel.
Après avoir moussé s'épaissit l'hydromel !)
0 défaite irritante ! Et toi, veillée funèbre !
Et vous, Honte, à la nuit ajoutant des ténèbres !
Et cet arbre à son mal brusquement résigné, Tandis qu'au bord des cieux ce sang qu'il a saigné, Ses feuilles, suffoquées de l'autan qui les presse, Silencieusement tournoient et disparaissent î
Chêne, combien de fois, sous ces aspects divers,
Lorsque ma rêverie s'épanchait dans mes vers,
Comme, à la dérobée, dans le creux des fontaines
A longs rayons d'argent une lune incertaine.
Combien de fois, au lit, quand, le front dans les bras,
Plein de corruption, je n'appelais tout bas
Que délice grossier et que plaisir torride,
— Toutes les voluptés des amours homicides,
M'êtes-vous dans les airs tristement apparu?
Le plus souvent c'était d'amertume recru,
Avec ce remuement de vos rameaux mystiques
En son horreur pareil à l'obscure mimique
D'un cerf agonisant ou d'un astre inquiet.
Alors, en soupirant, mon âme s'étendait
A votre ombre et buvait au travers, adoucies,
La brûlante lumière ou la froide ambroisie
De l'implacable jour ou de l'auguste nuit.
Ainsi trop fréquemment ai-je du peu de bruit
De mes larmes troublé votre détresse immense
Et méconnu le prix de son mâle silence !
Et voilà que je viens ce soir encor, portant
Sur les lèvres, des sons, dans la bouche, du vent :
Ces chants qu'à votre pied répandait mon martyre.
Quand, ainsi qu'un enfant propliétise ou délire, Mes sanglots ni mes cris ne me suffisaient plus ! Si des vers en sont nés, je ne l'ai point voulu. Mais puisque les voici, gémissante couvée, Race de son auteur lui-même réprouvée.
D'apprentis rossignols et de jeunes vautours Dans la postérité vol lâché sans retour, Aie pitié d'eux, recueilles-en le plus grand nombre ! Que, sur ton cœur perchés, ils le rendent moins sombre, — 0 vieux chêne, ô grand spectre, ô sévère témoin ! — Par leurs airs les plus vrais et par leurs plus doux soins !
Hélas ! si le vieillard sourit dans sa pensée Des imprécations qu'il n'a point prononcées. Rougissant et bouclé comme une vierge en fleur, Le jeune homme est moins fort, et contre son malheur, Tout héros qu'en sa propre chair soi-même il taille, 11 n'a pas de rempart dont la hauteur lui vaille L'aveu désespéré du tourment qu'il ressent. Quand sur lui l'Amour prend un superbe ascendant î Et puis qu'importe au ciel qu'on parle ou qu'on se taise ! L'instant d'après, il faut qu'un commun oubli pèse Sur la criante bouche et sur l'arbre muet. De furieux accents avare ou satisfait.
Ami, tu passeras ! Et moi-même ! Et la Gloire ! Nous sortirons tous trois de l'humaine mémoire. Comme à jamais du sein de la femme, l'enfant.
Alors pourquoi garder un silence étouffant? Que sert au malheureux de se mordre la lèvre ? Et, de même, instrument d'une pressante fièvre, Fol ouvrier de foudre et de fumée, que sert Au poète ingénu de ciseler son vers :
A quoi bon décorer d'un vain masque de pierre La broussaille d'où l'eau s'épand à la lumière Et d'une plaie qui saigne arrondir les contours ? Tel qu'à mon dernier jour, en ce jour et toujours Je ne veux aspirer qu'à naïvement peindre Dans mes cris des douleurs impossibles à feindre Et dans mon rire amer une joie qui me fuit ! Chêne, tu le sais bien, ce n'est point pour leur bruit Qu'ensemble j'ai choisi la muse détestée Et l'imparfait génie dont ma tempe heurtée Souffre sans frissonner le choc et le combat ! Mais qu'un homme, jeté de son orgueil à bas. Dans l'épreuve engouffré, prosterné dans la fange Et dans l'ignominie, se soulève et qu'il mange Un peu de ma parole et boive de mes chants, A lui tu me verras aller en trébuchant ; Tu me verras scruter son regard ; s'il approuve Mon feu, tu me verras chanceler; s'il y trouve Un triste réconfort, tu me verras vibrer, Plus content d'avoir fait battre un cœur délabré Qu'Alexandre courbant le mors de Bucéphale ! Sinon, je me tairais. La clameur triomphale Qui ne ranime point les morts dans le tombeau,
— La tardive louange est pour eux sans écho. — Ni l'applaudissement futur d'un peuple en fête N'enfument mon cerveau ni ne troublent ma tête ! Un moins noble avenir hélas ! m'est réservé.
