‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 38 sur 58 · TOMBEAU DE LAFAYETTE · texte numérisé non relu

TOMBEAU DE LAFAYETTE

parmi lesquelles se trouvent les plus proches parentes de madame Lafayette. Cette dernière avait désiré être enterrée dans cet endroit : son vœu fut respecté, et détermina con*sécutivement le lieu de la sépulture de son mari.

La tombe de Lafayette, humble comme celles de ses amis Washington et Franklin, est tous les jours visitée par les personnes qui honorent sa mémoire, par les étrangers qui lont connu, et par ceux qui regrettent de n'avoir pu jouir de ce bonheur. Leurs noms couvrent un registre déposé chez le conciei^e du cimetière.

LETTRE QUATORZIEME

Paris, le i" juillet 1 835.

Il ne me reste plus, monsieur, pour compléter ce que j'avais à vous dire au sujet de Lafayette, qu'à vous parler de rhommage que viennent de rendre à sa mémoire les gardes nationales de France.

L'enthousiasme que fit naître parmi les témoins des grandes scènes de l'Hôtel-de-Ville, en 1 83o , la noble conduite de Lafayette, leur inspira l'idée d'en perpétuer à jamais le souvenir, en lui consacrant un monument digne de sa gloire et des citoyens qui devaient l'ériger.

Une souscription fut bientôt ouverte et arrêtée pour assurer les moyens de réaliser cette pensée généreuse : les gardes nationales de Paris donnèrent l'exemple ; celles des départements ne tardèrent pas à les imiter.

On décida qu'un vase monumental et une épée seraient présentés à Lafayette au nom des milices nationales du royaume.

On nomma à Paris une commission centrale pour organiser la souscription et veiller à ce que l'exécution du vase et de l'épée répondît au vœu et à l'attente des souscripteurs. Les commissaires, pris parmi les notabilités de la garde nationale parisienne, tous Députés, et amateurs éclairés des beaux -arts, élurent pour trésorier

316 SOUVENIftS SUR LA VIE PRIVÉE

M. Jacquet Lâffitté , alors prësidëiitdu'conseil des ministres.

La commission ainsi condtitliée choisit pour r^xéeation du vase et de Fépée d or qui devait Taccompagner, l'un de nos plus célèbres ailtiste^ en orfèvrerie, M. Faùîcônnier.

La souscription fat ouverte à Paris dans le courant du mois d'octobre i83o, et annoncée &u Moniteur le 19 novembre deiamlfififte '«flD6é<*>'' *-''

En) jaïiiwr r83îi, leè^tebdéléè dfe Vaie filrëiitpi^sefitéspar rauteure/et agréés tpfarte^norapttiissiftresi qui €tovoyàreW aux commandants des diffét^Ms'^orps de »ltt gardé nationale des* déptttfterifleïits la* drcttlàiré suivante! '^'•* ^^ *

Paris , 1 5 janvier 1 83 1 .

(«Commandant, ^' '" ^ ''

«Le Monit€ur'éiÈit'i§''ii6venihre dernier a annoncé aux gardesrttàlièttâiles^dU'^rô^ttine^ttiie souscription ouverte à l'effet d^offeirau général Lsffayetté un grand vase^onumental en vermeil et une épée.

« Une commission a été nommée pour organiser cette souseription et veiller à ce que l'exécution répondît à Fattefete ^ës sôiïscrîpteurs. MVLaffitte, président du conseil, a bîëû* VbUhi éh ^Baï^er des' f orientions de trésorier. ^

« lia èbtifecf ion des dessins et modèles , confiée à M. Fauconnier, à^tlfeté* distingué, a seule retardé jusqu'ici la plus grande^rib'lftîte de cetïe souscription.

u Aàirhéi deshiêilies sentiments que lesf gardes nationaux de Paris; MM.iéS gardes nationaux de votre département voudiront s'ak§ocier à' cette offrande vraiment nationale; nous nous empressons donc de vous adresser le modèle des

feuilles destinées à recevoir les dons volontaires des sou* scripteurs. Toutes les offrandes . seront accueillies avec le ndême plaisir, quelque faible qu^elies soient, aucune fortune ne devant être privées, du»idroilLile^cpncourir> à rendre à la gloire et aux services de FUlu^tre génépi. Iliommage d'un éternel souvenir et d'une profond^e reçoûjoaisaance.

