‹ Sous les lauriers; éloges académiquesChapitre 8 sur 13 · PRONONCÉ DANS LA SÉANCE DU 4 JUIN · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DANS LA SÉANCE DU 4 JUIN

Monsieur,

Est-il possible que vous débutiez aujourd'hui dans la prose? C'est alors qu'en prose comme en vers, vos pareils à deux fois ne se font point connaître. Vous nous avez ravis; et vous devez l'être vous-même, à la façon de ce bon drapier, le jour où il découvrit que la prose c'est « comme l'on parle » Mais vous ne pourriez pas ajouter avec lui : « Par ma foi! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien ».

Votre heureuse jeunesse nous enchante, elle nous ramène à nos usages du vieux temps : du temps où la victoire faisait des maréchaux de France très jeunes, et où l'Académie les accueillait sitôt faits. Vous nous étiez d'ail-

leurs désigné par d'étroites affinités avec votre prédécesseur. Pour remplacer et pour louer Henri Bornier, il eût fallu vous inventer, si l'applaudissement du monde ne s'était pas chargé de ce soin. Nous avions perdu notre Durandal : vous nous rapportez Joyeuse. Héroïques et jumelles comme les deux épées, deux lyres s'appellent et se répondent sur le théâtre contemporain. Deux fois, la France s'y est reconnue dans l'œuvre d'un de ses fils ; sur des tons différents, la Fille de Roland et Cyrano lui faisaient réentendre son air favori, ce même air de bravoure qui sonne dans l'olifant des paladins et rit dans le fifre des cadets de Gascogne. Deux fois, la France a communié dans le même transport, soulevée au-dessus d'elle-même, rappelée à ses meilleurs instincts par deux âmes furieusement cornéliennes. Et la plus effrénée dans le sublime n'était pas celle du poète tragique : je le dis à l'honneur du poète comique, je le forcerai d'en convenir tout à l'heure.

Vous avez peint au naturel notre regretté confrère ; un portrait à la manière de Meissonier : un grand courage dans un petit homme. Je n'y ferai qu'une retouche, pour défendre le vigneron offensé. Mais il eût rugi,

Monsieur, si vous aviez douté devant lui de sa compétence en matière d'hybrides ou d'aramons. Et si vraiment il s'arrêtait dans son vignoble aux plants en bordure, c'était peut-être que ces longues rangées de ceps égaux lui rappelaient trop Tancienne fatigue des hexamètres implacablement alignés. Pour le reste, vous l'avez fait ressemblant : candide et bon, d'une modestie touchante chez un homme promu à la dignité de poète national ; tel que nous le voyions apparaître chaque jeudi, avec la mine et Tallure d'un vieux capitaine exact au rapport, amené par Fespoir de trouver à Tordre du jour la citation d'un haut fait. Il ne collaborait au Dictionnaire que pour les mots nobles. Combien il nous manquera, si nous arrivons jamais au mot gloire î Ce vocable démodé conservait pour Bornier tout le prestige d'antan. Il ne pensait pas que ce fût une rime usée, ni une creuse abstraction, le salaire idéal de ces dévouements avec quoi l'on fonde et l'on maintient les patries. Il en eût proposé de plus amples définitions, il eût réclamé de plus abondants exemples; il aurait pu nous offrir le sien. Sa gloire lui était venue si tard qu il en gardait un foudroiement d'apoplexie, et comme Téblouissement craintif

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d'un homme surpris au soir par une u\it>t: d'étoiles. Ne nous lassons pas de redire comment cet accident mérité lui arriva; redisonsle, ne fût-ce que pour réconforter dans leur labeur ingrat les probes travailleurs qui attendent leur récompense et sont tentés d'en désespérer.

