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Maxime du camp

Rome, où sa vieillesse se rembuchait quand je le connus, il y a quelque quinze ans. La surdité n'était pas encore venue, mais déjà la sauvagerie que cette infirmité devait accroître. Ne fréquentant plus le monde, inabordable toute la semaine, il aimait réunir chaque dimanche un petit cercle de jeunes gens et d'anciens amis ; il tirait devant eux le feu d'artifice de ses souvenirs.

La vie du voyageur et du curieux était écrite dans cette haute galerie, garnie de la défroque des bazars d'Orient, encombrée d'armes et de livres bizarres, d'aquarelles et de reliques du romantisme. Vêtu de flanelles lâches, roulant de ce pas lourd et sûr que les marins contractent sur les planches, tordant d'une main sa cigarette, égrenant de l'autre le chapelet turc de grains d'ambre, le maître du logis déambulait devant la cheminée comme un vieux lion en cage. Et sa causerie se dévidait tout le jour, servie par la plus prodigieuse mémoire que j'aie rencontrée, marquant d'un trait vif les hommes cl les choses d'autrefois, amusante, complaisante aux singularités, aux anecdotes très grasses. Klle allait des derniers cénacles romantiques aux papiers secrets de la Commune, les

plus savoureux, ceux qu'il n'avait pas pu imprimer. Il se vieillissait volontiers, pour donner plus de recul à ses souvenirs et raconter plus du siècle. Il retrouvait sans une hésitation les noms de tous les convives qui s'étaient assis avec lui, tel jour de 1840, à la table de tel personnage célèbre, et les mots caractéristiques de chacun d'eux.

A le voir ainsi, on se disait que l'ancien volontaire de Garibaldi s'était trompé d'époque, et qu'il eût dû vivre au temps des aventuriers fameux ; on l'imaginait écumant l'Archipel avec ce chevalier de ïémericourt, crayonné par Chardin dans son Voyage en Perse^ ou conquérant Madagascar avec ce Béniowsky, sur lequel Maxime Du Camp voulait écrire une étude dont il avait assemblé les matériaux. Comment ce corsaire était-il tombé dans l'encre? Vous l'avez montré, Monsieur, en examinant ses premières œuvres. Feu notre confrère Labiche, — vous l'avez oublié quand vous parliez des psychologues mémorables, — noiks l'eût dit au besoin : les frémissements d'exotisme d'un Flaubert et d'un Du Camp, lorsqu'ils prononçaient les noms de Bagdad ou (le Bénarès, ces exaltations apprises de Victor

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Hugo et des autres pères du romantisme, étaient d'un ordre plus luxueux sans doute, mais au fond exactement du même ordre que les enthousiasmes appris dans Joanne par M. Perrichon, lorsque cet homme paisible s'aventure à Chamonix. Quand Chateaubriand trouve le Mississipi, quand Bernardin trouve Tlle de France, quand un qui est ici trouve Tahiti et les mers du Sud, ce sont des émotions directes, saisissantes, nées de la vue neuve d'un objet. Les émotions exotiques des disciples du romantisme étaient littéraires, réfractées par l'imagination d'un maître, elles ne venaient pas directement de l'objet. Maxime Du Camp, l'écrivain consciencieux qui commençait un livre sur Gautier en appelant le pauvre Théo « un polygraphe », pourrait être défini en peu de mots : sous le |>ourpoint du mousquetaire, il y avait un grand bourgeois français, enivré d'abord par le romantisme, dégrisé et remis dans sa voie naturelle par le saint-simonisme. L'influence du petit groupe saint-simonien sur notre siècle fut peut-être plus durable cl plus puissante que celle du grand mouvement littéraire ; on )a découvre à l'origine de toutes les transformations des hommes et des choses,

de nos mœurs et de nos lois. Elle apparaît prépondérante dans la destinée de Maxime Du Camp. La doctrine qu'il reçut du Père Enfantin, en Egypte, avait été d'abord pour lui une occasion de marcher au bord du Nil nu pieds et drapé dans une tunique bleue. Mais, sous la tunique bleue, comme plus tard sous la chemise rouge, le germe fermentait et levait. Le jour où l'écrivain d'imagination abdiqua sur le Pont-Neuf pour renaître statisticien, c'était le saint-simonien, fourvoyé jadis dans l'Ode à la locomotive, qui apercevait enfin dans les organes de Paris un filon d'exploitation utile et pratique.

Vous avez loué, on ne louera jamais trop ces ouvrages solides et attachants. Notre confrère, qui eût fait un merveilleux préfet de police, avait trouvé l'emploi de son tour particulier d'intelligence, combiné avec ses curiosités d'action. Il a laissé le modèle achevé d'une grande monographie ; et sinon une histoire de la Commune, — il était trop près, — du moins des matériaux bien vérifiés pour l'historien physiologiste qui étudiera ce douloureux accès de fièvre obsidionale et alcoolique.

Porté par son légitime succès, Maxime

Du Camp venait prendre à TAcadémie la place qui lui était due. Sa vie avait réussi, au jugement de tous. Mais au sien propre? Le meilleur mariage de raison ne fait pas oublier la fiancée idéale. On ne s'y trompait pas : sous sa causerie humoristique et sous ses quintes de sauvagerie se cachait la cuisson d'une plaie mal fermée. Comme tant d'autres de sa génération, il s'était dit au départ : « Je serai Chateaubriand, ou Victor Hugo. » Pour un si grand vol, les ailes avaient faibli. Avoir rêvé de peupler le monde avec des créatures vivantes et se réveiller collectionneur de renseignements ! On ne se console jamais d'une pareille déception.

Vous imputez cette défaillance des facultés créatrices à une erreur de doctrine, à la déperdition des forces littéraires par l'action et par la fougue des sentiments. Voilà un vieux procès, et qui n'est pas jugé. Selon vous, « les plus grands peintres de la nature humaine furent tous des hommes d'une expérience courte, d'une destinée presque nue et plate, peu mêlés à la vie »; et vous citez quelques noms. Il serait trop facile de leur opposer la liste des créateurs agissants, de Sophocle à Dante, de Cervantes à Gœlhe. Les mémoires des hommes d'action

manquent de couleur, dites-vous. Et Joinville? Et Comines? Et Retz? Et Saint-Simon? Et les Mémoires d' Outre-Tombel Prenez garde de condamner à la médiocrité d'expression ceux qui ont beaucoup agi, et ceux qui ont beaucoup aimé. Ah ! Monsieur, si Racine vous entendait ! La malignité publique est déjà trop portée à soupçonner dans le métier des secrets honteux : ne l'encouragez pas à croire que les bons calculateurs mettent leur cœur à la caisse d'épargne littéraire. Mais vous seriez bien fâché qu'on vous crût! Laissez-nous maintenir que chez Técrivain, comme chez les autres hommes, toute la théorie de la vie tient dans ces deux mouvements : sortir de soi pour aimer, rentrer en soi pour penser.

Si Maxime Du Camp n'a pas réalisé son premier dessein, c'est, il Ta dit lui-même avec son parfait bon sens, qu'il n'était ni romancier ni poète. Le plus souvent, ces grosses désillusions tournent à Taigreur, elles font des paresseux d'abord, puis des révoltés. La robuste nature de notre confrère, et Ton ne saurait lui décerner un plus rare éloge, alla toujours se disciplinant, s'épurant; il mérita ainsi de produire le plus beau de^ chefs-d'œuvre, une bonne

action. Oh ! l'enviable fin d'un grand labeur, ces fécondes études sur la charité à Paris ! Leur précision émue n'a été égalée que par Tun de ceux qui vous assistent aujourd'hui : et leur auteur connut la plus pure joie de l'écrivain, le sentiment que notre plume, enchantée comme la baguette de la fable, fait de l'or pour la misère qu'elle délie la bourse des riches en mouillant leurs yeux. Dieu sait combien Maxime Du Camp en fit tomber, de cet or, sur les souffrances qu'il décrivait. Le dernier titre de ce vaillant homme grand aumônier de la charité parisienne, eût suffi pour justifier le haut rang qu'il tenait dans notre estime et qu'il garde dans nos regrets.

Vous avez couru une carrière inverse de celle que vous venez de raconter. Monsieur. Parti de l'investigation philosophique, vous avez voulu être romancier; vous l'êtes. Votre nom voltige sur les lèvres des hommes, il s'attarde sur celles des femmes. Si j'avais une foi aussi intacte que la vôtre dans les indications de la race, du milieu, du moment, il ne serait pas difficile de tenter votre portrait intellectuel. Quel singulier hasard nous réunit ici pour ce dialogue ? Nous sortons de deux souches qui

ont poussé côte à côte, sur le même rocher cévenol, à un quart crheure de distance. Une transplantation vous fit naître en Picardie : mais toutes vos racines héréditaires plongent dans le granit sérieux de notre Yivarais. Vous rappelez-vous ce petit logis où vous griffonniez vos premiers essais, à la montée du vieux château dAnnonay ? Et cette maison des Gauds, où une légende, fausse sans doute comme la plupart des légendes, veut qu'on ait retrouvé la primitive ébauche d'un de vos romans? Formés tous deux par l'atavisme du même sol, nés au même moment de l'histoire, soumis aux influences du même temps et des mêmes maîtres, je devrais bien voir au dedans de vous. Mais vous l'avez dit quelque part, au risque de démentir vos théories: « La vie dans l'esprit, comme dans la nature, échappe à la définition. » L'individu se joue des classifications où on veut le parquer : et vous êtes un libre individu.

Ah ! laissez-moi vous féliciter d'abord de celte belle et consolante anomalie ! Quand votre nom s'est imposé au public, vous ne sortiez d'aucune des grandes écoles, vous n'apparteniez à aucune corporation, à aucun syndicat.

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Vous n'étiez porté par aucune de ces vagues puissantes qui amènent lentement, sûrement, tout ce qu'elles ont ramassé, le fétu avec le vaisseau de haut bord. Vous n'aviez que votre talent dans votre indépendance. Soyez remercié pour cet exemple. Vivez mieux, Monsieur, et l'on vous montrera aux embrigadés de l'avevir comme un plésiosaure, un rare spécimen de ce fossile en train de disparaître, l'individu. Vous avez défendu votre personnalité contre une première cause d'effacement : contre ce laminoir scolaire, qui reçoit des êtres variés comme les créations naturelles, qui rend des produits garantis pareils sur facture, ou sur diplôme. Le collège ! Vous y revenez sans cesse, dans vos livres, et toujours avec le même cri de haine épouvantée, a II n'en peut sortir, dites-vous, que des fonctionnaires ou des réfractaires. » C'est aller bien loin. L'Empereur nous a dotés d'une machine de précision qui devait broyer les caractères des petits Français, tuer leur esprit d'initiative, faire leurs intelligences uniformes. Que voulez-vous de mieux pour la paix publique, telle que la comprenait le grand homme auquel nous continuons d'obéir ?

