WERGISS-MEIN-NICHT
Une, d6ux, trois.
Je vous le donne en dix.
Il advint cependant un matin que Stephen trouva Magdeleine au jardin. Elle fit semblant de ne pas l’avoir aperçu pour prendre le temps de se remettre.
Depuis plusieurs jours, Stephen ne pouvait rester dans sa chambre; il faisait au loin de longues promenades et rentrait fort tard. Un jour, il revint avec la fièvre. Geneviève le dit à M. Millier, qui monta le voir. Ils causèrent quelque temps, et, quand M. Millier se leva pour sortir, Stephen prit à son chevet un bouquet de wergiss-mein-nicht.
— Donnez, je vous prie, ce bouquet à mademoiselle Magdeleine; je l’ai cueilli pour elle.
Et M. Millier fît sa commission.
Stephen fut deux jours sans pouvoir sortir de sa chambre ; il voulut se lever pour descendre au jardin; ses jambes ne purent le soutenir et il tomba sur le carreau.
Pendant sa réclusion, il fit des projets et prit uue résoluüoa.
Cette r(^,soIution était de déclarer son amour à Magdeleine la première fois qu’il en trouverait une occasion favorable.
■C’est dans cette disposition d’esprit qu’il arriva au jardin, où il trouva Magdeleine, comme nous l’avons dit.
Il s’avança vers elle, bien afiérmi dans sa résolution, et la salua. Magdeleine lui rendit son salut d’un signe de tête; puis tous deux baissèrent les yeux, et il se passa quelque temps sans que ni l’un ni l’autre voulût commencer. Cependant Stephen leva les yeux, contempla Magdeleine, dont la beauté était relevée par une parure simple et négligée, une longue robe blanche et les cheveux en bandeau sur le front.
Il sentit qu’après un aussi long silence, il ne pouvait commeucer la conversation par « Gomment vous portez-vous ? >> Il fit un effort comme un homme qui ferme les yeux pour sauter un fossé dont la profondeur l’épouvante et ouvrit la bouche pour dire : « Magdeleine... »Mais son émotion était telle, que la voix ne put sortir de sa poitrine opressée. Magdeleine alors prit la la parole et lui dit :
— Vous êtes encore pâle, monsieur Stephen.
Il s’inclina.
— Vous avez donc été bien malade? continua* t-elle.
— J’ai un peu souffert, dit-il ; mais il ne faut pour me guérir que ce beau soleil et...
Il voulait dire : « Et votre aspect, et vos regards plus doux que le soleil, et votre voix qui pénètre le cœur ; » mais il s’arrêta.
Il y eut encore un moment de silence. Magdeleine, qui avait plus d’usage du monde, prit un sujet de conversation.
— Je vous remercie du bouquet que vous m’avez envoyé. Ces Avergiss-mein-nicht, continua-t-elle, sont mes fleurs favorites; je suis seulement fâchée que nos poëtes^ allemands n’en parlent que pour faire de froids jeux de mots; Gœthe seul en fait une petite description :
Wergiss-mein-nicht, petite fleur ci’ azur.
Amante des eaux solitaires,
Que j’aime à voir tes feuilles le'gères Et tes pétales d’un bleu pur Suivre le mouvement de la vague roulante Qui vient en s’allongeant faire ployer les joncs Dont la ceinture verdoyante Entoure l’onde des valions!
Et la conversation prit une telle tournure, que l’on parla des poètes et de leurs ouvrages, et que Stephea se donna à luimême pour excuse d’avoir manqué à sa résolution, qu’il valait mieux écrire à Magdeleine pour ne pas trop l’embarrasser et la faire rougir, et se fît croire que l’occasion et le temps avaient manqué.
SUZANNE A MAGDELEINE
Il y a quatre jours, je croyais t’embrasser, ma chère Magdedeleine; nous étions, ma mère, mon père et moi, allés faire une visite de deux jours chez des amis de mon père qui demeurent à trois lieues de notre petite ville. Mais un accident nous a empêchés de t’aller voir.
Mous devions nous mettre en route à deux heures; pour occuper la matinée, on proposa une promenade sur le bord de la rivière. Tu sais que je n’aime pas la campagne, ni le vent, ni la fatigue, ni le soleil, ni la terre raboteuse. Néanmoins, je fis comme tout le monde. Le temps était fort beau; on parlait de choses et d’autres, et l’on fit l’éloge de la solitude, que je déteste, et que ceux qui la vantaient n’aiment pas beaucoup plu« que moi.
Connais-tu rien, ma chère amie, de plus fatigant que cette manie funeste aux plaisirs des autres qu’ont certaines gens de tourner à l’idylle, de prôner un bonheur qui les ferait mourir de chagrin, et de raconter à tout propos les vertus de ces bons paysans auxquels ils ne rendent pas leur salut dans la crainte de se compromettre, et encore de dire, d’après les poètes élégiaques : « Oh ! que je voudrais vivre aux champs, libre de tout souci et d’ambition! » quand rien ne les empêche d’y vivre, que leur volonté ?
Je supportais pourtant cet ennui avec la résignation du désespoir, et d’ailleurs j’étais préoccupée de la visite que nous devions te faire. Tout à coup un bruit nous fit retourner : plusieurs personnes, de l’autre côté de la rive, criaient et appelaient au secours; leurs signes et leurs gestes nous firent regarder dans l’eau.
