INSTALLATION
Ma chambre a bien sept pieds de long sur cinq de large, on y a mis un lit de sangle, une petite table, deux chaises dont une à dossier.
Par la fenêtre, qu’il faut ouvrir pour passer les manches de mon habit, on voit de loin d’affreux toits de tuile; mais, en se penchant un peu de côté, on aperçoit les cimes de deux grands peupliers, quand ils auront repris leur feuillage, je les feverrai se balancer au vent.
Mon logis est bien pauvre, mais il y a longtemps que je ne me suis senti si heureux ; d’abord c’est la première fois que je suis chez moi, car ces misérables meubles, je les ai achetés, je les ai payés.
On ne comprend pas assez les douceurs de la maison, du chez soi; là, on est à l’abri des regards de la méchanceté, là, l’orgueil ne peut être froissé, et c’est le seul endroit où l’on ne pose pas, le seul où l’on ne soit pas en spectacle, où l’on n’ait plus besoin de paraître beau, de se conformer aux usages et aux exigences, le seul où l'on ne soit sous aucune influence, où l’on ose être soi sans entraves et sans modifications, où l’on puisse lever un bras sans préméditation, sans avoir calculé l’effet défavorable que ce mouvement peut produire sur les autres.
Il faut que je mette dans mes dépenses la plus stricte économie; je ne suis pas riche, ma place ne vaut que trente florins par mois; mais huit mois, dans huit mois! Ohl à cette idée tout mon corps frissonne, mon cœur se dilate délicieusement. Dans huit mois! félicité du ciel, je serai riche! je partirai d’ici pour aller chercher Magdeleine.
Salut, mon petit logis ! ma pauvre chambre, salut ! Tu es inaugurée sous de bons auspices, les premières paroles que je prononce ici sont des paroles de bonheur et d’espérance.
Mes fonctions consistent à me trouver au collège à cinq heures
du matin. J'ai commencé ce matin. Je ne sais trop comment je saurai l’heure; il m’a semblé voir une église non Join d’ici; iJ doit y avoir une horloge; je vais me coucher. O Magdeieinc Magdeleine, viens embellir mes songes !
EUGÈNE A STEPHEN
Je suis sous-officier, frère!
Hier, j’ai vu le feu pour la première fois. Au premier coup de canon, j’ai tremblé; tous ceux qui m’entouraient n’étaient pas plus rassurés ; mais, dix minutes après, les trompettes, les hennissements des chevaux, J’odeur de la poudre nous avaient enivrés. On a commandé une charge. Il n’y avait plus devant mes yeux ni danger, ni sabres, ni pistolets; je n’avais plus qu’une volonté, c’était d’aller en avant; mon beau cheval volait, et c’est moi qui ai porté le premier coup de sabre.
Oh î alors, frère, j’avais la force de dix hommes; mon sabre était comme un glaive de feu .
A la nuit, on a sonné la retraite. Je n’ai pas même été blessée Je suis sous-officier.
Adieu, frère, il faut remonter à cheval.
Je n’aurais rien compris au beau cadeau que j’ai reçu sans ta lettre, que je n’ai eue que le lendemain. Merci à ma bonne sœur; quand je la verrai, je serai officier.