Échappé à cette épreuve préliminaire, vous en avez trouvé d'autres devant vous : les difficultés habituelles au jeune conscrit du talent qui vient conquérir Paris. On se plaît quelquefois, dans ces journées d'apothéose, à rechercher les détails attendrissants sur les débuts du triomphateur, les anecdotes du temps de lutte qui doivent lui faire savourer, — on le croit, du moins, — l'écart entre son point de départ et son point d'arrivée. Pour moi, et dans votre cas, je ne vois pas cet écart. Vous êtes aujourd'hui aux honneurs, c'est un accident. Vous étiez mieux que jamais à l'honneur, et ceci vous est propre, durant ces années de courageuse préparation où vous frayiez vous-même votre route, il vous eût été possible d'en abréger les détours, avec votre plume affilée ; le succès facile s'offrait. Vous ne l'avez pas voulu. Vous avez prolongé le stage, peut-être dur, où vous acquériez la vaste et délicate culture qui donne à l'ouvrier littéraire un esprit averti et d'inépuisables forces de renouvellement.

Vous aviez fait un peu de journalisme, au Globe, au Parlement, avant de prendre vos habitudes au Journal des Débats, dans cette bonne maison de liberté où nos pensées indé-

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pendantes trouvèrent à la même heure un foyer hospitalier. Vous aviez, fait des vers, naturellement : sage travail. Le prosateur qui a rimé, c'est le général qui mène au feu une armée, — cette rebelle armée des mots, — mieux assouplie que les autres à toutes les gymnastiques, mieux rompue aux sévères disciplines. Plaignons le jeune littérateur qui n'ouvrirait pas sa fenêtre sur la poésie, comme Jenny l'ouvrière sur sa giroflée. Dans Edel, dans les Aveux ^ et surtout dans la \ie inquiète^ nous aimons une jolie grâce languissante, avec le souci d'art qui ne vous quitte jamais. — Cette demi-louange vous blesse, oh ! je le sais bien! Eussions-nous écrit des chefs-d'œuvre, nos premiers vers sont toujours ce que nous avons fait de meilleur. — Elle vous blesse : tant mieux ! Prenez-la comme un défi. Vous êtes à l'heure de toutes les énergies : sortez le poète mûri qui est en vous. Si j'ai froissé la corde de la lyre, si elle vibre, retendue, pour me jeter une Hère réponse, nous aurons un beau poème de plus, et vous devrez quelques remerciements à celui qui vous aura défié.

.le crois vous revoir, à ce moment de la veillée des armes, vers 1880, avant vos livres.

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Ces livres allaient trahir les possessions dominatrices qui avaient fécondé votre intelligence. Tout d'abord, et comme la plupart d'entre nous, votre esprit était sous la puissance de Taine. Stendhal et Balzac obsédaient votre imagination . Votre sensibilité s'était trempée aux sources mystérieuses de Shelley, aux sources troubles de Baudelaire, au lumineux océan de Gœthe, l'ample modèle sur lequel vous méditiez alors de régler votre vie de compréhension et de création. Vous étiez prêt. Enfin vous frappiez le premier coup, qui fut un grand coup, avec les Essais de psychologie. Nous nous rappelons tous la surprise charmée du monde littéraire. C'était hier. Douze ans déjà ! Vos observations portaient sur quelques écrivains de l'autre génération : vous vous efforciez de dégager la part de chacun d'eux dans la formation de Tàme contemporaine.

Permettez-moi de faire bon marché, comme vous feriez peut-être vous-même aujourd'hui, de l'appareil scientifique avec lequel vous abordiez l'étude de la vie morale. Dans les Essais^ et dans les premiers romans qui en sont la continuation logique, vous vous flattiez presque d'introduire une méthode de connaissance

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rigoureuse. Tout au plusuue formule, dirais-je. Formule, méthode ou système, ce sont là des tringles commodes pour suspendre, classer et mieux étudier un certain nombre de faits ; rien de plus. L'admirable méthode des sciences naturelles est rigoureuse, parce qu'elle agit sur des éléments comptés et pondérables, parce que le physicien et le chimiste peuvent toujours recomposer le corps qu'ils* ont décomposé. Devant les complications de la vie mentale, elle est désarmée; qui pourra jamais se vanter de reproduire, dans les circonstances les plus favorables, tel personnage, tel événement, un talent, un amour? Notre impuissance à recréer le fait nous marque nettement les limites de notre pouvoir de connaissance. Il n'y a pas de méthode pour peindre un phénomène de l'esprit ou du cœur; il y a l'attention réfléchie, le don de pénétrer l'objet d'étude et de le rattacher à une série humaine, l'intuition, en un mot, et vous l'aviez.

La psychologie telle que vous ra|)pliquio/ est un art et non une science. Mais c'était le temps, et il n'est pas fini, où l'on confondait le domaine de l'art et celui de la science. Avaitelle, cette psychologie, toute la nouveauté que

lui prêtait votre enthousiasme, et le nôtre, à nous qui vous lisons ? Notre littérature classique tout entière n'est qu'une longue divination de Tàme ; et vous m'accordez que les plus clairvoyants psychologues furent les plus anciens, ces moines qui composaient Y Imitation et les autres guides spirituels. Vous abritiez votre droit d'auteur derrière une distinction un peu subtile : la différence entre le moraliste des siècles passés et le psychologue moderne, qui recherche, selon votre expression, « les lucides bonheurs de la curiosité ». Il ne me paraît pas que La Rochefoucauld cherchât davantage, ni La Bruyère, ni Montaigne avant eux. Mais l'avisé Gascon ne se pipe pas lui-même ; toute son expérience, bien loin qu'elle l'induise à construire une théorie de Fàme, l'amène à constater le dédale de contradictions qu'il voit dans cette insoumise. Votre distinction fût-elle toujours fondée, elle ne serait guère à l'honneur du curieux qui a remplacé le moraliste. Que diriezvous d'un physiologiste qui ne rapporterait pas tous les progrès de ses études à l'avancement de la médecine? Alors même qu'il n'exerce point, ce savant ne peut manier les pauvres fibres humaines sans v chercher instinctive-

ment des secrets pour adoucir leurs souflrances. C'est bien ainsi que vous sentez ; vos œuvres l'attestèrent de plus en plus, à mesure que vous vous dégagiez de la première ivresse d'analyse.

Ce n'était pas une science neuve que l'on admirait dans les Essais ; on y goûtait Tinterprétation rajeunie d'un thème ancien, la vision intelligente, une sensibilité aiguë, un style personnel et d'une riche complexité. Vous avez écrit depuis quinze ans quelques pages sur l'amour. Monsieur ; vous n'en avez pas donné qui soient plus cinglantes, plus chaudes et plus amères que le chapitre où vous étudiez le moraliste dramatique auquel vous devez tant, M. Alexandre Dumas fils. Les Essais^ comme les Éludes et Portraits, nous rendaient quelques-unes des meilleures qualités de Taine, de Sainte-Beuve, fondues dans un moule qui esl bien le vôtre ; dès lors, votre place était marquée, ici, et partout où l'on jouit des choses de l'esprit.

Ce succès ne vous contentait pas : on apprit que vous alliez publier des romans. Prétention intolérable ! Bien entendu, ils seraient mauvais, on le décrétait d'avance ; on vous refusait le pouvoir de simuler ces passions que

VOUS analysiez dans l'œuvre de vos devanciers. C'est une des tyrannies de notre temps, la spécialité forcée dans le travail littéraire, comme dans tous les autres. Le public ne permet pas à la maison qui lui a fourni un produit estimé d'en offrir un nouveau ; au lieu d'exciter l'écrivain et l'artiste à développer toutes les manifestations de leur talent, la foule les condamne à une routine commerciale dans la fabrication pour laquelle ils ont brevet. Vous n'avez pas accepté cette mutilation, vous avez pris le préjugé corps à corps, et vous l'avez vaincu. Comment ? Cruelle Enigme ! Heureux titre, puisqu'il a passé dans la langue courante, et qu'il y reste. Renan nous disait un jour, avec sa douce férocité, qu'il ne survivrait pas une seule page de notre siècle. Si vos livres doivent tomber sous la condamnation commune, vos précautions sont prises : vous êtes garé devant la postérité. Vous avez introduit un dicton dans l'usage. Il vient au bout de la plume du journaliste qui s'arrête devant un problème insoluble ; la chose lui arrive quelquefois. Ne suffit-il pas de ces courtes flèches pour porter un nom à travers les âges? Ils sont nombreux, nos concitoyens qui n'ont jamais lu vingt lignes de Montaigne,

ni de Rabelais ; tous rattachent le nom du premier à son Que sais-je ? celui du second à son grand peut-être, La gloire, c'est cela. Auriezvous des inquiétudes sur la vitalité de votre dicton ? On nous dit tant qu'à très bref délai il n'y aura plus d'énigmes, et que nous connaîtrons tout ! Rassurez-vous, Monsieur, croyez-en Shakspeare plus que les docteurs : votre gloire sera de longue durée, si elle reste liée à l'existence de cruelles énigmes entre la terre et le ciel, dans l'esprit de l'homme, et dans le cœur de la femme.

Vous aviez gagné votre cause de romancier avec les tendres complications des amanls de Folkestone, qui s'aiment et se trahissent dans un si joli paysage d'aquarelle anglaise. Vous deviez la gagner à chaque nouvelle instance, avec ces romans qu'on s'arrachait de 1885 à 1890 : Vn Crime ({Amour,, André Cornéiis, Mensonges,, le Disciple,, Un cœur de femme,, les Pastels. Si j'avais à marquer une préférence, je crois bien qu'elle porterait sur le Disciple,, cet émouvant récit où un lien insoluble rattache le drame d'idées au drame de sentiments. Vous y posez le grave problème de la responsabilité de l'écrivain. Que Robert Greslou ait été déterminé à

son crime par la philosophie d"Adrien Sixte, je n'en suis pas aussi persuadé que vous : ce cuistre empoisonné avait surtout fréquenté le # Julien Sorel de Rouge et Noir et le Yalmont des Liaisons dangereuses^ celui qu'un autre de vos personnages appelle « mon cher Valmont ». Puisque Greslou a rencontré Adrien Sixte, il a vu cette vénérable candeur d'enfant, et comment l'audace de la pensée s'alliait chez lui aux scrupules de la conscience. 11 a vu le philosophe torturer ingénieusement son cerveau pour résoudre l'antinomie tragique de sa doctrine et de sa vertu, pour faire sortir la qualification morale de l'explication psychologique, la responsabilité du déterminisme. L'argumentation pouvait pécher : qu'importe? C'était au cœur, et non au système, que le disciple devait regarder Sixte ; s'il eût compris ce maître de droiture, il aurait emporté de la rue Guy-de-la-Brosse la pure et réconfortante leçon d'un juste, la plus efficace qui soit pour confirmer un jeune homme dans le bien.

