PRÉLUDE
LA JEUNESSE DE RAYMOND EUDELtNE
Un garçon ae salle majestueux passait, porteur d'une lampe. Victor Eudeline toussa pour se donner du ton et demanda qu'on voulût bien rappeler sa présence à M. le proviseur. L'homme, sans se retourner, fit signe « oui b et disparut dans le noir d'une double porté.
Assis sur la moleskine d'un coffre à bois, le solliciteur attendait depuis une heure dans cette longue antichambre de lycée parisien aux carreaux dérougis, aux murs couverts d'une immense carte géologique vernissée. Le jour défaillait, un jour de la fin du printemps, et par la fenêtre de l'antichambre il voyait de hauts rectangles de gaz s'aligner à tous les étages sur cette cour assombrie qui, pour lui, débordait de triomphants souvenirs. C'est là que
remplie d'enfants, de parents en gala, où circulaient les hermines, les chamarrures; et son passage dans la foule, entre ses deux fils chargés de couronnes et de succès ; les murmures de gloire autour d'eux et de ce pauvre papa h barbe fauve, crevant d'orgueil et de santé dans une redingote reluisante, le papa Eudeline, successeur de Guillaume Aillaume, un des plus gros fabricants du faubourg du Temple. Puis, sitôt après la distribution, le bonheur de sauter en voi- Uire avec les enfants, voiture découverte où flambait la dorure des li\Tes et des couronnes, traverser Paris, se montrer sur tous les boulevards en allant (liez leur ami Pierre Izoard, au Palais-Bourbon, de là chez M'" J&vel, leur propriétaire, dans son hôtel ('.L's Champs-Elysées...
— Monsieur le proviseur vous fait demander.
A cet appel jeté d'un ton rogue, Eudeline sortit en sursaut de son rêve, pénétra dans le bureau où un vieux monsieur tout en gris, coiffé en casseur d'un bonnet de velours sur l'oreille, achevait d'écrire une etlre et, sans même regarder le bon géant debout devant lui, commença d'une voix distraite :
— J'espère, monsieur, que vous venez enfifi voua mettre en règle avec l'administration. i
inattendu, bégayait, s'étranglait, les joues violettes d'une montée de sang.
— Excusez-moi, murmura-t-il enfin, posant sur la table un haut de forme trop neuf et gigantesque qui le gênait presque autant que ce qu'il avait à dire... Vous me connaissez à peine, monsieur,, et rien que par mes enfants. J'aurais voulu, avant de vous présenter ma requête, vous raconter qui je suis et quels sont mes répondants...
Le fonctionnaire allait prolester contre une trop longue histoire, mais le mot de « répondants » le mit en garde. Par ces temps de démagogie, les tout petits ont parfois des protecteurs tout en haut. Il se résigna donc à apprendre que Victor Eudélioe, fils de ses œuvres, était né rue de l'Orillon, dans les copeaux d'une boutique de menuisier. Après deux ou trois années de primaire, il entrait comme apprenti chez Guillaume Aillaume, et n'en était plus sorti. Le patron, après lui avoir donné sa fille, lui laissait ■ aussi son commerce qui, malheureusement, ne devait pas prospérer entre les mains d'Eudeline comme dans les siennes.
— Vous le voyez pourtant, monsieur le proviseur, . j'ai l'air d'un bon garçon, sans rien pour rebuter la clientèle- Je crie ; ça, je crie, je suis violent, le sang tout de suite à la peau. Mais du mal à oui que ce soil,
d'excellents amis, des personnes très puissantes, Pierre Izoard, sous-chef de la sténographie à la Cliambre, garçon très fort, marié à une Niçoise adorable, délicate de poitrine malheureusement... Mais, monsieur le proviseur doit le connaître, mon ami Izoard... un ancien professeur de l'Université, démissionnaire de 32...
L'autre riposta sèchement :
— Connais pas.
— J'avais aussi, comme haute protection, ma propriétaire, M"° Javel.
— Parente du député ï
— Justement,., et sous-secrétaire d'État au ministère de l'Intérieur... c'était salante... Ah! monsieur, lii noble créature, aussi riche que généreuse... De voir la peine que je me donnais pour élever mes Olifants, pour faire un pou de bien à mes ouvriers, elle nous avait pris en amitié, moi et ma femme... b;s loyers en retard on ne les comptait plus avec elle. Nctre bail touchait à sa fin, çlle l'a renouvelé l'our quin/.e ans, sans un sou d'augmentjition. Jusqu'à mon goût désordonné du bâtiment qu'elle
ce n'est pas ça, je vous demande pardon, les mots, je n'y suis pas bien fort... et je reste en face de soa neveu et seul héritier, ou plutût de son homme d'affaire, maître Petit-Sagnier, avoué près la Cour d'appel, lequel m'a traité comme un bandit, exploiteur de vieille femme, et formellement averti qu'au premier terme en retard, M. Marc Javel rentrerait en possession du bail ainsi que de l'immeuble extorqué par mes dois à la chtre demoiselle,
— Maître Petit-Sugnier a pris l'întérôt de son clieot, je ne saurais l'en blâmer... ronchonna le haut administrateur dont le visage se durcissait depuis un moment.
Eudeline, devenu subitement très pâle, de cette pâleur rosâtre des sanguins, à larges méplats, so retint pour ne pas crier, se porter à quelque violence et, serrant le bord du bureau entre ses doigts velus et courts, il continua ti'ès posément :
— Pensez, monsieur le proviseur, si je me suis efforcé poup que le terme, chez nous, ne fût plus en retard,., j'ai sacrifié à ça les derniers bijoux de ma femme, qu'elle gardait pour notre petite, ses brillants, son cachemire... jusqu'à engager... L'énormité de l'aveu qu'il allait faire à cet homme
proviseUr, il eut la force de les refouler au plus loin :
— Oh I rassurez-vous, je ne viens pas vous emprunter d'argent, nioosicur, sculomenl vous demander une grâce. On va composer bientôt pour les prix ; laissez mes enfants venir au lycée les jours de composition. Tous deux sont silrs, cliacun dans sa classe, d"avoir des nominutions à la fin de l'année. Ne les en privez pas, ne m'en privez pas surtout; c'est la seule joie qui me reste.
— Impossible, monsieur, cela ne se fait jamais... Ces jeunes gens ne pourront rentrer eu classe, en
l'atné . seulement... celui-là élail en troisième, l'année du grand concours... qu'il pût y aller avec ■ ses camarades...
Le proviseur se leva d'une détente :
— L'administration s'y oppose...
En mÉme temps, il posait le doigt sur un bouton d'appel électrique pendu devant lui. Sans attendre l'entrée du garçon de salle, Eudeline s'inclina et sortit. ,,
Tout à l'heure, en moulant le large escalier de pierre où l'on allumait le gaz, un espoir lui restait au cœur, sa confiance en ces messieurs du lycée, son respect idolâtre pour ceux qui savaient le latin. Il s'attendait, non pas à des secours effectifs, mais à de bonnes paroles, à des citations consolantes, tirées des Anciens ; et si son orgueil avait reculé pendant des mois devant cette démarche, il l'avait faite avec la certitude absolue de réussir, défendu contre tous ses malheurs par l'idée que Raymond irait au concours général et que, pour la première fois, le nom d'Eudeline retentirait sous les voûtes de la Sorbonne. k présent, cet espoir croulé, c'était la fin de tout. Entre tant de catastrophes, il ne voyait plus que celle-ia,. Où trouver l'argent dos deux trimestres en retard? En frjuichissant la grille de Charlemagne, un nom lui traversa l'esprit... Izoard, l'employé du
tempes chaudes, il s'aperçut qu'il tenait encore son chapeau à la main. Dans quel état celte visite l'avait mis. Ah ! ce vieux Robert-Macaire en bonnet de concierge, il ne se doutait pas qu"à un moment, sa table, son encrier énorme, tout son amoncellement de cartons et de paperasses avaient manqué sauter en l'air, et lui avec.
De cette colère contenue, Eudeline se sentait encore les malus molles, les jambes fauchées aux genoux. Sur le trottoir miroitant et boueux, il marchait de travers comme l'unique fois de sa vie où il s'était grisé, à ce banquet des voyageurs de commerce présidé justement par Marc Javel. En avait-il du souffle, ce soir-là, le député d'Indre-et-Loire, comme elles enflaient son gilet blanc et ses pectoraux de grand bel homme, les périodes sonores qu'il leur débitait, la voix mouillée, îes paupières battantes, sur les devoirs du bon Français dans l'heure présente, la cliarité laïque et républicaine. Apres tout, peut-être y crojail-il à celte solidarité
« Et si j'y allais, chez Marc Javel... chez lui, rue de la VilIe-rEvêque ; si j'allais lui demander grâce... à lui, pas à l'homme d'affaires ? » Ainsi songeait Eudeline en traversant la cour de la fabrique. Les ouvriers venaient de partir, tous les hàlimonts éteints, un bec de gaz veillant encore à la comptabilité. Il hésitait, au bas de l'escalier, devant la loge.
— Quelque chose pour vous, monsieur Eudelioe, lui dit le concierge avec cette voix morne et comme lointaine du subalterné qui sait que la maison n'en a plus pour longtemps. Il prit les deux papiers qu'on lui tendait, un grimoire d'huissier, la signification de la vente, puis une lettre qu'il ouvrit d'un doigt indifférent et lut d'un trait, en doutaut de ses yeux... Convoqué pour le lendemain, onze heures, chez le juge d'instruction... Tonnerre de nom de mille! il l'avait oublié, celui-là... Ce fut comme si la cage de l'escalier lui croulait sur la tête; il chancela, dit tout'haut par deux fois, — on l'entendit du fond de îa loge :
— Maintenant mourir... il n'y a plus qu'à mourir. Il poussa la porte de la caisse, au rez-de-chaussée,
congédia le comptable. M, Alexis, et ne remonta chez lui que le lendemain au petit jour. Il avait passé la nuit âi écrire deux lettres, recommencées
I lilJe, et que ce biJlet de part, annonce de mon I décès, vous trouvera de retour au Palais-Bourbon,
< Oui, de mon décès, vous lisez bien. Des circons- I tances imprévues qui dépassent mes forces m'obli- I gent à quitter la vie violemment. Ma pauvre femme I vous dira, si elle peut, les motifs qui m'ont poussé I à cet acte de désespoir; moi, je n'ose pas, j'aurais I trop honte de vous avouer comment votre ami,
■ un vrai de 48, a pu manquer à l'honneur de son I no m. Toute fois, je n'ai pas voulu mourir sans vous
< dire adieu, et merci et pardon. Oh! surtout pardon,
■ pour CCS derniers dix mille francs que vous m'avez 1 fait prêter et que j'emporte. Si M. Marc Javel, mon
< nouveau propriétaire, est un honnête homme, il
■ vous remboursera l'argent de celte construction
< que vous avez payée et dont les loyers seront pour i lui. Je lui écris en même temps qu'à vous; j'espère I qu'il voudra bien en prendre bonne note et vous 1 aider aussi à obtenir du gouvernement une bourse 1 pour mes garçons, — qu'ils puissent finir leurs 1 études, mon Dieu! J'y tiendrais surtout pour l'aîné, I Raj'mond, celui qui doit me remplacer, devenir 1 après mon départ te chef, le soutien de la famille, i Celui-Ii, je vous en prie, mon vieux Pierre, qu'il
« penser si le cœur me crevé ae m arracner a tout a mon petit monde; mais il le faut, leur bonheur o esl à ce prix.
