‹ Sous les lilasChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Traité de paix.

Bien des jours se passèrent avant que les enfants fussent fatigués de parler de la fête de Ben, mais toutes choses ont une fin, et en attendant l'époque de la cueillette des noix, qui était l'occasion de grandes réjouissances, les enfants jouèrent aux barricades; ce jeu consistait pour les garçons à bâtir une barricade avec des bûches pour empêcher les iillcs d'entrer sous un hangar où elles avaient coutume de jouer ; celles-ci à leur tour démolissaient la barricade, que leurs ennemis ne tardaient pas à relever; comme les heures de récréation n'étaient pas les mêmes, les pauvres bûches étaient alternativement empilées ou dispersées, sans ^rand inconvénient d'ailleurs, puisque les belligérants ne couraient aucun risque de se blesser. Cette ligue des garçons contre les ii lies avait momentanément amené une paix relative entre Sam et Ben ; mais ce dernier ne tarda pas à subir de nouveau les taquineries incessantes de son ennemi, qui prenait plaisir à lui donner les surnoms les plus dés-

agréables qu'il pût imaginer. Cependant la fortune favorisa noire ami, et lui qui avait enduré patiemment tant d'ennuis put enfin prendre sa revanche et imposer ses conditions de paix au gros Sam.

Quand les filles avaient démoli la barricade elles célébraient leur victoire en frappant des pincettes l'une contre l'autre ou en tapant sur des bouilloires ou des casseroles ; de leur côté lorsqu'ils avaient empilé les bûches, les garçons sifflaient et battaient du tambour avec leurs poings sur une cloison de bois. Billy apporta son tambour, et Sam en retrouva un vieux qui lui venait de son frère, mais les baguettes étaient perdues et il songea à en fabriquer une paire avec des roseaux : « Ils abondent dans le marécage, pourvu que je puisse en attraper quelques-uns, ce sera parfait! » et en revenant de l'école, il se détourna de son chemin pour aller en chercher une provision.

L'endroit était assez dangereux et on racontait la tragique histoire d'une vache qui s'y était enfoncée jusqu'à la naissance des cornes, et qui était morte étouffée dans la vase. Sam avait souvent vu Ben sauter d'une pierre à l'autre dans le marais pour aller cueillir des fleurs que désirait Betty, et le gros garçon pensait qu'il pourrait bien en faire autant. Deux ou trois sauts l'amenèrent, non pas près des roseaux comme il l'avait espéré, mais dans une mare d'eau boueuse où il enfonça jusqu'à mi-corps avec une alarmante rapidité. Très-cffrayé, il avisa à se tirer de là ; tout ce qu'il put faire, ce fut d'atteindre une grosse touffe d'herbes sur laquelle il essaya de se bisser en dégageant ses jambes; mais il ne put jamais réussir à prendre pied sur cette

lie en miniature au milieu d'un océan de boue. Le pauvre Sam se mit à gémir en pensant aux sangsues et autres animaux qui grouillaient dans le marais, puis le souvenir de la vache vint assiéger son esprit et il commença à pousser des cris de détresse. Il savait combien le sentier voisin était peu fréquenté, le soleil disparaissait à l'horizon, la perspective de passer la nuit dans une position si précaire donna à sa voix une nouvelle force et il appela au secours sur tous les tons possibles. Pendant longtemps l'écho seul lui répondit, enfin un « ohé! » partant du sentier fit renaître l'espérance dans son cœur et des larmes de joie roulèrent sur ses grosses joues.

— Au secours! je suis dans le marécage, aidez-moi à me tirer, hurlait Sam de toute la force de ses poumons en attendant avec anxiété que son sauveur parût, car jusque-là il ne faisait qu'apercevoir au-dessus de la haie qui bordait le sentier le sommet d'un chapeau de paille ; des pas se firent entendre dans les broussailles, les branches s'écartèrent et laissèrent apparaître aux yeux du malheureux Sam la petite personne de Iîcn, le dernier être au monde qu'il eût songé à appeler à son aide : aussi eut-il la pensée de se précipiter de nouveau dans le trou d'etû il avait essayé de sortir.

— Est-ce toi, Sam ? Eh bien ! te voilà bien posé ! et les veux de Ben commencèrent à briller de plaisir, ce qui n'était pas étonnant, caria vue du pauvre Sam aurait donné le fou rire aux gens les plus mélancoliques. A plat ventre sur la toufi'e d'herbes, les jambes relevées aussi haut que possible, sa grosse figure pleine de boue et la moitié inférieure du corps aussi

noire que s'il sortait d'un encrier, il offrait ainsi le plus comique spectacle qu'on pût imaginer, et Ben ne se gêna pas pour donner cours à sa gaieté.