On préférait, on discutait telle ou telle pierre de votre édifice romanesque ; on n'en contestait plus l'existence et l'originalité. Vint alors la grande affaire : il fallait vous classer,

VOUS étiqueter. C'était, affirmaient quelques nomenclateurs, la réaction de l'idéalisme contre le naturalisme. Mais quel embarras ! Vous montriez aussitôt vos diplômes : École du document humain. Vous vous donniez pour un élève de Balzac, dont on fait un réaliste parce qu'il décrit exactement les mobiliers, et qui est à mon sens un imaginatif effréné, partant un idéaliste. — L'élève de Balzac? c'est moi, répliquait le naturalisme. Et vous avouerez que dans la mine, dans le cabaret même où tel autre nous mène, il y a plus d'idéalisme obscur que dans les boudoirs d'Hélène Chazel et de Suzanne Moraines. Finissons ces querelles de mots, nous tous avons joué à ce casse-tête chinois. Disons simplement que vous nous rapportiez le roman sentimental, celui que réclameront toujours les filles d'Eve, si elles se consultent sincèrement. Vous preniez, avec d'autres procédés, la place laissée vacante par Octave Feuillet sur les guéridons de ses lectrices. On peut d'autant mieux vous rapprocher de lui que l'objet de vos études était le même : il avait confessé la société élégante du second Empire; vous confessiez celle de la troisième République. Non pas toute la société : nous vous attendons encore^ et avec

espoir, à la vaste enquête de la Comédie humaine, à ce large coup de filet jeté par le glorieux aîné sur toutes les classes de la nation. Vous aviez circonscrit le champ de votre observation à une colonie dans le grand Paris, au monde de la richesse et du plaisir, aux étrangers et aux quelques intellectuels entraînés dans l'orbite de la comète. C'est un des attraits de vos livres, Fincertitude où vous tenez le lecteur sur vos véritables sentiments à l'égard de cette société ; on sent que vous la méprisez tendrement; vous avez pour elle les yeux de Claude Larcher pour Colette Rigaud, qu'il adore et brutalise. Les Colette pardonnent à qui les rudoie et ne peut secouer leurs fers. La société se complut aux portraits que vous faisiez d'elle.

Sont-ils d'une ressemblance photographique? Serviront-ils de documents à l'historien futur? Il y trouvera du moins la vue personnelle de l'un des plus fins esprits de ce temps; et l'historien ne saurait demander autre chose à l'artiste. Vous connaissez la Théorie des couleurs de votre Goethe ; vous savez comment il distingue entre les « couleurs psychologiques », innées dans Tœil du peintre, et celles qui sont dans la nature. Les critiques, gens très gais,

VOUS reprochaient de voir sombre, (relaient les années où nous étions tous pessimistes : oh ! les belles années, n'est-ce pas, devenues roses à distance? Les critiques disaient que vos héros, tous frères sous leurs noms changeants, avaient l'humeur noire comme le brouillard de la capitale où ils font blanchir leur linge. Noires aussi, les âmes de vos héroïnes, noires... comme leur fameux corset. — Les âmes de Suzanne Moraines et de ses sœurs ! Animulœ^ auraient dit les Latins, vayulœ^ hlanduhe ; de petites âmes, des « âmettes » I

Ceux qui veulent garder leurs illusions en amour disaient que tous vos livres auraient pu prendre pour épigraphe l'adage classique sur les tristes suites de cette maladie. Ils ne voyaient pas que toute la leçon de votre œuvre est dans ce long soupir de lassitude. Ils disaient que vous aviez retourné le mythe païen ; ce n'était plus Eros qui s'enfuyait devant la curiosité de Psyché ; c'était Psyché qui se dérobait devant Tindiscrétion de l'amour. Elle veut pour séduire du mystère, des voiles, de la crédulité ; tristement, laborieusement, vos mains déshabillaient Psyché. Us disaient encore... Mais ils lisaient^ entraînés par le torrent de

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celte sensibilité amère, par la caresse de cette phrase voluptueuse, par la scène forte et neuve que l'on rencontre toujours au nœud de vos drames intimes. Et si quelque moraliste s'effarouchait, votre abbé Taconet le rassurait ; il sortait de sa petite sacristie, tout au bout du roman, il jugeait vos paroissiennes et leurs occupations avec une sévérité trop peu académique pour qu'on en puisse citer les termes ; il vous donnait, on vous donnait l'absolution, tant vous paraissiez contrit, avec si peu de ferme propos ! Vous verrez qu'il viendra ce bon abbé, nous en recommander quelques-unes, qu'il croira repenties, pour un prix de vertu ; elles le fonderont, au besoin : la fondation Marie-Madeleine.

Cependant vos vrais admirateurs et vos meilleurs amis s'inquiétaient ; ils s'inquiétèrent surtout devant certaine Physiologie, à laquelle vous nous permettrez de préférer votre psychologie. Ceux-là craignaient que votre talent ne s'endormit sur un lit d'habitude ; ils tremblaient au moment où vous receviez le grand certificat : esprit bien parisien. C'était mal vous connaître. Vous nourrissiez de plus hautes ambitions. Vous vous étiez dit de bonne heure qu'il faut être un esprit bien humain,

étendre sa vue, chercher ses objets d'étude et son auditoire sur tout ce petit globe, aujourd'hui ramassé dans la main de Thomme. Vous vous souveniez de ce qu'annonçait l'oracle de Weimar, il y a déjà trois quarts de siècle : « La littérature nationale, cela n'a plus aujourd'hui grand sens; le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit travailler à hâter ce temps. » On put mesurer votre force quand on vous vit disparaître, vous arracher aux cajoleries du succès, expatrier votre talent pour le renouveler.

Vous deviez déjà une partie de vos acquisitions mentales à l'Angleterre ; souvent vous alliez écouter comment rêvent les saules sur les berges de l'Isis ; témoin ces fines Sensalions (TOxford^ une des plus lumineuses opales de votre écrin. Désormais, c'est l'Italie qui vous donnera des Sensations nouvelles; et dans ces pages, lavées de toute l'écume que charrient les ruisseaux de nos villes, on sent l'aimantation secrète qui oriente votre pensée vers d'autres pôles. Nul n'a parlé comme vous de la pieuse Ombrie ; je dirais que votre àme semble faite pour habiter une cellule d'Assise ou de Pérouse, dans le silence des cloîtres

OÙ l'ombre des cyprès joue sur les saints des fresques primitives ; je le dirais, si les méchants ne nous accusaient pas, nous autres écrivains, de désirer toujours une cellule... sur un théâtre. De Sicile, vous nous envoyez cette exquise élégie, la Terre promise. A Rome, vous réalisez enfin un projet qui vous hantait depuis longtemps : vous étudiez le nid d'hirondelles posé sur les augustes ruines, vous faites vivre dans un roman la société cosmopolite qui tournoie sur l'Europe, s'abattant pour une saison dans toutes les patries de la mode, du plaisir et du soleil. Je me récuse pour juger Cosmopolis. J'en ai recueilli les idées et les images, durant les chères promenades où elles naissaient. Nous allions dans Rome, les soirs, suspendant les lambeaux de votre roman aux palais du Corso, aux bosquets du prieuré de Malte, aux pâles camélias qui pleurent leurs blancs pétales sur la tombe de Shelley, dans le cimetière des Anglais. Non, je ne puis juger Cosmopolis. J'ai vu naître ce bel enfant ; nous Tavons bercé ensemble : me croirez-vous, Monsieur, si je dis qu'on analyse mal un être qu'on aime trop?

D'Italie, vous passiez en Grèce, en

Palestine ; et soudain, du saut le plus brusque, le plus déconcertant qui puisse secouer un cerveau, les paquebots vous jetaient directement de Jérusalem et d'Athènes à New-York et à Chicago ; de la noble, douce beauté des siècles morts, à la vivante, la brutale gestation des siècles à venir. La méditation sur l'équilibre moral de nos sociétés vous avait suggéré une inquiétude pareille à celle qui tourmentait Colomb, alors qu'il méditait sur l'équilibre physique du globe : vous cherchiez la terre où notre vieux monde se prolonge et se transforme. Ce voyage fut un acte de la tragédie intellectuelle qui se dévelo|)pe dans votre esprit, comme chez la plupart des hommes de notre âge. Nourris de la tradition classique, attachés au passé par notre sensibilité artistique, nous ne vivons heureux que dans la poésie et Tachèvement |)arfait des choses mortes ; laissés à leur pente naturelle, nos goûts nous ramènent toujours dans un musée d'ilalie ou sous la colonnade du Parthénon, aux rives du Nil ou du Jourdain ; à qui sait jouir de Tart, de l'histoire, des bons livres qu'il tî\che d'imiter, le chaos de la vie moderne et démocratique parait haïssable ; tout au plus

offrirait-il des amusements à Fironie et à la curiosité du dilettante, à condition qu'il ne descendît jamais dans cette rude mêlée. Cependant un écrivain de votre valeur sait qu'on ne crée de la vie qu'avec la vie ; il sait qu'en reproduisant les types de beauté fixés par nos devanciers, on ne fait qu'une répétition scolaire, facile pour toute main adroite, payée par des applaudissements immédiats. Le vrai créateur doit pétrir le limon où grouillent les êtres à venir ; il doit tirer, de cette matière informe, la vie présente, les formes de beauté qu'elle sortira à son tour. Comme tout ce qui naît, les sociétés nouvelles sont enfantées dans le sang et la douleur, laides, pitoyables, vagissantes; l'artiste doit deviner les lignes harmonieuses contenues en puissance dans ces laideurs.

Et ce n'était pas l'artiste seul qui allait chercher en Amérique des clartés pour sa tâche, c'était aussi le penseur, angoissé par les problèmes de son temps. « Je suis parti de France, disiez-vous, avec une inquiétude profonde devant le problème social. » Votre analyse aiguë a percé les mots creux au bruit desquels un optimisme pharisaïque voudrait nous endormir. Dans un de vos premiers essais sur

Pascal, vous déchiriez déjà, comme il les eût déchirés, « les splendides haillons de la parade sociale ». Memonfjes^ ce titre que vous donniez à un roman d'amour, votre pensée retendait à d'autres aspects de la vie contemporaine, à tous les mensonges continuels de la civilisation^ ainsi que les appelle un écrivain étranger. Vous savez de quel effroyable poids le fastueux édifice de notre société pèse sur Tàme humaine; et comment on abuse l'homme en lui disant que ses récentes conquêtes l'ont rendu plus libre, plus heureux, alors qu'il faudrait avoir le courage de lui dire qu'elles l'ont seulement armé pour une œuvre superbe de domination sur les forces matérielles ; œuvre d'autant plus grande qu'elle est j)lus pénible, qu'elle broie plus d'individus dans Teffort commun.

