A M. STEPHEN, PB OP RIÉT AIR E , M. WALFURST, HOMME DE LOI
Monsieur,
Um de mes clients, qu’un duel funeste vient d’enlever à ses amis et aune vie heureuse sous tous les rapports, a déposé em tre mes mains un testament dans lequel se trouvent des dispositions qui vous sont relatives.
Veuillez donc vous transporter chez moi ou envoyer quelqu’un aiuni de votre procuration pour prendre connaissance desdites dispositions.
J’ose espérer, monsieur, que vous voudrez bien me conserver la confiance qu’avait en moi feu M. de Nelseim et me charger de vos affaires, auxquelles j’apporterai le plus grand zèle et la plus grande activité.
En attendant l’honneur de votre visite, j’ai l’honneur d’être,, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
WALFURST.
XGIII
Stephen était assis morne et silencieux depuis le matin.
Les personnes qui sentent fortement, et nous ne rangeons pas dans cette classe celles qui proclament à son de trompe leurs sensations et leurs émotions, sont aussi friandes et avares de leurs douleurs que de leurs bonheurs, renferment les uns et les autres au fond de leur cœur et ne les laissent pas s’évaporer en paroles.
Les paroles, en effet, qui sortent d’un cœur en proie à la tristesse ou à la joie semblent des abeilles qui, sortant du calice d’une fleur, s’envolent toutes couvertes de la poussière jaune des étamines, et les pattes chargées de suc.
Aussi, aux gens qui nous entretiennent longuement de leurs^ sensations, de leurs plaisirs ou de leurs chagrins, ce que l’on doit réserver pour ses amis, d’abord parce que c’est ennuyeux pour tout autre, ensuite parce qu’il faut que les amis aient quelque chose de plus que les autres, nous sommes véhémentement tenté de dire : « Voilà si longtemps que vous parlez de votre chagrin, que nous gageons qu’il n’en reste plus au fond de votre cœur : c’est un parfum évaporé. »
Le creux de sa vie effrayait Stephen. La seconde moitié ne serait employée qu’à porter le deuil de la première.
II pensa à se tuer.
Beaucoup ont déclamé contre le suicide.
Nous n’avons au fond de ces déclamations jamais trouvé que la peur de la mort de la part de l’auteur.
On a à ce sujet accumulé un grand nombre de niaiseries.
L une vient de Cicéron et a été toujours répétée depuis:
« L’homme n’a pas plus le droit de mourir qu’une sentinelle de quitter son poste. >»
iO
Nous ne répondrons pas à un raisonnement qui fait de Dieu un caporal, et, d’ailleurs^ nous pensons que Dieu s’occupe fort peu de nous; qu'il y a bien de la vanité à nous, petits, de croire que nous pouvons l’offenser, et qu’il ne prend la peine ni de nous récompenser ni de nous punir, laissant au hasard et au savoir-faire de chacun le soin d’arranger et de conduire sa vie. On dit encore « qu’il y a plus de courage à supporter le malheur qu’à se tuer, que l’on se tue par lâcheté, » ce qui n’est pas vrai ; et ceux qui, dans leur vie, ont eu envie de se tuer savent le contraire.
Nous pensons, au contraire, qu’il n’y a rien de si raisonnable que de quitter un habit qui nous gène, un lieu où nous sommes mal, de déposer un fardeau trop lourd pour nos épaules,
Stephen pensa donc à se tuer.
Il y avait encore dans la mort quelque chose de poétique qui le séduisait: il enverrait à Magdeleine avec une lettre des cheveux qu’il chargerait un ami de couper sur sa tête morte; il prendrait encore place dans la vie de Magdeleine au moins pour quelque temps.
Mais aussi il pensa que rien ne lui garantissait que ses dernières volontés seraient exécutées; qu’on lui promettrait tout ce qu’il voudrait, comme on a fait à un malade ; mais qu’après sa mort on serait retenu par la crainte de faire à Magdeleine un mal inutile, car les plus saintes promesses meurent d’une caresse ou d’une chiquenaude ;
Que Magdeleine ignorerait sa moix ou du moins n’en saurait pas la cause , que cette mort n’interromprait pas d’une minute ses plaisirs.
