‹ Sous les pins [microforme]Chapitre 59 sur 69 · NOCES LE DIAMANT · texte numérisé non relu

NOCES LE DIAMANT

A l’occasion des noces de diamant de Monsieur et Madame C. A. Pacaud 26 février 1895.

Vous fêtez un hymen étrange (1)

Où conjoints, couple suranné, Ont effeuillé la fleur d’orange Lorsqu’aucun de vous n’était né!

() L'auteur met sur les lèvres de l'octogénaire la boutade suivante en

réponse à sa santé.

On nous dit — mais c’est une histoire — Que nous sommes sur le retour, Ma femme et moi. Comment y croire?

Nous nous parlons encor d'amour!

Accoutumés de battre ensemble, Nos cœurs ont même impulsion ; Et si parfois la main nous tremble,

Ce n’est rien que d'émotion.

Du chou témoin de ma naissance J’ai même oublié la couleur; À quatre-vingts ans de distance

Il eut le temps de passer fleur.

Le — Rêve fin de siècle, je compte

Me rendre au moins à mil neuf cent

Sans rhumatisme ni mécompte,

Surtout si ma femme y consent.

Je n’ose pas dire: ma vieille ; Un jour de noces si joyeux,

Ce mot sonne mal à l'oreille ;

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D'ailleurs nous ne sommes pas vieux!

: La vie est, dit-on, bien amère, ; Maïs tout ce dont mon cœur se plaint C’est que j’ai perdu père et mère

Et que je suis un orphelin !

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Des deuils ce qui le mieux console, Sans contredit, c’est bien l’amour, Et voilà pourquoi je convole

En secondes noces, ce jour.

Si j’ai repris la même femme C’est qu’elle n’a pas de défaut.

Amour diseret, tranquille flamme:

A quatre-vingt c’est ce qu’il faut!

Pour être heureux, vous, jeunes hommes, Vous vous tournez vers l’avenir, Mais sur nous, à l’âge où nous sommes,

Luit l’étoile du souvenir.

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Aussi — passez-moi ce caprice, Arrière-goût du premier lait — Je songe à ma vieille nourrice

ui m’abreuvait... sans gobelet.

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Avant que la mort me surprenne Je veux, une dernière fois,

Sur les genoux de ma marraine

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Faire un somme comme autrefois. ()

a Plus jeune, cette tante imée!

Et s’il lui reste des cheveux, La touffe en est trop clairsemée

Pour en coiffer tous ses neveux!

(1) Mme Thorutun, alors âgée de 98 ans.

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Et moi qu’on dit pourtant si leste, Je sens bien ce que j’ai perdu; Car la mollaire qui me reste

Ne peut mordre au fruit défendu.

Je n’y tiens pas, puisqu'on se range Lorsqu'on dépasse quatre-vingt.

Quand vient l’hiver, adieu vendange !

Et l’on met de l’eau dans son vin!

Ma foi, de le dire j’ai honte, Mais lorsqu’arrive le printemps La sève monte, monte, monte...

Et je croirais avoir vingt ans!

“ O le bel âge, 6 le bel âge ! ” Entendons-nous de tout côté; Ce compliment nous encourage,

Mais ne nous rend pas notre été.

Ma femme et moi, nous laissons dire, Mais sans y croire aveuglément ; Et tout bas nous osons médire

De cet aphorisme qui ment,

Car s’il disait vrai, ce me semble,

Il nous rendrait nos gais printemps,

Et nous pourrions danser ensemble

Un rigodon de l’ancien temps.

Mais courage, ma femme, et trêve De tout regret, de tout souci.

N'oublions pas que je me lève

Seulement pour dire: merci!

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