Si Ton en croyait certains observateurs, nous nous acheminerions vers l'état social de l'Amérique ; vous êtes allé reconnaître notre image future dans le miroir d'outre-mer. Vous en rapportez un beau livre, où quelques parties de l'enquête morale sont supérieurement traitées. 11 témoigne à chaque page de la tragédie interne dont je parlais. Votre sensibilité vous rappelle à vos prédilec-

tions natives, à la poésie du long passé dans le vieux monde. Votre intelligence est séduite par le vertige de ces énergies vierges, par cette activité fiévreuse de l'homme dans la royauté de son vouloir et l'illimité de son pouvoir. Vous vous penchez sur la cuve où fermentent les éléments de la vie nouvelle ; vous apercevez tout au fond le précipité qui se reforme. Quelle surprise! C'est la féodalité, une féodalité qu'on a pu comparer à celle de notre X® siècle. Ne dirait-on pas une mystification de rhistoire, si l'on ne savait que l'humanité tourne dans un cirque où reviennent perpétuellement les mômes types, à peine déguisés sous des oripeaux changeants? Dans la démocratie modèle que célébrait Tocqueville, une aristocratie toute-puissante est recréée par la Force-maîtresse qui gouverne le monde actuel, i comme la Fatalité conduisait le drame antique ; ;»ar le dieu dollar, avec ses attributs, ses con- ^(iquences inexorables : déformation des vieilles /nœurs puritaines, achat des consciences, servitude grondante des masses ouvrières, évic- / tion du libre pionnier de la prairie, absorbé dans l'engrenage industriel. — « Il a disparu, pour être remplacé par l'ouvrier de culture, et

106 SOUS LES LAUIUEUS

ce dernier n'est plus qu'un instrument aux mains de ces hommes d'affaires, que vous retrouvez du haut en bas de ce vaste pays, en train de le pétrir sans cesse et de le repétrir. En haut, ils lui donnent son élégance particulière par le luxe de leurs palais, de leurs villas, de leurs femmes et de leurs filles. En bas, ils lui distribuent son pain par Tenrôlement des ouvriers. »

Pourtant Toriginalité de la race persiste sous les transformations sociales ; vous croyez à la vertu des |)rincipes et des caractères qui firent les Etats-l nis ; vous en admirez justement l'efficacité sur un prodigieux terrain d'éclosion. Mais, vous le constatez vite et avec tristesse, les mêmes mots ne signifient |)as les mêmes choses des deux côtés de l'Océan. Ceux dont nous faisons le plus d'étalage, démocratie, égalité, liberté, recouvrent-ils chez nous les réalités qu'ils expriment là-bas ? Vous ne le pensez |)as ; et l'absence de ces réalités vous inspire des conclusions peu confiantes sur l'avenir de l'ancien monde. Vous estimez que la démocratie et la science, bienfaisantes en Amérique, portent des fruits dangereux en Europe ; vous accusez la Révolution française,

qui est pour vous la grande coupable ; vous annoncez « le naufrage de la civilisation européenne ».

Oui, l'on dit beaucoup tout cela. Qu'un grand nombre de bons esprits se fassent aujourd'hui les fossoyeurs des espérances d'hier, c'est matière à réfléchir longuement ; ailleurs que dans une séance académique, au temps chaud. Quelle catastrophe, ce naufrage où périra l'amour lui-même? Il ne restera que l'insidieux génie de l'espèce, conduisant à son but des philosophes récalcitrants, parce qu'ils ont éventé le piège. Notre confrère, M. Ghallemel-Lacour, a rencontré à la table d'hôte de Francfort un vieux sage qui établissait ce point très fortement. Nous en sommes encore tout troublés. Rassurons-nous : il y a bien longtemps qu'avec d'autres mots, puisqu'ils étaient grecs ou hébreux, les premiers poètes et les premiers moralistes énonçaient déjà la même sinistre vérité. Ils avaient découvert la parenté qui unit

Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Il y a bien longtemps ; et les hommes ont persisté à faire comme s'ils ne savaient pas. La

])reuve, c'est que la séance continue. Elle continuera. Nous vivions du parfum d'un vase vide, disait le maître des acceptations souriantes; il vous dirait aujourd'hui qu'après nous, le monde vivra du parfum de notre vase brisé.

A rapproche du grand naufrage, nous vous offrons un havre tranquille, Monsieur, et notre vieille barque. Vous verrez comme vous Taimerez, et de quelle forte tendresse. Non point pour les satisfactions de vanité qu'elle peut donner; mais pour la tâche qu'on y fait. Ce n'est pas le dictionnaire que je dis; quand nous en parlons, on ne veut plus nous croire : et l'on a presque raison. Le dictionnaire! Tout le monde le fait ou le défait, de nos jours. Nous avons une autre tâche. Nous sommes les gardiens d'un rêve. Du rêve le plus ancien, le plus constant, le plus noble de notre race : exercer sur le monde la maîtrise des idées et des belles formes. Nous ne sommes pas seuls à le garder ; beaucoup d'autres nous secondent : mais nulle part on ne le poursuit avec plus de désintéressement et de fidélité. Vous trouverez ici la vérité de la devise qui trompe sur tant d'autres murs où elle est gravée ; vous y trouverez

PAUL BOURGET i09

la liberté entière, l'égalité parfaite, et sinon la fraternité, — nous ne sommes pas des saints, — du moins une affable et courtoise confraternité.

Venez collaborer au vieux rêve. Vous aussi, des réalités un moment séduisantes détourneront peut-être ailleurs votre jeune activité ; vous reviendrez toujours à notre port, à votre œuvre. C'est le plus sur des services nationaux. On discute encore sur les conséquences lointaines, utiles ou funestes, des grandes actions d'un Richelieu, d'un Louis XIV, d'un Napoléon. On tient pour excellentes et définitives ces acquisitions du patrimoine français, une Chimène, une Andromaque, une Atala, une Eugénie Grandet. Poète et romancier, donnez-leur des sœurs impérissables comme elles. Donnez-nous tout ce qui est en vous, et c'est beaucoup.

Vous nous revenez de vos migrations avec une âme agrandie, profondément modifiée, disent ceux qui ne connaissent de vous que l'auteur. Vos amis qui connaissaient l'homme l'ont reconnu dans l'élargissement et Tascension de sa pensée. La dernière et belle page de votre dernier livre frémit de « l'exaltation mys-

UO sous LES LAURIERS

térieuse •> qui s'emp.irail de vous, tandis que vous songiez en vue des côtes de la patrie, au soir tombant sur TOcéan : — « J'ouvris mon cœur tout entier à ce grand souffle d'espérance et de courage venu d'outre-mer. » — Non, ce souffle ne venait pas d'outre-mer : il vient de plus haut, et il fut toujours en vous. Comprimé par moments, il se dégageait à chaque émotion sincère ; il crevait les systèmes, les apprêts littéraires, il chassait les nuages du pessimisme. Que de fois nous l'avions senti qui nous charmait, dans l'abandon des entretiens de jeunesse I II a pris force, il vous maîtrise, il vous soulève. Si haut qu'il vous porte à l'avenir, il ravira d'aise, il n'étonnera jamais celui qui vous a parlé librement aujourd'hui, parce qu'il vous sait insatiable de perfection par la vérité. (Iherchez-la, vous la trouverez. N'avez-vous pas d'heureuses raisons de savoir qu'en cherchant bien, dans tous les ordres d'idées et de sentiments, on rencontre parfois la perfection?

REPONSE AU DISCOURS

DE

PRONONCli DANS LA SÉANCE DU 2i MARS 1898

Monsieur,

Dans un discours fameux que vous rappeliez tout à l'heure, votre prédécesseur disait à une Assemblée : « Je reconnais votre juridiction ; mais vous n'ignorez pas qu'à côté d'elle, il y en a une autre : c'est la juridiction de tous ceux qui, jusque dans la passion politique, gardent quelque souci de l'équité, de la vérité... » — Cette justice que les Assemblées refusent, vous lavez exactement rendue à M. Challemel-Lacour.

Nul mieux que vous n'était qualifié ])0ur peindre le portrait difficile d'un modèle qui se dérobait. Vous avez eu le très rare privilège de pénétrer dans l'intimité de cette àme retirée, ombrageuse^ qui semblait toujours

craindre qu'un coup d'État ne vînt la violenter. Grâce à vous, il revit et s'anime sous nos yeux, le visage fermé de ce dignitaire de la démocratie qui eût fait un Grand Chambellan si décoratif. Nous reconnaissons dans votre juste éloge l'orateur dont l'autorité s'imposait à ceux mômes qu'elle ne persuadait pas. Vous touchez discrètement à la sensibilité profonde de l'homme ; elle ne se dissimulait pas si bien qu'on ne la devinât parfois, qu'on ne fût tenté de la plaindre dans l'épreuve cachée, et de s'acheminer par compassion humaine vers une plus chaude sympathie, s'il l'eût permis. En retraçant le rôle du politique, vous remettez au point les accusations passionnées qui nous prévinrent jadis contre lui.

L'équité commande de laisser dormir les règles habituelles du jugement, quand on apprécie les hommes et les choses de la Défense nationale. Dans la patrie transportée d'une fureur sacrée, ils essayaient (rorganiseï" le désespoir; leurs mains se convulsaient sur des armes brisées : qui pourrait s'étonner que leurs gestes fussent violents, leurs actes excessifs comme les calamités qu'ils voulaient conjurer ? Il y avait trop de raisons, et trop dou-

loureiisement bonnes, pour excuser Tégarement des têtes par l'exaspération des cœurs. Les erreurs et les fautes de ces hommes trouvent leur absolution dans un résultat qu'on ne mettra jamais assez en lumière : celte résistance folle, malheureuse et souvent maladroite, fut une haute inspiration de sagesse. On le proclamait ici il y a quelques jours : nous sommes tous sur ce point du même sentiment. Le respect de l'Europe nous eût manqué si nous nous étions couchés après les premières blessures ; il est revenu à ces agonisants forcenés ; les satisfactions que nous avons recueillies depuis lors auraient peut-être indéfiniment tardé , si nous n'avions montré au monde qu'à vouloir nous déshonorer, on fait de nous des insensés très dangereux.

Je retoucherai à peine Timage que vous avez achevée. Vous aviez longuement pratiqué votre ami ; je n'ai fait que l'entrevoir. Nous vîmes passer ici notre confrère, retranché dans la dignité de ses charges, qu'il plaçait très haut, et de son intelligence, qu'il mettait à bon droit plus haut encore. Son fauteuil était un peu distant, à ce foyer académique où nous apportons un cordial abandon. M. Challe-

mel-Lacour y avait pourtant sa place marquée d'avance. Nous Tappeli^mes avec le sentiment très vif qu'il était bien des nôtres. Qui d'entre nous pouvait oublier les travaux consciencieux, élégants, d'une érudition solide et d'une bonne langue, où la jeune génération de la fin de l'Empire apprenait cette Allemagne encore si mal connue? Notre gratitude pour leur auteur eut autant de part, dans le choix de l'Académie, que l'hommage rendu à l'un des maîtres de l'art oratoire ; plus de part, à coup sûr, que le souci de resserrer le lien traditionnel entre la compagnie et les détenteurs des grands offices publics.