Et il s’indigna contre elle, pensant qu’il lui avait sacrifié toute sa vie, qu’il avait rejeté tous les plaisirs de son âge, et qu’elle l’avait abandonné pour un homme plus riche.
— Qui sait, dit-il, si ces plaisirs que j’ai méprisés ne me la feraient pas oublier? car je veux l’oublier.
« Il y a de la bassesse et de la lâcheté à aimer une femme qui vous méprise; si ce n’est pas le corps d’une femme que l’on peut aimer, c’est son amour; et Magdeleine ne m’aime plus; et il y a d’autres femmes ; et il y a bien des bonheurs que je ne connais pas. »
Comme ses idées avaient pris ce coui's, une voix qui venait de la rivière appela s
Stephen ! ohé !
C’était Fritz, que Stephen avait envoyé chez M. Walfurst.
L’étranger auquel il avait prêté trente mille florins s’était battu et avait été tué; mais, avant de mourir, il avait assuré à l’inconnu qui avait eu la générosité de lui prêter de l’argent, la moitié de sa fortune, qui était très-considérable.
— Monsieur Stephen, dit Fritz en finissant, vous avez plus de dix mille florins de rente.
— Mourir, pensa Stephen, et je n’ai pas encore vécu! Serai-je comme un voyageur qui, sortant de sa ville natale et voyant les faubourgs sales, boueux et pauvres, ne continue pas le voyage?
» De toute la vie, de tout ce qu’elle renferme de bonheur et de plaisir, de tout ce qu’elle peut offrir au cœur et à l’esprit, je ne connais rien, rien qu’une femme.
» Mon cœur a senti, mais mon esprit, ma curiosité, n’ont point encore eu d’aliments.
» Et, en livrant ainsi toute ma vie à une femme, ne suis^je pas aussi fou que ces horticulteurs qui, au milieu d’un jardin, n’aiment et ne voient que les tulipes, et même qu’une seule variété de tulipes, comme si toutes les fleurs n’avaient pas leur couleur et leur parfum, comme si toutes les femmes n’avaient pas à donner de l’amour au cœur et des plaisirs aux sens.
» Il pensa alors que jamais il n’avait eu une femme à lui dans ses bras, sur sa poitrine ; il rappela le souvenir de Marie.
» Oui ; mais, pensa- t-il, ne l’ai-je pas vue aux bras d’Edward ?
>> Mais pourquoi exiger des femmes une vertu et une force qui n’est pas en elles ? Pourquoi no pas se contenter de ce qu’elles ont à donner? Pourquoi demander des roses au jasmin, du chèvrefeuille aux orangers, au lieu de savourer l’odeur du jasmin et des orangers ?
Et il resta la tête dans les mains.
Car devant ses yeux se formaient des tableaux voluptueux de plaisirs inconnus ; un frisson courait par tout son corps, et sa bouche donnait des baisers à l’air embrasé par les rayons du soleiL
Tout à coup une idée lui vint ; longtemps il resta les yeux fixes et immobiles; puis tout à coup, se levant :
— Au fait, pourquoi pas? s’écria-t-il; pourquoi ne pas fouiller dans la vie pour voir ce qu’elle a à me donner de plaisirs ?
XGV
HURREN-HAUSS
Jusqu’à riionneur de vous revoir, dit une vieille femme qui éclairait le haut d’un escalier tortueux.
Et, comme elle n’avait plus rien à attendre de ceux qu’elle éclairait, elle rentra avec sa chandelle et laissa dans une profonde obscurité Stephen et ses amis.
Stephen, qui était entré ivre dans la maison, était alors complètement dégrisé.
— Est-ce donc là, se disait-il, le but d’un amour si poétique et si beau? Voilà où Magdeleine m’a conduit, moi pour qui l’amour était un culte et une religion ; je sors des bras d’une prostituée , mes lèvres sont encore humides de ses baisers qu’elle me donnait avec ennui et dégoût, et parce qu’elle ne pouvait s’en dispenser, car je les avais payés d’avance.
» Malheureuse femme, qui n’a pas partagé cette sorte de plaisir que je venais chercher, qui m’a prêté, pour un prix convenu, son corps, pour en faire ce que je voudrais !