« Nous espérons , monsieur le commandant , que vous aurez la bonté de faire parvenir, dans toutes les compagnies de votre département, les feuilles ciTJointes, et d'adresser les fonds à M. le président du consdl dea ministres,

« Agréez , monsieur le comm^dant , lassurance de la haute considération et du dévouement avec lecniel nous avons Honneur d'être ,

u Yos très humbles M et très obéissants servitemrs,

<i Alex. Dëlaeordë , Le M^ j>e, Marmier , de Sghonen ,

Député, adjud.-major- GoloDel de la i" légion. Colonel de la 9"»« légénéral, gioi^- *

Le monunient étant un faqmmage offprt pa^ Routes les gardes natioUjales dj?. France, àleur prerpigr et^ancjeqjgénéral, ce fut d'abord et prindpal^meqf parmi le^.^^^t^çi^^^ que les dons;%ent.f:^,iji^l^i?v. !^^ grwd

nombre de pejrsoniies étrangères à nos i^stituj^ioçj^ civiques s'empressèrent de s'associe^ à cett^ç opuvçe pa^çitjqi^e* ,

Le vase a été co^çu par }^, Fauconnier, qi^» ppfir Vfixécuter, se fit^ ^ider par les arti$te^|}es p|us distjfig^^s de la capitale^ parmi lesquels il n;^ suffit de cifer ]M[^,G^rnaud, Bovy et Cbaponnière.^r- Aussi ce v^e mo^un^jantaljfluiserat*

tache à la haute orfèvrerie, est-il, en style de Fart, un tour de force et un ch^-^'iBuvre de manutention.

Gommaicé pour Texécation matéridle-^n 1 83 1 , il ne fat achevé qu'en février i835. Des- embarras inouïs de position arrêtèrent plusieurs fois les travaux de Fardste, et les pnJongèrent jusqu'à cette époque avancée.

DESGRIPTBISI DU VASE.

Le vase en vermeil et le sodé en forme d autel votif, du même métal , ont environ quatre pieds de hauteur. Les anses sont formées par deux forts ceps de vigne s appuyant sur les bords du collet, et supportés par deux têtes de lion. Le collet est ceint d une couronne civique, et le culot est orné de feuilles de plantes aquatiques, séparées par des tiges de canne à sucre et de cafier. Sur 1 un des côtés du vase, deux Génies, celui des Beaux-Arts et celui de llndostrie, entourés de leurs attributs, soutiennent une draperici sur laquelle on lit:

LA FRANCE AU GÉKéllàt LAFATE'rrS.

De 1 autre côté apparaît au milien d'une Gloire le millésime de i83o.

Le socle est carré, à pans coupés; il est décoré de quatre statues et de quatre bas-reliefs qu on peut regarder comme autant de petits chefs-d'œuvre de bon goût et d*à- propos historique.

Les statues, qui représentent la Liberté, l'Égalité, la Force et la Sagesse, sont placées debout, sûr un avantrcorjps préparé pour les recevoir.

DU GÉNÉRAL LAF;AYETTE. 319

1° LA LIBERTÉ est représentée sous la forme d'une jeune

femme, entièrement drapée, et coiffée d« bppQPl; phrygien : elle tient d'une main le drapeau national, et de

l'autre le glaive pour le défendre; elle foule aux pieds des chaînes brisées.

2** L ÉGALITÉ. La déesse tient de la main droite le niveau.

mais s*appuie de la gauche sur la table des lois, et offre ainsi le symbole de Fégalité constitutionnelle.