Vous venez d'invoquer, Monsieur, l'alliance ancienne des lettres avecl'État. Elle fut étroite et nécessaire, aux époques où un État très vigoureux, très absorbant, ramenait i\ lui et tenait en lulclle toutes les manifeslalions de la vie nationale. Elle s'est fatalement relâchée, à la suite des transformations historiques qui ont affaibli l'État, limité son rôle en théorie, sinon toujours dans la pratique, et renforcé les groupements particuliers avec leur vie propre, leur indépendance, leur esprit corporalif. Quelques modernes vont jusqu'à dire avec un judicieux

universitaire, M. le maître de conférences Bergeret : « Nous n'avons point d'Etal, nous avons des administrations. » Ils vont bien loin. Sur le sol nivelé que n'ombrage plus le vieil arbre royal, l'individualisme du siècle a fait reparaître comme une poussée de l'esprit féodal. Dans cette féodalité de la force intellectuelle, un Taine, un Renan, un Alfred de Vigny, un Alexandre Dumas étaient à leur manière de grands barons; ils dressaient leur tour sur la montagne, ils la maintenaient franche de toute mouvance. On ne voit guère ces hommes blessés à mort, comme le doux Racine, par un regard du Roi; à plus forte raison par un regard de ce personnage abstrait, l'État. Leurs compagnies littéraires écoutent aujourd'hui la prudence de Sérizay plus que l'empressement de Chapelain. La nôtre, durant le dernier demisiècle, s'était quelque peu déprise de l'antique solidarité avec l'État ; elle ne s'inspirait dans ses choix que de son goût pour le talent. Elle le reconnut, supérieur aux emplois dont le prestige éphémère éblouit la foule, chez M. Challemel-Lacour; elle le reconnaît à cette heure chez >on successeur.

J'aime à insister sur le mérite de notre

regretté confrère en tant qu'écrivain. Les louanges qu'on lui donne de ce chef sont comme la réparation d'une inadvertance de nos aînés. Dans les états de service de ce lutteur, ses campagnes littéraires ne lui sont pas assez comptées. Qui dira le secret des engouements, des indifférences du public? Avant M. Cliallemel-Lacour, des explorateurs de l'Allemagne philosophique nous avaient rapporté les doctrines des grands métaphysiciens d'outre-Rhin ; Kant d'abord, puis Hegel. On s'y intéressa, on les salua avec déférence ; nul ne s'avisa de plaisanter ces dieux étrangers. Du temps que M. Cousin administrait la |)hilosophie française, il dit à ses élèves que Hegel était savoureux, et ses élèves le crurent. Il y a cependant pour les fils de Voltaire des lectures plus récréatives que la Phénoménologie de l'Esprit. M. Challemel-Lacour, lui, nous apportait le seul philosophe allemand qui soit vraiment divertissant, le seul dont la verve mordante fût appropriée à notre humeur. A parier d'avance pour l'acclimatation rapide d'un de ces génies difficiles, qui n'eût choisi Arthur Schoponhauer? Il a du trait, de l'imprévu, du cynisme ; il rhabille les vieilles sentences de l'Ecclésiaste avec une malice réjouissante; il

fustige les femmes assez fort pour se faire aimer d'elles. N'en est-il pas d'ailleurs de tout pessimisme outré comme du genre macabre, d'où une veine de comique jaillit infailliblement? L'Hindou peut s'épouvanter, quand on lui montre la vie trop noire, le monde trop mauvais ; le Gaulois commence à rire, cet heureux enfant n'y croit point. Molière le savait bien, lorsqu'il écrivait la comédie du Misanthrope, Voyez pourtant comme on eût mal parié ! Il a suffi de quelques plaisanteries de vaudeville pour créer une légende d'ennui autour des livres qu'on n'avait pas lus. Le nomde Schopenhauer est devenu synonyme de cette lourdeur germanique si cruellement raillée par l'ironiste de Francfort. Et la renommée de M. Challemel- Lacour ne retira qu'un maigre bénéfice d'une importation froidement accueillie.

Le pionnier ne se rebuta pas. 11 poursuivait tous les filons dans la mine étrangère, il devançait des curiosités qui ne s'éveillèrent que plus tard. Je sais de lui une étude sur un curieux épisode de l'histoire de Russie, les aventures de la princesse TarakanofT; j'ai pu contrôler son récit aux sources, et j'en ai conçu un grand respect pour la probité de ce labo-

rieux chercheur. Lo fonds était riche : il nous eût certainement donné une de ces œuvres capitales qui préservent un nom de l'oubli, si l'Empire eût duré dix ans de plus. 11 s'estima mieux servi par la destinée qui contentait ses convictions et ses ambitions, le jour où elle le fit préfet.

Nul n'avait gardé un souvenir plus amer de l'opération de police, un peu rude, qui rassura un matin de décembre la société effarée. Nous avons peine à comprendre, aujourd'hui, la stupeur et le long ressentiment des hommes de 1848. Leur Gouvernement, — c'est un de vos écrits que je cite. Monsieur, — fut le Gouvernement de la désillusion. Sans préparation, sans éducation préalable, ils avaient octroyé à notre peuple le suffrage universel, l'instrument qui devait prêter une voix irrésistible aux instincts contrariés de ce peuple. Comment ne pas prévoir que cet instrument lui servirait d'abord h demander un chef? Quand une demande est aussi générale, aussi instante, celui qui doit la satisfaire se rencontre toujours. Selon la for le parole d'un penseur, l'attente crée son objet. Les candides novateurs de 1848 avaient brusquement ouvert les vannes d'un profond réser-

voir ignoré : et ils s'étonnaient que Teau prît son cours naturel sur la pente ! Il devait y avoir dans leur irritation beaucoup de ce dépit que nous ressentons contre nous-mêmes, que nous tournons contre les autres, lorsque nous avons fait un faux calcul.

Cette génération enflée de si beaux rêves crut de bonne foi que la pensée française allait sombrer dans le néant. Fut-elle d'aussi bonne foi, plus tard, lorsqu'elle soutint que le naufrage avait eu lieu ? Où donc avaient-elles fléchi, l'éloquence, la poésie, la philosophie? Philosophie et histoire renouvelaient leurs aspects, leurs méthodes, dans les intelligences magnifiques d'un Renan, d'un Taine, d'un Fustel de Coulanges. La poésie chantait de toute part ; elle planait avec le génie mûri de Victor Hugo dans la Légende des siècles; elle songeait avec la vieillesse pensive du Vigny des dernières Destinées; elle enseignait des harmonies nouvelles à Gautier, à Baudelaire, à Louis Bouilhet, à Leconte de Liste, à tout le jeune Parnasse. La foi religieuse continuait d'inspirer deux grands écrivains, Veuillot et Montalembert. Les voix éloquentes rivalisaient dans la chaire, au barreau, à la tribune relevée, avec

i22 SOUS LES LAURIERS

Lacordaire, Berryer, Jules Favre, Chaix d'Esl- Ange, Billault, Rouher, Thiers, Jules Simon. Notre théâtre imposait au monde les chefsd'œuvre d'Augier et de Dumas. Le roman se frayait des voies neuves avec Flaubert et les Concourt, rajeunissait les anciennes avec Oclave Feuillet. Sainte-Beuve portait la critique à un degré de maîtrise qu'elle n'avait jamais atteint. Les sciences, toutes les sciences, prononçaient leur grand mouvement de conquête sur les secrets de la nature, de la vie et du passé historique ; elles établissaient leur souveraineté, qui est proprement la caractéristique de cette période. Pour en marquer les progrès, je devrais énumérer trop de noms glorieux ; ils sont ici dans toutes les mémoires.

Quand on dresse l'inventaire de ces années fécondes, que trouve-t-on au chapitre des pertes problématiques? Quelques articles de journaux, peut-être, la prose rentrée des polémistes qui n'avaient pas la dextérité d'un Weiss, d'un Prevost-Paradol, d'un Beulé, d'un Challemel-Lacour. En vérité, on s'accommoderait volontiers des banqueroutes intellectuelles qui laissent de pareils bilans. Je sais bien, je sais trop, qu'il y a un autre compte;

historien et patriote, M. Challemel-Lacour réchauffait son indignation sur la page funeste, la dernière, pour refuser son pardon aux pages brillantes. Mais sur cette page même qui justifiait toutes les sévérités de son jugement, ne fut-il jamais inquiété par un murmure de sa droite conscience? Ne dit-elle jamais à ce bon historien que dans toute grande catastrophe les responsabilités sont multiples, réparties entre ceux qui firent le mal, ceux qui le laissèrent faire, ceux dont la haine vigilante empêcha peut-être de faire mieux ? A quoi bon l'étude de l'histoire et le sens du juste, si ce n'est pour être équitables envers les régimes que nous n'avons ni aimés ni servis? Il est temps de les briser, ces clichés du dénigrement qui flattent des passions vieillottes, qui faussent les perspectives déjà lointaines où la paix devrait lentement descendre dans fombre malheureuse des tombeaux.

Elle descendait dans fâme de M. Challemel-Lacour, quand il vint parmi nous. Nous avons admiré les progrès de cette sagesse qu'on vit croître avec sa haute fortune. Nous le trouvâmes presque trop sage, le jour où il se leva, à la place où vous êtes, pour juger avec quelque

rigueur le grand fantôme léger d'Ernest Renan. Il avait raison, il devait avoir raison... Et pourtant nous lui en voulions un peu d'avoir raison si haut. On ne devrait frapper l'ombre de Renan qu'avec des fleurs funéraires. La querelle était ancienne entre ces deux intelligences si contrastées. Déjà, dans un discours sur les Universités prononcé au Sénat en 1892, cet esprit arrêté avait attaqué cet esprit fuyant ; ce fils dévoué de la Révolution française avait défié le plus formidable contempteur de la Révolution. Renan faisait pis que de la combattre : il la négligeait, il considérait « le petit fait gaulois » comme un accident nuisible, mais de mince importance dans la suite des annales de l'humanité. Le regard aigu du vieux Celte, du libre hérésiarque resté traditionnel en matière d'Iiistoire de France, gênait les a|)ôtrcs de la nouvelle foi. 11 les gênait, il les troublait peutêtre. M. Challemel-Lacour lui en voulait-il d'avoir avivé les angoisses intimes de sa pensée politique?

Je fais allusion aux inquiétudes que notre confrère trahit à plusieurs reprises, durant les dernières années de sa vie. Elles n'allaient pas jusqu'aux prophéties menaçantes

de quelques-uns de ses amis, de cet enfant terrible de Scherer, par exemple. Comme on pouvait l'attendre de sa manière retenue, M. Challemel-Lacour nuançait discrètement le noir qu'il broyait à part lui. « Une sorte d'appréhension... certaines alarmes... », ces mots et d'autres semblables revenaient à chaque paragraphe, dans le remerciement qu'il fit lors de sa réélection à la présidence du Sénat. Tout le discours fut interprété comme l'aveu d'un doute pénible, \otre peinture fidèle serrerait de plus près encore la ressemblance, si l'on y marquait sur la physionomie de l'homme d'État cette ombre morose du doute que les yeux perspicaces virent grandir. Elle faisait penser au pli douloureux qui attriste le front du savant, quand il se penche sur le creuset où l'expérience longtemps poursuivie n'a pas réussi.

Le philosophe trouva son refuge suprême dans ce stoïcisme que vous accordez généreusement à toute son équipe ; nul ne le contestera à M. Challemel-Lacour. Sagesse, tolérance, modération, ces qualités chaque jour plus sensibles lui conciliaient jusqu'à ses adversaires déclarés de jadis. Leur estime lui tenait lieu de la popularité que sa raison sévère ne

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recherchait pas. Quand il nous quitta, les témoignages unanimes de cette estime augmentèrent nos regrets. On comprit mieux combien il honorait l'Académie, et pourquoi il en était naturellement, cet honnête homme si bien fait pour y maintenir les traditions de gravité, de haute culture, de bon langage.