a Vive la République démocratique et sociale! <i EuDELiNE Victor. »
Rentré depuis la veille dans l'étroit logement du Corps législatif, que l'absence de sa femme et de sa fille lui faisait immense et désolé, Pierre Izoard allait se mettre à table, tout seul, devant la fentitre ouverte sur une cour intérieure du palais, pavée de larges dalles, où s'entendaient des bruits de verres et d'assiettes d'autres déjeuners d'employés, quand un garçon de bureau lui monta cette lettre. Sans aller jusqu'à la signature, il jeta sa serviette, prit ce qu'il y avait d'argent dans la maison, et le premier fiacre qui passait rue de Bourgogne emporta vers le haut du faubourg du Temple ce petit tondu aux noirs sourcils, àla longue barbe grisonnante, qui envoyait ses gestes hors de la portière et clamait dans le fracas des pavés, avec l'emphase et l'accent de Marseille :
lade et les cris de grandes Qlles en blouses de travail, d'ouvriers à la poilrine nue, une miche sous le bras, un papier huilé à la main, chaque tour de roue confirmait Pierre Izoard dans ses convictions optimistes. Midi sonnait partout, aux clochers des églises, dans les cours des fabriques ; midi, l'heure égoïste de la faim, de la vie, qui donne à tous les regards de la rue la même fixité vorace et distraite, l'œil goulu du squale en chasse sous-marine. Se tuer, allons donc... Et déjeuner?... Pourlant, lorsqu'en descendant de voiture, il aperçut, au fond de la cour d'Eudeline, encombrée de madriers de bois de toutes longueurs et de toules couleurs, le crépi blanc d'une bâtisse tteuve avec cet écriteau sur la toile peinte : Vaste local d louer, le Marseillais eut froid dans le cœur. Il croyait l'atelier occupé. Avec la maladie, les voyages, on ne s'était pas vu depuis si longtemps! n fut plus saisi encore, quand un apprenti qui traversait la cour, tête nue e; siffiaQ!., lui affirma que le patron était sorti dès le matin et qu'en ne l'avait pas vu rentrer. Sa main tremblait en sonnant au premier étage.
Sans répondre, l'enfant l'appela d'un geste éperdu, l'entraîna dans le couloir et croula sur son épaule ' avec un grand sanglot :
— Où est papa, monsieur Izoard?... dites-nous où est papa.
En même temps, Izoard sentait sur ses mains des baisers, des larmes brûlantes; c'était l'autre frère, Tonin, un petit rouge, qui, sorti de dessous terre, s'accrochait à lui, demandant aussi où était papa. mais tout bas, les dents serrées, avec des craquements nerveux de la mâchoire. Le Marseillais, gagné par cette douleur si vraie, essuyait ses yeux, chercbait quelque chose à répondre :
— Mais je ne !e sais pas, moi, où est votre pÈre, mes chers enfants... Je rentre du Midi... je suis venu ici par hasard...
Assis entre les deux frères, dans le désordre et le dénûment de la pièce où ils étaient entrés, il parvenait enfin à démêler, àtravers des cahots de phrases sanglotées et plaintives, te drame de famille auquel il était bien forcé de croire.
Leur père avait passé toute la nuit au bureau. Au matin, ils s'étaient réveillés au bruit d'une scène aSïeuse dans la chambre de leurs parents. 'Eude-
ment attaché aux siens... (Jueiies catastrophes ne faudrait-il pas pour le pousser à une détermination aussi farouche !
— Des catastrophes, monsieur IzoartI?...
L'ainé prenait en parlant cet air vieillot que la précocité du malheur donne aux enfants ■
— Kous les avons eues toutes, depuis que voua éles parti. Regardez autour de vous, la pendule s'en est allée avec les rideaux ; il n'y a presque plus de meubles. Dieu sait ce qu'on n'a pas vendu, engagé, pour payer ce terrible terme! C'est Tonin qui portait les affaires au mont-de-piété, moi, je n'osais pas. Papa et maman étaient trop connus... Mais ce n'est rien encore, cela... Croiriez-vous que voili trois mois que nous n'allons plus au collège?
Sans gilets ni cravates, les pieds dans des pantoufles, les deux petits avaient bien cette mine de flemme et de déslieurement commune à tous les réfraclaires de l'école ou de la caserne.
— fious priver du lycée, c'est ce qui lui faisait le plus de peine, encore plus que d'envoyer notre petite sœur Dina i Chcrboui'g, ciicz sa marraine qui s'en est chargée... Ah! voilà
— Eh bien! mes enfants, votre père, votre père... Elle s'était préparée à mentir pour ne pas leur
porter tout de suite un coup trop dur; mais la présence imprévue d'Izoard, cette figure amie et apitoyée, lui enleva tout courage. Elle connaissait la lettre de son mari, et savait qu'un mot, rien qu'un mot échangé entre eux allait la faire sangloter et tout dire. Aussi se contenta-t-elle d'un bonjour muet et continua, comme l'absentant de la scène :
-^ J'ai laissé votre père plus calme... j'espère que nous n'avons rien à craindre pour aujourd'hui.
La pauvre femme détournait la tête, s'efTorçait d'échapper aux yeux de soupçon qui l'épiaient.
— Mais pourquoi l'as-tu quitté, maman? demanda Raymond méfiant, presque sévère.
La mère, courbant la léte, répondit très douce, très humble, comme si elle était en présence de son mari, ou comme si l'aîné déjà le remplaçait en autorité :
— C'est afin de vous tranquilliser plus vite, mes chéris...
El pour échapper à d'autres questions, elle dit, en tournant vers Izoard un regard navré qui avouait :
— Ah! M, Marc Javel est bien cruel envers nous.
— Ça, je ne peux pas me le figurer, tonna le petit
Et sans oser regarder les enfants, elle leur commanda d'aller s'habiller bien vite.
Derrière eux, le sanglot qui l'étreignait éclata dans un déchîrenient :
— Pauvres petits! murmura- t-elle, la figure entre les mains.
Izoard vint s'asseoir au bord du divan où elle s'était effondrée. A peine s'il osait l'interroger... Etaitce possible? Eudeline aurait accompli sa menace?..
Elle fit signe « oui », la figure toujours entre ses gants de fll.
Il !a regardait, stupéfait :
— Mais vous n'étiez pas là,?... vous ne l'auriez pas laissé faire... et puis, est-ce qu'on se tue pour de
H Du moins, que sa mort serve à quelque cliose... », se disait-il en emmenant les enfants rue de la ViUol'Evèque, où le sous-secrétaire d'Etal à l'Intérieur ■ habitait un ancien hâtel avec jardin, à. la porte du minislère.
Le sous-chef sténographe à la Chambre met au clair pour l'impriracrie le compte rendu de la séacce, en remaillant des èrai-os à droite ou à gimcke... rumeurs sur quelques bancs... applaudissements prolongés... On comprend que les députés aient tout intérêt à se mettre bieu avec lui. Aussi le Marseillais était-il silr qu'au reçu de sa carte, M. le sons-secrétaire d'Çtat, même en traîn de déjeuner, se garderait de le faire attendre ou de le renvoyer à un autre jour, comme il n'eût pas manqué d'agir avec de bien plus hauts fonctionnaires-que lui. A peine introduits
Tonin, le petit, le rouge, ne put faire que les gestes de sa colère. Une contracture nerveuse empêchait les mots de sortir d'entre ses dents, serrées dessus à les broyer. L'aîné, Raymond, n'était guère plus éloquent avec sa voix en mue, le dégingandage de son grand corps poussé trop vite; pourtant, comme il fallait un défenseur à celui qu'on outrageait devant eux si injustement, Tenfant sut se tirer d'affaire. Non, leur père n'était pas un imposteur... S'il avai dit qu'il se tuerait, c'est qu'il voulait le faire, certai nement; etil se tuait pour échapper à de ms singes qui s'acharnaient après lui, M. Petit-Sagnier et puis d'autres,. .Ça, on le saurait, il le dirait partout, m'écrirait dans les journaux... Ah mais, c'est quel... — Le père est mort, monsieur le ministre, on ne leur a pas encore dit, murmura le Marseillais inquiet de celte fugue exaspérée; mais un vague sourire de commisération aux lèvres de Marc Javel le rassura tout de suite, et convaincu que le h^nt fonctionnaire était aussi remué que lui, il ne se gêna plus pour écraser deux grosses larmes que ces cris d'enfants lui motlaient au coin de l'œU. Ahl
laumepour ses théories humanitaires et sociologues; mais combien regrettèrent leur abstention, quand on apprit que le sous- secrétaire à l'Intérieur était Tenu jusqu'au cimetière. Pour atténuer la mauvaise impression dans le public, Marc Javel avait compris qu'il devait assister aux funérailles de sa victime ; même il eut l'ingéniosité d'amener avec lui comme bouc émissaire son avoué Petit-Sagnier, type de tolicilor obèse et jouisseur, que les ouvriers de la fabrique, vaguement informés, accueillirent de grognements et de mines revêclies. Quant i Marc, lorsqu'on le vit descendre du coupé ministériel, ganté de noir et si correct, devant cette lointaine église de faubourg, il y eut pour le recevoir un sen timenl de sympatliie universelle. Pierre Izoard et les enfants qui l'attendaient sous le péristyle, sachant qu'en sa qualité de franc-maçon et de Vénérable il n'entrait jamais dans les églises, s'avancèrent tous les trois, congestionnés de larmes, pour le remercier d'être venu.
— Forlitudo animi! dit tout bas, en lui montrant le catafalque embrasé de cierges sous le porche, le
à leur leur, chuchotaU d'un ton de mystère :
— Un jeune homme très protégé...
Comme toujours, cette protection fut plus illusoire qu'effective. Quelques semaines après les funérailles d'Eudeline, le sous-secrétaire d'État se faisait annoncer chez la veuve, très fière de cette visite, et qui les recevait, lui et son homme d'affaires, Petit- Sagnier, dans ce bureau du rez-de-chaussée où le désespéré avait sué sa nuit d'agonie, entre le grillage de la cais.se et deux rangées de livres de commerce en basane. Pierre Izoar.d et le comptable Alexis se trouvaient iù, sur la demande expresse de Marc Javel, avec qui ce conseil de famille avait été combiné par M"* Eudoline, devant l'impossibilité de continuer le commerce de son mari. Une nature molle et rêvassière, une éducation sans mère, commencée au Sacré-
L'avoué ouvrit les bras, comme s'il laissait tomber l'affaire. Les Nathan n'avaient pas parlé de i'immeuble qui du reste accaparait l'air, le jour et ia place dans une cour déjà trop petite; ils sera::înt enchantés de s'en débarrasser. M"° Eudelioe eut de la peine à retenir ses larmes. Comment! ne pas même leur rendre le prix de la construction, les dix mille francs que Pierre Izoard leur avait fait prêter. Le gros avoué avança une lippe méprisante : une de3 nombreuses erreurs de ce pauvre M. Eudeline, l'idée de celle construction.