3** LA FORCE; représentée par une femme dans la vigueur de lage , elle f st coiffée et en partie vêtfxe d une peau de lion qui retombe sur sou dos et son épaule^^^auche , et s appuie sur un faisceau de verges , pour indiquer qu'elle dépend de lunion.

4** LA SAGESSE. Cette vertu est représentée sous la forme dune jeune femme dune figure sévère, drapée avec goût, et couverte du casque de Minerve : sa pose calme et grave indique la réflexion.

Quatre ba&-reliefs décorent les faces de l'autel. Ils sont relatifs à la vie de L^fayette et bien choisis; ils représentent:

Le premier , la capitulation de lord Cornwallis ;

Le second, la Fédération de 1 790;

Le troisième^ la réception du duc d'Orléans, lieutenantgénéral du royaume, à l'Hotel-de-Ville, le 3 1 juillet i83o;

Et le quatrième, la distribution des drapeaux à la garde nationale au Champ-de-Mars , le 29 août i83o.

Ces bas-reliefs méritent de fixer un instant notre attention, et je vaié revenir sur chacun d eux en particulier, avec d'autant plus de plaisir, qu'ils sont aussi remarquables par leur compositipn que par leur exécution.-

Premier bas-relief.

Lafayette avec les généraux et les états-majors d(es armées américaine et française , après la capitulation de lord Gomwallis k York-Town.

Pour rappeler le sujet de ce bas-* relief^ je ne puis mieux faire que d emprunter à la relation d'un vieux soldat de larmée am^icaine, que M. Levasseur renoqutrà aux environs de York-Town en 1 824. La,rericontre et la eounaissauce du voyageur françs^is et du soldat américain s'étaiént faites au pied d'une pyramide, sur laquelle étaient inscrits en gros caractères les noms àeEochambmu, Viomesnii, Lauzuh ,

Saint-^imon , Dumas y et enfin ceux de tous les principaux officiers des corps français qui avaient combattu et vaincu à York-Town. Après avoir rendu compte à M. Levasseur de la retraite de lord Gomwallis vers York-Town , où il s'enferma, le vieux soldat républicain continuait ainsi:

tf MM. Ouportail et Qu^rènet à la tête des ingénieurs conduisaient lès travaux du ^ége ; M. d*AbQviIle commandait Tartillerie française, et le général Eoiox Fartillerie am^caine. Malgré le feu de Fennemi, la tranchée marchait rapidement; et , dés le 9 octobre , trois batteries étaient d^aen état de jouer sur la place.Xe général,Washington mit lui-même le feu à la première pièce, et, à ce signal , les Américains commencèrent une vive cannonade, à laquelle les Anglais répondirent avec la plus grande vigueur. Le combat dbra toute là nûitj et ne fut éclairé que par Tincendie d^une petite escadre anglmse, à laquelle dès boulets rouges, tirés dune batterie frmrçaise, avaient mis le feu.

a Le i4 l^s Anglais ne possédaient plus d ouvrages extérieurs que deux grandes redoutes : Washington résolut de s en emparer. Après avoir fait détruire à coups de canon les abatis qui en défendaient les approches, et lorsque le feu de Tennemi eut commencé à se ralentir, il jugea le moment favorable pour donner Tassant. Lafayette, à la tête de Tinfanterie légère américaine, fut chargé de TattaquéLde la redoute de gauche des assiégés, et Viomesnil, à la tête des grenadiers français, de celle de droite. Lafayette pensa avec raison que, pour enlever avec de jeunes troupes des retranchements défendus par des soldats expérimentés, il ne fallait compter