11 atteignait, en un temps plein d'embûches, l'âge où l'on fait des tragédies; le poète Ronsard illustrait les dernières années du roi Louis-Philippe. Une petite école, lasse du théâtre romantique, cherchait une statue à jeter dans les jambes de Victor Hugo. Ce beau feu pour le sublime raisonnable n'était qu'un feu de paille, une transition rapide vers la comédie des mœurs bourgeoises, qui allait s'emparer de notre scène avec Augier et Dumas fils. De Bornier s'imfigina, — nous sommes tous ainsi, — que les seuls vrais dieux seraient toujours les dieux à la mode au printemps de sa vingtième année. Comme tant d'autres, il rêva de faire dire par Hachel des alexandrins ordonnés et magnanimes. N'étail-il pas à l'Arsenal, cette caverne de poètes? Bibliothèque publique : on le fait accroire aux provinciaux ingénus; et il n'est pas impossible que Tun d'eux y nillo parfois

demander les beaux livres qui sommeillent dans les appartements de Sully. Étonnés, réveillés de leur songe par les pas du visiteur, les surnuméraires lui offrent des épopées, les bibliothécaires des élégies ; d'un geste dédaigneux et magnifique, Tadministrateur lui jette... un sonnet. Bornier, retranché de son Arsenal, y fourbissait des armes redoutables : glaives gréco-romains, haches gauloises, francisques barbares.

La Providence a composé notre merveilleuse histoire avec des prévisions maternelles pour rOdéon. Elle a réservé au drame épique le fourré mérovingien, et la lisière du carlovingien ; tirés giboyeux, où les chasseurs de rimes lèvent depuis trois siècles les mêmes farouches animaux, derniers représentants de la faune tragique : un Mérovée, un Chilpéric, une Brunehaut, une Frédégonde. Les plus intrépides font débusquer Pharamond. Je veux croire, Monsieur, que vous avez appris l'histoire de France dans le seul bon auteur, dans Anquetil. Vous les aurez dénichés sur un rayon de bibliothèque provinciale, ces petits volumes vénérables, habillés de veau fauve, maniés jadis par des grands-pères vêtus de soie puce. On ouvre

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le premier, on y lit la première phrase, el l'on tombe dans le ravissement : « Pharamond, élu vers l'an 420, fut le premier roi qui domina sur la totalité des peuples qui composaient la ligue ou association des Francs. S'il a été véritablement roi, si même il a existé, car on en doute, il demeura tranquille dans les limites fixées à sa nation. On croit qu'il régna huit ans. » — C'est tout. C'est de l'histoire selon Anquetil, el cela pourrait être de l'histoire selon Renan. Que de sens, que de bon sens, dans ce résumé prudent ! Et qu'il faut peu de chose aux gens d esprit pour montrer tout celui qu'ils ont! Avec ces documents sommaires, ils ont construit deux tragédies en cinq actes, le Pharamond de Cahuzac, celui de La Harpe: sans compter le copieux roman de La Calprenède.

Savons-nous beaucouj) plus de la belle Aude et de Roland? Quelques lignes d'Eginhard suffirent aux premiers trouvères pour créer le fantôme prolifique. Nous ne sommes pas sûrs qu'il ait existé ; mais nous sommes très sûrs qu'il est immortel, plus aimable et plus nécessaire dans notre histoire que beaucoup de grands hommes avérés. Légende inépuisable, toujours séduisante pour des Français. On y

trouve un amour insatisfait : il n'y a peut-être que ceux-là qui ne meurent jamais. On y trouve un héros national, et malheureux ; la France aime ses fils triomphants, mais cette douce mère garde ses plus chaudes tendresses aux enfants qui lui firent un sacrifice inutile. On y trouve un traître national : personnage indispensable aux fictions de notre race inventive, affolée de mélodrame, et si peu habituée à la défaite qu'elle consent difficilement à expliquer ses revers par ses propres fautes.