— Ne pensez plus à cela, chère amie, interrompit le sténographe, la personne qui vous a prêté cet argent n'est pas pressée de le ravoir.
Marc Javel eut un sourire indulgent :
— Elle est donc bien riche, cette personne?
— Dans mon genre, monsieur le ministre, dit le Marseillais tout épanoui.
— En ce cas, mon cher maître...
M. le sous-secrétaire d'État lirait de sa jaquette un élégant portefeuille en gduchat, y prenait un chèque
toute la somme déboursée.
Izoard rougit, protesta, puis h la réflexion :
— Eh bien! si, tout de même, j'accepte poui M"' Eudeline qui va se trouver encore moins riche que moi et que mon ami.
La pauvre femme ne savait plus où elle en était., on lui devait déjà tant à ce bon M. Marc Javel! Quelques jours avant, c'était la bourse de Raymond; ensuite une lettre de recommandation pour Esprit Comat, l'ancien membre de la Constituante, maintenant directeur d'une grande maison d'appareils électriques où Pierre Izoard venait de faire entrer Anlonin, comme apprenti... Ces cinq mille francs par là-dessus!
— Madame, je vous en prie, murmura Marc Javel, paternel et doux comme l'Évangile.
Dans le coupé du ministère, qui descendait à fond de train la pente boueuse du faubourg, l'avoué Petit- Çagnierreprocbaitàson client cette générositéinutile:
— Que diable! Je vous arrange une affaire superbe, je vous débarrasse d'un bail ridicule, d'un locataire dangereux, je vous fais cadeau d'un immeuble magnifique, et vous venez glter mon chefd'œuvre avec vos cinq mille francs, vrai!..,
— Maître Petit-Sagnier, dit le grand fonctionnaire approchant de sa narine un cigare de la
ptis EOD client seulement pour un homme heureux.
Ces cinq mille francs, en attendant que Raymond fût en âge de tenir efficacement l'emploi de soulien de famille, permirent à la veuve, qui s'était réfugiée à Cherbourg chez la sœur de son mari, d'y vivre moins à l'étroit et d'envoyer quelques douceurs à l'interne de Louis-le-Grand et à l'apprenti d'Esprit Cornât. Les lettres qu'elle écrivait à ses garçons, à l'aîné surtout, chargé de leur avenir, se plaignaient de l'exil auquel la mère et la fille se voyaient condamnées pour longtemps, et le même désolant poslscripium suivait invariablement la signature : « Travaille, mon enfant, travaille, et tire-nous d'ici au plus tût. » Il travaillait, le malheureux; mais par une extraordinaire malechance, lui qui, jadis, sans aucun cITort emportait tous les prix de sa classe à Charlemagne, à présent que ses études avaient un but défini, volontaire, n'obtenait pas même une nomination à la fin de l'année. Ses maîtres, confidents de sa peine, témoins de ses efforts, attribuaient à une fatigue de croissance cet arrêt subit
rique-1 étires, un nommé Marques, qui marchait dans le rang à côté de lui, au retour du speclacle.
— Pourquoi il me fait pitié, ce prince de Danemark, pourquoi je pleure sur lui comme sur un de nous, c'est parce qu'il me ressemble, vois-tu, Marques, qu'il a comme moi une tÂche au-dessus de ses moyens, à laquelle il pense à toute heure, et qui lui interdit tout plaisir. Lui non plus n'a pas le droit d'être jeune, d'aimer et d'être aimé, d'avoir son âge. Il faut qu'il soit un héros, un vengeur, et U sent qu'il ne peut pas ; c'est à vous fendre l'àme.
De cette confidence, que le type de rhétoriquelettres racontait le soir à sa mère, une femme de ministre, je vous prie, naissait chez cette dame que la haute gomme républicaine appelait encore « la belle Marques b un vif intérêt pour ce blondin à l'âme romanesque, et d'une si jolie nuance de cheveux; mais cette curiosité latente ne fut satisfaite que plus tard. Raymond alors ne voulait voir personne, n'acceptait aucune invitation. Ses dimanches, il les passait au Palais-Bourbon, chez Izoard; plus souvent à Morangis, un petit village de banlieue où.
descendaient ii la staLion d'Anlony et, laissant M°" Eudeline monter dans la correspondance avec sa fille, suivaient à pied un de ces chemins creux ombragés de vieux ormes, un arbre démodé, qui ravinent l'immense plaine entre la Bellti-Épine et la tour de Montlhéry. Délices toujours nouvelles pour le fabricant du faubourg, cette marche d'une heure entre deux haies daubépine et de prunelles, au bras du vieux sténographe qui lui révélait les dessous de la Chambre, les mystères des couloirs, clamant de sa voix de tonnerre : « Gamhûtta me l'affirmait aujourd'hui même, à la buvette... n ou ' Je tiens de M. Dufaure que la loi ne passera pas... » pendant, que Raymond et Antonin se roulaient, semaient leurs livres et cahiers de classe dans les champs de sainfoin et de betteraves, môlaitint leur expansion . bruyante aux u tireli » de l'alouette montant et tourbillonnant au-dessus des moissons, comme prise entre les mailles blondes du soleil couchant.
A l'entrée de Morangis, à la croisière de trois routes, s'érigeait, au milieu d'un terre-plein de verdure, un grand peuplier d'Italie qui avait un passé politique et que le père AilJuume, déjà proprié-
le vieux Guillaume Aillaume, masque de Voltaire retouché par Labiche, toujours la tabatière à la main et une bonne prise massée entre deux doigts, venu au-devant de ses petits enfants qu'il adorait. On s'arrêtait un moment pour causer politique, sans s'entendre jamais, car il y avait là des générations différentes, chacune avec sa façon de sentir, même de parler. Puis, la fraiclicur du soir faisant frissonner le grand peuplier jusqu'à la cime, Geneviève, inquiète pour sa mère, donnait le signal, et Ton se séparait, d'un côté la malade, marchant doucement «ntre son mari et sa fille vers un très ancien pavillon de chasse qu'ils habitaient, composé d'un rez-de- ■chaussÉe sur perron, avec de hautes fenêtres à tout petits carreaux, ouvertes sur dix lieues de blé et de «olza; par la route opposée, le grand-père Aillaume s'en allant de son petit pas vif de vieux sécot, en tète de la famille Eudeline et dans la direction du château, qu'on apercevait énorme et noir avec sa façade flanquée de deux grands tulipiers, toutes ses vitres rougios par le couchant lui donnant l'aspect d'une bâtisse incendiée, restée debout par sortilège.
de mathématiques, auxquelles l'écolier pensait toute lai semaine, rêvant de ces après-midi du dimanche qu'il passait dans un coin de la salle à manger de Morangis, sombre ou claire selon la saison, assis aux pieds de cette exquise grande sœur que les enfants nommaient « tantine »,un Virgile ouvert sur des genoux qui le brûlaient à travers les jupes.
Raymond approchait de ses dix-huit ans; il entrait en pliilosophie. Nos philosophes de lycée se reconnaissent d'ordinaire à une mine soucieuse, une gravité de chambellans, fiers de porter, brodées dans le dos, ces deux clefs symboliques et mystiques avec lesquelles Kant et Schopenhatier leur ouvrent toute l'âme humaine et toute la vie. Ne riez pas, c'est une des misères de notre pays, l'importance donnée chez nous, depuis la guerre de 70, à la philosophie, surtout la philosopliie allemande, qui remplace dans nos lycées ces lumineuses « humanités », si longtemps le rendez-vous, comme le palier intellectuel des études supérieures.
Assombri déjà par ces devoirs et droils d'aînesse dont il s'exagérait les responsabilités, cette étude nouvelle à laquelle Raymond s'initiait aurait dû le
sans vous douter que le fils de vos voisins, les vieux maraîchers, entourés par lui de tant de soins, de tendresse, fût le Mauglas des Débats, de la Revue, le savant critique musical, auteur de ces belles études sur les danses grecques et syriaques, d'après les médailles... Je ne prélecds pas qu'il soit beau, ni même élégant, mais enfin pour vous il s'efforce, il se soigne... et puis il a l'air d'un mâle, celui-là, ce n'est pas un travesti.
— Epousez-le, ma chère, lui jeta Geneviève, se retournant avec dépit.
L'étudiante leva du cahier de notes sa pauvre face d'Esquimaude, endimanchée de rubans et de panaches, pour répond]^ doucement, sans la moindre rancune ;
j'ai depuis longtemps sur le cœur... Uue laites- vous? où allez-vous? où conduisez-vous cet enfant qui a quatre ans de moins que vous.et dont vous ne ferez jamais un homme, n'importe comment vous y tâcherez? Encore si c'était le petit frère, Tonin. Il n'a pas même seize ans, lui, et c'est un bègue, une moitié d'infirme, mais quelle énergie, quelle volonté!... Tandis que l'autre... Croyez-vous vraiment qu'il travaillait, quand vous le teniez des journées près de vous, contre vous, vos yeux dans le même livre? 11 on a pourtant bien besoin, de son travail, pour lui comme pour les autres; et c'est vous qui l'en détournez... Je pense à tout ce qu'on a imaginé pour expliquer la diminution évidente des forces d'attenlion et de compréhension de ce jeune Eude- !ine; ce n'était pas sorcier à découvrir. Vous avez été le prétexte à l'indolence de ce lymplialique, son opium... Arrêtez-vous, ma chérie. Vous êtes en train de faire son malheur, à ce petit, et peut-être le vf^itre. 11 n'y a pas de grande sœur qui tienne; la chair est un terrible piège où ii se prend, où vous allez vous laisser prendre un de ces jours. Et alors, quoi? Vous ne pouvez pas être sa femme; autre chose, non, n'est-ce pas? Je vous vois en détresse tous deux avant longtemps.
fois...
Casta la regardait, ahurie :
— Non vraiment, c'est sérieux? Siméon ?...
Vous vous décidez pour Siméon î
L'arc de ses gros sourcils s'accentuait, à chacune de ses phrases, d'étonnement et de stupéfaction. Comment! ce bellâtre de ministère, méthodique, à remontoir; ce lièvre peureux de son ombre, sans passion, sans idées, n'ayant jamais rien dit ni pensé qui n'ait été pensé et dit par tant d'autres avant lui, voilà ce que Geneviève Izoard préférait au talent, fier, à l'intelligence indépendante de Mauglas!
— Voyons, mon petit, vous êtes donc devenue sotte? Vous ne le trouvez pas assez chic, assez Jeune?
— Uù! soyez tranquille, inierrompit Ueneviève vivement, je le nrois honnôte; seulement il y a au coin de son rire, dans le pli de sa lèvre, je ne sais où, quelque chose d'obscur et de cynique qui me gêne. L'idée que cet homme pense à moi, qu'il emporte mon souvenir, mon image dans sa têle, m'est désagréable.