que sur laudace et la rapidité de lattaque ; en conséquence il fit décharger toutes les armes de sa division, la forma en colonne, la conduisit lui-fnême, i'épée à la main et au pas de course, à travers lès abatis, et, malgré le feu de Fennémi, pénétra dans la redoute dont il se rendit maîtreHen quelquéis minutes/Ce brillant succès ne lui coûta ^e quelques hommes. Il envoya aussitôt éon aide-de-camp BkW>er, à ViomesnîP, pour le prévenir qu'il était dans la redoute , et îui demander où il en était. L aide-dé^camp trouva te général français à là tête de sa colonne de grenadiers,' attendant patiemment', larme au bras et sous le feu terrible de l'ennemi , que ses sa^ peurs lui eussent préparé niétbodiquémentftin chenlin à travers les abatis; «liites à Lafàyetté, réporidlrViômesnil, que je ne suis pas encore dans la mïenrie; malis'que j y ^ersR dans cinq minute^. » En effet cinq mîtiutes après, sa trcrtq)e entra, tambour battant «t en aussl'bon ordrè'qiif'à litfe pairade , dans les retranchements anglaiis. ' ' * '

tf Le siège coiiitinua èncôrié; mais, après ime sbrtîe inutile pour dissimuler ïa retr^aîte qu itvoulaît dfPecttier pendant la nuit, lord tîôrnwàllis^ reconnût ^ùMl il^y avait pltis' pour lui d espoir de salut, et le^i 7 obtobpé iî demandai pariementer. La capitulation portait que lôrd'tîornwàllis et hàn atmée seraient prisonniers de guerre; que les troupes défileraient le fusil sur Vépaule,les drapeaux ct)Trvérts, les tamBùars battant une marche anglaise ou allemande, et*(^'elles viendraient déposer les armes^ en présence de* armées -alliées. liOrsque le^AngiaisrSortirent'de la mUcy lea Amédcaûis:^ les Français étaient rangés sûr deux lignes ^ les premiers à droite

DU GÉiSÉRAL LAFAYETTE. 325

et les seconds à gauche de la route: à Textrémité de ces lignes étaient tous les officiers-généraux. Au moment où la tête de la colonne anglaise parut, tous les regards cherchèrent Comwallis; mais, retenu par une indisposition, il s'était fait représenter par le général Ohara. Celui-ci , soit erreur^ soit calcul , vint pr&enter son épée au général Rocbambeau' , qui d'un signe lui indiqua le général Washington , en lui disant : » que Tarmée française n'étant qu'auxiliaire^ c'était du général ^MOtiéricain qu'il devait recevoir les ordres. » Ohara parut piqué, et s'avança vers Washington qui l'accueillit avec une noble générosité. »

L'auteur du bas-relief a représenté le moment où le général Ohara, le chapeau à la main, remet son épée à Washington eii présence des générçiux Rochambeau , Lafayette , et de l'état-major des armées aUiées. Les troupes américaines et les grenadiers français forment groupe derrière l'état-major; leurs drapeaux sont déployés et flottent au gré des vents. La honte et le désespoir se remarquent dans l'attitude et l'expression de la physionomie des officiers qui suivent le général Ohara. Sur le devant du tableau un officier américain soutient et relève un blessé qui semble oublier ses douleurs pour assister au triomphe de sa patrie. Des pièces d'artillerie montées ou brisées et renversées occupent le devant du tableau, sur le dernier plan duquel on aperçoit la ville d'York-TowTï.

'D^aotres historiens prétendent que ce fut à' Lafayette qui portait runiFornic américaîn , que Ohara , par erreur, voulut d'abord remettre son ppéc.

Secçnd tçis-relief,

Lafayette prétantle serment ci viqfue^ à la Fédéradcm Française, le i4 juillet j 790,

Je ne puis mieux faire, pour vous rappeler, en peu de mots, le sujet de ce bas-relîef , que de vous citer le passage suivant d un historien moderne'.

« Le vaste emplacement du Ghamp-de-Mars était entouré de gradins de gazon occupés par quatre cent mille spectateurs.

* M ignet, Histoire de la Révolution Française , tom I , p. 69.