— Tais-toi, où je vais te donner une raclée.

— Eh Lien! viens-y, je te le permets, répondit Ben en riant pendant que l'autre se débattait sur sa motte de terre, au risque de retomber dans la vase.

— Voyons, ne ris pas et sois bon garçon; aide-moi à me retirer de là, ou bien j'attraperai du mal en restant tout mouillé, dit Sam en changeant de ton, car il sentait que Ben avait beau jeu.

Ben le voyait aussi et, quoiqu'il ne fût pas médian l, il ne put résister à la tentation de jouir un peu de son avantage.

— Je ne rirai plus, si je puis m'en empêcher, mais je ne sais si je pourrai garder mon sérieux, car lu ressembles tout à fait à une grosse tortue qui se chauffe au soleil. Je vais le retirer delà tout à l'heure, il faut d'abord que nous causions un peu, répondit Ben en s'asseyant surla partie de terrain solide la plus rapprochée de son ennemi.

— Allons, dépêche-toi, jesuis raide comme du bois, et horriblement engourdi, ce n'est pas drôle d'être dans ma position, murmura Sam d'un ton mécontent.

— C'est possible; mais « cela te fait du bien », comme tu me dis quand tu m'as bien battu; écoute un peu, je crois que tu en as assez, mais je ne t'aiderai que quand tu m'auras promis de me laisser tranquille à l'avenir, voilà mes conditions, ajouta Ben devenu sérieux au souvenir de tout ce qu'il avait enduré^

f — Je te le promets, si tu t'engages à ne parler à

personne de mon aventure, répondit Sam en jetant sur lui-même un regard de dégoût.

— Quant à cela, je ferai ce qu'il me conviendra,

— Alors je ne promets rien, je ne veux pas que ton le l'école se mette à se moquer de moi, dit Sam, qui tout autant et même plus que Ben craignait le ridicule.

— Très-bien ; bonne nuit alors! Ben se leva, et les mains dans les poches, s'éloigna aussi tranquillement que s'il avait laissé Sam en lieu sûr.

— Attends, ne sois pas si pressé, cria Sam qui voyait peu de chances de se tirer de ce mauvais pas, s'il laissait partir lien.

— Voilà ! et Iîen revint, tout prêt à reprendre la négociation.

— Je vais te promettre de ne plus t'ennuyer, si tu prends l'engagement de ne rien raconter; cela te vat-il? • 1

— Maintenant que j'y pense, il y a encore une chose ; je veux faire un bon marché du moment que je m'en mêle; il faut que tu me promettes que Moses se tiendra tranquille aussi; si tu lui dis de finir, il linira. Si j'étais assez grand je vous forcerais bien à vous taire, mais, comme je ne suis pas encore de force, nous allons essayer de ce moyen.

— Oui, oui, je promets pour Moses; maintenant aide-moi comme un bon garçon ; j'ai une affreuse crampe dans la jambe, cria Sam ; et il pensait à part lui qu'il payait bien cher son sauvetage, mais en même temps il ne pouvait s'empêcher d'admirer la manière dont Ben avait conduit l'affaire.

Notre ami apporta une planche et s'apprêtait à la

présenter au pauvre malheureux quand il s'arrêta soudain, et dit avec une étincelle de malice dans ses yeux noirs :

— Il y a encore une petite chose dont il faut convenir tu ne tourmenteras pas non plus Bab et Betty, lu leur tires les cheveux et elles n'aiment pascela.

— Non, dit Sam, je ne voudrais pas toucher à Bah pour un dollar, elle mord, elle égratigne comme un chat enragé.

— J'en suis Lien aise; elle sait se défendre, mais Betty ne le sait pas, et si tu touches une seule de ses tresses, je raconterai à tout le monde comment je t'ai trouvé te débattant dans la houe comme un grand bébé. Eh bien? et pour aider à la décision de Sam, Ben laissa tomber dans l'eau laplanche suspendue en l'air et couvrit son ennemi déclaboussures qui tirent tomber sa dernière velléité de résistance.

— Arrête, je promets, je promets.

— Aussi vrai que tu vis? demanda Ben d'un ton solennel.

— Aussi vrai que je vis, répéta Samuel, non sans regretter son passe-temps favori, qui était de tirer les tresses de Bell y.

— Je vais m'approcher de loi et nous allons nous frapper dans la main pour conclure le marché; à l'aide de sa planche il gagna une motte de terre, puis, franchissant une petite mare, arriva près du naufragé.

— Je n'avais pas pensé à ce côté-là, dit Sam, un peu jaloux de l'adresse de son camarade.