La Russe murmura : « Moi qui en serais si heureuse... » Puis avec un soupir :
^ Comme touts'arrange mal, dans la vie I Des pas, des voix en marche s'approchaient dans le tournant du chemin. Sous ses rubans criards, les poimmetles jaunes de l'étudiante s'empourprèrent d'innocentes lueurs; elle venait de voir briller, derrière Izoard et Raymond, le canon d'un fusil de chasse et une plume de coq-faisan piquée sur un chapeau tyrolien.
— Ecoute ça, fillette, gronda la basse-taille du Marseillais dont le clair matin irradiait la barbe en tablier de sapeur, de plus en plus longue et blanchoyante, écoute çh, et dis-moi ce que tu en penses. Mauglas, que nous venons de racoler en route, prétend que d'une génération à l'aulre on est
cette étrange affirmation d'un gros homme à tète d'acteur bohème, de trenle-cinq à quarante ans, en houseaux jaunes aux boucles étincelanles et veston de velours trop neuf, qui s'approcha des jeunes filles avec un salut de cour jus'j'ja lerre, balayant le chemin de sa pluir.s aiordorée. L'étudiante, qu'il ne gâtait guère de ses attentions d'habitude, fut si ûère d'avoir sa pan de cette révérence, même ironique, que, le temps d'un éclair, sa pauvre figure en devint presque jolie. Katurellcmont, Mauglas n'y prit pas garde et continua, tourné vers Geneviève ; — C'est comme si, devant mademoiselle, j'accusais M™' Lafarge d'avoir arseniqué son mari. Quelle que soit l'opinion de M'" Geneviève sur cette cause cclùbre, j'imagine qu'elle me l'exprimerait sans fanatisme, tandis qu'liier soir, à diner, à la maison, j'ui cru que nia chère maiiian appellerait sur ma tèlc le feu du ciel, simplement parce que j'avais mis en doute l'innocence de cette sainte femme. 11
de Morangis, se dressant à sa droite avec les tulipiers de la façade, lui rappela le désir de M"" Eude- Une.
— Si nous lui cueillions ses fleurs tout de suite î dit-elle tout bas à Raymond, et, sans attendre sa réponse, elle l'entraîna en criant aux autres d'aller devant, qu'ils s'arrêtaient au ch&teau quelques minutes.
Avingt-deux ans, Geneviève Izoard, bien qu'élevée par une étudiante en médecine et un père aux idées très avancées, était restée une \Taie jeune riile, d'une candeur et d'une innocence délicieuses. Plusieurs raisons à cela : d'abord le père Izoard, de fabrica-
qu'une jeune mondaine à l'alTilt des courses et des premières, parlant tous les argots, imitant les chanteuses de beuglants & la mode. Ayant élevé Geneviève en dehors de toute pratique religieuse, il la voulait d'autant plus réservée de manières et de langage; là-dessus, un vrai papa du midi, farouche, intransigeant, d'un rigorisme de gardien de sérail. On citait ce mol de Geneviève, conduite par mégarde à un spectacle un peu vif, et disant ingénument à son amie Casta :
— Tu comprends, c'est pour papa surtout que j'étais gênée I
Sans partager les idées méridionales du vieux sténographe, celte Sophia Castagnozoff qu'il s'était adjointe pour compléter l'instruction de sa filkUe lui avait plu d'abord par la tenue sévère de ses mœurs et de son langage, ses effarouchements célèbres à l'École de médecine. Quand les étudiants voisins de Casta, soit au cours, soit dans les promenades botaniques, voulaient se débarrasser de celte pauvre laide et de ses conférences humanitaires, ou seulement pour la joie de la voir rougir jusque dans la racine de ses cheveux fauves, ili ■ n'avaient qu'à lâcher leur verve de voyous et de carabins; elle s'écartait alors avec des pudeurs de grosse chatte, un secouement de ses franges et de
ce qu'elle faisait, y mellail toute son attention, toute sa volonté. Ainsi s'explique !'ing6nuité absolue où cette rayonnante créature était restée jusqu'à vingtdeux ans, et conament l'instinct de maternité, le premier, le seul éveillé en elle, avait pu se transformer, de\enir de l'amourpresque inconsciemment. Quand elle s'en rendit compte, aux vacances dernières, cette découverte la remplit de confusion. Être aimée de ce collégien, cela se comprenait encore; mais l'aimer elle aussi, s'émouvoir à son approche, rêver de sa jolie flgure aux boucles blondes, de sa moustache de jeune hussard, de ses mains pâles et délicates, s'irriter quand il regardait d'autres femmes ou si la mère de son ami Marques le faisait demander au parloir, voilà de ces faiblesses dont elle n'eût jamais pensé souSrir. Cet enfant à qui elle avait appris à lire, elle, tantine!,.. ce serait abominable un sentiment pareil si ce n'était rîsible. Et tout de suite elle essaya de se dégager, se surveillant comme la femme la plus subtile aurait pu le faire, évitant les contacts dangereux, les tendres familiarités. Mais que de peine, quel émiellement d'eUorls inutiles. C'était toute son exiàlence à refaire,
et accepter par Raymond, et ce serait difficile, car sans avoir jamais osé le dire, il l'aimait et ne Tignorait pas, lui. A seize ans, il faisait des vers pour elle, des vers baudclairiens, des cantiques rervents en latin de la décadence — Genovefœ meœ laudes — où il énumÉrail les beautés de son amie, son teint d'aubépine, sa taiUe longue et souple. Les rares figures de femmes évoquées dans ses livres de classe, princesses et guerrières, que ce fût Electre au grand cœur fraternel ou la Camille de Virgile, lui apparaissaient toujours avec le sourire éclatant,. les clairs yeux gris de la tanline. En classe, en cour, au dortoir, en promenade, il ne songeait qu'à celle dont le portrait, en joli médaillon, ne le quittait jamais. L'ami Marques était seul à le connaître, et sa mère, la femme du ministre, obtenait par exception de le. voir aussi, très intéressée par ces amours adolescents; bien entendu, Eudeline entourait d'aventures romanesques, masquait d'un faux nom le beau visage aux yeux large ouverts, d'une netteté décon-
pervers et connaissant la femme comme pas un k Louis-le- Grand, Marques lui proposait deux modes de déclaration, ou l'étreinte à pleins bras, et bouche contre bouche, un soir qu'ils seraient seuls; ou plus insidieusem.rnt, un savant libertinage de causeries, de lectures et d'images. Heureusement que retenu par une honnêteté, plutAt une timidité de nature, Raymond, si confiant qu'il fût dans la précoce expérience de son ami, continua d'aimer en silence aux pieds de Geneviève, de se serrer, de se frûler contre elle, son livre ouvert sur ses genoux. ■Ce matin d'octobre, cependant, en marchant dans la belle lumière, le sang fouetté, les veines gonflées, il avait senti en lui comme un ouragan de sève, une crue subite de jeunesse et de puberté. Tout en marchant, il se répétait : « C'est pour aujourd'hui, je lui dirai que je l'aime... n pendant que Geneviève se préparait de toutes ses forces à lui faire croire, à se faire croire à elle-même qu'elle ne l'aimait pas.
— Le château n'est donc pas encore habité? demanda Raymond, comme ils arrivaient devant la gtiUe monumentale, bandée d'un écriteau sur leauel
chaîne de la cloche qu'un routier, furieux de ne trouver personne, avait sans doute arrachée,
— ... A la mort de ton grand-père, il a été vendu à des Anglais qui y ont installé une magnanerie, pour faire en grand la culture des vers à soie. Ça n'a pas réussi. Après eux, on a mis l'écriteau et il n'a plus bougé.
Du fond de la cour, une casquette forestière apparue- au rez-de-chaussèe , dans l'encadrement d'une des hautes fenêtres dominant le perron aux TÎeilles pierres, cria d'une voix de commandement :
— Poussez la grille, elle n'est pas fermée.
Geneviève obéit.
— C'est le père Lombard, dit-elle à-Raymond, un ancien garde de Fontainebleau, il est là pour faire visiter le château, et se distrait en fabriquant des cannes, des fourches, des râteaux avec les bois de toute espèce qu'il trouve dans !e parc. Tu sais que grand-père Alliaume avait la passion des arbres exotiques... Mais qu'as-tu, mon petit? comme tu trembles I
Le grincement que fit la grille pour s'ouvrir, associé aux cris d'un paon sur la crête du mur, dans le soleil, et au clocher voisin sonnant la grand'messe, bouleversa Raymond jusqu'au plus intime de son
ce nom de l'Autan qui avait intrigué toute son enfance !... — l'éraflure laissée dans la muraille par la cloche des repas, il sentait venir des larmes.
— Ça méfait trop mal, tantinè, dit-il à la jeune fille, toute remuée aussi de son émotion. Prenons nos fleurs et allons-nous-en.
Elle s'en voulait de l'avoir amené là et n'eût pas mieux demandé que de partir. Mais les deux tulipiers de la façade, que l'orage de la dernière nuit avait dépouillés de la moitié de leurs feuilles, étaient dédeuris depuis longtemps. Le garde Lombard,- qui s'était approché et respectueusement découvert en apprenant qu'il parlait à un des anciens propriétaires du château, se souvint heureusement que sur un petit arbuste au bord de l'eau il restait encore quelques fleurs;
— Si monsieur Eadeline veut aller jusque-là, il peut passer par le bas. Justement le vestibule est
à-vis, Raymond apercevait la pièce d'eau étincelant au soleil parmi les splendeurs automnales comme une haute glace répondant à celles encastrées dans les tentures vert et or du salon. Aurait-il le courage de marcher jusque-là, enlacé de ces mille souvenirs qui, de la maison d'enfance, sortent du sol en lianes grimpantes, serrantes, êtoufTantes.
— Décidément, ça te remue trop... nous reviendrons un autre jour, murmura Geneviève apitoyée.
L'enfant se raidit, voulut faire ITiomme :
— Non! il faut... je veux... un autre jour, ce serait trop tard.
11 la prit par la maîo et ils entrèrent ensemble.
Oh! ce vestibule, sonore et dallé, avec son stucage d'un rose pâle, où d'anciens chapeaux de pallie pendaient encore aux patères ; il ne fit que le traverser, mais quelle émotion en retrouvant celte odeur de fruitier et de moisissure ! Au tournant du grand escalier, dont la rampe avait toujours la pomme de cristal ébréchée par rarbalètc d'Antonin, n'avait-il pas cru entrevoir le dos du grand-père Ailîaume et sa montée furtive de long chat maigre. Par les portes entre-biillées, à droite, à gauche, des
contraire par un envahissemeiit de la nature qui comble tout ce que nous abandounous ; les allées mangées d'herbe, les prés envahis de mousses parasites, les arbres' sans taille ni culture avec un surcroit de branches bruissantes sous la double travée de la charmille à demi défeuillée, où chantaient et sautillaient, trompées par le soleil d'arriëre-saison, des bandes d'étourneaux, merles, grives, rouges-gorges, en train d'émigration, posés le temps d'une halle. Tout le parc immense, changé en forêt, ouvrait devant eux des chemins verts, ce que les forestiers appellent des routes mortes, traversés par le bond à revers blancs d'un lapin, le glissement d'une couleuvre; et sur des bancs de pierre moussue, un rayon, une ombre remuée par le vent leur donnait l'illusion de fautâmes amis qui se levaient & leur passage.
et des fantômes. Subitement rappelé à la vie en même temps qu'à son amour, il s'agenouilla près de l'amie, et, la tête contre son épaule, il regardait hypocritement la fleur d'arbre d'un brun verdàtre presque couleur de feuiile.