» Jusqu’aux plaisirs des sens qui m’ont trompé ! Que cela est loin des tableaux qui tourmentaient mes nuits! Je vais chercher un bonheur inconnu, et je n’emporte qu’un horrible dégoût et un amer regret d’avoir collé ma bouche amoureuse sur cette bouche morte et salie par tant d’impurs baisers ; d’avoir consenti un moment à être un même corps et une même chair avec cette femme.
— Allons, Stephen, est-ce que tu restes là-haut?
Il se hâta de rejoindre ses compagnons, et ensemble ils allèrent encore fumer et boire du punch, puis rentrèrent dormir.
Depuis quelques jours,la vie de Stephen était bien changée: il était venu chercher à la ville un camarade de son enfance ; il était riche, il fut bien accueilli ; et, après quelques jours, il était lié avec tous les jeunes gens riches de la ville, qui n’avaient d’autre étude ni d’autre souci que de passer joyeusement chaque, jour à mesure qu’il se présentait, sans s’occuper jamais de celui qui devait suivre.
Ce jour-là, après une joyeuse orgie, Stephen, entraîné par l’exemple des autres et plus encore par Fivresse et la vigueur, jusque-là enchaînées, de son tempérament, les avait suivis dans cette maison.
XGVI
SUZANNE A MAGDELEINE
J’espère, chère Magdeleine, que la santé de ton père ne te cause plus d’inquiétudes et que la vue de sa fille et du bonheur que lui donne l’époux qu’il lui a choisi a ranimé une lampe où il n’y a plus beaucoup d’huile. Tu es heureuse autant que tu peux lettre. Ma chère, ne te l’avais-je nas dit ? Et une autre fois hésiteras-tu à suivre mes avis ?
Aujourd’hui que tu es raisonnable, je puis te parler d’un homme qui a manqué te faire faire une grande sottise, d'autant que les nouvelles que j'ai à t’en donner te rassureront complètement sur les suites de V affreux désespoir auquel tu craignais tant de le livrer.
Si M. Stephen est désespéré, si même il a conservé le moindre chagrin, c’est un homme adroit et profondément dissimulé ; tu ne le reconnaîtrais pas.
Non pas qu’il soit devenu raisonnable, il n’a fait que changer de folie : le Werther d’autrefois est devenu un aimable débauché; il s’est fait dans la ville une sorte de réputation; il n’y a pas un cercle où l’on n’ait sur lui quelque bonne histoire vraie ou fausse à raconter.
Et, pour dire le vrai, si la moitié de ce qu’on raconte de lui est fondé, c’est le cynique le plus spirituel que l’on puisse voir.
Voici une de ces histoires et que je puis te certifier véritable.
Avant-hier, les acteurs avaient annoncé un nouvel opéra ; les bruits de coulisses en disaient un grand bien, et, même sans cela, cette représentation eût toujours été un prétexte de se parer et de se faire voir. Pour ma part, je m’étais fait faire la toilette la plus élégante que tu puisses imaginer. Jamais, peut-être, je n’avais eu de si véhéments chatouillements de coquetterie, et le temps brumeux ne permettait pas la promenade. Mais, comme nous dînions, le domestique, chargé d’alJer louer une loge, re-
eoûs LES TILLEULS
viril nous dire qu’il n’y avait aucun moyen d’avoir des places, qu’elles étaient toutes louées; ne pouvant croire à cet empressement pour aller au théâtre, qui est si souvent vide, nous le fîmes retourner; mais la nouvelle était vraie.
M. Stephen et deux de ses amis avaient trouvé plaisant de louer d’avance toutes les places du théâtre.
Il y avait en dehors une foule de gens qui voulaient entrer et d’autres qui venaient voir ce qui se passait; on se battait avec les employés du théâtre, on criait, c’était un horrible vacarme. Pendant ce temps, les acteurs, qui voyaient trois hommes dans la salle, ne se pressaient pas de commencer; mais, quand l’heure de lever le rideau fut passée, les trois spectateurs firent un affreux bruit, et l’on commença.
L’opéra ;fut joué assez froidement; cependant, les trois amis applaudissaient ou gardaient le silence selon qu’ils jugeaient que méritaient les acteurs. L’opéra terminé, comme ils sortaient, ils trouvèrent à la porte plusieurs personnes ; celles qui les connaissaient firent des questions auxquelles ils répondirent froidement que c’était pour jouir du volume qu’acquièrent les voix et les instruments dans une salle vide.