Horreur ! un homme luttait contre la mort, de temps à autre il paraissait sur l’eau, et sa voix étouffée faisait de vains efibrts
pour appeler et ne produisait qu’un affreux hurlement; ses yeux blancs s’élancaient de sa tête; sa figure était violette, et ses bras sortaient de l’eau pour saisir quelque chose, pour se raccrocher à un appui! Rien ! il ne trouvait rien I et, malgré ses efforts désespérés, il disparaissait. Deux fois nous le vîmes revenir ainsi; a la troisième fois, il ne fit qu’apparaître une seconde, et il ne revint plus. A ce moment, un homme qui se trouvait en face de nous, de l’autre côté de l’eau, arracha ses vêtements, se précipita dans la rivière, et nagea vers l’endroit où le noyé avait disparu, i^ous le suivions des yeux avec un horrible serrement de cœur; il enfonça la tête dans l’eau, puis le corps : ses jambes mêmes disparurent, et il y eut un moment d’une affreuse incertitude ; personne des assistants ne respirait; mais un peu plus loin l’eau s’agita, et nous vîmes reparaître les deux hommes; nous respirâmes. Mais alors se passa une chose affreuse; une lutte terrible s’engagea entre eux. Le premier qui avait disparu, furieux, fou, voulait sortir de l’eau tout entier : son sauveur voulait le maintenir et le porter au bord; mais le fou le prit à la gorge, l’entoura de ses jambes, et tous deux se débattirent avec d’épouvantables convulsions. Le jeune homme était entraîné par celui qu’il avait voulu sauver; malgré ses efforts, il enfonçait dans l’eau, et on le voyait raidir son cou et lever la tête pour respirer plus longtemps : il appela, il jeta un nom... un nom semblable au tien... et l’eau les engloutit tous les deux î Un cri d’horreur se fit entendre sur les deux bords ; ma tête était perdue; je me jetai à genoux devant mon père, devant son ami :
— Allez, allez! dis-je en pleurant et en criant, sauvez-le! le laisserez- vous mourir?
Mon père ne savait pas nager; son ami était glacé d’effroi, et complètement inerte et sans force.
— • O Dieu du ciel ! criai-je, ne voyez-vous pas ce qui se passe?
O Magdeleine! c’était un cruel spectacle! L’eau avait repris tranquillement son cours ; mon père disait :
— Le malheureux doit horriblement souffrir; je connais un homme qui a failli se noyer et qui cherchait à se briser la tête au fond de l’eau pour finir des tortures qu’il dit atroces.
Nous restâmes plusieurs minutes muets et dans une stupide torpeur, les yeux fixés sur l’eau. Six ou huit minutes s’étaient écoulées, mon père me prit par le bras et me dit :
— G’ost fini ! allons !
C’est fini ! Ce mot tuait mon reste d’espoir.
C’est fini ! Je ne pouvais croire que Dieu laissât mourir et souffrir ce pauvre homme.
— Oh ! dis-je, il n’y a donc pas de Dieu ?
Mon père me dit :
— C’est fini! il est mort! il ne souffre plus.
Tout cela avait passé dix minutes, ce sont dix longues années.
On m’entraîna. Tout à coup un cri fut jeté par les gens qui étaient sur l’autre rive; je revins en courant au bord de la rivière; l’espoir me ranima. En effet, l’eau s’agita en tourbillonnant. Un homme reparaît blanc comme un mort. Lequel est-ce?
C’était une terrible anxiété. S’est-il débarrassé du noyé qui l’enlaçait ?
Il respira deux longs traits, releva ses cheveux avec sa main, regarda le ciel et plongea encore. C’était lui! il ne voulait pas abandonner celui qu’il avait voulu sauver; une minute affreuse se passa, mais il revint; il traînait avec lui un homme raide et immobile, et nagea péniblement vers le bord opposé au nôtre. O Magdeleine î quand ils furent sur la terre, j’avais partagé sa fatigue, alors seulement je respirai; l’homme et la femme qui étaient sur le bord se mirent à réchauffer le noyé; son sauveur se jeta à genoux et parut remercier Dieu; puis il tomba de fatigue sur l’herbe. L’autre était revenu à lui.
Avec l’homme et la femme il vint secourir son sauveur; ils étanchèrent le sang qui coulait de la blessure que lui avaient faite au cou les ongles du noyé.
La petite rivière nous séparait; j’aurais voulu voir et embrasser ce bon jeune homme. 11 se leva, s’approcha du bord en s’appuyant sur quelqu’un, et cueillit une touffe de wergiss-meinnicht qu’il mit dans son sein.
C’est un souvenir quïl veut garder.
Je fis signe de la main en criant: « Bien! bien! bon jeune homme! » et, succombant à l’émotion, je m’évanouis. Il fallut m’emporter.
Magdeleine, j’ai bien juré de ne retourner jamais à la campagne et au bord d’une rivière. Il y a de quoi me tuer.
Adieu, ce souvenir m’a encore bouleversée; je ne puis parler d’autre chose; je t’écrirai dans quelques jours.
H faisait presque nuit, et, couronné d’opale. L’horizon conservait encore un reflet pâle. Un jour voluptueux.
Et la brise du soir, légère et parfumée, Faisait tout doucement murmurer la feuillée. Nous n’étions que nous deux.