— Pauvre maman, qu'est-ce que ça peut lui représenter ce calice fripé, décoloré! A moins qu'elle n'y trouve une image de sa triste destinée, à laquelle la mienne ressemblera sans doute.
11 frissonnait, blotti dans le cou blanc.
— Ah ! tantine, la vie me fait peur. Si Je ne t'avais pas pour m'appuyer, me rassurer, que dcvicndraisje? Tu ne me quitteras jamais, n'est-ce pas?
Elle pensait: <i Le moment est venu; Si je ne parle
de son épaule et, se retournant, lo vit 6croul6 dans le gazon, Jes yeux éteints, les lèvres blanches, son képi roulé par terre près de lui.
— Raymond, qu'as-tu, mon petit?
C'est elle, à présent, qui le prenait dans ses bras, contre sa poitrine, ciîrayée de lo voir si pile.
— Rien... une faiblesse, un vertige. J'ai senti le sol fuir, les arbres filer en l'air, pour un mot que j'ai cru entendre, mais que tu n'as pas dit, bien sûr... Voyons, tantlno, ce n'est pas vrai? tu ne te maries pas?
Elle n'avait jamais su mentir, et baissa la léte. Alors il éclata en sanglots et en plaintes. Se marier! et avec qui?... Siméon?... Sans l'aimer, alors?... jamais elle n'en avait voulu... Non, elle ne ferait pas cela... Ah! mon Dieu...
n pleurait, la tête cachée aux genoux de Genevièvu, lui mouillait les mains de caresses brûlantes, tandis qu'elle essayait de l'apaiser, de îe convaincre.
— Il le faut, mon petit Raymond, le pèrcle veut; je ne suis plus jeune, tu comprends. Et puis, toi aussi, un jour, tu te marieras et cela ne t'empêchera pas de rester mon ami.
sais pas ce que c'est que l'amour. Tu me prends pour un enfant h cause de mon képi et de ma tunique. Cependant j'ai dix-huit ans, et dans notre cour à Louis-Ie-Grand, j'entends ceux de mon âge parler de leurs maltresses. Moi, je n'en ai jamais voulu de maîtresse parce que je ne pensais qu'à toi, que ton amour me gardait de toutes les parodie^ d| l'amour... Mais si tu m'abandonnes, que veux-tu quB je devienne? Ma vie est si triste, si morne. Ah! méchante, méchante lantine...
Il se tut, couvrant toujours les jolies mains qui s'abandonnaient à lui de baisers et de larmes. Elle se taisait aussi, agitée d'un cruel débat, sentant l'heure et l'endroit solennels. Pour la vaincre, elle pourtant si vraie, il fallaft que le mensonge s'en mêlât; que le rhéteur, qui déjà déclamait en lui, abondât en vaines paroles :
— C'est bien simple, dit-il redressé tout à coup, si tu te maries, mon père m'a montré le chemin qu'il faut prendre pour sortir de la vie et de ses laideurs; mais je n'attendrai pas son âge...
Elle cria d'épouvante ;
ift remplit ae terreur. i.a venie, c est que aans sod image reflétée au fond de l'eau loul à Theure, une lointaine ressemblance lui avait montré son malheureux père. « Comment a-t-il eu le courage de se tuer? moi, je ne pourrais pas... Vivre avant tout, ohl vivre.... » s'était-il dit dans sa courte méditation qui avait tant effrayé la pauvre fille, trop sincère maintenant pour mettre en doute les menaces répondant si bien à ses angoisses personnelles. Ohl ces lois sinistres d'iiérédité, dont la science est venue assombrir la vie déjà si noire!
a Névropathe comme son piTC, pourvu qu'il ne finisse pas comme lui I » Combien de fois s'était-elle révoltée en entendant son ami Castajeter ce diagnostic implacable de jeune savant aux efforts du petit età ses espérancesl Voyez-vous maintenant si, au lendemain de son mariage, on lui rapportait l'enfant tira de l'eau, les lèvres bleuies comme tout à l'heure, les yeux éteints à jamais, et pour un Siméon qu'elle a'aimaitpas, qu'elle ne pouvait aimer!... Et brusque-
Elle était tout près de lui, maternelle et passion- Dée, la bouche gonflée de bonté, de tendresse ; il sentit qu'il la tenait, qu'elle était à lui pour toujours, sa dupe, son éternelle dupe. Et dans un élan de joie et d'orgueil, il la prit entre ses bras, l'étreignit avec transport.
— Vrail... bien yrai, tu ne te maries pas, tu ne te marieras jamais? Ah! tu es bonne, je t'aime. Dismoi que lu m'aimes aussi,
— Raymond!...
Leurs bouches se rencontrèrent et s'unirent. C'était la première fois.
Suivirent quelques mesures de silence et de gêne délicieuse. Assis en face, l'un contre l'autre dans l'herbe folle que le soleil crible d'étincelles, où de longs fils blancs se balancent, ils ont senti se glisser entre eux quelque chose de nouveau et d'inattendu. 11 n'est plus son petit, elle n'est plus sa tantiue. Ils sont seuls. L'eau des fossés reluit immobile. Tout le parc chante et vibre. Ah! si le jeune homme pervers
— Casta... elle nous cherche. Le père doit être inquiet de nous, dit la jeune fille à vois basse. Et tous deux se levèrent vite en rougissant. Pourquoi rougir, puisqu'ils n'étaient pas coupables?
Geneviève se trompait. Bien loin d'éprouver la moindre inquiétude, le père Izoard comptait profiter de l'absence de sa fille pour s'expliquer avec le prétendu au sujet de la dot, graves questions toujours embarrassantes à débattre devant la jeune fille.
Debout sur la porte de l'antique pavillon chaperonné d'ardoise, porte cintrée à. heurtoir, surmontée d'an écusson de pierre dont les attributs cynégétiques étaient aux trois quarts efl'acés, dès qu'il vit paraître sur la route d'Antony la correspondance chargée de Parisiens comme aux plus bleus dinianclies de l'été, le vieux sténographe se campa sur l'oreille son chapeau de planteur à larges ailes, endeuillé d'un crêpe depuis deux ans, et descendit avec majesté îes trois marches du perron pour aller au-devant de son fulur gendre. L'omnibus s'arrêtait à la porte des Mauglas, locataires d'un pavillon voisin de celui-ci, mais plus moderne. Le fils Mauglas et son père, vieux paysan tordu comme un cep, le teint d'un sillon de labour, recevaient du conducteur avec des précautions infî-
avec envie.
— Sont-ils gueulards ! et c'est comme ça tous les dimEinches... Le fils invite des amis à ces ripailles de famille ; en voilà justement toute une bande.
Des jeunes hommes à lunettes et monocles, en chapeaux de soie et redingote, tenue d'huissiers ou de médecins de campagne, mais avec des figures intelligentes et fatiguées, sautaient de voiture et, saisis tout de suite par ce pétillement de lumière et d'oxygène, entraient chez les Mauglas en gambadant et poussant des cris sauvages. Le dernier descendu, mis avec plus de recherche, complet vert et gants gris perle, se détacha du groupe en saluant d'un air réservé ; c'était M. Siméon, l'employé de la questure.
Neveu d'un colonel en retraite député et questeur de la Chambre, le jeune homme se targuait de ses hautes alliances, portait beau, arborait moustache et royale, un choix de cravates et de cannes varié, avait en présence des dames de petits battements fats de la paupière.
— Eh bien I Siméon, quand je vous disais qu'elle
qu 11 pariageaii avec les maugias, sépare a eux par un petit mur en espalier. A droite et dans le fond, pas de voisinage; et pour clôture, d'Épais buissons de prunelle et d'aubépine avec la plaine à perte de vue. Bordée d'arbres à fruits et aussi de quelques arbres verts, pour que dans la saison mauvaise la malade pût réjouir ses yeux d'un peu de verdure, une aUée de sable fin admirablement trié traversait le jardin dans sa longueur, coupée au milieu d'un rond-point où se dressait une toiture de chaume dont le pied rustique servait de dossier à un banc circulaire. C'est là que s'assirent les deux hommes pour causer librement avant l'arrivée de Geneviève. On entendait de gros rires dans le jardin à côté, la belle bumeur des apéritifs, et le clocher de Morangis qui sonnait au lointain.
— Je vous avais dit, mon cher Siméon, que ma fille possédait une fortune personnelle de cinquante mille francs, laissée à la chère enfant par sa grand' maman de Nice ; or, voici comment se trouve ébrécbée cette petite fortune.
Le père Izoard toussa plusieurs fois pour laisser à son futur gendre le temps de dire : « Que voulezvous que ça me fasse? » ou « Je suis au-dessus de cela, mon cher beau-père. » Mais Slméon garda
Le jeune homme paraissait très surpris, au contraire.
— A quelque temps de là, reprit le sténographe, Victor Eudeline, le père des deux enfants que vous connaissez, eut besoin d'argent pour faire bâtir; une question vitale, cette location de sa cour improductive, La petite me demanda : « Combien lui faut-il? — Dix mille francs. — Les voilà. » La mère et moi nous fîmes toutes les objections raisonnables : « Prends garde, au temps où nous vivons, une fille a beau être jolie, elle ne se marie pas sans dot. » L'enfant riait : « Siméon m'épousera toujours, il m'aime. » Ah! elle vous connaissait biei., mon cher garçon. . , Tout de même ça lui a fait dix mille francs de moins. Chez les Eudeline, personne ne s'est jamais douté que l'argent venait de la petite, ell-e le voulait ainsi; il lui semblait que les enfants l'aimeraienl moins, que ce rôle de bienfaitrice la générait auprès d'eux... des idées, enfin, maisdejolica idées, n'est-ce pas, mon camarade?
n'est plus que de trente mille?
Ayant proféré ces mots d'une voix sifflante, l'employé de la questure n'attendit pas de réponse,
— C'est bien niallieureux, fit-il songeur, le front incliné, les mains derrière le dos avec sa canne jaune d'or qui lui battait les jambes.
Et tout autour du banc il allait à petits pas, ticliant d'expliquer l'embarras de sa situation. Cinquante mille francs qu'il lui fallait, et non trente mille... indispensables pour sa part dans une grosse affaire, une écurie de chiens de course qu'il devait monter avec Je chef piqueur de la meute de Dauipierre, fonds social fixé à quatre parts de cinquante mille. On n'attendait plus que la sienne, et même on l'attendail depuis longtemps. Et l'employé, clignant son petit œil fat:
— Vous pensez bien, cher monsieur Izoard, que les occasions ne m'ont pas manqué... Mon oncle le questeur m'a procuré deux ou trois fois de très belles dots... mais avec un apport plus modeste. M'" Geneviève me tentait bien davantage. Pourtant faut-il encore que je tienne mes engagements, et ne pas laisser à d'autres le bénéfice d'une idée qui m'appartient; car c'est moi qui l'ai eue, cette idée de faire
TOUS en demande davantage.