Au milieu s'élevait un autel à la manière antique; autour de lautel, sur ua vaste amphithéâtre on voyait le roi, sa famille, TAssemblée et la municipalité; les fédérés^les départements étaient placés par ordre , sous leurs bannières ; les députés de Tarmée et de la garde nationale étaient-à teiirs rangs et sous leurs drapeaux, L'évéque d'Autun monta sur lautel^i habits pontificaux. Qàatre cents prêtres,, revêtus d^aubes blanches et décorés de ceinturés tricolores flottantes ,.!^e postèrent »nx quatre coins de lautel. La messe fîit cél^irée au:brliit dés instruments militaire^; l^vêque d'Âutun bénit ensuite Tçlriflamme et les quatre-vîogt-trpis bannières. \ r ,

« Il se fit alors un pro^ndiitenbe dans oett^ vaste encmte ; etLafayette, nommé ce jouivlà cblnmaiidai|t-|g(éQéraI de tottte3 les gat>des iiatiôna!e& du royaume, éfàvançlL le 'premiei: ppur prêter le seirment civique. ït fut p^rté entre l6^ bras des gwHnadiers sur lautel de la patrie;^ au milieu des acâamati^iis du peuplé , et il dît d^une voîx élevée , en son noni, au ndm des troupes et des fédérés : Nous jurons d'être à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi; de maintenir de tout notre pou-voir ia eonstituîion d4ctéLée*fiàrijé6sembléei^(n^^ ceptée par le roi, et de démkùt*éirtmis'à tous les Français par les Uens indissoiubles delafraifmité. Ai^^itot les ^salves de Tartillerie , les cris prolongés de vive la nation !- vive le. roi I le cliquetis des armes, les sons de la mjisique^ $e< mêlèrent ensemble. jUo, président de l'Assemblée nationale prêta le même serment ^ et tous les députés le répétèrent à-la-fois. Alors Louis XVI se leva et dit : Moi, roi des Français, je jure d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par Pacte

constitutionnel de [État à maintenir la constitution décrétée par tJluembiée nationale et acceptée par mùi^loi reine entraînée le^ le dauphin dans ses bras^ et^lembntraift au peuple, dit : Foi là mon fils. Use réunit ainsi que moi dansJêsMêmes sentiments^ Au mèiat instant les bannières s^abais^^rent^les acclamations dépeuple se firent entendre , les sujets crurent à la sincérité du monarque , le monarque à raftadiettient des sujets, et oh termina cette heureuse journée par un cantique d actions de^ràces. »

L'auteur du bas-relief a choisi le moment où LafayéCtb, monté sur Fautel de la patrie ^ pi^onouçe le serment civique : revêtu, de ruiÉ£>rme de cdnîmandant en chef des 0fi[iieIes nationales , il est debout, décputërt, tient de la main|^tt*^ che son épée qull presse contre son cœur, et , de là drôife , il appuie le'sermeut qu'A fait. L*évéque ffAutun , revêtu d)e ses habits sacerdotaux, entouré des membres du clergé, étend les mains sur l'Évangile ouvertini pied de la croix, et répété le même serment , cp'accueillent, par des acclamations d'enthousiasme, le peuple, les députés, les gardes nationales qui se pressait a«|toup. de Fatitel de k- patrie. *» " •'> '^

Troisième bas-rretief.

Visite du duc d'Orléans, lieutenant-génëral du royaume, à THètelde-VîUe, le 3i juillet i83o '.

«Le duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume de France, se rendit accompagné des Députés, à IBôtel-de- Ville, entouré de citoyens et de gardes nationaux pour tout cortège. C'était un spectacle tout nouveau et digne d'admiration de voir une population immense pressée sur les quais

* Moniteur du 3 1 juillet i83o ( partie officielle ).