A la fm de la journée, le soleil était descendu à l’horizon, et plus de la moitié de son disque avait disparu.
Au-dessus, sur un fond d’un bleu clair et transparent, se dessinaient de gros nuages noirs avec une frange d’un rouge de sang, et des nuées plus légères glissaient lentement, semblables à une fumée empourprée.
Sous l’allée des tilleuls, Stephen, à demi couché sur l’herbe, attendait Magdeleine; et, à mesure que le soleil baissait, ses regards se tournaient plus inquiets du côté de la maison.
C’était à cette heure-là un lieu enchanté que cette allée ; les tilleuls entrelaçaient leur feuillage ombreux et touffu ; au-dessous sortait de l’herbe épaisse qui tapissait la terre de liserons et de noueux chèvrefeuilles qui montaient en tournant autour des troncs, et retombaient en guirlandes. Il n’y pénétrait qu’un jour faible et doré ; tout était dans un calme et un silence profond, interrompu seulement de temps à autre par quelques cris des oiseaux qui se disputaient leurs nids, ou par un léger souffle de vent qui faisait doucement frémir les feuilles des tilleuls et secouait sur le gazon l’odeur suave des chèvrefeuilles et d’une aubépine au parfum amer.
Stephen roulait dans ses doigts un papier ; c’était une lettre, une déclaration d’amour. Il l’avait écrite la nuit avec la fièvre; il la relut et la trouva absurde. Il eût bien voulu pouvoir la refaire, et commençait à désirer que Magdeleine ne vînt pas.
Mais la porte du jardin s’ouvrit, et Magdeleine s’avança marchant rapidement, le regard brillant, le visage animé, tenant encore à la main la lettre qu’elle venait de recevoir de Suzanne.
Stephen cacha son papier et sentit son sang l’abandonner et son cœur défaillir.
— Monsieur Stephen, dit Magdeleine, vous m’avez, il y a quelques jours, envoyé un bouquet de wergiss-mein-nicht. Où l’avez-vous cueilli ?
Stephen étonné répondit :
Au bord d’une petite rivière, à deux ou trois lieues d’ici.
— Monsieur Stephen, lisez, lisez ceci.
Et elle lui tendit la lettre de Suzanne. Stephen Ja prit en attachant sur elle un regard de surprise. Il lut. Après quelques lignes, il la lui rendit en souriant.
— Monsieur, monsieur, dit Magdeleine, c’était vous, c’était vous ; c’est beau, monsieur ! c’est bien beau î
Et elle lui tendit la main. Stephen la prit ; mais il y eut daas cette pression de main quelque chose de soudain et d’électrique qui les fit tous deux tressaillir. On eût dit que, par deux veines ouvertes et réunies, leur sang, leur âme, leur vie, se confondaient. Leurs regards aussi restèrent attachés l’un sur l’autre. Le sein de la jeune fille était gonflé et palpitant ; effrayée de son émotion, elle pencha sa tête sur sa poitrine et laissa couler des larmes abondantes.
Stephen mit la main de Magdeleine sur son cœur, et tous deux restèrent longtemps sans se parler ; enfin Stephen, avec effort, fit sortir de sa poitrine : « Magdeleine ! >> Dans sa voix, dans son regard, il y avait tout : de l’amour, du bonheur, de l’émotion, l’aveu de sa tendresse et le récit de ce qu’il avait souffert. Elle articula à peine : « Stephen ! » et leurs regards se rencontrèrent encore, et leurs mains se serrèrent convulsivement, cherchant à s’unir plus intimement et à se toucher par tous les points.
Là, il n’y a pas de description possible, il n’y a pas de phrases, pas de mots : celui qui, dans ses souvenirs, n’en a pas un qui réponde à cette image, celui qui n’est pas ému en songeant au moment le plus beau, sans contredit, de la vie d’un homme, qu’il ferme le livre, je l’en prie; je ne veux pas l’initier plus longtemps à mes naïves impressions, il rirait de moi.
— Magdeleine ! dit Stephen après un long silence, vous m’aimez donc ?
Elle ne répondit que par un regard.
— Oh ! vous m’aimez ! dit Stephen d’une voix profonde et émue ; dites-le-moi, dites-moi que ce n’est pas un songe : je n’ose croire à tant de bonheur; le réveil serait affreux. Vous,
Magdeleine, vous à moi ! oh ! merci ! merci! à vous je dois tout le Wheur de ma vie : n’est-ce pas, je ne rêve pas?... Oh! non, c’est bien elle; c’est trop, c’est trop de bonheur, trop pour un homme ! il m’écrase, il me tue ! Elle est à moi, à moi son amour ! O mon Dieu !
Et il serrait sa poitrine de ses mains comme pour empêcher son cœur de la déchirer.
Et tous deux ils étaient seuls sous le ciel et sous la verdure, entourés d’un air pur et du parfum des fleurs, et leur âme avait des ailes comme les anges et s’élevait au ciel. Oh! s’il est vrai que Dieu soit un bon père, pourquoi ne les écrasait-il pas de sa foudre ? pourquoi ne les appelait-il pas dans son sein ? pourquoi ne finissaient-ils pas là leur vie?
La voix criarde de Geneviève rompit le silence ; elle appelait Magdeleine. Magdeleine tressaillit et s’aperçut qu'ii faisait presque nuit ; elle s’enfuit en disant :
— A demain, ici, à la même heure.