L'homme de la questure arrêta vivement son petit train circulaire et, ses deux mains gris perle appuyées sur la pomme de sa canne, il dé'Jara le plus posément du monde qu'une de ses faiblesses étant la peur de manquer, il lui serait impossible de se mettre en ménage sans au moins cinquante mille francs.
Le vieux riposta, très pâle :
-^ Ma fille ne les a pas, Monsieur.
Il le voyait, maintenant, le Siméon, en toute splendeur.
— Alors, cher monsieur Izoard, malgré mon très vif chagrin, je me trouve dans la nécessité...
11 se découvrit. Inclina dans le soleil son tout petit crâne rond, traversé comme le jardin d'izoard d'une allée droite, admirabIementraLi£sée, puis gagna d'ua pas rigide et rapide la claire-voie, qui ut « dlng » pour s'ouvrir sur le grand chemin.
— Siméon... et déjeuner? cria le vieux.
A. Morangis, les restaurants sont rargs; il fallait gagner Antony, peul-ÉLre attendre le train... Siméon n'y avait pas songé. 11 hésitait, la main sur la porte. Mais la pensée d'affronter le regard de Geneviève...
quel prétexte donner au père et à Siméon pour un refus définitif. Tout sonore et -vibrant du premier baiser, Raymond sentait encore la souple tiédeur de l'étreinte et ces jeunes seins en coupes, moulés contre son cœur. Malgré lui, de son regard rayonnait vers la jeune fille une reconnaissance qui les embellissait tous les deux. i< Qu'est-ce qu'ils ont? » se demandait l'étudiante en venant; tout le long de la route elle interrogeait son amie.
— Tu lui as dit?
— Parfaitement.
— C'est qu'il n'a pas l'air désolé du tout...
— Je ne sais pourquoi, signilialt le geste évasif de Geneviève, uniquement occupée de son refus, de ce qu'elle pourrait dire à l'infortuné prétendu.
— Siméon sort d'ici, gronda la basso-taille du bonhomme à l'apparition de ea fille sur le perron.
— Comment! il sort d'ici?
Il y eut des croisements d'impressions diverses et éperdues.
manque vingt mille francs à ta dot. Crois-tu que c'est un joli merle?
Sa fille lui sauta au cou :
— PauiTe père, va! nous nous en consolerons vite, Ses yeux t-tincelaient sous le voile hjpocrite et
léger de mélancolie dont elle essayait de masquer sa joie.
— Il ne sera toujours pas difficile à remplacer, dit la Russe, dont le monocle allait de Raymond à la tan- Une avec inquiétude. Et, sans chercher bien loin, je crois que le fils Mauglus...
Le vieux sténographe eut un sursaut. Très jaloux de sa fille, mais aveugle comme tous les jaloux, il n'avaitjamais remarqué les attentions elles approches du voisin.
— Le fils Mauglas? dit-il de son plus beau creux. Comme pour lui répondre, dans lu jardin à cûté, un
baryton éraillc entonnait, soutenu par des from from de guitare,
A table, à lahie, à lable.
Mangeons ce jambonneau,
Un chœur de voix fausses, avec accompagnement
Geneviève prit le bras de son père :
— Voilà l'étal d'esprit de mon amoureux... Profitons de l'exemple et du conseil qu'il nous donne, et allons déjeuner, mes amis.
Dans la salle à manger de l'ancien pavillon, vieux de plus d'un siècle, où tant de chansons à boire et de rires épais de fermiers généraux, -de fournisseurs des armées, dé pairs et de sénaLeurs de ia Restauration et de l'Empire, avaient fait trembler les fenêtres hautes à tout petits carreaux verts, dans cette salle que l'après-midi du dimandie transformait en cabinetd'étndepourlatanlineetson élève, liaymond avait passé de bien doux moments, mais jamais une journée pareille à celle-ci. L'immense plaine lumineuse, avec ses fonds de brume violette qu'il voyait de sa place en déjeunant, étalait devant lui comme un pays nouveau et splendide, une ferra incognita que la passion venait de découvrir. Assis en face de Geneviève, toutes les fois que leurs yeux se rencontraient il avait envie de lui crier : « Viens, envolonsnous! » C'était dans tout son être un afflux de force et de joie, à l'idée qu'elle s'était promise à lui pour jamais, à la saveur sans cesse ressentie de leur premier baiser d'amour. Maintenant, la vie ne l'effrayait plus.
L'arrivée imprévue d'Anlonin et les bonnes nou-
pliant à rinfini les tics, broutilles, mots insignifiants et parasites : « Enfin... n'est-ce pas?... le... le chose du chose, » dont il émaillait ses phrases pour se donner le temps de trouver les expressions rebelles.
— Gardez-vous votre logement de la place des Vosges? demanda l'étudiante, qui avait fait asseoir son préféré à cûté d'elle pour lui servir son café.
— Oh! oui, mademoiselle... D'abord, il n'est pas bien cher, et comme je viendrai souvent à Paris... Enfin, n'est-ce pas?... le... le chose du chose... il reste à votre disposition.
La Russe accepta avec enthousiasme. Justement elle cachait chez elle depuis quelques jours un de ses compatriotes , le fameux révolutionnaire Lupniak, dont la présence à Paris avait molivé celle du préfet de police de Pétcrsbourg avec ses plus fins auxiliaires. Ce serait bon cet asile, place des Vosges, tout préparé et si loin du Panthéon, du quartier Saint-Marcel, où habitaient tous les réfugiés.
— Quand partez-vous pour Londres, Tunin?
et de qTielqnes auLres. C'est pourquoi, si vous partez demain... Mais, nous les ennuyons; prenez votre tasse et fiions au jardin.
. Us allèrent s'asseoir tout au fond sur un banc dans l'ombre courte de la liale.
Avec un an de moins que son frère, Antonin paraissait bien plus âgé. Trapu, la main plus dure, une main d'ouvrier de métaux, il portait dans sa démarche et sa mise, pourtant toujours très nette, une marque d'infériorité sociale, soulignée encore par des cheveux crépus d'un refuge sombre, pas du rouge vénitien, oh! non, et par des yeux sans cils, un teint éclaboussé de taches de feu. Cette infériorité, qui n'était pas de naissance et à laquelle sou mauvais sort le condamnait, il la subissait sans plainte ni colère, et rien ne peut s'imaginer de plus touchant que son admiration pour ce grand frère qu'un injuste droit d'aînesse affinait de toutes les suprématies de l'éducation. Raymond l'aimait tendrement, son cadet, mais de haut, et dans la maison tout le monde se penchait un peu pour lui parler. Un innocent dontle nom, rien qu'en y songeant, faisait sourire.
— Ça m'ennuie de voir Tonin mÈlé à toutes ces histoires de politique, dit l'aîné qui regardait le banc du fond.
Izoard le rassura. Antonin était un garçon raison-
on avail des enlraillGS tout de même, on n'ctaît pas des loups. Ce Lupniak u tote de carnassier qu'elle nous a amené un soir et qui se gloriliait devant nous d'avoir mis le fou au château d'un gûnérat, gouverneur de district eu Pelite-Iiussie, et de l'avoir brûlé vif, lui, sa femme, ses trois enfants, en voilà un sauvage!... Et quand je pense à notre Castasi humaine et pitoyable, qui ne saurait voir mourir un insecte, quels rapports entre elle et ces cannibales? Sans compter que la plupart sont vendus à la police de leur pays, indicateurs ou provocateurs, j'en mettrais la main au feu. La pauvre enfant ne veut pas me croire, jusqu'au jour oCl il lui arrivera, ce qui pourrait lui arriver de moins cruel, une aventure du genre de la mienne, en 48, au club Barbés. Le grand citoyen présidait, ce jour-là, ayant pour assesseurs le patron d'Antonin, Esprit Cornât... mais j'ai dû te raconter cette histoire bien des fois, pas \Tai, filicile? Filietle sourit gentiment :
— Il me semble que oui, père.
— Alors, je vais la servir à ton amie, dit le Mar-
son pas l'angoissait. Tout autre la gùue que pouvait lui causer Raymond, aussi préfùra-l-elle rester avec lui. Et comme les autres dimanclics, la taiitiiie et son élève s'installèrent devant la fenêtre pour tra- Taillcr ensemble tout l'après-midi.
— Arrivez vite, maître koard, et soyez mon témoin I...
D'une voix gouailleuse, le loînt cliautTc par la table, le iils Mauglas, visible ù mi-eorps, faisait signe au vieux en agitant sa pipe.
^ J'ai pris Sopliia Castagnozoff en flagrant délit de détournement de mineur, sur ce banc de votre jardin. Voici les circonstances... Il venait de reconduire un de ses invités à l'omnibus et rentrait par le petit chemin, quand un bruit de baisers, une averse, une giboulée de baisers lui arrive par-dessus la haie. Il s'approche, etqu'est-ce qu'il voit? On vous le donne en mille...
— Oh! monsieur Mauglas...
qu'aux dollars? Ah! mon voisin, quand vous me parliez ce matin de l'écart qui existe d'une génération à l'autre, comme vous aviez raison, quelle preuve je viens d'en avoirl...
— Siméon, pas vrai? dit le journaliste, la bouche tordue d'un mauvais rire.
Et devant l'élonneraent du vieux de le voir si bien renseigné :
— Dame! vous parliez assez haut, sous la tonnelle. Je n'avais pas besoin d'écouter pour entendre. D'autant que je savais ce qu'il venait faire; il s'en était vanté devant tout l'omnibus,
— En tout cas, mon cher voisin, — Izoard souligna le mot non sans malice, — j'ai appris aujourd'hui qu'entre les hommes de mon ftge et ceux de trente à quarante-cinq ans, il n'y a pas un écart, mais on abime, surtout quand II s'agit de sentiment.
Mauglas fut de cet avis : — Ce que vous dites est absolu, cher monsieur Izoard, et pour les petites choses comme pour les grandes. Vous ne fumez pas. Les hommes de votre temps ne fument pas. Moi, regardez ma pipe, un tuyau de locomotive, tandis que voilà les jeunes, la génération d'Antouin, de son
Uuand on est du même Daleau, on court Ja même bordée, les mêmes risques. Passagers du pont ou des premières, on a même pavillon, même pilote, même boussole. On lit les mêmes livres, les livres du bord, on se berce à la même musique. H y a une telle solidarité, faite du plaisir ou du danger commun. Si un passager vient à mourir, tous les cœurs se serrent sans l'avoir connu, taudis que du bateau qui suit ou de celui qui précède n'arrivent que de vogues échos, des visions d'épaves dans le brouillard. Tenez, je me rappelle une vieille romance de Masini qui fait tenir tout ce que je tous dis là dans un refrain mélancolique.