Vous aussi, Monsieur, \ous en étiez naturellement. Point n'était besoin qu'un parrain irrésistible, ce grand Cardinal auquel nous n'avons rien à refuser, vous y amenât par la main. Je puis môme vous dire le jour où vous y êtes rentré. Vous aviez quatorze ans, quinze ans peut-être ; vous prépariez votre leçon dans une salle du vieux collège de Saint-Quentin, Collegium Bonorum Pueronun. Quand le professeur vous demanda d'expliquer le texte grec, — c'était Homère, — votre voix s'embarrassa soudain, toute mouillée ; vous veniez de déchiffrer les adieux d'Andromaque à Hector : « Hector, tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, mon frère et mon jeune époux. Prends pitié d'Andromaque, défends-toi du haut de nos tours, range l'armée près du iiguier sauvage : ne rends pas orphelin ton enfant et Neuve ton épouse... » — Devant la majesté

GABRIEL HANOÏAUX 127

simple de cette ancienne douleur, le frisson du beau vous avait secoué, les pleurs avaient obscurci vos yeux. Ce jour-là, vous naissiez à la vie littéraire ; cette larme vous avait voué aux pures émotions que rien ne remplace. Ce jourlà, vous entriez dans notre famille, où la communion dans la beauté est le lien supérieur de nos opinions dispersées. Quelles que soient les dissidences inévitables que des vues divergentes sur le bien public puissent créer entre nos esprits, nos cœurs se reconnaîtront toujours dans l'amour d'Andromaque. C'est pourquoi je suis heureux de vous souhaiter ici la bienvenue. Vous êtes sorti des environs de Saint- Quentin ; ou plutôt non, vous n'en êtes jamais sorti : vous tenez par toutes les fibres de votre être à cette marche picarde, si longtemps pays frontière, pays libre et batailleur, abrité naguère encore sous les vastes forêts qui couvraient les vallées de la Somme et de l'Oise. C'est la brèche de notre Gaule : démantelée au nord, la France n'a de ce côté ni barrière de montagnes ni ceintures de mers ou de grands fleuves. Elle a les Picards. Derrière le long boulevard de ses places fortes, cette race de terriens endurcis arrêtait le flot des in va-

sions, l'Anglais, l'Espagnol, l'Allemand. Race patriote et démocratique, où les mœurs républicaines se ressentaient du voisinage des Flandres. Peu de grande noblesse ; des abbayes de Prémonlrés, des communautés bourgeoises jalouses de leurs franchises; la classe moyenne, gens de négoce et de judicature, tenait le haut du pavé Saint-Quentinois. FAle donnait à la France des hommes d'action, soldats ou politiques, de tempérament révolutionnaire pour la plupart : Calvin et Pierre Ramus, Condorcet et (Uimille Desmoulins, Babœuf, le général Foy. — « Tous gens d'entreprise, avez-vous écrit en parlant d'eux, à l'esprit clair, à la main prompte, à la décision énergique, à l'autorité parfois brutale. »

Vos biographes discerneront mal ce ce qu'il y a de fort et de permanent dans votre vocation, s'ils ne vont pas chercher vos racines au plus profond de cette terre « qui sue l'histoire », comme vous le dites dans le livre où vous racontez là vie de votre parent et compatriote Henri Martin. A la surface de cet ossuaire des anciennes guerres, les monnaies, les médailles, les armes affleurent sous la |)ioche du paysan. — « Moi-même^ ajoutez- vous, suivant

aux champs, derrière les laboureurs, le sillon de la charrue, j'ai plus d'une fois ramassé, déterré à la pointe du couteau, des os, des fragments d'armures. » Vos premiers jeux vous égarèrent dans les immenses souterrains qui relient le château de Beaurevoir aux places avoisinantes. Les petits bergers allumaient des bougies dans ces ténèbres : vous livriez avec eux vos combats d'enfants, au fond des galeries où leurs pères cherchaient un refuge contre les archers de Bedfort, les arquebusiers de Farnèse, les uhlans de Bliicher. La tour de Beaurevoir vous redisait la plainte de Jeanne d'Arc, captive dans ce donjon du Sire de Luxembourg. C'est au pied de la prison de Jeanne que vous êtes né, le 19 novembre 1853, dans une étude de notaire. Votre famille appartenait à cette bourgeoisie rurale, de pur sang picard, âprement attachée au sol des ancêtres, fidèle gardienne de la dignité de leurs vieilles mœurs. On vous destinait à continuer l'office paternel. Vous n'avez pas trompé tout à fait l'attente de vos parents : vous libellez des contrats. Monsieur ; ils engagent de plus grands intérêts que ceux des laboureurs du Vermandois. Au collège des Bons-Enfants, où vous fîtes vos classes, on au-

gurait déjà mal de votre notariat. Vous aimiez trop Homère et l'histoire : l'histoire, qui allait vous donner de vivantes, tragiques leçons.

Vous aviez seize ans quand la marche picarde fut envahie une fois de plus. L'ennemi se présente devant Saint-Quentin : la cité rappelle son àme vaillante de 1557, elle repousse cette première visite. Avide de voir et d'agir, vous vous échappez de la maison; les braves gens décrochent à THôtel de Ville les trophées historiques, pertuisanes et mousquets ; vous vous emparez d'un pistolet d'arçon : il est trop vieux, vous êtes trop jeune pour combattre. Mais vous avez vu le feu, vous avez porté votre pierre aux barricades qui ont tenu bon. Cependant, on faisait encore des bacheliers. C'est la préoccupation suprême de notre pays, aux heures mêmes où il se meurt. Un train de soldats vous emporta, sur réquisition militaire, à la conquête du diplôme intempestif, devant le jury d'examen, à Douai. Au retour une épreuve inoubliable vous attendait. Pardonnez-moi de vous rappeler un de ces souvenirs qui trempent les forts. Votre père venait d'expirer ; vous le conduisiez au lieu de son repos. Une troupe arrêta le convoi, coupa le cortège: c'était la première

compagnie allemande qui entrait dans la ville et la prenait cette fois au dépourvu. Les tambours plats et sourds, les aigres fifres où sifflait notre peine, vous avez appris aies connaître ce jour-là, derrière le cercueil dont ils vous séparaient. Quelques semaines plus tard, Faidherbe livrait une bataille sanglante sous vos murs. Vous ne pouviez aider qu'à ramasser les blessés et les morts, le soir, dans les champs détrempés par la neige de janvier. Vous avez raconté comment le regard fixe d'un de ces morts vous retint longtemps : un officier à peine plus âgé que vous, saint-cyrien de la veille. Tandis que vous faisiez effort pour le soulever de la glaise boueuse où ses pieds étaient pris, ses yeux grands ouverts s'attachaient sur les vôtres avec une dernière imploration... Ah! Monsieur, voué n'oublierez jamais la pensée qu'il vous léguait, le regard de ce pauvre enfant vaincu !

Je vous retrouve à Paris, isolé, perdu, riche seulement du courage et de l'espoir de vos dix-huit ans. La grande Sirène vous avait débauché, vous aussi, de votre chère plaine natale. Enfin! puisqu'il est entendu que les plus robustes fils de la province viennent s'établir à Paris pour le bon motif, pour y prêcher

132 SOUS LES LAUIUERS

de plus haut la décentralisation ! Vous n'aviez d'autre appui, d'autre viatique qu'une lettre pour Henri Martin : un parent, un lauréat du collège des Bons-Enfants ; son exemple vous stimulait, vous rêviez de refaire les mêmes étapes laborieuses, heureuses: l'histoire, la politique, le prix Gobert, l'Académie, les Assemblées. Vous les avez refaites exactement; vous avez rejoint, dépassé votre guide. Mais alors il vous paraissait si loin, si haut! Ce vénérable druide vous conseilla d'aller d'abord... au Conservatoire, pour vous débarrasser de votre accent picard. Ainsi fîtes-vous : l'accent tomba de vos lèvres, dans votre cœur, où vous le gardez. Vous fréquentiez l'École de Droit : cela, c'était pour votre famille, afin de ne pas décourager trop tôt ceux qui vous attendaient sous les panonceaux, dans l'étude de Bcaurevoir. Pour vous, pour votre vraie vocation, vous suiviez les cours de l'École des Chartes. Entre tant de grandes sœurs qui font plus de bruit dans le monde, qui prétendent et promettent davantage, votre instinct avait bien choisi l'École nationale par excellence, le bon séminaire où l'on garde l'ôme de « Douce France ». A quoi sert-il? demandent parfois les philistins; et ce seul

mot est son meilleur titre de noblesse : il sert à faire aimer notre passé.

Le comte Riant se proposait alors de publier une vieille chronique provinciale, Les Histoires de ceux qui conquirent Constantinople^ par Robert de Clari en Amiénois. 11 vous confia ses manuscrits. Clari était un Picard, qui écrivait dans son patois, le vôtre: ce texte vous prit à l'endroit sensible, vos maîtres s'étonnèrent du beau feu qu'il allumait en vous. Le parler accoutumé de l'Amiénois vous donna Tintelligence et la passion du Moyen âge, des Croisades. Votre premier Mémoire imprimé, si je ae me trompe, élucide cette question controversée : Les Vénitiens ont-ils trahi la Chrétienté? De méchants chroniqueurs accusaient la Sérénissime République d'avoir pactisé avec le Mahométan contre ces pauvres chrétiens : vous preniez fait et cause pour les Vénitiens, vous les vengiez de cette noire calomnie.

Dès ce moment, vous étiez en quête d'un grand sujet d'histoire nationale, vous le cherchiez dans les diverses périodes où l'activité de notre race a débordé sur le monde. Le Moyen âge ne vous retint pas. Votre esprit sent le besoin de saisir une réalité concrète ; les

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cottes de mailles et les heaumes du décor romantique vous dérobaient trop, disiez-vous, les figures réelles de nos aïeux. Le siècle de Louis XIV vous tenta un instant ; mais là encore, vous ne démêliez pas à votre gré les passions humaines sous le pompeux apparat qui les masquait. Un attrait invincible vous ramena au début du xvii® siècle, à la formation de la monarchie unitaire et centralisée. Des affinités secrètes vous attachaient à ces légistes, à ces gens d'Église, à ces diplomates formés par une double maîtrise, par la finesse florentine, par Tinflexibilité des sombres bureaucrates de TEscurial. Le plus grand d'entre eux, le Cardinal ministre qui fut l'ouvrier de la prépondérance française et de l'absolutisme royal, obsédait déjà votre imagination. Vous choisissiez pour sujet de thèse ÏOriginede rimliludon des Intendants^ aux alentoursde 1600 ; etce mémoire savant n'était, comme la plupart do vos travaux ultérieurs, qu'une des assises profondes de voire livre futur sur Richelieu. Ce livre, vous l'avez rêvé, conçu, porté pendant quinze ans ; il sera bien vraiment une grande pensée de la jeunesse réalisée par Tàge mûr.