— J'aurais cru que tu avais assez souvent copié l'exemple d'écriture : « Regardez avant de sauter, » pour que cette idée entrât dans ta tête dure. Allons,

frappe, continua Ben en présentant sa petite main. Sam obéit, puis Ben se mettant de côté laissa passer Sam qui suivit consciencieusement le chemin que lui avait tracé son sauveur. Quand il fut arrivé sur la terre ferme, il se tourna avec un sourire

d'ingratitude :

— Eh bien ! que vas-tu devenir, mon cher « regardez avant de sauter? »

— Les tortues d'eau ne peuvent <|ue rester immobiles sur leur montagne de vase et crier pour qu'on vienne les délivrer, mais les grenouilles ont des jambes et savent s'en servir, elles ne sont pas effrayées à l'idée d'être un peu mouillées, répondit Ben en sautant dans une direction opposée, la mare étant trop large même pour ses jambes agiles.

Sam se dirigea vers le ruisseau pour y laver lapartie inférieure de ses vêlements avant de rentrer chez lui, et il sortait de l'eau au moment où Ben arriva tout essoufflé, mais fort gai, à l'idée d'avoir conclu un excellent marche, tant pour lui que pour ses amies.

— Tu ici as mieux de te débarbouiller la figure, car elle est aussi mouchetée qu'un lis tigré ; tiens, voilà mon mouchoir, si le tien est mouillé; et Ben tendait un morceau d'étoffe d'une couleur douteuse qui certainement avait déjà fait l'office d'essuie-mains.

— .le n'en ai pas besoin, grommela Sam enégouttant l'eau de ses souliers.

— On m'a toujours enseigné à dire merci quand quelqu'un m'aidait à sortir d'embarras. Mais tu n'as jamais été bien élevé, quoique tu demeures « dans une maison à deux étages », dit Ben en citant une des phrases ordinaires de Sam, et in-

SOUS LES LTLAS

digne de l'ingratitude du naufragé , il s'éloigna.

Quoique Sam eût oublié d'être poli, il se souvint de sa promesse et la tint si bien que toute l'école fut étonnée de l'empire que Ben semblait avoir acquis sur son camarade et cela si soudainement. Si par hasard Sam montrait la moindre velléité de faire le méchant, notre ami n'avait qu'à lever la main ou à s'écrier : «Les roseaux! » et Sam se calmait instantanément à la grande surprise de tous ses compagnons. Si l'on faisait des questions, Sam devenait boudeur, mais Ben répondait que c'étaient les signes de reconnaissance d'une société secrète dont Sam et lui faisaient partie et qu'il allait leur raconter tout, si son collègue lui en donnait la permission, mais celui-ci n'accordait jamais la permission demandée. Ce mystère et les recherches qu'on fit pour l'expliquer mirent lin aux barricades, et avant qu'on eut le temps d'inventer un autre jeu il survint un événement qui donna ample matière aux conversations.

Environ une semaine après que le pacte eut été signé entre les deux garçons, Ben rentra rapportant une lettre pour miss Gélia; il la trouva s'amusant à brûler des pommes de pin que les petites filles avaient ramassées; Bab et Betty assises auprès d'elle sur de petits tabourets l'aidaient à alimenter le foyer. La jeune fille se retourna vivement pour recevoir la lettre attendue, jeta un regard sur l'écriture, puis sur le timbre de la poste, avec une joyeuse surprise, el joignant les mains elle s'écria en s'é lançant hors de la chambre :

— Il est revenu ! il est revenu ! maintenant tu peux tout leur dire, Thorny.

— Nous dire quoi? demanda Bab en relevant vivement la tête.

— Oh! seulement que Georges est arrivé, et je pense que nous allons partir pour nous marier, répondit Thorny en se frottant les mains d'un air ravi.

— Est-ce que vous allez vous marier? demanda Betty si sérieusement (juc les grands garçons éclatèrent de rire, et Thorny eut bien du mal à répondre d'une voix intelligible :

— Non, enfant, pas encore, c'est ma sœur, moi j'irai veiller à ce que tout se passe dans le grand genre, et je te rapporterai un peu de gâteau de noces ; Ben aura soin de vous pendant mon absence.

— Quand partez-vous? demanda Bab impatiente d'avoir sa part du gâteau.

— Demain, je pense; Célia a tout emballé et est prête depuis une semaine. Nous sommes convenus de rencontrer Georges à New-York et de nous marier aussitôt qu'il aura déballé son habit, et comme nous sommes des gens de parole nous allons partir. Est-ce que ce ne sera pas amusant?

— Mais quand reviendrez-vous? demanda Betty avec anxiété.