depuis le Carrousel jiisqu*à la place de Grève qui semblait être un vaste amphithéâtre. Point de gendannes, point d'état-major; de simples citoyens formaient la haie, et cependant Tordre le plus parfait régnait

u Le général Lafayette , entouré de la commission municipale, et de ces élèves de l'École polytechnique qui, si jeunes encore, ont acquis une gloire si belle et si pure, s'est avancé au-devant du Prince ; leur connaissance remontait à laurore de notre glorieuse révolution, pour laquelle ils avaient ensemble combattu; Us s'embrassèrent avec çor^lité, et furent à l'instant entourés et presque étoirffés.par les officiers de toutes aimes qui encombraient les sajUe$ d€tT)B|6tel-de-Ville. Arrivés dans la grande safle d'armes , im ofètle s^st formé, et l'un des Députés, M. Vieimet, a praup^icâ ipue adresse pleine de franchise. Le Prince a répondu î^^recj^* plicité; il à; rappelé toutes Us garanties <|ui db^n^^^ ^e a<îcordées aapays, et, à cette énumération/<>n Vcyaj^ la vénérable $gure diâ LaJEayette s'épanouir^ sa main s'appîrocher de celle du Pripce, etîa serrer avec attendrissement. Ojjifîie Saurait se étire une idée àe renthousiasme de 1^ pop^uladtioo, lorsque le IPrincé, s'avançaiitàlafenêtredeï'ïiôtel-dV^Bê, à agité ce drapeau tricolore, symbole de notre gloire et de notre liberté. A la sortie dû Prince, l'explosion de la joie publique a été générale. »

L'artiste du bas-relief a représenté le moment où le général Lafayette serre affectueusement la main du Roi (la scène se passe sur le perrop de rHôtel-deryiUeXJDn officier tient un drapeau tricolore àu-dêssus dés deux priûc^aux

pers0OBagl3S. Des gardes ii9lionales, des soldats de la ligne, des combattants de Juillet «oa$ les armes, des blessés, des citoyens de Paris, forment groupe autour du Roi et de Lafayette, et font entendre des cris dVnthousi^sme. Un enfant , molité sur la base de Tune des cplopnes de l'Hôtel-de- Ville, agke un drapeau national.

i ^* N PBFl tUM^ JJ . Lia

Quatrième bas-relief.

Distribution des drapeaux à la garde nationale de Paris, le 29 août i83o'.

" Le 29 août 1 8 3o, conformément à Tordre du jour, donné

^ Moniteur du 3o août i83o.

la vdUe par le général Lafayette, les légions de la garde nationale de Ptirîs ^ -rénmk'efttMdaas leurs^ arjtondisseiQents respectifs et se dirigèrent ^lenspte vers le Ghamp-deMars, où elles prirent, dans lenr ordre de numéro, la position qui leur avait été assignée. ' - ' "

« En même temps , de tous les points' de la capitale et des environs, se dii^eait vei^ letnélne lieu une foule immense d'habitants. BieQtôtJe^ talus du Ckamp-de-Mars;, Us avenues voisines , les quais et les hauteurs qui font face à l'École- Militaire , furesit occupés par une multitude.' ionambrable.

à A midi et demi , au bruit d une salve d ar^l^^i^ r ^^ ^oi , accompagné du due d'Orljéans, dû duc de Nemours, d'un brillant état^-m^ot 6t d'Un noml>rçux cortège. dofficiers^énéraux, piùrtit du P^is-R^yal et arriva, au <]ibamp*de^Mars, précédé et suivi par quatre ëacadrims delagarde nationale à cheval.

ff Lé Koi, étant arrivédôvai^ TÉcole-MilitaLire, fut rçjçu dans une tente qui lui avait été préparée^ -et près de laquelle se trouvait un pavîUon occupé par la famille royale. Près de cette tente on reconnaissait, avec le plu^ touchant intérêt, deux détachements de braves citoyens blejssés dans les journées de Juillet, et réunis s^us un drapeau commémoratif de leur victoire.

«Les acdâmations qui n avaient cessé d accompagner le Roi sur son passage, s élevèrent alors du miheu des légions; et à Finstant, sur toutes les lignes, on vit les bonnets, les schakos mis Au bout d^ baïounôttesaux cris de vive le Roi !