De l'École des Charles, nous passiez à

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l'École des Hautes Études, non plus comme élève, mais comme maître de conférences. Ceux qui vous entendirent ont très présent le souvenir de cet enseignement aisé, nourri d'érudition, riche de faits et avare de phrases, donné sans pédantisme par un professeur qui se plaisait à ne paraître qu'un camarade plus instruit. Vous preniez pied à la même époque dans le journalisme. Henri Martin vous avait introduit à la République française , Challemel-Lacour vous y avait reçu. Vos articles, réunis dans un volume à^ Etudes historiques^ roulaient sur la formation du pouvoir royal, sur les publications relatives au XVI® et au xvii® siècle : encore et toujours des travaux d'approche autour de ce Richelieu qui vous fascinait.

Il advint par hasard que Gambetta eut un jour le loisir de lire les Variétés de son propre journal. L'article était de vous : Gambetta fut charmé et s'enquit de Fauteur. Cet imaginatif avait la prompte intuition de tous les mérites, l'engouement subit avant l'oubli rapide. Cet ambitieux avait toujours un filet à la main pour pêcher les hommes chez qui il pressentait une force. Il vous fit venir. Je n'assistais pas à l'entretien, mais on en devine sans

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peine le tour. Vous vous fîtes valoir en parlant pertinemment du siècle que vous connaissiez à fond. Gambetta s'échauffa, repensa vos idées, improvisa brillamment sur ce qu'il apprenait par vous. Vous l'aviez fait concevoir avec chaleur et causer avec éloquence : il vous en sut gré, il vous attribua vaguement, le soir venu, ce qu'il était content d'avoir si bien dit, il prononça : (( Ce jeune homme est très bien ! » Et de ce large geste facile avec lequel il ramassait tous les passants qui lui avaient plu, il vous attira, vous offrit une place aux Affaires étrangères.

Votre ambition de travailleur la choisit d'abord aux Archives, d'accès très difficile en ce temps-là. Vous voici rajeuni de beaucoup d'années. Monsieur : assis comme alors à côté de votre ancien voisin de table dans la salle des Archives, de ce maître historien qui vous aidait de ses conseils, prodigués depuis à tant de disciples. Vous vous partagiez tous deux les dossiers que la griffe jalouse de M. Faugère ne défendait plus contre les ravisseurs. Albert Sorel vous passait les lettres de Richelieu, vous lui repassiez celle de Talleyrand ; votre Royauté et sa Révolution faisaient très bon ménage.

Gambetta réclama votre concours plus immédiat à son cabinet ; après lui, Challemel- Lacour et Jules Ferry vous y retinrent. Une seconde vocation s'éveillait en vous, ou plutôt la première se dédoublait : le diplomate est un historien qui agit et bâtit en avant, au lieu de reconstituer derrière lui la maison du passé. Vous aviez appris cet art chez les maîtres d'autrefois. Vous n'étiez pas de ceux qui ont besoin d'entendre ce que le spirituel Rémusat disait à un journaliste qu'il venait de pourvoir d'une légation : Mon cher ministre, dans votre ancienne profession, vous affirmiez ce dont vous n'étiez pas sûr ; dans la nouvelle, il ne faudra même pas affirmer ce dont vous serez très certain. » — Vous, Monsieur, vous saviez le prix du silence, du doute méthodique, de la réflexion. Vous étiez aussi prémuni contre un autre écueil des diplomates improvisés : Fenchantement naïf oii les jette leur grandeur inattendue, l'exploitation de cette faiblesse par des adversaires moins éblouis dans les places qu'ils occupent naturellement. M. de Saint-Cyran, un des intimes de Richelieu, vous avait expliqué pourquoi « les grands étaient peu capables de l'étonner » ; et vous indiquez dans une phrase

d'un joli raccourci le premier bénéfice que le jeune évoque de Luçon relira de son voyage à Rome : « Il vit de près ce que de loin on appelle les grandes choses. »

D'autre part, vous connaissiez assez votre temps pour savoir comment il a transformé les procédés de Tart classique. Nos communications universelles et instantanées commandent à la vigie diplomatique une effrayante rapidité de décision. Dans ce cabinet où l'on attendait jadis les lents couriers, un réseau de fils vibre sans cesse et transmet à toute minute les tressaillements de toute la planète. On n'imagine guère le Cardinal dictant au Père Joseph ses instructions sur l'Artois ou la V^alteline entre le télégraphe et le téléphone. La diplomatie officielle rencontre aujourd'hui une terrible rivale, la presse ; et l'on peut se demander si ceci ne tuera pas cela. Il y a jusque sur les marches des trônes, si j'ose dire, un prurit de publicité ; on y fait de préférence au correspondant du grand journal la confidence des secrets que l'ambassadeur apprendra par cette gazette, l'ne nouvelle souveraine, l'opinion, dispute partout aux initiés la conduite des affaires d'État : dans les démocraties comme la nôtre, ils tenteraient

vainement de lutter contre le courant populaire, qui imprime à ces affaires une direction instinctive, sentimentale. Ce sentiment du peuple est souvent mieux inspiré que la raison des habiles ; mais il verse tout d'un bord, avec excès, sans défiance, il vire parfois brusquement. Le suivre en le retenant, c'est la tâche malaisée des gouvernements que son caprice fait et défait. Une seule chose n'a pas varié dans la pratique de votre art : si la patience est tout le génie, comme l'a dit ce naturaliste, elle est surtout le génie diplomatique.

Vous êtes allé prendre des leçons de j)atience à la meilleure école, à Constantinople. Que je vous vois mal, Monsieur, sur ces divans de Thérapia où vous m'avez succédé ! Mes années de prime jeunesse ont fui là-bas dans un long rêve, bercé par l'incessant clapotis du Bosphore, au bord des eaux divines qui tremblent dans la lumière, et persuadent doucement, à l'ombre des platanes, Toubli d'agir et de penser. Que faisiez-vous, actif Européen que vous êtes, au pays où il ne faut rien faire? Pouviez-vous suivre le conseil du vieux caïdji à l'étranger qui descend dans son étroite embarcation ? — (( Effendi, pour ne point chavirer.

il ne faut pas bouger, il ne faut même pas penser. » Vous m'allez mépriser de vous montrer une âme vraiment turque. Européen vite instruit de tout, vous ne me croiriez pas, si je disais que pour pénétrer les âmes ainsi faites des Osmanlis, pour découvrir la finesse qui sommeille au fond, il n'est peut-être pas inutile d'avoir vécu longtemps de leur vie indolente et contemplative.

Vous ne vous y êtes pas attardé. Les électeurs de l'Aisne vous infligeaient une autre forme d'inaction : ils vous envoyèrent en 1886 au Parlement. Là, comme en Turquie, je vous vois mal, vous qui ne savez pas perdre votre temps. Il ne me semble point que vous ayez gardé de votre passage dans ce bruit un souvenir idolâtre. On ne le devine pas, du moins, dans les sentiments que vous prêtez à votre Richelieu, aux États de 101 i. — « Sa jeunesse, attentive et encore inexpérimentée, va suivre ce spectacle d'intrigues stériles et d'agitations vaines. Il sentira naître en lui ce mépris pour les grandes assemblées, si naturel aux hommes d'action. Il achèvera son éducation politique en observant l'agonie de la vieille institution libérale. » — Et vous commentez sans compassion

le récit où Florimond Rapide nous montre (( ces braves gens, venus du fond de leur province pleins d'illusions... Ils allaient par la ville, inquiets, dans l'espérance d'on ne savait quel coup du hasard qui les aiderait et les arracherait à leur propre impuissance. » — Ce sont les députés de 1614 dont il est question.

Vous êtes revenu avec soulagement à votre place utile, à la direction d'un de ces bureaux que le biographe d'Henri Martin appelait irrévérencieusement « un moulin à dépêches », avant d'y moudre lui-même. Vous y avez débrouillé les noirs démêlés de notre empire africain, de ce Nouveau Monde où les diplomates joueront désormais leurs plus difficiles parties. Enfin il arriva une chose extraordinaire : un jour qu'on refaisait un Cabinet, il ne se rencontra ni un avocat ni un médecin législatif pour convoiter le portefeuille des Affaires étrangères : on en fut réduit à prendre un homme du métier. Il a duré.

Ici, vous m'échappez, Monsieur. Je fus longtemps étudiant dans la Faculté où vous voilà docteur. J'y ai appris tout au moins qu'il ne convient pas de juger sur l'incident quotidien les desseins à longue portée du négo-

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ciateur di[)lomiitique. Faisons crédit au temps qui seul découvrira et sanctionnera les vôtres. Cultivez notre jardin. Vous y avez vu croître un bel arbre dont les fleurs nous ont réjoui : nous vous souhaitons d'en cueillir les fruits. Les averses et les grêles ne vous furent point épargnées ; vous les laissez passer en relisant le Testament politique de Richelieu. — « Celui qui occupe cet emploi doit savoir que la condition de ceux qui sont appelés au maniement des affaires publiques est beaucoup à plaindre, en ce que s'ils font bien, la malice du monde en diminue souvent la gloire, représentant qu'on pouvait faire mieux, quand même cela serait tout à fait impossible. Enfin, il doit savoir que ceux qui sont dans les ministères sont obligés d'imiter les astres qui. nonobstant les abois des chiens, ne laissent pas de les éclairer et de suivre leur cours. » — Richelieu est bon conseiller : imitez les astres, nou5 n'imiterons pas les abois des chiens.

Je vous laisse à l'hôtel du quai d'Orsa\ : je vous reprends oîi vous m'appartenez, dans ce logis modeste et studieux où vous avez vécu, où vos amis vous retrouvent aux heures de relâche, entre les portraits, les estampes du

Cardinal, les belles éditions à ses armes. Sur tous les murs, l'image du maître idéal de la maison, la « tête osseuse et fine », peinte, gravée, moulée. Vous êtes allé la chercher jusque dans sa sépulture de la Sorbonne. Vous l'avez trouvé intact, ce crâne volontaire, il a duré plus que bon nombre de ses créations. Le moulage du masque est sous votre main, vous y rallumez la pensée que vous exhumiez d'autre part dans les papiers des Archives. Du monument que vous lui élevez, nous n'avons que le portique : une scène largement construite, où votre science a évoqué la figure vivante de la France à l'aube du xvn® siècle. Tableaux pittolesques de Paris et de la province, situations respectives des différents ordres dans la nation, travail séculaire de la royauté pour absorber tous leurs droits, troubles laissés dans les consciences par tant de luttes religieuses et politiques, votre magistrale introduction nous montre tous ces aspects de la terre que Richelieu va pétrir. Les portraits des principaux acteurs sont burinés d'une pointe ferme et >obre, dans la manière des graveurs qui nous ont conservé les maigres profils de ces cavaliers et de ces prélats. Nulle dissonance entre

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les citations que vous faites et la narration où elles s'encadrent ; on reconnaît à cet accord la bonne qualité de votre langue, sa parfaite convenance avec Tépoque et le sujet.