Il ôta sa pipe de son coin de bouche, et roucoula, campé, le bras arrondi :
La musique d'un temps, un bateau qui s'en va... Ah! ahl
puis salua et disparut derrière les aubépines.
— Drôle de personnage! marmonna Pierre Izoard, écoutant s'éloigner le chanteur et sa romance enrouée.
Antonin, qui n'avait rieu dit, en boule sur son banc comme un hérisson, émergea d'entre ses épaules et déclara que, pour lui, Mauglas était un
eurent quilles au rond-point de la Liberté, comme d'habilude, — Raymond et Antonin éprouvèrcDt une joie infinie à se retrouver seuls, bien serrés Tun contre l'autre, peur gagner la station d'Antony, par des traverses qu'ils connaissaient depuis Teûfance. Une nuit tiède enveloppait de brume floconnante la plaine immense, où de hautes meules mettaient des taclies sombres et arrondies, pareilles à çeskoubahs, à ces tombeaux de saints surgis le soir dans la campagne algérienne. Loin devant eux, un vaste halo rougeàtre, l'haleine en feu de Paris tenait tout l'horizon. Oh! la fierté d'Antonin marchant au bras du grand frère... Avec quel respect ému il écoutait ses confidences, l'aveu de son amour pour Geneviève et de leurs serments échangés!
— Nous nous aimons, hélas! et ne serons jamais l'un à l'autre, disait l'aîné, toujours théâtral et déclamatoire, même dans l'expression de ses sentiments les plus vrais.
— Mais pourquoi, mon grand?
La voix d'Antonin tremblait, et ce tremblemcn était fait de bonheur autant que de tristesse, parce (|u'au fond, tout au fond, là où c'est noir, là où l'on nose guère descendre, resplendissait l'image de la
tantine, et, tout en trouvant son frère plus digne de cette grande joie, peut-être y avait-il songé quelquefois pour lui-même...
— Pourquoi ne pas vous marier aussitôt que tu le pourras?
— Je ne le pourrai jamais, tu sais bien; je suis soutien de famille... Le sacrifice est dur, mais il y a si longtemps que je m'y prépare.
11 parlait dans la sincérité de son être, tellement convaincu que des larmes inondaient ses joues en songeant à tout ce que les siens lui coûtaient. Mais Antonin ne Tentendait pas ainsi. A quoi servirait donc tout le mal qu'il se donnait, pourquoi s'exiler dans les brouillards de Londres, sinon afin d'alléger la tâche du grand frère? Dans l'ombre, il lui prenait la main, la serrait, la gardait :
— Nous serons deux à nous sacrifier, mon grand ; écoute un peu ce que je compte faire.
La nuit se taisait tout autour; au loin, un hibou miaulait au creux d'un saule. Et tout en balbutiant, en bourrant de copeaux les phrases où des mots manquaient, le petit frère raconta ses projets. D'abord payer les dettes du père, les cinq mille francs qui restaient dus à l'ami d'Izoard. Depuis son arrivée chez Esprit Cornât, il avait déjà mis la moitié de cet argent de Côté, au prix de quelles privations, le pauvre petit ne s'en vantait pas ; mais au bout d'une année de séjour chez les English, il comptait bien que la moitié . de la dette serait acquittée. Alors il
électrique ae son invenuon : les laees ne loi manquaieatpas, Dieu merci I
Brusquement dégagé de son bras, l'alné s'arrêta au milieu du chemin. La lanterne d'une auberge clignait h quelques pas dajis la brume d'automne, puis d'autres lumières plus lointaines, les premières mai- BODS d'Antony.
— Et moi, qu'est-ce que je deviens, dans tout ça? demanda-t-il, la bouche amère.
Pour la première fois, il venait d'être mordu d'une douleur presque imperceptible qu'il devait retrouver plus tard, toujours b. la même place, mais chaque fois plus aiguë. Tonin répétait sans comprendre :
— Comment, ce que tu deviens?
— Eh! oui... mes études. Suies, quand je serai sorti du lycée, c'est moi qui devrai me charger de la maison, de Dina, de maman...
— Hais ta ne pourras pas... avec Ion droitàfaire, ou la médecine, ou l'Ëcole normale... A quoi te serviraient tes études, saas cela?
— Enfant I
Le grand frère eo Icépi et en tuntque avait -ptia bod cadet par les épaules et l'étieigDait patemeUemeat.
— ... Enfant '.... Comme s'il pouvait être question pour moi de médecine ou de Normale, comme ù je ne leur avais pas sacri&é tout cela avec le reste !
— Hais pas du tout, cria le petit Tonio dans na
I. tuTiuigerîia-iu i Bs arrivaient devant la station. Avec un geste qui enveloppa la petite place, son quinconce d'arbres noirs, tous les feux de la gare, le grand frère répondit :
— Ça. me regarde.
Antonin eot la conviction, en le voyant si assuré, que Harc Javel s'était occupé de lui trouver une bonne place à la sortie du lycée. Tous ces braves gens y croyaient comme au premier jour, l ta protection du ministre ; et le petit plus fermement encore que les autres, parce que beaucoup plus naïf.
— Bon! se disait-il; je vais le faire causer en wagon... Hais à peine assis à cAté de son frère, quelqu'un se précipita et prit en face d'eux la der-
' niëre place vacante dans le compartiment mal éclairé. Tout le train hurlait, débordant de monde; des grappes de voyageurs accrochés aux poignées estérienres des portières. Un train de banlieue du dimanche soir. Comme ils sortaient de la gare, un afflux de lumière blanche éclaboussa les wagons au passage.
— Bonsoir, les gosses! graillonna une voix connue, à laquelle l'aîné des Eudeline répondit *
— Bonsoir, monsieur Mauglas.
exceptioD, Hauglas, distrait, n'avait pas la decl méchante ; penché dans la portière ouverte, i! regardait dehors avidement, cherchant à trouer l'ombre et la brume avec ses petits yeux en vrille noyés de bouffissures. Tout à coup :
— Vous souvenez- vous de la guerre, mes enfants?,. . Il jetait les mots sans se retourner. Où étiez-vons pendant le siège? Etiez-vous nés, seulement?
— Je crois bien que j'étais né ! dit Raymond eo se redressant. Tous les moindres détails de notre existence d'alors, la fairiqne fermée, changée en ambulance, le bataillon du quartier, od mon père était capitaine et le comptable Alexis sergent-major, montant la rue dû Faubourg en battant la charge et chantant
Par la voix du canon d'alarme, et tantine qui nous lançait son ballon en exerçant Tonin et moi à nous jeter par terre à plat ventre au cri de : Gare la bombe! Et les désespoirs de maman avec sa cuisinière, les ragoûts de cheval, le riz au chocolat, le sale pain du siège, et un certain pâté de yack et d'éléphant, tout le jardin d'Acclimation qui t'a rendu si malade, tu te rappelles, Tonin !
Antonin se rencoigna sans répondre. Mauglas marmonna dans sa pipe :
n'en péaétraieut que mieux les jeuoes oreilles forcées d'être attentives.
— Oui, mes enfants, depuis trente-huit ans que je roule ma bosse, ma triste bosse, les seules bonnes heures de ma vie, je les ai eues là, à bivouaquer dans ces gravats et ces pierres meulières... Pendant quatre mois d'hiver, ce dur hiver poméranien qu'ils nous avaient apporté dans leurs musettes de toile avec leur pain sans levure et leur saucisson aux pois, la troupe d'éclaireurs dont je faisais partie ne s'est pasune fois remisée. Pas un jour sansécoper du plomb ou de la mitraille ; pas une pierre ofi il n'y ait eu un peu de mon raisiné ou de celui des camarades... Et les chasses & l'homme, la nuit, au fond des champignonnières, avec l'échelle de corde, la hache et le poignard, comme dans les mélos... Non, voyez-vous, mon cher Raymond, — il s'adressait au grand frère, sentant que le petit lui échappait, — vos phUosophes ont beau dire, pour agrandir l'être et la ^^e, l'être mesquin et la vie plate, il n'est rien tel que le danger. Tout ce petit coin de banlieue m'est apparu grand comme le monde, quand j'ai cru y laisser ma peau... Et je ne l'y ai pas laissée,.. Quel sorti Ahl mourir à vingt ans, une balle au front, plutdt qne de finir salement dans la vidange...
de forLune et d'inveotioas qu'il n'a pas eu le loisir de raconter à son frère, l'alné des Eudeline et son compagnon descendent le boul' Mich' grouillant et flamboyant d'un dimanche d'été, — un vrai soir d'été, en effet, cette fin de journée d'octobre, — et quand ils passent devant un des grands cafés qui encombrent la moitié du trottoir, le nom de Mauglas chuchoté de table en table par toute cette jeunesse liseuse fait se cambrer et plastronner la tunique du lycéen, et il est content, et il bavarde, pendant que l'homme connu qu'il est fier d'arborer à son bras tord sa double lÈvre de ce rire en coin, ce rire muet que Geneviève n'aime pas. C'est si amusant, la vanité des jeunes, ça vient si sûrement à l'amorce. ,
— Vous, mon petit Raymond, vous y voyez plus clair que tout ce qui vous entoure. Le malheur vous a mûri, affiné; puis la réflexion, l'étude... voilà pourquoi je me suis adressé à vous plutôt qu'à M. Izoard ou à votre frère.
— Merci, monsieur Mauglas.
^ Que voulez-vous? celte brave Sophia m'intéresse... je la vois mal entourée, vivant avec des frénétiques ; quand elle n'est pas à Morangis, chez nos amis, elle ne connaît que des fous. Je sens qu'elle va se fourrer dans quelque désagréable aventure... Ainsi ce garçon qu'elle cache chez elle...
tout près de lui. Plus tard, que de fois il songera à cette Qamme sombre, comme il mordra sod oreiller de colère en se la remémorant dans la nuit du dortoir! mais à cette heure, il est tout à sa vanité, à l'ivresse de voirions les lycéens de sa classe rentrant avec lui se découvrir avec respect devant son compagnon.
— Surtout, que notre amie sache bien que dans tous les repaires du quartier Saînt-Harcel, même dans cette bibliothèque de la rue Pascal, même à la crémerie des Quatorze -Marmites, il y a parmi les révolutionnaires plusieurs affiliés à la boutique, à la police russe... Je compte que vous la préviendrez, mon cher Raymond.
— Comptez sur moi, monsieur Hanglas.
Ce nom de Hauglas, qu'il accentue exprés devant le surveillant de garde à la porte dn lycée, fait au jeune Eudeline une entrée triomphale... Hauglas, Marc Javell... il en a des relations, celui-là... un type à connaître, à retrouver dans la vie.
Toute la Journée du lendemain, Raymond fut encore enveloppé par les frondaisons lumineuses du parc de Morangis et la chaleur de la première étreinte.
une barbe fauve et inculte donnaient à l'homme une apreté sauvage qui ne rappelait en rien le saint Vincent de Paul de la Chambre de 48. Il parlait bas, très correctement, la voix douce, l'accent étranger.