Et Stephen, immobile, la suivit des yeux jusqu’au moment où le dernier pli de sa robe blanche eut disparu par la porte ; et, après qu’on ne pouvait plus la voir, il regardait encore et n’osait faire un mouvement dans la crainte de rompre le charme.
Il resta longtemps ainsi, puis il sortit dans la campagne. Il lui semblait que sa tête était dans le nuage ; il y avait tant de bonheur dans son cœur, qu’il ne pouvait le contenir et qu’il eût voulu en répandre sur tout ce qu’il voyait. Il eût désiré presser la main de tous ceux qu’il rencontrait : il donnait aux enfants ce qu’il avait d’argent, et les embrassait, et se dérangeait pour ne pas froisser du coude les hommes qui passaient près de lui, dans la crainte de les briser, et il leur laissait le plus beau chemin.
Puis il courait et sautait comme un jeune chevreau, et il rentra au jardin. Là, il restait quelque chose de Magdeleine dans l’air qui avait entouré son corps ; le parfum des chèvrefeuilles était son haleine. Presque toute la nuit se passa ainsi.
Longtemps il vit briller une lumière à travers les rideaux de Magdeleine : elle non plus, elle ne dormait pas, — O mon Dieu ! demain n’arrivera jamais !
Et, pour faire marcher le temps, il monta se coucher. Il s’endormit bientôt : mais de temps à autre il se réveillait en sursaut, se reprochant de perdre dans le sommeil des instants de bonheur, des parcelles d’une vie heureuse, mais il finit par suc-
comberàlafatigue et nese réveilla qu’assez avantdaiis lajoumée*
Le lendemain, il écrivit plusieurs lettres pour Magdeleine.
STEPHEN A MAGDELEINE
Vous m’aimez ! ô Magdeleine ! comme le jour était beau à mon réveil ! tout, autour de moi, se colore d’un reflet de votre amour. Je commence une nouvelle vie.
Je me rattache à mes souvenirs d’hier ; je crains tant d’avoir rêvé ! je me rappelle votre voix qui pénètre le cœur : et votre regard, oh! comme je le dévorais !
Que cette journée qui commence va être longue ! que je voudrais ôter de ma vie tout le temps qui s’écoule loin de vous!
De combien de bonheur je voudrais vous entourer! que je regrette aujourd’hui ces dons naturels auxquels je n’avais jamais songé! que je voudrais être beau pour que vos regards pussent s’arrêter sur moi comme les miens se fixent sur vous! Vous êtes si belle ! vos yeux ont tant de douceur !
Votre esprit est si léger, si gracieux! moi, je n’ai qu’un extérieur et un esprit sauvages et bizarres : vous me donnez mille fois plus que vous ne recevez. Je vous rends grâce, je n’ai à vous offrir en échange de tant de bonheur que l’amour le plus ardent, une âme, une vie, avons, tout à vous.
Oh ! dites-moi que vous êtes heureuse de mon amour, qu’il vous suffit ! dites-moi que vous m’aimez ! Il me faudra longtemps pour m’accoutumer à cette idée : ma vie est tellement changée par ce seul mot !
C’est comme, après l’hiver et la neige, le printemps et son doux soleil et la verdure.
l’aubépine
Mois de mai, mois des fleurs, viens rendre à l’aubépine Ses bouquets odorants!
O riant mois de mai, viens rendre à l’aubépine La couronne argentine De ses rameaux blancs î
Magdeleine hésita un moment à prendre la lettre.
Maïs Stephen la regarda d’un air si suppliant, qu’elle la prit en baissant les yeux et la cacha dans son sein.
— Si près de la mort, dit-elle, au milieu d’affreuses souffrances, c’est moi que vous appeliez! mon nom a été votre dernière parole !
— Oui, reprit Stephen ; et, quand je fus sauvé, quand je touchai la terre, il me sembla que ce nom prononcé par moi avait été une prière agréable à Dieu; que ce Dieu, qui doit vous aimer comme la plus belle de ses filles, la plus parfaite de ses créatures, n’avait pu permettre au mal de frapper celui dont l’âme vous embrassait comme le criminel poursuivi embrasse la colonne du temple qui lui sert d’asile; que votre nom avait eu la puissance d’écarter de moi la mort, comme le nom de Dieu fait rentrer Satan dans l’enfer : alors, j’ai compris que vous étiez mon ange gardien et que ce n’est pas une illusion, cette idée que je gardais dans mon cœur, que l’homme a reçu de Dieu une fée protectrice, un ange qui tient dans ses mains la part de bonheur qui lui est réservée, et que ceux-là sont malheureux qui ne peuvent rencontrer leur ange.
•— Mon sang se glace, dit Magdeleine, quand je songe qu’une minute de plus et vous n’étiez plus qu’un froid cadavre. Et moi, où étais-je? que faisais-je, quand vous souffriez, quand vous mourriez loin de moi?
Et, en disant ces mots, elle pâlit et mit ses mains devant ses yeux.
•— Avez- vous donc bien souffert? continua-t-elle.