Si tu sais, Magdeleine, le désœuvrement affreux d’une soirée dont le but a été manqué, le dégoût pour toute chose autre que celle que l’on avait projeté de faire, tu dois comprendre la mauvaise humeur générale et le bruit que fît dans la ville cette plaisanterie, qui a dû leur coûter plus de mille florins.
On ignore la source de sa fortune, mais ce qui est certain, c’est que M. Stephen est devenu riche. Il vient de passer devant nos fenêtres sur un superbe cheval gris.
Tu vois qu’il n’a pas été longtemps à se consoler.
XGVII
SUZANNE A MAGDELEINE
Comment ! ma pauvre amie, ton père est si mal ? Je ne te laisserai pas seule dans une aussi cruelle situation.
Après tout, Magdeleine, il faut non pas seulement du courage, mais aussi de la raison : ton père est vieux, et pour lui ne vaut-il pas mieux qu’il meure sans souffrances, sans avoir ressenti aucune des infirmités qui peut-être allaient venir l’assiéger?
ilh
Je partirai demaia matin pour t’aller rejoindre.
M. Stephen remplit la ville de ses folies ; il s’est battu ce matin.
Au théâtre, hier au soir, il aborda un spectateur fort tran» f^uille.
— Monsieur, je vous demande mille pardons de vous déranger. L’étranger s’inclina. — J’ai, reprit l’autre, un petit service à vous demander. — Parlez. — Il n’y a pas de crime à avoir un grand nez; le plus honnête homme du monde peut avoir un grand nez. — Où voulez- vous en venir ? — Il n’y a pas de crime à avoir un grand nez; mais cependant un grand nez, et surtout un nez aussi grand que le vôtre, peut être gênant. — Eh bien ? — Eh bien , je viens vous prier de déranger un peu le vôtre, qui me cache mademoiselle Clara tout entière.
De cette plaisanterie d’assez mauvais goût est advenue une querelle, et, ce matin, deux coups de pistolet ont été échangés, fort heureusement sans résultat.
Gomme un soir Stephen, avec quelques-uns de ses compagnons, rentrait fort avant dans la nuit, ils avisèrent qu’ils n’avaient pas soupé et se mirent en quête d’une hôtellerie; mais tout était fermé, jusqu’aux plus mauvais cabarets, et personne ne voulut leur ouvrir. Ils allaient tristement se séparer, quand Stephen aperçut de la lumière à travers les vitres d’une boutique.
— Nous souperons ! s’écria-t-il.
Et il frappa à la boutique. Un homme à moitié déshabillé vint ouvrir.
— Je vous souhaite le bonsoir, monsieur, dit Stephen. Comment vous portez-vous ?
— Je vous remercie. Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Laissez-nous entrer d’abord ; il fait horriblement froid.
Le marchand hésitait.
— N’ayez pas peur, nous ne sommes pas des voleurs. — E, ils déclinèrent leurs noms, qui étaient très-connus dans la ville.
-- Eh bien , mon cher monsieur, nous sommes venus sans façon vous demander à souper.
— Je VOUS remercie, messieurs; mais il est très-tard; tout le monde dort dans la ville, et il faut que je sois levé avec le jour.
— C’est égal.
— D’ailleurs, je n’ai absolument rien à vous offrir.
— Nous nous contenterons de ce que vous aurez.
Et Stephen, voyant une armoire, l’ouvrit.
— Vive Dieul messieurs, un poulet rôti!
— Messieurs, dit l’hôte, ceci passe la plaisanterie: il faut que chacun soit libre chez soi ; laissez-moi dormir et allezvous-en.
— Ne nous avez-vous pas compris? dit froidement Stephen; nous vous demandons à souper, et nous soupons chez vous ; il me semble que c’est assez clair.
— Mais, messieurs, je ne vous connais pas.
— Nous ferons connaissance à table,
— Je n’ai pas d’appétit.
— L’appétit vous viendra en nous voyant manger.
— Sérieusement, messieurs, vous n’avez pas l’intention de souper ici malgré moi ?
— Nous aimons mieux que vous vous y prêtiez de bonne grâce; mais, si vous ne le voulez pas, il faudra bien que nous employions la force.
