‹ Sous les tilleulsChapitre 12 sur 50 · MULLER · texte numérisé non relu

MULLER

Je voguais ; tout à coup le vent m'a délaissé. J’ai vu tomber ma voile vide.

CH. ROMEY.

En lisant cette lettre, la sueur sortait du front de Stephen. Quand elle fut finie, quand il ne put plus douter de ce qu’elle contenait, cette sueur se glaça, ses bras tombèrent et son regard devint fixe et stupide.

Pendant quelque temps, il resta dans une complète insensibilité; puis tout à coup, d’un mouvement convulsif, il releva la tête, et frappant sa poitrine et sa tête : — C’est moi, c’est bien

moi... je ne rêve pas; voici la lettre! La lettre... ô mon Dieu !

Et les yeux béants, il la relut.

Une horrible torpeur pesa sur lui. Il ne sentait rien, pas même sa douleur; il était devenu comme une pierre.

— Oui, oui, chassé I Mon bonheur est mort. Cet homme le ren’v erse de la main sans effort; d’un acte de sa volonté, il efface toutes mes espérances, il tue mon avenir et ma vie.

« Magdeleine ! On veut me séparer de Magdeleine! la chair de ma chair ! » Et il se mit à ricaner comme le démon : « Non, vieillard, tu n’es pas assez fort... Il n’est pas si facile d’arracher le cœur de ma poitrine... » Et il poussa un rugissement comme une bête féroce.

« O mon Dieu ! dit-il après quelques instants de silence, pourquoi m’écrasez- vous aicsi ? Est-ce pour me punir d’avoir levé si haut la tête et de m’être laissé par mon bonheur élever audessus de l’humanité ? Oh ! si c’est un crime, il est expié. » Et des larmes s’ouvrirent un passage. Elles inondèrent sa poitrine.

« Oh ! non, dit-il, c’est impossible; je dors, je rêve; réveillezmoi, par pitié, réveillez -moi ! »

Et il se frappait, il se déchirait la poitrine avec les ongles.

« Non, non, je suis éveillé, bien éveillé; c’est quand j’étais heureux que je rêvais.

» Quoi ! je ne la verrai plus! Ohl il fallait m’avertir; je ne l’ai pas assez regardée hier, je ne me suis pas abreuvé de sa vue! Je ne la verrai plus jamais, jamais 1

» Et cet homme qui me prend pour un séducteur, pour un traître 1 Est- ce que je voulais autre chose que son bonheur, à elle?

» Et de quel droit la sépare-t-il de moi ? de quel droit me mesure-t-il la vie et le bonheur ?

» Et sa fille, doit-il régler sa fidélité et son avenir plein de sève sur son passé mort et sa froide raison ?

» Doit-il la condamner à vivre de sa vie d’huître ?

» Doit-il couper et mettre au grenier l’herbe verte et vivace avec la paille sèche ?

» Dieu laisse les hommes, ses créatures, disposer de leur vie; lui, le vieillard, il veut être plus maître que Dieu!

» Oh ' non, je ne serai pas un bœuf qui se laisse égorger sans défense ! je défendrai la vie et le bonheur qu’on m’arrache.

» Vieux fou méchant ! il a dépensé sa vie, il veut prendre la

SÜUS LE;^ TILLEULS

nôtre, comme ce tyriiii qui buvait le sang des enfants pour prolonger ses jours et réchauffer et réparer son sang froid, pourri.

» Et cette lettre qui me tue, il la termine par cette affreuse ironie : Votre très-dévoué serviteur f M'àlédiction sur toi, vieillard ! tu traites cette affaire comme une lettre d’invitation à dîner; tu te sers d’une formule ordinaire avec moi que tu assassines î

>) Tu veux sucrer le poison.

» Tu ôtes ton chapeau et tu me salues avant de me poignarder! »

Et Stephen marchait à grands pas.

Enfin, épuisé de fatigue, il tomba sur son lit, pleura longtemps et s’endormit. Une heure après, il se réveilla, écrivit plusieurs lettres, les déchira; elles étaient menaçantes, puis en cacheta une dans laquelle il avait mis plus de modération.

Minuit! autour de moi règne un calme sauvage ;

Le vent léger du soir fait trembler le feuillage. Des nuages errants

La lune dégageant sa lumière incertaine,

D’une pâle lueur argente au loin la plaine Et les arbres mouvants.

M, Millier n’était pas un méchant ni un fou, mais un homme froid et prudent : plusieurs fois dans leurs promenades^ Stephen avait avoué qu’il n’avait ni fortune ni profession, et M. Millier, qui n’était pas très-riche lui-même, »e pouvait admettre l’idée de livrer sa fille à la pauvreté et au malheur.

Quand il eut, par une lettre dont les morceaux déchirés avaient excité sa curiosité de savant, appris ce qui se passait, il se fit de vifs reproches de son aveuglement, et, seul avec Magdeleine, lui dit :

— Crois- en mon expérience et mon amité, tu me remercieras plus tard de ce que je fais aujourd’hui ; mais ma résolution est irrévocable, jamais je ne te donnerai à M. Stephen, non que je ne le croie un bon et honnête jeune homme; mais sa position et, je le crains, son caractère ne lui permettent pas de se marier.

Magdeleine fit observer à demi -voix à son père que Stephen était jeune et savant et que son travail pouvait lui ouvrir un

bel avenir et une honorable aisance; qu’il ne fallait qu’attendre et l’encourager : qu’elle attendrait.