— Plus que l’homme ne peut supporter ; mais j’avais une force surnaturelle; l’amour agrandit l’homme et le rend capable de tout ce qu’il y a de beau et de sublime; cependant, il y a eu un moment où ma souffrance a diminué; sans doute j’allais m’évanouir, et tout était fini ; mais il y avait dans cette cessation dr la douleur une jouissance, un charme indéfinissable; il me sem blait que la vie du ciel s’ouvrait pour moi et que mon âme se dégageait de mon corps comme le jeune oiseau de l’œuf de sa mère. Avant de quitter la rive, je voulus vous rapporter ces viergiss-mein-nicht : c’était une offrande de fleurs à l’ange qui m’avait sauvé.
Et ils restèrent longtemps sans parler : de temps en temps, ils relevaient l’un sur l’autre de longs regards, plus éloquents qu’il n’est possible de l’exprimer.
Magdeleine ôta une rose de sa ceinture.
— Tenez, dit-elle, je veux vous donner aussi un bouquet ; c’est mon père qui ma donné cette rose ce matin, car c’est mon jour de naissance.
Cette fleur était à moitié fanée ; c’était la chaleur du sein de Magdeleine qui l’avait flétrie. Stephen la pressa sur ses lèvres et la serra précieusement.
— C’est votre jour de naissance, dit-il, et je ne vous ai pas donné une fleur !
Il cueillit une branche d’aubépine et la lui offrit.
Et, comme ils restaient encore sans parler, heureux et satisfaits de vivre, d’aimer et d’être aimés et d’être ensemble, Stephen arracha les épines de la guirlande et en fit une couronne qu’il mit en tremblant dans les cheveux de la jeune fille et un bouquet à sa ceinture, et il la contempla ainsi parée.
Et Magdeleine avait quelque chose de céleste : le bonheur animait son visage; la couronne d’aubépine, avec ses feuilles dentelées et d’un vert sombre, et ses fleurs blanches en ombelle, était enlacée dans ses cheveux noirs en bandeau sur son front.
— Magdeleine, dit Stephen, vous voici parée comme une fiancée.
Ils se regardèrent; Magdeleine baissa les yeux; une larme suspendue à ses cils noirs tomba sur la main de Stephen.
-- Oh! dit-il, qui pourrait nous séparer? l’amour n’est-il pas plus fort que tout l’univers? Il n’y a pas d’obstacle que je ne me sente la force de braver et de renverser sous mes pieds. Soutenu de votre amour, d’un regard de vous, je suis plus grand {jue le monde, et je briserais tout ce qui oserait se mettre entre nous : vous seule, Magdeleine, vous seule pouvez nous désunir et rompre le lien sacré qui attache l’une à l’autre nos deux existences!
— J’aurai aussi du courage et de la force, Stephen; quand je me sentirai faible, je m’appuierai sur vous, car vous êtes mon appui et mon guide; j’aurai du courage et de la force autant qu’en peut avoir une pauvre fille sans mère et sans expérience pour la remplacer; et puis je prierai Dieu de bénir notre union, et les hommes ne peuvent rien contre ce que Dieu a béni.
, — Oui, oui; et qu’y a-t-il de plus agréable aux yeux de Dieu que deux cœurs purs comme les nôtres qui essayent une vie d’amour et goûtent le bonheur que Dieu lui-même a détaché de
sa couronne de joies et de délices, pour le laisser tomber aux cœurs vertueux? Si le Créateur laisse quelquefois tomber un regard sur la terre, il doit le reposer sur deux amants.
— Si je fais mal. Dieu est témoin de mon innocence; j'écoute la voix de mon cœur, c’est lui qui l’a mise en moi.
— Non, dit Stephen, l’amour est l’âme de la vie. Dieu voudraitil ôter les fleurs aux prairies et le parfum aux fleurs? car la vie sans amours, c’est un champ aride, c’est une terre maudite que la pluie ni la rosée ne fécondent jamais. Magdeleine, moi aussi, mon cœur est pur comme le tien: seuls, souslesyeux du Créateur, au sein de la nature, le seul temple digne de lui, jurons d’être l’un à l’autre ; prions-le de bénir une union vertueuse et sainte.
Et tous deux, se tenant par la main, firent un serment, un serment vrai, partant du cœur et tel que le Créateur doit l’entendre, si toutefois nos vœux, nos craintes, nos joies, nos douleurs et nos prières parviennent jamais jusqu’à lui.
A ce moment, au milieu du silence mystérieux, comme le soleil ne laissait plus à l’occident qu’un reflet d’un jaune pâle, on entendit un chien pousser un de ces plaintifs et lugubres hurlements que la superstition regarde comme un présage certain de mort. Et tous deux tressaillirent, et il leur sembla que des nuages ils retombaient sur la terre : ce cri avait quelque chose d’horriblement sinistre.
Et d’ailleurs, quand on est heureux , on croit aux mauvais présages. Le bonheur est une neige blanche sur laquelle la moindre chose fait tache.
Ils se séparèrent après s’être répété plusieurs fois qu’ils s’aimaient, pour tâcher d’effacer de leur cœur la funeste impression de ce rire du démon, qui grince des dents en voyant le bonheur du ciel.