— Suis-je ou non le maître chez moi, messieurs?
— C’est à vous de le voir, monsieur.
— Eh bien , messieurs, j’exige que vous sortiez d’ici I dit le marchand en colère.
— Après souper.
— Je vous jette à la porte.
— Nous sommes trois et vous êtes seul.
— Je vais appeler.
— N’en laites rien , nous nous barricadons ici et nous soutenons un siège ; on brisera vos volets et vos vitres, vous n’en dormirez pas mieux pour cela, et demain, dans toute la ville, on fera une foule d’histoires sur ce qui s’est passé chez vous. Puisque votre nuit doit se passer sans dormir, il vaut beaucoup mieux la passer à boire et à manger qu’à se battre et à crier.
» Et vous vous ferez trois amis.
Comme le marchand restait indécis, frappant du pied, Stephen s’occupa de mettre le couvert.
— Monsieur, où sont les assiettes? Vous ne répondez pas? Je les trouverai bien : les voilà.
— Mais, messieurs, il n’y a pas d’exemple d’un semblable despotisme.
— Ce serait tout simple si vous preniez bien la chose. Est- ce que vous n’avez pas d’autre vin? Voilà trois misérables bouteilles, et nous sommes quatre.
— Je n'ai pas soif, dit le marchand.
— Vous trinquerez pourtant avec nous. Et, d’ailleurs, nous n’avons pas assez de trois bouteilles; allons, conduisez ces deux messieurs à votre cave.
— Vous vous moquez de moi, sans doute?
— Eh! mon Dieu, non! nous voulons souper, voilà tout. Soumettez-vous à la nécessité, et tout ira bien. Voilà des clefs accrochées, la plus grosse est probablement la clef de la cave ; si vous ne voulez pas y conduire ces messieurs, ils iront sans VOUS; mais, dans votre intérêt, je vous conseille de les éclairer pour qu’ils ne cassent pas de bouteilles.
Et les deux compagnons de Stephen entraînèrent le marchand.
Pendant ce temps, Stephen acheva de mettre le couvert et de placer sur la table ce qu’il trouva dans l’armoire, le poulet rôti, un morceau de bœuf, de la saürcraüt et des anchois.
Et, comme les autres tardaient à revenir, l’animation de son visage disparut, et il resta la tête dans les deux mains-
Dans tous ses écarts de gaieté et dans ses plus grandes folies, presque jamais le sourire n’animait sa physionomie, non qu’il pensât toujours à Magdeleine, mais il y avait en lui une habitude de tristesse dont il ne se rendait pas compte et le genre de plaisirs auxquels il se livrait était si étranger à sa nature, qu’il avait toujours l’air d’un homme égaré dans un pays inconnu.
Le marchand revint.
Les deux autres le suivaient chargés de bouteilles.
— C’est une horreur! disait le marchand. Je vais appeler.
Pourquoi faire du bruit? dit Stephen; dans deux heures,
nous serons partis.
» Allons, mettez-vous à table.
Et ils le placèrent de force sur une chaise, et ils lui attachèrent une serviette au cou.
Et ils commencèrent à manger.
— Mais, notre hôte, vous ne mangez pas.
— Je n’ai pas faim.
— Tant pis pour vous.
— Stephen, que pensez-vous de Clara, la danseuse?
— Je la trouve fort belle.
— Et les deux tiers de la ville pensent comme vous : il y a plus de deux cents jeunes gens amoureux d’elle ; elle est accablée de lettres et de présents.
Stephen parut réfléchir ; Tautre continua :
— Elle a un amant; c’est un homme qui n’eSt pas disposé â la céder et qui maintient Clara et ses adorateurs par la crainte, car c’est le plus habile tireur à Tépée et au pistolet de toute la ville.
Je lui enlèverai Clara, dit Stephen,
— Vous l’aimez donc bien ?
— Non; mais je veux qu’elle soit à moi.
— Il faudra vous battre avec son amant.
— Je me battrai.
— C’est une folie.
— Raison de plus.— Dites donc, notre hôte, si vous ne mangez pas, au moins trinquez avec nous.
— Je n’ai pas soif.
— Il faut pourtant trinquer.
— Je ne trinquerai pas.
— Vous trinquerez.
— Non.
