SÉ DUCTION
Quand Stephen eut reçu les honoraires de son mois, Edward acheta un gros chien. Un jour, Stephen en rentrant trouva Edward renfermé avec son chien et un autre petit.
— Est-ce que tu as encore acheté un chien? dit Stephen.
— Non, c’est celui de la voisine. Ce que tu vois est une répétition; je profite des moments où elle est sortie pour prendre son épagneul chéri. Tiens, regarde un peu.
Et, maintenant le gros chien d’une main, il excitait le petit à le mordre : « Tout beau, Fox! » disait-il au gros chien. Et la pauvre bête se laissait mordre tout en grommelant; mais, sitôt qu’Edward tournait la tête, les yeux de Fox flamboyaient, et, si on l’eût laissé faire, il aurait étranglé l’épagneul.
— Ils vont bien, n’est-ce pas? qu’en dis-tu?
— Je dis que je ne comprends pas ce que tu veux faire.
— Tu n’as pas encore besoin de comprendre. Mais penses-tu que Fox, libre, sautera sur l’épagneul la première fois qu’il le rencontrera?
— Sans doute.
— Alors, je vais mettre immédiatement mon plan à exécution.
— Puis-je y assister?
— Non, je te le raconterai après l’événement.
Edward délivra le petit chien et sortit tenant Fox en laisse. Une demi-heure après, à l’étage au-dessous, Stephen entendit les cris, confondus d’une étrange et horrible manière, de Fox, d’Edward, de l’épaoineul et d’une femme, à tel point qu’il allait descendre, lorsqu’il n’entendit plus que la voix d’Edward accompagnée d’un sourd grognement de Fox.
Stephen avança sur le palier et écouta.
— Non, madame, disait Edward, je ne garderai pas cette vilaine bête. Pauvre petit épagneul! il est encore tout tremblant Je n’aurais jamais cru ce Fox si méchant. Je m’en déferai dès aujourd’hui. Je ne pourrais jamais lui pardonner de vous avoir fait peur; vous êtes encore pâle.
Et Fox jeta alors des cris plaintifs.
— Je vous en prie, monsieur, ne le battez pas, disait une voix de femme.
sous LES TILLEULS 8i
Puis on n’enlendit plus qu’un échange de politesses comme entre gens qui se quittent.
Longtemps après, Edward remonta.
— J’ai donné Fox à un boucher, dit-il. Mon plan va à merveille : les acteurs ont joué d’une manière surprenante.
Stephen demanda des détails.
— Notre voisine a de beaux yeux bleus, des cheveux blond, fins comme de la soie, une taille de nymphe et une main charmante. Tu n’en sauras pas davantage.
Le matin, Stephen allait s’habiller.
— Attends, dit Edward; mets mon habit et laisse-moi le tien : le tien est meilleur, et j’ai une visite à faire chez une dame.
— Tu connais des dames dans cette ville?
— Oui! laisse-moi aussi ton gilet.
— Où es-tu donc allé hier? demanda Stephen.
— M’informer de la santé de notre charmante voisine. Elle a été fort sensible à l’expulsion de Fox. Nous sommes invités à passer la soirée chez elle après-demain.
— Je n’irai pas.
— 11 faudra bien que tu viennes. J’ai dit que nous sommes deux jeunes gens de famille, j’ai laissé un voile mystérieux sur notre origine : elle nous croit nobles. Nous voyageons incognito, et nous séjournons quelque temps dans chaque ville pour étudier les mœurs des habitants ; nous serions partis depuis longtemps si sa vue ne m’avait retenu.
— Elle a souffert ton impertinence?
— Si bien que nous sommes invités pour après-demain à jouer une partie de whist. Elle aura son vieil oncle avec qui elle demeure, et deux ou trois dames.
— Je n’irai pas.
— J’ai promis.
C’est égal.
— Alors, va remercier
— Non.
— J’irai demain, ce sera un prétexte.
J’admire la facilité de cette dame.
— Il y a longtemps que nous nous rencontrions dans l’escalier. Elle est veuve et très-passionnée pour la musique; j’ai dit que tu étais musicien.
— Quelle folie!
— - J’ai vanté ton talent : elle désire t’entendre ; mais tu me feras l’amitié d’être enrhumé.
— - C’est inutile, puisque je n’y vais pas.
— J’oubliais. Alors, ce sera très«bien : il y a une dame avec laquelle tu dois chanter un duo italien; j’ai dit que tu chantes admirablement l’italien.
— Je n’ai jamais essayé.
— Oui, mais j’avais prémédité ton rhume. Tu ne viens pas? encore mieux. La dame sera désespérée de ne pouvoir chanter son duo; je m’offrirai modestement, en avertissant que je ne chante pas, et, comme ce duo que j’ai proposé est un morceau que j’ai étudié six mois, j’aurai le plus grand succès. Il faut que j’achète des bas de soie.
— Mais nous n’aurons plus d’argent pour la nourriture.
— Tais-toidonc; et le hasard! il ne nous abandonnera pas, et puis nous vendrons les meubles.
— Il n’y a à cela qu’un inconvénient : c’est que nous n’avons plus de meubles.
— C’est juste; mais nous avons toujours le hasard.
Le lendemain, Edward remonta triomphant.
— Je dîne en ville.
— Où?
— Chez la voisine. J’ai vu l’oncle, je l’ai séduit. Il m’a parlé d’une bataille dont je ne me rappelle plus le nom; j’ai dit que tu y as perdu ton père. C’est un vieux soldat; nous avons trinqué ensemble; il m’a chanté une vieille chanson de caserne que j’ai entendue je ne sais où; je lui ai chanté le second couplet en lui disant que j’avais été bercé avec.
— Où cela te mènera-t-il?
— A faire un excellent dîner et à quelque chose de mieux : la voisine baisse les yeux quand je la regarde et elle a paru enchantée de l’invitation de son oncle. Si tu veux, tu peux aussi t’arranger : elle a une servante bien Jolie, sa chambre est à côté de la nôtre. Tu as là une bague de cheveux bien inutile; prête la-moi.
— Pourquoi faire ?
— Pour que la Yoisine la remarque, et, quand le moment sera venu, je lui en ferai le sacrifice.
— Que deviendra la bague ?
— Elle lui sera livrée, ou jetée au feu, ou foulée aux pieds.
— Je garde ma bague.
— C’est dommage; cela aurait très-bien fait. Alors, je vais en aller acheter une.
— Où prendras-tu l’argent?
— Tu as raison. 11 faut renoncer à ce moyen.
— Tu as une manie d’acheter bien bizarre. Tu as voulu acheter aujourd’hui deux chevaux gris et une voiture, une maison et un jardin, des bas de soie et une bague. Je gage qu’il y en aurait pour plus de cent mille francs.
— Les désirs sont la richesse du pauvre et ne ruinent que les riches.