STEPHEN A MAGDELEINE
Tu refuses de m’écrire, Magdeleine! Quoi ! dans ces longues heures que nous passons à attendre le moment de nous voir quelques instants, ne sens-tu pas le besoin de t’entretenir avec ton ami, de te rapprocher de lui, en lui écrivant ? et quand le mauvais temps ou la prudence ne nous permettent pas de nous
Yoir au jardin ; quand, devant ton père, nous me pouvons que nous voir sans laisser parler ni notre bouche ni nos yeux, ne penses-tu pas que je serais bien heureux d’emporter quelques paroles d’amour qui béniraient mon sommeil ? *
Ce qui t’arrête, ce sont des préjugés que l’on t’a inculqués dès l’enfance; on t’a dit que c’était un grand crime d’écrire. Sais-tu que ce sont les femmes coquettes et débauchées qui ont inventé cette règle de vertu ? Sais-tu qu’on ne vous défend d’écrire, à vous autres filles, que pour qu’il ne reste aucun vestige de votre amour quand votre amour est éteint? Cette loi n’a qu’un but, c’est d’ôter un frein à l’inconstance et au parjure. Si cette idée avait pu venir de toi, je te mépriserais. La femme qui dit à un homme qu’elle l’aime, et qui refuse de lui écrire, se réserve les moyens de l’abandonner e*: de le trab^r plus tard : c’est plus qu’un parjure, c’est un faux serment.
Et d’ailleurs, pauvre enfant, qu’avons-nous à faire du monde et de ses lois, et de ses préjugés? Que peut-il ajouter à notre bonheur? il ne peut rien nous donner; ne lui permettons pas de nous rien ôter.
On ne peut rien faire à moine, situ te soumets aux volontés et à l’opinion des autres, ils te défendront aussi de m’aimer, et tuteur obéiras, et, quand pour prix du bonheur d’aimer et d’être aimée, tu n’auras eu d’eux qu’une froide estime (et qui sait s’ils te l’accorderoüt, cette estime pour laquelle tu auras donné toute ta vie et toute la mienne!), que te restera-t-il?
Oh! alors, que de regrets amers dans ton cœur! Alors que pour nous deux sera fané le printemps de notre vie ; alors que des cheveux blancs à la tête et de la glace au cœur, nous n’aurons plus d’autre vie que le souvenir ou plutôt le regret, alors tu pleureras tes souffrances et les miennes, tu pleureras sur chaque instant que tu aurais pu donner à l’amour et que tu lui auras refusé. Tu iras leur demander ton bonheur, à ceux dont tu auras été l’esclave. Es-tu donc à eux? Es-tu leur propriété ?Nedois-tu pas être à moi tout entière ? Folle! folle! ta vie passera sans amour et sans bonheur! ils te prennent ton bonheur et ils ne te donnent rien, rien qu’une estime à laquelle ils attachent si peu de prix, qu’ils ne se donnent pas la peine de la mériter de ta part. Pèse mes paroles, Magdeleine, tu tues ton bonheur et le mien, tu tues ta vie et la mienne ; tu offenses le ciel, car le bonheur est son don le plus précieux, et tu le rejettes. Ta vie
sous LUS TILLEULS
passera comme une fleur que le soleil n’a pas fait épanouir, qui n’a eu ni éclat ni parfum; et ceux à qui tu donnes le soleil et le parfum de ta vie, ils riront de ta simplicité.
Et que sont-ils de plus que nous? Eue sainie auréole autour de leur tête nous les montre-t-elle comme des anges ou des êtres d’une nature supérieure à la nôtre? Pourquoi leur volonté feraitelle céder la nôtre, plutôt que notre désir leur désir? Pourquoi auraient-ils leurs coudées franches dans la vie, et y serions-nous resserrés? Quel droit, quelle raison ont-ils de nous mesurer la vie à leur taille et sur leurs petites et mesquines proportions? et devons-nous nous couper les jambes ou la tête, si nous sommes plus grands que la vie qu’ils ont faite?
Je n’appartiens qu’à toi, tu n’appartiens qu’à moi.
Te sacrifient-ils leur bonheur, pour te demander le tien? S’ils te le disent, ils mentent.
Magdeleine, crois-moi : pour toi et pour moi, ne leur jette plus ta vie comme une proie. Tu es à moi.
A l’heure où le soleil paraît, à l’horizon.
Brillant de pourpre et d’or, dans Fonde au loin rougie Enfoncer lentement et son disque et ses feux;>
D’an éclat plus majestueux Un instant brille la nature;
Son roi répand sur elle une lumière pure.
Et d’un regard d’amour il lui fait ses adieux.
Tout se tait : les oiseaux, cachés sous le feuillage,
Ont interrompu leurs conceris;
On n’entend plus le peuplier sauvage Balancer son front dans les airs.
Dans ce moment de calme et de silence Qu’avec plaisir le cœur s’abandonne aux appas Des désirs, des projets
-- Il faudrait, dit Magdeleine, que la maison fût au soleil levant.
— Oui, dit Stephen, mais il faut savoir d’abord où nous mettrons notre maison. N’aimeriez-vous pas qu’elle fût sur un coteau, près d’une rivière? L’eau anime le paysage; l’herbe est plus verte dans une plaine arrosée par une rivière^ et ce voisi-
nage nous procurerait le plaisir de la pêche, des bains et de la promenade en bateau.
— J’accorde la situation, dit en souriant Magdeleine; mais je maintiens mon opinion sur l’exposition la pli^g convenable.
— Accordé, dit Stephen.
— Il ne nous faut, reprit Magdeleine, que deux étages : en bas, une salle à manger, une cuisine et une chambre de domestique; en haut, votre cabinet, un salon et...
— Et notre chambre.