— Nous allons vous entonner le vin dans le gosier.
— Ahçô ! messieurs, n’est-ce pas assez de m’empêcher dcdormir, et de boire mon meilleur vin, et d’en boire jusqu’à l’hyperbole, et de manger tout ce qu’il y a chez moi, sans encore me tourmenter et me faire boire de force?
— Il y a un moyen bien simple d’éviter ce désagrément.
— Lequel?
— C’est de boire de bonne volonté.
— Alors, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, on va vous faire boire.
— Je vais crier.
— C’est mutile : dans une demi-heure, vous serez délivré de nous, tandis que, si vous appelez, nous soutenons le siège et nous restons ici jusqu’à ce que les vivres nous forcent ài capituler, et nous vous jetons hors de la ville comme bouche inutile,
— Allons^ je vais boire, je cède à votre folie.
Et, comme le matin ils sortaient de la boutique, Suzanne entra ; elle venait acheter des étoffes de deuil pour Magdeleine ; M. Müller était mort.
Stephen la reconnut et pâlit.
Puis à ses amis :
— Ce soir, il faut imaginer de nouvelles folies ; j’ai besoin d’en faire. A ce soir !
Il rentra chez lui, et dans la journée il apprit la mort de M. Müller. D’abord il voulait voir Magdeleine.
Puis il changea d’idée et écrivit une lettre où il lui disait qu’il sentait une sorte de bonheur de pouvoir partager une douleur avec elle.
Mais il pensa que sa lettre serait confondue avec les autres compliments de condoléance, et que l’on s’occupait si peu de lui qu’il n’avait pas reçu de lettre de faire part ; il déchira sa lettre et se dit :
— A ce soir de bonnes folies, du vin, des femmes, et je n’y penserai plus.
XGIX
— C’est une imprudence.
— Cela ne fait rien, dit Stephen.
— Aller ainsi provoquer le plus fort tireur de la ville t
— Pfff.
— Et il ne reculera pas, il vous tuera.
Stephen était allé trouver son homme et lui avait dit :
— Monsieur, on m’a dit que vous êtes galant homme et fort obligeant. Vous êtes l’amant de la danseuse Clara ; voulez-vous me la céder?
— C’est sans doute une plaisanterie?
— Non, monsieur, je ne plaisante pas et je n’ai pas non plus et encore moins l’intention de vous insulter. Vouiez-vous me céder Clara, oui on non?
— Eh bien, monsieur, non.
— Pourquoi cela, monsieur ?
— Parce que je la garde.
— Vous feriez mieux de me la céder, parce que, si vous refusez, il faudra que nous nous battions.
— Je ne vous la céderai pas, et je ne me bats pas avec un fou .
Je ne suis pas fou ; choisissez : ou me céder Clara, ou vous
battre avec moi.
— Parbleu! monsieur, vous avez besoin d’une leçon, et j’accepte le cartel.
— J’aurais préféré que vous me cédassiez mademoiselle Clara; mais enfin, vous avez le choix.
— J’ai aussi le choix des armes ?
— Certainement, dit Stephen.
— Partons.
— Partons.
Arrivés avec quatre témoins au lieu choisi pour le combat,, Stephen s’approcha de son adversaire.
— Avez-vous réfléchi à ma petite proposition ?
— J’ai réfléchi que votre proposition est fort impertinente,
— Je ne vous demande pas comment vous trouvez ma proposition ; je demande si vous consentez.
— Je ne consens pas .
— Alors, vous me voyez désespéré ; mais il faut nous battre*
— Comme vous voudrez.
Quand l’adversaire de Stephen fut seul avec ses témoins :
— C’est incroyable, dit-il, malgré son impertinence, ce jeune homme me plaît, et j’ai de la peine à me décider à le tuer, et il est impossible que je ne le tue pas ; allez lui dire qu’il est mort s’il se bat avec moi.
Le témoin s’acquitta de sa commission.
— C’est égal, dit Stephen.
L’adversaire s’approcha.
— Est-ce que vous consentez ?
— Non, monsieur, mais votre opiniâtre imprudence me chagrine. Voyez un peu ce chapeau à terre à quarante pas ; c’est la position la plus désavantageuse.
Il tira et la balle traversa le chapeau. Stephen ne manifesta aucune émotion.