■ — Raymond Eudeline, je suppose? Moi, Lupniak... Attention, on nous regarde, tenez-vous... Faire savoir au plus vite à Sophie Castagnozoffde ne plus rentrer rue du Panthéon, la pojice avertie... Lui dire que je suis en sûreté depuis hier soir où elle m"a dit d'aller, où il faut qu'elle me rejoigne dans la soirée, sans quoi elle serait cueillie demain à Morangis.
Le lycéen sentait p&lir son visage, ses jambes fléchir:
— Que S' est- il donc passé?
— Quelqu'un a mangé le morceau...
Dans la douce inflexion slave, l'argot sonna brutalement, bizarrement.
— Pas le temps de savoir qui... Ce qu'il y a de sAr, c'est que le général est renseigné sur tout, que nos rendez-vous stint à changer, et qu'on doit se méfier de tout le monde.
La figure sabrée de grandes rides qui se creusaient h mesure, il termina vivement :
— C'est miracle que j'aie pensé avons. Vous trouverez un moyen pour que Sophie soit avertie aujonrd'hui même?
l'horizOD mouillé, personoe à la gare pour l'aUendre, quel contraste avec le dernier dimanche! Ce qui acheva de l'assombrir fut de voir la maison desMauglas silencieuse, toutes ses persiennes fermées.
— ■ Ils sont en voyage, dit le conducteur qui n'en savait pas plus.
Descendu devant le pavillon, quand il laissa retomber le vieux heurtoir de la porte, le battement de son cœur retentit aussi fort. Un guichet qu'on n'ouvrait jamais grinça, le creux du Marseillais gronda : « Qui vive? » et Raymond dut se faire connaître avant d'entrer au cœur de la place.
Dans la salle à manger, à son grand trouble et à sa grande surprise, il aperçut d'abord Geneviève devant une des hautes fenêtres, k la place même et dans le fauteuil où elle lui donnait ses leçons du dimanche... Mais le tabouret de jonc aux pieds de la jeune RUe, qui donc l'occupait? Antonin, son frère Tonin en tenue d'ouvrier endimanché.
— Tu n'es donc pas & Londres?
C'est tout ce qu'il trouva la force de lui dire. Il le croyait, du moins; m^s il n'y a pas que les paroles de nos lèvres, il y a ce que profèrent les moiodres plis du visage et le sang sous la peau et le frisson de nos nerfs, et tout l'être émotif, et ce qui l'enveloppe, cet être, l'invisible tissu, le filet du
rement que je viens d'avoir en vous voyant là tous les ieux!.., »
Et toas les deux, Antonin et Geneviève, dans la même langue que lui, avec les mêmes voix éloquentes et muettes lui répondirent, le rassurèrent, l'une de son beau sourire dont la ligne pure ne pouvait mentir; l'autre, de toute la fidélité canine de ses yeux, ses pauvres yeux sans cils clignotant dans la lumière de la fenêtre et l'immense horizon blanc. Cela dura le temps d'un éclair. Plus calme, Raymond s'informa de leur amie. Le petit frère prit un air de triomphe :
— Casta?,... Elle est à Londres... bien tranquille.
— Mais elle l'a échappé belle! dit le père Izoard qui rentrait dans la salle, après avoir accroché à la porte de la rue une chaîne de sûreté d'un appareil formidable et bruyant. Et, penché sur Raymond, il lui chuchota dans l'oreille :
— Tu sais qu'ils sont venus la chercher ici, chez moi.
— Mais nous pouvons parler, papa, dit Geneviève en riant, nous sommes seuls dans la maison.
Tonin souleva le rideau pour montrer le jardinet des Manglas, frileux et désert :
— Plus même de voisins.
Raymond ftissonnant demanda :
— C'est vrai... les Mauglas, que sont-ils devenus?
qu'on le sécherait avec deux doigts de ce clos incomparable, le petit lenr conterait son aventure...
Donc, rentrant le dimanche soir dans son logis de la place des Vosges, après avoir laissé Raymond avec Mauglas, Tonin se sentait inquiet, pas à son affaire. Ces histoires de police russe dont on avait parlé tout l'après-midi , la commission secrète donnée par Casta pour ce Lupniak qu'elle cachait dans sa chambre, rue du Panthéon, l'avertissement qu'il eût à déguerpir le plus tôt possible et à venir s'enfermer place des Vosges, tant de détails mêlés à des préoccupations personnelles promenaient sous le crâne du brave garçon une agitation, une rumeur pareilles à la galopade des rats dans les combles du grand toit en pente raide où s'ouvraient les tabatières de ses deux chambres. Sa malle prête pour le départ du lendemain, il ne pouvait se décider à se coucher, d'autant que sa voisine, une grande belle Ulle, brodeuse de chasubles, avec laquelle il causait quelquefois, d'une fenêtre à l'autre, avait son soldat, un chasseur à pied très bruyant. Et voilà qu'en songeant à ce troupier turbulent qui restait là jusqu'à deux heures du matin, Anlonin se dit que pour introduire Lupniak, il ne se rencontrerait pas d'occasion meilleure. Le cordon demandé, des voix, des
aux DOQTeiies aans le quartier baint-Harcei, ce qaon appelait !a Petite-Russie. Là, il apprit que depuis le matin — quelle chance d'avoir décampé la veille I — il y avait eu descente de la police française rue du . Panthéon, rue Pascal, aux Quatorze- Marmites, aireatatiùn des émigrants les plus connus, une souricière au domicile de Sophie Castagnozoff, qu'on attendait elle-même d'un moment à l'autre. C'est alors que, voulant avertir son amie avant tout, la pensée de Hayiiiond et de son lycée lui était venue naturellement, et Daturellement aussi, quand Sophie Castagnozoff les eut rejoints place des Vosges, l'idée de la déguiser en ouvrier électricien allant installer une usine, près de Londres, avec son directeur. Antonio prêta à Sophie ses vêtements et ses papiers; le patron, au courant de l'aventure, mettait au service de Lnpniak sa carte d'électeur et son antique médaille de membre de la Constituante. Et le mardi daus la soirée, tandis que le petit venait s'enfermer & Hopangis, qu'Esprit Cornât, pour plus de sûreté, courait régler quelques affaires à Lyon, Lupniak et Sophie partaient pour Londres, où ils arrivaient sans accident, ainsi que le constatait une lettre reçue le matin avec les cartes et papiers de sauvetage,
— Ah ! mon grand, si tu savais...
Tonin arpentait la salle à manger, suppléant par
— ... Si tu savais quels enfants ça fait, ces révolutionnaires, quels naïfs ! ça rit clair comme des petites filles ou des bonnes sœurs... et ils assassinent, ils incendient... enfin, n'est-ce pas?... le... le chose da chose. C'est à n'y rien comprendre! Depuis le lundi soir où Lupniak et moi nous attendions Casta sons les arcades de la place des Vosges, et où ce grand, diable, filant de pilier en pilier, avec une volubilité de clown, d'ombre chinoise, s'amusait à rendre fou le sérgot de planton sous la galerie, jusqu'à notre séparation dans la soirée du lendemain, ça n'a été qu'une partie de rire entre nous trois. Moi, tout le temps à dire : « Taisez-vous ! » Ces maisons de l'ancieiine place Royale sont si paisibles, tout y résonne... Et la brodeuse de chasubles, ma voisine, qui aurait voulu crocheter la serrure de ma chambre avec ses yeux, faire un trou de vrille dans la muraille... Hais Lupniak était bien trop malin pour nous laisser prendre. 11 n'y a que sa cigarette de dangereuse. Déjà, rue du Panthéon, elle avait failli le faire pincer ; et chez moi, après avoir entendu la voix de Sophie et senti l'odeur du tabac, ma, voisine répète partout que je reçois des fem.ties de mauvaise vie...
Il avait si peu le physique de l'emploi que tout le monde se mit à rire.
Subitement maître Izoard reprit son intonation de mystère, son regard circulaire et fureteur de vieux carbonaro, et apportant à Raymond son petit verre
Raymond accepta d'une main chevrotante le petit verre qu'on lui tendait, et demanda en s'étranglant :
— Qui?
Le nom fut prononcé si bas, que la pluie sur les vitres empêcha de l'entendre ; mais ils le connaissaient tous, ce nom.
— Tu es comme moi, mon petit Raymond, cela te paraît invraisemblable ; et comprends-tu ces deux-l& — il montrait sa fille et Tonin — qui sont convaincus que c'est vrai?
— 11 m'a toujours fait peur, murmura Geneviève. Antonin voulut ajouter un mot; mais le père Izoard
ne lui en laissa pas le temps :
— Un écrivain de cette valeur, qui publiait justement dans la Revue du 15 une étude admirable : la Danse de l'abeille aux fêtes d'Adonis... un artiste pareil descendre à ce métier !... Et quelle preuve, en dehors de l'affirmation de notre amie?... Ce départ des vieux Mauglas? Mais il ne prouve rien, ce départ.
— Pardon, répliqua Geneviève tranquillement, il savait que Casta allait être arrêtée sur sa dénonciation, et se retrouver en face de nous l'aura gêné. Songe qu'elle est partie lundi soir, et que mardi malin la police arrivait.
bêtise ignorée de toas et réparée, il loi restait un violent dépit cootre son frère, ce gamin que la Russe lui préférait comme confident, et qui se cachait de lui, jouait au Machiavel avec lui tout un soir. Le navrant, c'est qu'elle avait eu raison, Soî>hia Castagnozoff, dans son choix entre les deux frères. Tout se trouvait perdu par la faute du ^and, le petit avait tout sauvé, et cela dans la première grave complication où ils prenaient tous deux contact avec ta vie.
Conmie s'il pouvait lire sous ce front vaniteux, le petit, confiant et tendre, dit à Raymond :
— Tu as raison, grand. Je me suis trop pressé pour bien faire; et tantine, par ma faute, se trouve privée de sa meilleure amie, car voilà Sophia partie pour bien longtemps. Seulement... enfin... n'est-ce pas?... le... le... tu n'as qu'à parler pour elle à M. Javel, et tu la feras bientôt revenir de Londres.
Un geste de son frère l'interrompit. Ces excuses pourtant très humbles, et sincères, ne suffisaient pas à son orgueil. C'est à cause de Geneviève surtout qu'il en voulait à Antonio de ses airs glorieux, de la place prise dans la maison depuis huit jours; c'est devant Geneviève qu'il tenait à l'humilier, à le faire rentrer danâ le rang. Et lui posant la ma>n sur
sa supériorité.
— Princeps juventutii, je bois à toit lui cria, levant son petit verre, Pierre Izoard, à qui l'émotion comme toujours faisait remonter son latin de professeur.
Et Geneviève, à quoi songeait Geneviève? L'admirait-elle comme son père? Ou se rappelait-elle les sages conseils de son amie Casta, taudis que, le visage à la vitre, s'accoudant des deux bras au bord de son fauteuil, elle semblait interroger l'immense horizon blanc, mystérieux et muet comme une prunelle d'aveugle.
ritr DU pBiLDDi