Magdeleine rougit. Il y eut un moment de silence, après quoi elle continua : — La maison sera couverte en tuiles, les ardoises sont tristes à la vue; les volets seront peints eu vert.
— Je ne suis pas trop pour les volets verts, à moins qu’ils ne soient d’un vert sombre.
— Ils seront d’un vert sombre. Il faut planter autour de la maison, de la vigne, de la clématite, du chèvrefeuille.
— Et aussi du jasmin et des rosiers du Bengale.
— De sorte que la maison sera toute tapissée de verdure et de fleurs. Devant, sera le jardin fleuriste. Mais j’ai oublié quelque chose.
— Quoi donc?
— Il nous faut deux chambres de plus, pour mon père et votre frère.
— Oui, Magdeleine, ils ne nous quitteront pas.
— Le jardin fleuriste sera cultivé par mon père; derrière la maison seront le verger et le potager.
— Je veux aussi de l’herbe épaisse, un beau gazon, et, au-dessus, de grands arbres qui donnent une ombre fraîche et épaisse.
— Des tilleuls; et le tout sera fermé d’une haie d’aubépine et d’églantiers.
— Non, on est trop exposé aux regards importuns dans un
jardin ainsi couvert; il faut continuellement. J’aime
mieux un grand mur.
— Alors, il faudra tapisser le mur en dedans avec l’aubépine et les églantiers avec leurs petites roses si parfumées.
— De la vigne vierge et du houblon au feuillage d’un vert sombre; de plus, au pied des arbres nous mettrons des fleurs rampantes, des pois de senteur avec leurs fleurs qui ressemblent à des papillons.
— Et, dans l’endroit d’où Ton découvrira un point de vue, un
banc (le gazon, juste assez large pour nous deux; ce petit banc, nous Tentourerons d’arbustes et de fleurs : des lilas, des syringas, du chèvrefeuille, des rosiers et des jasmins, des violettes et du muguet, et des liserons.
— Au milieu du jardin, il faudra un petit bassin qui nous servira de vivier.
— Il faudra l’entourer d’un treillage à cause des enfants.
Cette idée, qui était échappée à Magdeleine, émut les deux
amants à un point extraordinaire. Magdeleine, pour cacher sa rougeur, se baissa pour ramasser une fleur qu’elle avait laissé tomber.
Stephen voulut la prévenir, en se baissant, leurs cheveux se touchèrent, un frisson leur parcourut tout le corps; on eût dit que c’étaient leurs deux âmes qui s’étaient ainsi touchées.
Quand ils furent plus calmes :
— Nous avons fait bien des projets, dit Magdeleine; et qui sait s’ils seront jamais réalisés? l’avenir n’est pas à nous.
— Il est à nous si tu m’aimes! s’écria Stephen ; s’il nous est contraire, je le vaincrai.
— Oh! dit Magdeleine, je ne sais pourquoi j’ai peur. Nous sommes trop heureux.
Et ils devisèrent de la sorte encore quelque temps.
Stephen portait à ses lèvres la main de Magdeleine ; elle cherchait à la retirer. En se séparant, il déposa un baiser de feu sur son front; elle devint toute tremblante et s’enfuit en lui laissant un regard de reproche.
MAGDELEINE A STEPHEN
Stephen, qu’avez-vous fait? ce baiser, qu’il m’a rendue malheureuse ! que de reproches je me suis faits ! pourtant, c’est vous qui l’avez surpris. Je suis si heureuse près de vous! j e m’abandonne à vous avec tant de confiance! vous n’en abuserez pas? Pensez à quoi vous nous avez exposés; si quelqu’un nous eût vus, je n’aurais plus osé me montrer, j’en serais morte de honte; si vous saviez comme j’ai pleuré toute la nuit! comme je me suis retracé toutes ces tristes images de déshonneur dont me parlait la tante qui m’a élevé ! je me sentais moins pure, j’osais à peine adresser ma prière à Dieu; mais j’ai tant pleuré, j’ai tant prié, qu’il a dû me pardonner.
STEPHEN A MAGDELEINE
Oui, qu’ai-je fait? J’ai porté une affreuse blessure à mon bonheur.
Quoi! VOUS ne pouvez me pardonner un baiser comme en donne un frère à sa sœur? et pourtant, Magdeleine, si j’avais cédé à la fièvre qui me brûlait, c’est un baiser d’amour que je t’aurais donné.
Ce baiser, que je vous ai surpris^ il me fait plus de mal qu’à VOUS; ce n’est pas du bonheur. Je vous ai surpris ce que vous deviez me donner; ce baiser, qui courait dans mes veines comme du feu, il ne vous a pas émue, il vous a contrariée ; c’est comme un baiser que j’aurais donné au front de marbre d’une statue ou d’une morte; il m’a glacé le cœur. Je n’en veux pas non plus, de vos baisers froids; si j’avais su vous le surprendre, ce baiser; si j’avais su que celle que je sentais respirer sur ma poitrine était calme et glacée; que son cœur ne battait pas plus fort que d’ordinaire; que son sang coulait ni plus chaud ni plus rapide; que sa main dans la mienne ne tremblait que de peur, jel’aurais repoussée loin de moi comme un serpent. Ce que j’aime, Magdeleine, ce n’est pas votre corps, ce n’est pas votre esprit, c’est votre amour. Si vous ne m’aimez pas, ou si vous m’aimez d’un froid et ridicule amour de salon, d’un amour qui ne soit pas toute la vie, ne me craignez pas. Magdeleine, je ne vous^i^rprendrai^di^ faveurs. L’amour n’accorde pas, encore moins il doit se faire dérober-, il donne, et il est heureux de ce qu’il donne.