— Vous voyez, dit l’autre, que vous êtes mort, car c’est à moi de tirer le premier.
— C’est trop juste.
— Je voudrais au moins rendre les armes plus égales, car je ne puis voir de sang-froid un fou courir ainsi à la mort.
Sur la proposition de l’adversaire de Stephen, on planta deux cannes à cinq pas Tune de l’autre ; chacun partant de sa canne fit vingt-cinq pas; les témoins les armèrent d’un pistolet dans chaque main : il fut convenu qu’ils marcheraient l’un sur l’autre et que chacun tirerait quand il le jugerait à propos.
Quand ils furent vis-à-vis l’un de l’autre à cinquante- cinq pas :
— Eh bien, monsieur, cria Stephen, consentez -vous?
— Non.
Stephen s’avança sans s’arrêter jusqu’à sa canne et attendit; l’autre le coucha en joue, mais en même temps pensa qu’il ne devait pas moins s’avancer que son adversaire et vint aussi jusqu’à sa canne sans que Stephen tirât sur lui ; ils se trouvèrent ainsi à cinq pas l’un de l’autre ; ils se saluèrent.
— Monsieur, dit Stephen, pendant le temps que vous avez mis à venir jusqu’ici, avez-vous pensé à ma petite proposition?
— Oui, monsieur.
— Et me cédez- vous Clara?
— Non, monsieur.
— Voyons; pensez-y encore une minute.
— Ah! monsieur, c’est trop fort! et voilà ma réponse.
Et en disant cela, il armait ses pistolets ; mais Stephen, qui avait armé les siens d’avance, le prévint et tira sur lui des deux mains à la fois.
Un coup de feu fut perdu, l’autre traversa le chapeau de l’adversaire et lui toucha les cheveux.
— C’est un peu haut, dit-il.
— Oui, dit Stephen, c’est trop haut.
— Monsieur, votre vie est entre mes mains, mais j’aide la répugnance à vous tuer; je ne suis vraiment venu me battre avec vous que par complaisance et pour vous faire plaisir Répondez à mon obligeance en retirant votre proposition, dont l’impertR nence est telle, que, si vous ne la retirez, je suis forcé de vous tuer. Retirez-vous votre proposition?
Stephen réfléchit une ou deux secondes, et froidement croisa les bras et dit :
— Non, monsieur,
Puis il pencha sa tête sur sa poitrine et attendit le coup.
— Je ne serai pas si fou que vous, dit l’autre.
Et il tira en l’air.
— Vous me cédez donc Clara?
— Non.
— Alors, il faut recommencer.
-- Non, de par Dieu! car je vous tuerais, et vous êtes un homme brave et original ; je ne me le pardonnerais de ma vie : Clara vous a-t-elle autorisé à me la disputer?
— Non; mais devant moi elle a dit qu’elle saurait bon gré à celui qui la débarrasserait de vous.
— C’est une folle : si elle me l’avait dit, je me serais chargé moi-même de la commission. Je me retire : je n’ai pas cédé à la menace; mais je n’ai pas besoin d’une femme qui ne m’aime plus. Et vous, monsieur Stephen, vous l’aimez donc bien?
— Vous savez mon nom, dit Stephen.
— Oui, j’étais ami de Nelsheim et hors d’Allemagne lors de sa mort; sans quoi, il n’aurait pas eu besoin de recourir à votre générosité; grâce à sa reconnaissance, vous êtes riche, et je sens un véritable chagrin de vous voir prodiguer et user, dans des affaires insignifiantes comme celle qui s’est passée aujourd’hui entre nous, tout ce qu’il y a en vous de courage et d’énergie ; mais vous n’avez pas répondu à ma question.
— Vous demandez si j’aime Clara? Non ; je veux l’avoir, c’est un caprice, et j’ai retranché de ma vie tout ce qui pourrait avoir plus d’importance qu’un caprice.
— Mais, si vous ne tenez pas à cette fille, pourquoi exposer ainsi votre vie?
— Parce que je tiens encore moins à ma vie qu’à elle ; mais brisons là-dessus. Je vais voir à finir gaiement la journée.
— Monsieur Stephen, je voudrais causer avec vous. Voulezvous, dans trois jours, venir déjeuner avec moi?
— Avec plaisir.