« Lesdéputations des bataillons s'avancèrent alors pour la

distribution des drapeaux; le^ chefs de légion et de batail^ Ion étaient placée aa centre de leur^ députâtion^ Le Roi leur adressa les paroles suivantes r ^

« Mes camarades,

« C'est avec plaisir que je vous ^onfi^ c^ drapeaux, et » c'est avec une vive sfatisfaetito cpie je les remets à celui » qui étmt, il y ar quarante ans, à la tête de vos pères, dans « cette nïême enceinte- 'eu \ : ^

» Oès coraleu^s dnt marqué past^iH^èRas Ta^rore de la li«w berté,- leur vue me riappelle uVec ilélice mes ^emières « armes *r symboles de la îrfctoire contre (les efmetnie'de » FÉfat, qèe ces^'itÉrapeaux ^ienf à rintérieut* la sauvegarda « de Tordre puyiibet'dela^ liberté'; tjue ces glorieuses cou* « leurs, côiiBéèJ' à* vôtre patriotisme* e« à votre fidélité^ « soient à jamais notre signe de ralliement. P'ive la France!» rt Lias tris àd^io&la Prarùce t'mve le itoiV répondirent à cette idlocutitoiti. Le général Lafayette, tenaiit^ les quatre drapeafux par légion, qu'il avsàt reçus) des makiB du Roi> pronotifça laft^il'mule du serment^ I^ chefe de légion et de bataillon répondirent: Je U jure^lum^ eolonel& et les dé* putatfons retournèrent ensuite vefsle front db leurs corps respectifs, et lorsque tous les détachements furent arrivés, et les drapeaux è leur irang, chaque colonel reçut le serment de sa légibn au bnltil 'des^ déèlfiad^id'artillerie noiêlé aux acclamatioias âesgardés^nàtloiidew.etdes^ citoyens, n

Le bas-^eIi^i*ëpfi4^«é'le^R6^«ti{ia&;ettev estrade/Le'Réi, à la dirmte, entouré des diics d'Oriéans et

de Nemours et d'officiers supérieurs, soutient le drapeau national, et reçoit lé serment des chefs de légion. Lafayette, placé à la gauche, remet au colonel d'une l^ien un drapeau qu'il presse avec ardeur contre sa poitrine. Un groupe de blessés se voit à la gauche du tableau. Des généraux, des officiers d'ordonnance groupés afiitotor dn Roi et de Lafayette, des drapeaux d^loyés complètent ce joli bas-relief.

Toutes les parties de ce beau vase, qui doit rester comme un monument de Thistoire, sont exécutées avec un.talent plein de noble^se^et de dignité. Le coq français, Faigle américaine, les fruits et les fleurs de lïlnrope réunis ^bi guirlandes avec ceux du Nouveau-Monde, se font remarquer parmi, ses ornements et ceux de son soubassement. Les ba&rdiefe sont dune belle exécution, et exempts de confiision et de. désordre dans les ânjets qu'ils représentent.

La composition du vase Lafayette plmt. autant par la parfaite harmonie de tous les détmls, que par l'élégance, la pureté et la grftce des formes. Oa n'easaurait assez, admirer la figure entière, à-la-fois si simple et si somptueuse: iLest aussi hardiment et noblement conçu:qn'il est bien exécuté.

Le 7 avril i835 les trois commissaires de. la souscription, MM. Delaborde, deMarmier,de Schonen, se sont transportés au domicile de M. George Lafayette, où la famille entière était réunie, et là ils lui ont fait la remise de ce monument du vœu national. M. de Schonen, organe de la commission, a dit :

« Messieurs,

« En i83o, les gardes aationales de France, rectmstituées « par les sôiâs du général Lafayette, souscrivirent d'une voix (( unanijmè à un vase monuneiwlal et à une épée d'or , qui de- « raient être offerts mx leuj^ nom à leur illu$tre chef.

« Pendant que lartiste travaillait pour enfanter une œuvre « digne dé ceux qui donnent et de celui qui devait recevoir, « la mort, qui n attend pas , frappait...

tt Et rhommàge ne peut êlre apjourdliui déposé que sur u une tombe...