Magdeleine! Magdeleine! vous ne comprenez pas l’amour, il faut que je vous rememe du boniieur que vous m’avez accordé, car j’en ai eu plein mon cœur, je l’ai senti déborder; il faut que je vous remercie, car ce bonheur, je vous l’ai surpris, vous ne l’avez pas partagé.
O Magdeleine! au nom du ciel, un mot d’amour, un mot qui me calme, qui me console, qui me rende la croyance au bonheur.
Et, quoi qu’il arrive, pensez que votre honneur et votre pureté me sont aussi chers qu’à vous-mème.
MAGDELEINE A STEPHEN
Mon ami, que votre lettre m’a fait de mal ! Pourquoi doutezvous de mon amour ? qui a pu vous donner d’aussi tristes pensées, et que faut-il faire pour les écarter de votre esprit malade ?
Faut-il te dire que je t’aime plus que ma vie, que tu es mon bonheur, et que je ne puis vivre sans toi ? Stephen, ne le savais-tu pas? Ai-je balancé à vous dire que je vous aimais quand vous me l’avez demandé, et me croyez-vous capable de vous tromper ?
Ohl calmez-vous, mon amiî pardonnez-moi des alarmes peutêtre exagérées; pensez à la situation d’une jeune fille privée, dès les premiers pas de sa vie, de son guide naturel, de sa mère, et qui a la tête pleine des récits des précipices qui bordent la route et des dangers du éhemin.
Oui, je me confie à vous. Vous avez, raison : mon amant doit me donner pure à mon époux; c’e^t vous qui préserverez, 'pour vous mon innocence et mon honneur. Ils sont à vous, c’est mon seul bien, mon seul trésor avec votre amour. Qu’ils soient votre bien et votre trésor, et défendez-les contre vous et contre moi, s’il en est besoin !
L'air que je respirais près de ma bien-aiméo.
L'air où se confondait son haleine embaumée L’air, le même pour tous les deux...
El moi, pour respirer de plus près son haleine, îtîa bouche en frémissant s’approchait de la sienne Et touchait presque ses cheveux.
Presque tous les jours, Stephen et Magdeleine se voyaient au jardin ou chez M. Muller, qui prenait pour Stephen une affection toujours croissante. Stephen, qui avait quelque instruction, lui faisait faire des découvertes qui l’enchantaient. Il était de tous leurs plaisirs, il les accompagnait dans leurs promenades. Les deux amants, heureux de respirer le même air, s’enivraient de la plus pure félicité sans songer à l’avenir et voyaient chaque jour apporter son bonheur. Souvent, après le
dîner, Stephen, habile nautonier, les menait errer sur la rivière, et leur promenade se prolongeait quelquefois fort avant dans la nuit.
O les belles nuits d’été !
Quand la terre est encore chaude du soleil du jour, l’air tiède, et de temps à autre une brise fraîche qui agite et parfume les cheveux! aucun autre bruit que celui que font en cadence le mouvement des avirons, et l’eau qui se fend et murmure sur le flanc du bateau, et, sur le bord, les coassements monotones des grenouilles qui sortent des joncs.
Et la lune qui se lève rouge derrière un rideau de saules et glisse ses rayons bleuâtres à travers le feuillage, puis monte, blanche, se mire dans l’eau, et fait paraître les peupliers comme de grands fantômes noirs 1
Et sur la rive, dans l’herbe épaisse et noire, des lucioles, des vers luisants, scintillant d’une lueur bleue comme celle des étoiles.
Et Magdeleine, au milieu de cet imposant silence, chantait de sa voix pure des chants religieux ou des chants d’amour.
Et quelquefois tous trois ensemble unissaient leurs voix.
Tant pis pour ceux qui ne comprennent pas ce bonheur-là!
Néanmoins, comme Dieu n’a pas voulu que l’homme soit aussi heureux que lui, vous n’avez qu’à chercher au fond de tous les bonheurs humains, vous verrez toujours quelque chose qui fait tache.
Ainsi Magdeleine disait souvent à Stephen : « Mon ami, nous sommes trop heureux. »
Stephen la rassurait. Et cependant il y a un instinct dans le cœur de l’homme qui le fait s’effrayer d’un bonheur sans nuage. 11 lui semble qu’il doit au malheur la dîme de sa vie, et que ce qu’il ne paye pas porte intérêt, s’amasse, grossit énormément une dette qu’il lui faudra acquitter tôt ou tard.
Stephen songeait de son côté que son père allait se retirer des affaires, et que sa retraite ne lui permettrait plus de lui continuer sa modique pension. 11 voyait arriver le moment où il ne pourrait plus rester seul sans gagner sa vie^ et où il faudrait quitter sa petite chambre.
Et M. Millier craignait pour la santé d’un oranger ou d’un cameUia. Un nuage , noir se formant sur un ciel pur lui présageait de la grêle et lui causait ’parfois de vives inquiétudes;
Cl d’ailleurs, il ne pouvait veuir à bout de déterrer l’origine de ranunculus.