— Je ne sais pas, ma sœur voudrait revenir le plus tôt possible; moi j'aimerais mieux passer notre lune de miel autre part : à Niagara, à Terre-Neuve ou aux montagnes Rocheuses, dit Thorny nommant les endroits qu'il désirait le plus visiter.

— L'aimez-vous? demanda Ben, inquiet de savoir si le nouveau maître approuverait sa présence.

— Hum! Je crois bien. Georges est un charmant garçon, et il est gai ! cependant, comme il est main-

tenant ministre, il est peut-être un peu plus sévère et plus sérieux ; ce serait bien ennuyeux, ajouta Tliorny alarmé à la pensée de ne plus s'accorder aussi bien qu'autrefois avec son futur beau-frère.

— Parlez-nous de lui, miss Gélia a dit que vous le pouviez, dit lia J • qui ne s'était jamais imaginé qu'un ministre pût être ni jeune ni gai.

— Il n'y a pas grand' chose à en dire : nous l'avons rencontré en Suisse, au milieu d'un orage qui nous avait pris en allant au Saint-Bernard, et

— C'est là que demeurent les bons chiens? demanda Betty espérant qu'ils paraîtraient dans l'histoire.

— Oui, nous y passâmes la nuit, et Georges me donna sa chambre, car tout était plein et il ne voulut jamais me laisser habiter une pièce humide du rez-dechaussée, la seule qui fût libre alors; Gélia pensa qu'il m'avait sauvé la vie et fut très-bonne pour lui. Nous continuâmes à nous rencontrer souvent, puis elle me dit qu'elle était sa fiancée; mais cela ne me faisait rien, car elle devait revenir à la maison, et lui continuer ses études pour en finir le plus vite possible. II y a un an de cela, nous avons passé l'hiver dernier chez mon oncle à New-York, puis ce printemps j'ai été malade, et nous sommes venus ici, voilà tout.

— Demeurerez- vous toujours ici quand vous reviendrez? demanda Bab lorsque Tliorny s'arrêta pour reprendre haleine.

— Gélia le désire. Georges va aider le vieux ministre et voir s'il se plaît ici; moi je vais travailler avec lui, et s'il est aussi bon garçon qu'autrefois nous aurons du bon temps, vous verrez.

— Je me demande s'il voudra me garder, dit Ben,

qui craignait maintenant de se trouver sans foyer.

— Mais moi, je ne peux pas me passer de toi, mon vieux, répondit Thorny en lui tapant amicalement sur l'épaule, ainsi ne t'effraie de rien.

— Je voudrais bien voir un vrai .beau mariage, parce qu'alors nous pourrions jouer à ce jeu avec nos poupées, j'ai un joli morceau de gaze pour le voile, et la robe blanche de Belinda est encore toute fraîche. Crois-tu que miss Gélia nous invite au sien? demanda Betty à sa sœur pendant que les garçons parlaient avec feu du Saint-Bernard.

— Je voudrais le pouvoir, mus chéries, répondit une douce voix derrière elles; c'était celle de miss Célia; elle semblait si heureuse que les fillettes se demandèrent ce que la lettre avait pu dire pour donner un tel éclat à ses yeux et amener un pareil sourire sur ses lèvres. Je ne serai pas longtemps absente et je ne serai pas du tout changée quand je reviendrai pour vivre parmi vous, j'aime cette vieille maison, et j'espère y rester de longues années, ajouta-t-elle en caressant les deux petites têtes blondes.

— Bravo alors ! s'écria Bab, pendant que Betty passait doucement son bras autour du cou de la jeune lillc et murmurait à son oreille :

— Je crois que nous ne pourrions pas supporter de voir des étrangers venir demeurer ici.

— Cela me fait plaisir de t'entendre dire cela et je voudrais que tout le monde pensât de même. J'ai essayé de faire un peu de bien cet été, mais quand je serai de retourjc travaillerai de tout mon pouvoir afin d'être la digne femme du ministre, et vous m'aiderez à faire du bien, n'est-ce pas?

SOUS LES L1LÂS

— Oui, oui, certainement, s'écrièrent les enfants toujours prêtes à faire tout ce que désirait leur chère miss Gélia.

Puis se tournant vers Ben, la jeune fille lui dit de ce ton de confiance qui lui faisait croire qu'il avait vingtcinq ans :

— Nous partirons demain, tu continueras ton service, fais-le comme si nous étions là, et sois sûr que pour ce qui te concerne rien ne sera changé quand nous reviendrons.

La figure de Ben s'éclaira ei la seule manière qu'il trouva pour exprimer son bonheur, ce fut de faire un feu de joie qui faillit rôtir la compagnie.

Le lendemain matin le frère et la sœur partirent dt! bonne heure, et les enfants se précipitèrent vers l'école pour y annoncer la grande nouvelle.

Page 1