— Quel fier bonheur mon âme eût pourtant éprouvé A croire un seul moment qu'un rêveur d'un autre âge Pût dans mes vers pleurer sur ma confuse image,
Et qu'à son soufïïe ami — noire dérision ! —
Ma pensée, du trépas domptant l'illusion,
Se dût au milieu d'eux dresser après vingt lustres,
Comme une hamadryade au cœur d'un chêne illustre !
LE SPECTATEUR DU MONDE
LE SPECTATEUR DU MONDE
Titre vain î Faux semblant ! Mensongère étiquette I Ne t'attends pas, lecteur, à trouver dans mes vers, Quoi qu'en ces quatre mots ma muse te promette, Les différents aspects du multiple univers.
Il est vrai, j'eusse aimé de peintre véritable Revendiquer ici le simple et juste nom ! Mais puisqu'on ses projets le mortel le plus stable. S'il les veut accomplir, fait leur dérision,
Je ne me plaindrai point aux dieux sourds du dommage Qu'à mes étroites vues font leurs vastes desseins ; A leur loi je plierai mon malheureux courage ; Je pousserai le cri qu'ils m'ont mis dans le sein.
Seul, ennemi lecteur, comme à ton habitude.
Dans le mal que j'endure et le dépit que j'ai,
A gémir sans motif tu mettras ton étude.
Disant : « L'affiche a tort, le spectacle est changé î »
N'eusses-tu, par hasard, compté que sur mon zèle A pomper tes ennuis, pour te faire entrevoir Chaque objet plus riant à travers ma prunelle ? Non ! je t'eusse montré dans un triste miroir
L'automne au pied boiteux sous sa robe éclatante, Le crépuscule où se défait le fol azur, Les soirs, leur paix, secrète hélas! moins qu'apparente Et les nuits attachées au char d'un ciel obscur.
J'eusse conduit tes pas aux séjours que préfère A de plus fréquentés le soin de ma pâleur. Solitudes où jusqu'aux fleurs tout désespère. Sites d'adieu, rochers d'angoisse, ifs de douleur.
Je t'eusse offert maint chaume éclairé par la lune, Tel désert inondé d'un soleil sans rayons, La lande et le genêt, le roseau sur la dune Et partout le tranchant blafard de l'horizon.
Enfin, s'il t'eût fallu m'accompagner sans cesse. J'eusse mêlé nos faibles âmes à l'éclair, Pour les précipiter du haut de ma détresse Sur les bords ravagés de la sublime mer!
A ces ambitions, certes, si tu compares De mon mobile esprit le labeur décevant, Hors du sentier tracé si du pied qui s'égare Tu suis par le hallier les détours émouvants,
Alors tu connaîtras quel ténébreux vertige Clôt l'œil qui voit, justifiant d'âpres soupçons. De l'inspiration les superbes vestiges Bouleverser les plans de sa droite raison.
Tu comprendras comment celui qui, dans son livre, Jusqu'au giron des bois s'est partout détesté. Du jour qu'il s'aperçoit qu'il n'est rien qu'un homme irre Et que les champs pour lui sont comme la cité,
Un décor vaguement colorié, le cadre Du titubant génie qu'on ne sort que de soi. Tu comprendras comment il hésite, le ladre, A payer de son sang l'aide qu'il en reçoit !
Pour moi j'ai renoncé, dès mon printemps, au rêve De conserver un doux commerce avec le sein Dont, enfant, j'ai senti la chaleureuse sève Circuler dans ma bouche et me remplir les mains l
Depuis, quand j'essayai, comme en ce mince ouvrage, D'aborder la Nature et d'y mordre à l'oubli. Ainsi que dans un fruit caché dans le feuillage, Je n'en goûtai plus rien que le charme aboli.
Beautés pour moi déchues, splendeurs inoffensives, Et tous ces lieux qu'en vain mon souvenir parcourt l Ce que j'y viens calmer, leur aspect le ravive : Mon cœur de toutes parts se heurte à son amour î