— Non, dit M* Müller, il a dans le cœur un orgueil qui l’empêchera de réussir en rien, et tu passerais ta jeunesse dans un triste et inutile abandon.

Magdeleine pria et supplia, mais vainement.

— Magdeleine, je serai ton appui et ton ami, je te consolerai, et tu l’oublieras.

Et il la laissa.

Magdeleine descendit au jardin et y resta une partie de la journée ; sa physionomie était calme, elle avait pris une résolution; mais Stephen ne descendit pas, et toute la journée se passa sans qu’on le vît paraître.

Le soir, après que M. Müller eût fumé sa dernière pipe^ il embrassa sa fille comme de coutume.

Il croyait tout fini, et il lui dit :

— Bien, très-bien, Magdeleine ! Tu vois ce que peuvent la raison et le courage.

Quand la jeune fille pensa que tout le monde était endormi, Geneviève et son père, elle se mit à genoux et pria Dieu avec ferveur, et les pieds nus pour ne pas faire de bruit, elle ouvrit doucement la porte de la chambre, et celle de la salle à manger, au moindre mouvement retenant son haleine et prêtant l’oreille; puis elle monta l’escalier.

Et, arrivée à la porte de Stephen, il lui prit un tel battement de cœur, qu’elle fut forcée de s’arrêter quelques instants. Là, elle se mit à genoux, et, les mains fortement serrées, appela Dieu à son aide; puis elle frappa en appelant à demi-voix : — Stephen 1

Le pauvre garçon était encore sur son lit, épuisé par les larmes, la fureur et le besoin d’aliments, car il n’était pas sorti de sa chambre de toute la journée.

Tl lui sembla entendre la voix d’un ange ; il ouvrit, et, quand Magdeleine lui eut dit : « Stephen, c’est moi, c’est Magdeleine,)^ il lui prit la main; et tous deux, pensant à leur cruelle séparation, se prirent à pleurer amèrement.

Un faible rayon de la lune éclairait seul la chambre.

Stephen, dit Magdeleine, notre amour n’est pas un amour vulgaire. J’ai pensé que je pouvais venir sans crainte auprès de toi, et que mon honneur ne pouvait être aussi en sûreté que sous ta sauvegarde.

— Qui oserait, dit Stephen, souiller d’une seule pensée ta céleste innocence ?

— Les instants sont précieux. Fouille dans ton cœur; te senstu autre chose que le désespoir ? te sens-tu la force de lutter avec moi contre le sort et de conquérir le bonheur pour toi et pour moi ?

—Oui, dit Stephen, avec toi jesuisfort,je suisplusfort que tout.

— Eh bien, Stephen, il n’y a plus pour nous d’espoir qu’en nous et dans l’aide du ciel. Mon père a brûlé ta lettre sans la lire* Mais, moi, je ne crois pas que sa volonté puisse nous désunir.

C’est à la face de Dieu que je t’ai pris pour mon fiancé. Je suis à toi, Stephen. Si tu as du courage et de la force, j’en aurai aussi. J’attendrai, j’attendrai longtemps, j’attendrai toujours. Je conserverai pur et digne de toi le cœur de ta Magdeleine. Toi, pars, travaille, atteins seulement sur la route de la fortune le commun des hommes, fais-toi un état, une profession, et reviens me demander à mon père.

Stephen alors se releva de son abattement.

— Oui, dit-il, je pars, je vais travailler; mais, pour me donner

de la force, ne recevrai-je jamais de toi ni nouvelles ni encouragements ? t

—Je t’écrirai, dit Magdeleine, et tu me répondras : tu adresseras tes lettres à Geneviève : elle ne sait pas lire, et ses lettres me passent nécessairement par les mains; je reconnaîtrai ton écriture. Du courage, de la force, Stephen, mon fiancé! Encoro une fois, à la face du ciel, je te jure de n’appartenir jamais à un autre que toi. O mon Dieu, dit-elle, vous entendez mes serments ; punissez-moi si je suis parjure.

— O mon Dieu, dit Stephen, bénissez-nous!

— Demain, dit Magdeleine, il faut partir ; il ne faut pas laisser amortir notre courage : reçois mes adieux, mes plus tendres adieux! Oh! que ne puis-je partager tes fatigues et tes ennuis! mais je ne puis rien, rien que t’attendre. Adieu ! adieu, le plus chéri des hommes! adieu, toute ma joie et tout mon bonheur!

Et elle coupa une tresse de ses cheveux noirs, et Stephen lui donna des siens en échange.

—Adieu, dit-elle encore : c’est la dernière fois que nous nous voyons jusqu’au retour ; mais alors ce sera pour ne plus nous séparer.

— Adieu ! dit Stephen; que ton cœur veille sur moi, et mon courage se roidira et grandira contre les obstacles.

— Stephen, reprit Magdeleine, ne te laisse pas abattre; conserve-toi pour Magdeleine, pour le bonheur ! Je t’écrirai, je t’aimerai de toute mon âme. Ne m’oublie pas; aime ta Magdeleine ; ne m’oublie pas, je t’écrirai souvent ; et toi, dis-moi tout, tes fatigues et les dégoûts. Je veux ma part de tout. Adieu, mon Stephen, mon ami, mon fiancé! Séparons-nous, il le faut. Adieu !

Us se serrèrent les mains et se quittèrent. Stephen voulut la suivre ; mais elle lui fit signe de rester, et sa forme légère se perdit dans l’ombre.

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