La scène est prête : votre second volume y introduit le héros qui va la remplir. — « Vêtu de la robe violette, coiffé du bonnet carré, portant le large col blanc qui convient à la pâleur de son teint, la main en avant, allongée et très fine, jeune, prompt, fébrile, Tévêque de Luçon s'avance, dans la foule des inconnus, du pas ferme d'un homme qui se sent parti pour les longs chemins. » — Le voilà secrétaire d'État, associé à la périlleuse fortune du maréchal d'Ancre. La brosse fougueuse de Michelet avait peint le meurtre de Concini dans la cour du Louvre; votre dessein dramatique soutient la comparaison. C'est au lendemain de cette tragédie que vous abandonnez, provisoirement, le futur Cardinal. Je ne puis reprocher qu'une chose à ce commencement d'un beau livre : l'impatience où il laisse le lecteur qui en attend la suite.

Beau livre, parce qu'il a jailli d'une ardente sympathie de votre esprit. Pourquoi donc l'aimez-vous, ce dur et pAle compagnon

de toute votre vie? L'homme est de ceux qui forcent l'admiration et n'attachent pas la tendresse. c( Le fond de son cœur était froid. Jamais un sentiment ne l'écarta de la ligne que ses calculs lui avaient tracée. Beaucoup l'aimèrent, il aima peu. Il n'eut jamais qu'une passion, celle du commandement. » — Les Instructions et Maximes que je me suis données pour me conduire à la Cour, ce bréviaire portatif du prêtre ambitieux, nous ouvre une âme toute de glace, de sécheresse et de ruse. Pourquoi donc l'aimez-vous ? Je le sais : tout votre livre le crie. L'historien, le Picard gardien-né de la frontière, a reconnu chez ce Poitevin un sens fraternel de l'histoire nationale, une juste conception de la grandeur française et des moyens nécessaires pour l'affermir. Avec une émotion communicative, vous nous avez montré le jeune Armand du Plessis s'instruisant au spectacle des misères communes, dans ces campagnes ruinées par l'anarchie de la Ligue, menacées par l'Espagnol, disputées par la foi de Genève à la protection tutélaire du vieux clocher. En son âme, comme en un clair miroir, vous avez vu l'âme de ce temps, telle qu'elle se formait à la fin de la Ligue chez les

meilleurs Français, telle qu'elle parle dans les admirables Lettres du cardinal d'Ossat; vous y avez surpris le « réveil vigoureux du sentiment national » qui caractérise pour vous les dernières années du xvi® siècle. Vous signaliez déjà cette révolution d'idées, il y a vingt ans, dans un de vos premiers écrits sur ces matières, et vous la rapportiez à trois causes : « une aspiration générale vers la tranquillité, un mouvement d'honnêteté, un courant de défense nationale. » Ces besoins primordiaux du peuple de France, Armand du Plessis les a sentis, il leur a donné une volonté active; il s'est promis de continuer et de parfaire l'œuvre réparatrice du roi Henri IV. Il vous est apparu grand, il l'est vraiment, parce qu'il a dégagé la loi fondamentale de notre histoire et qu'il y a rangé sa conduite. La nature elle-même nous a fait cette loi ; elle a situé ce pays à l'extrémité de l'Europe, au point où il reçoit le choc de toutes les races acheminées vers l'ouest, en marche vers la grande mer; elle l'a comblé de biens charmants et enviables, objets de perpétuelle convoitise pour les voisins qui guettent ses divisions. 11 ne peut trouver que dans l'unité la sauvegarde de son indépendance. Richelieu

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a tout s^ubordonûé à la préservation de cette indépendance ; aux frontières, il a voulu l'assurer par la reprise des limites naturelles ; à l'intérieur, il en a cherché la plus sûre garantie dans l'intégrité de l'esprit français ; préférant le certain à l'incertain, la tradition aux nouveautés séduisantes, il a combattu dans la Rochelle et dans Privas les infiltrations d'un esprit étranger.

N'est-il pas allé à Textrême dans son implacable besoin d'unité? Quand vous exposerez la suite de ses nivellements, Tapprouverezvous d'avoir mis la hache au cœur de ces grands chênes incommodes, qui gênaient, qui soutenaient aussi le trône royal? Les émonder, c'était prudence; mais les abattre tous? Cent cinquante ans vont passer, et faute de ces étais le trône s'écroulera, entre d'inutiles courtisans, petits-fils domestiqués des rudes seigneurs fauchés par les bourreaux du Cardinal. Il eût sans doute frémi, le bûcheron qui faisait ces coupes sombres, s'il avait pu deviner le danger prochain du vide où il élevait son roi ; s'il avait pu voir la plus haute tête, restée trop seule, trop haute, tombant à son tour sur la place de la Révolution. Donnerez-vous tort au poète qui

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fait prophétiser le vieux Nangis devant Taïeul de Louis XVI :

Sire ! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes, Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes. Vous en aurez besoin peut-être à votre tour. Hélas! Vous gémirez peut-être quelque jour Que la place de Grève ait été si fêtée.

Et plus tard, quelle déception épouvantée pour le politique, s'il eût aperçu cet autre conséquence dernière de son plus cher dessein ! Sur les ruines de la vieille maison d'Autriche, rivale encombrante, mais alourdie, ralentie, empêchée par tant de frottements, un jeune empire surgit, plus alerte, plus mobile, ramassant toute l'Allemagne dans la main d'un autre Richelieu, portant à l'œuvre du nôtre un coup irréparé. Ne me prêtez pas, iMonsieur, des reproches ridicules; votre Cardinal a fait la besogne que lui marquaient les nécessités de son temps, il a pourvu aux périls les plus urgents, frappé les factieux du dedans, les ennemis du dehors. Mais permettez-moi de rappeler l'infirmité de la vue et de l'action humaines, l'aboutissement effrayant et dérisoire des plans les mieux concertés dans cet

inconnu où Farme victorieuse se retourne contre celui qui a trop vaincu.

Vous aimez tant votre héros que vous ne m'accorderez peut-être pas ces réserves. Vous aimez l'homme et son œuvre. Tout en elle satisfait l'idéal de vos aspirations intimes. Elles éclatent dans vos jugements, dans la complicité de votre pensée avec les entreprises que vous racontez. Ne vous en défendez pas : votre livre est un perpétuel aveu. Jeté par le sort dans un mouvement d'idées qui a démoli toutes les traditions, vous êtes un affamé de tradition. Votre rêve visible est de reconstruire l'antique édifice avec des matériaux nouveaux, de relever sur le même plan ses façades d'une noble et forte ordonnance, ses murailles éprouvées contre les assauts du dehors. Vous espérez le rebâtir sans fondations et sans clef de voûte. L'expérience est audacieuse ; nous l'observerons avec un intérêt anxieux. Vous la poursuivrez en des jours obscurs; ils offriront peutêtre plus d'une ressemblance avec ceux qui firent l'objet de votre longue étude. Déjà, vous avez entendu gronder les passions du temps de la Ligue ; et parmi leurs menaces discordantes, vous avez pu reconnaître le symptôme

m sous LES LAURIEHS

consolateur que vous discerniez en ce tempslà, « un vigoureux réveil du tempérament national ».

Ah! laissez-moi sortir une minute des compliments académiques! Puisque vous venez, jeune encore, frapper à notre porte, souffrez qu'il use d'un droit et qu'il s'acquitte d'un devoir celui qui n'est et ne veut être qu'un écrivain, qui vous parle au nom d'une réunion d'écrivains, de ces intellectuels dont on a trop médit parce que certains ont mésusé de ce beau titre. Souffrez qu'il se fasse l'écho du vœu commun, et qu'il vous dise simplement, en rompant la glace de cette audience d'apparat : Soyez le guide qui entendra ce réveil du cœur de la France ! Tout passe et change, les formules, les régimes, les mots creux et les vaines clameurs dont on vous assourdit ailleurs. Seul, le cœur de la vraie France ne change pas ; il dure, à peine entamé parles éléments étrangers impuissants à l'adultérer, fidèle aux vieux instincts de la race, à ses croyances, à ses amours ; tel que vous l'avez senti battre dans le passé, tel qu'il soupirait dans la plainte de Jeanne au fond de votre tour de Beaurevoir. La force est là. Quand on aurait l'appui du reste du monde, on n'aurait rien, si

on ne l'a pas avec soi, ce cœur toujours prêt à offrir le trésor de ses énergies à l'homme de bonne volonté qui les rassemblera dans sa propre poitrine. Soyez un de ces hommes! L'honneur en rejaillira sur ceux qui vous ont fait ici crédit d'estime et d'espoir.

Vous leur devez aussi l'achèvement de votre histoire. Elle vous consolera des vicissitudes de l'action publique, dans la bibliothèque coutumière où vous attendent les images et les livres de Richelieu. Vous le retrouverez chez nous, dans la salle où il préside à nos travaux. Vous y retrouverez d'autres grandeurs, offusquées jadis par l'éclat de son astre, et qui l'égalent aujourd'hui, parce que leurs créations résistent mieux à l'usure du temps.

Le tout- puissant ministre sort du Palais-Cardinal, entouré de ses gardes, envié, craint, adulé ; sur le parcours du carrosse, dans la foule où tous n'ont d'yeux que pour Monseigneur le Cardinal-Duc, qui remarque ces petites gens, un chétif avocat à la Table de marbre, Pierre Corneille ; un adolescent souffreteux qui va rêvant à la machine d'arithmétique. Biaise Pascal? Le temps passe, travaille pour eux, les relève ; il rétablit l'équilibre entre la grandeur

de chair et la grandeur de l'esprit. Nous venons de scruter l'œuvre du ministre : elle est déjà caduque, méconnaissable, quelques-uns de ses effets lointains nous affligent, ils eussent consterné leur artisan. Les œuvres du poète et du penseur sont vivantes, intactes ; elles ne feront jamais de mal, leur rayonnement s'accroît, chaque jour ajoute à ces morts un peu de la vie qu'il retire à l'autre. Tant qu'il y aura des hommes, et qui parleront notre langue, le génie de Pascal les conduira dans l'infini. Entre son nom et celui de Richelieu, je vous laisse décider où se porterait la majorité, si Ton demandait par voie de plébiscite laquelle de ces deux gloires chacun préférerait pour soi-même.

Nous savons ici le prix et l'utilité de l'hdmme d'action ; mais nous plaçons plus haut encore, avec le consentement général du monde civilisé, les maîtres de notre pensée. Comme la pieuse femme de Béthanie qui écoutait la voix divine, ils ont choisi la meilleure part. Leur illustre exemple soutient nos timides espérances; il nous apprend à mettre toutes les ambitions de notre vie dans la lueur de la petite lampe qu'on allume d'avance, et qui veillera, peut-être, dans la nuit incertaine du tombeau.

Vous nous comprenez, Monsieur, vous aimez aussi ce que nous aimons. Il faut, disait le poète,

Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses.

Un âge vient, hélas! où ce précepte n'est plus facile à suivre. On en prend le contre-pied, on désaime beaucoup de choses. On range les chimères et les vanités, on quitte sans regret les hôtelleries de hasard, les logements insalubres où Ton avait erré ; mais, vous le verrez à l'user, on s'attache toujours davantage à la vieille maison de votre Cardinal, aux souvenirs qu'elle conserve, aux objets qui occupent ici l'esprit : on s'y attache, parce qu'on y trouve réunis ces biens qui se font de plus en plus rares : une grande force de durée dans l'indépendance et le désintéressement.

DISCOURS

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