Bornier eut une divination de poète, le jour où il s'avisa de donner une fille à Roland et de la faire aimer par le fils de Ganelon. C'était enchérir sur les impossibilités qui séparent Chimène de Rodrigue ; et Ton pouvait attendre du tragique de Lunel qu'il poussât l'héroïsme plus loin que Corneille. Ayant enfin rencontré le sujet de tout repos, il en fit une des pièces les mieux composées qui soient. Tous les ressorts de la fable y sont ingénieusement agencés, l'intérêt rebondit à chaque péripétie; au troisième acte, quand il fait parler Charlemagne, voici que l'honnête ouvrier se transfigure, se hausse à la taille des plus grands ; il traduit en vers superbes des pensées

simples et fortes. Ce n'est plus le monologue des empereurs du romantisme, pantins de guignol derrière lesquels un auteur nous régale de son érudition, de ses diatribes politiques; c'est le langage d'un maître du monde, pliant sous le poids du globe que Dieu lui mit dans la main ; c'est surtout, vous l'avez bien dit, la noblesse morale du modeste écrivain qui sort enfin dans la beauté d'un vrai chef-d'œuvre.

A l'heure où Bornier présentait timidement ce chef-d'œuvre, il y manquait la musique d'Offenbach. Devant un Charlemagne qui ne chantait pas de couplets, les bons connaisseurs du goût public reculèrent épouvantés. La Fille de Roland alla rejoindre dans leurs cartons des sœurs et des frères moins bien venus ; elle y dormit longtemps, — je vous prends une de vos belles images, —

Du triste et long sommeil de la graine lancée.

Le canon la réveilla. Ne me pressez pas de redire les inoubliables soirées de février 1875, et comment, après la première stupeur de Técrasement, toutes les fiertés renaissantes tressaillirent, toutes les mains ajiplaudircnt ces vers qui outraient au plus pro-

fond des cœurs meurtris, qui en ressortaient consacrés, tout chargés de douleur, de courage et d'espoir. Lorsque Bornier vint s'asseoir à la place où vous êtes, un des nôtres, fils d'une vieille race lorraine, dit au poète le remerciement de la France : son témoignage demeure, et suffit. Pourquoi ferais-je entendre les paroles importunes d'un revenant? Elles troubleraient de nouveaux états de conscience. En ces jours reculés, le théâtre s'emplissait d'hommes rebelles à l'arrêt du destin ; on avait réduit les corps, non les âmes; elles ne se résignaient pas à désapprendre si vite des habitudes séculaires. Quand Bornier leur parlait de rétributions meilleures, quand il appelait le « héros nécessaire » qui allait venir, il donnait une voix à l'espérance commune et quotidienne. Chacun prêtait l'oreille, certain que la cloche d'argent ne tarderait pas à tinter. Depuis lors, la France s'est relevée. Elle est considérée, enviée, de la considération et de l'envie que l'on porte toujours aux riches ; aimée pour sa bonne grâce qui n'inquiète personne; justement admirée dans le monde de l'esprit, où elle règne par ses savants, ses artistes, par des poètes comme vous, Monsieur. Assagie dans

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un nouvel idéal, elle en exclut les aventures périlleuses ; des voix en crédit la prémunissent contre les folies des paladins légendaires; on rinstruit à préférer un autre mysticisme, celui que le viril président d'une grande république osait appeler naguère : le mysticisme malsain de la paix. Des peuples naïfs acclament encore, ailleurs, les gestes imités de Charlemagne ; nos jeunes sages gardent leur estime raisonnable pour le roi Pharamond, « qui demeurera tranquille dans les limites fixées à sa nation, si toutefois il a existé, car on en doute ».

Laissez -moi plutôt vous rappeler d'autres représentations mémorables. Il \ t neuf ans, par un beau soir de mai, qui devait être un beau matin, nous étions convoqués à la Comédie-Française. Soirée de poètes, disait le programme. Nous venions d'entendre Le Voile du pauvre Hodenbach, mélancolique sonneur de ces carillons de Bruges où il écoutait d'avance son propre glas. Le rideau se releva gaîmenl sur un décor fleuri : glycines, chèvrefeuilles, vigne vierge ; des costumes clairs, des rimes légères, gazouillées par M"'' Reichenberg, plus ingénue que jamais ; des pères de comédie selon la recolle de Molière, faisant des niches

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