«Vœlà pourquoi Fépée ne s-'y trouve pas réunie...

« C'est donc ce douioutëux devoir qtae nous venons ac- « complir.

u Nous confions à vos pieuses et fidèles mains cet hommage (t de la reconnaissance nationale:

« Il y restera comme un souvenir des plus nobles actions « et des plus héroïques sacrifices, et comm^ un saint encoutt ragemënt à suivre un aussi digne modèle.

u Dans cette solennité , qui aurait pu être si heureuse, c'est tf au moins une consolation poiir nous d'associer notre douu leur à la vôtre , et de remlre, au nom de la France , témoi- « gnage de celle qu'elle a ressentie pour votre irréparable tt perte. »

M. George Lafayette a répondu :

. «Me$^eurs, « C'est avec une vive gratitude que nous recevons le préu cieux dépôt que vous voulez bien remettre entre nos mains;

u et la famille du général Lafayette vous remercie de ce que ^< VOUS Favez jugée d^ne de recueillir' tm si noble héritage. « Messieurs, de grands souvenirs se rattacheront toujours à ti ce gage de Festime et de laffection des gardes nationales « de juillet î83o pour leur Commandant-Général, et notre tf reconnaissance pour cette masse de bons citoyens que vous i représentez ici deviendra le patrimoine aussi de nos arrière- « petits-enfants.

« Messieurs, permettez-moi d'espérerque vous voudrez bien u agréer des remerciements particuliers, qui, sans le cruel i( malheur qui nous a frappés, vous seraient adressés par un «^ autre que moi. Je ne puis le remplacer, mais je vous remer- « cie de l'avoir aimé ; je vous remercie de venir le pleurer « avec nous; et croyez bien, du moins, que si les principes » de mon père n'étaient pas aussi les miens, que si je n'étais i( pas sûr d être toujours fidèle à sa mémoire , je n aurais pas « accepté llionneur que vous mè destinez aujourd'hui. »

Ces discours ont été interrompus plusieurs fois par Fémotion de ceux qui les prononçaient et de ceux à qui ils s'adressaient. U est impossible de la peindre*

Quelques jours après cette scène touchante, pendant laquelle MM. les commissaires se sont si dignement acquittés de leur mission, et ont si noblement exprimé les douloureux hommages des souscripteurs à la mémoire de Lafayette , le vase fut de nouveau confié à son auteur, et demeura exposé pendant six semaines environ aux regards du public. Des hommes distingués de toutes les classes, de hauts personnages , des amateurs, des étrangers accoururent en foule dans

DD GÉNÉRAL LAFAYBTTE. 337

les ateliera de Tartiste pour ^ddûrei; son clief-*d^<%^vre. Y ers la fin du mdîs de mai, lè vase fut -tr^ipsporté au cKâteau de iiagiràngé el inanig^ré dans la bibliothèque ^n général.

Celles , èb \a v«ed'un si bel oii^tage , il iést^permis^de faire des vœux pdur rencooragsmeiit publia de lorÉéurerie française. Toutes les industries bouoretit un pays , on lé sait : mais celle dcmt le dévdioppemeiy; sert à sa gloire et à sa fortune , celle où lart domine ainsi relevé par de grands^tabnUs, doit étt*e plus obère et plus importante à nos ye«tx; et si jamais un artiste a mérité. des vctnicauragement&v c'est à icoap sûr l'auteur du vase Lafayette* J'ai e^ de fréquentes occasions de le voir, de causeur aivec lui, et sod histoire est assez curieuse pottr'ajoilter^@U(K»re iïii.bîenvdttant ii^làérét qu'il inspire par j^i^s ouvrages.

Lorsqu'il' commeiiça à se faire dntic^er par la belle exéc'utiioii des^pièces^ sortie^ âé ses mains, il y avait déjà long-témpaqué M.vJa!êques-HenriFafuconnier,yt& dé ses propret teuvre^, ^près 'a;v6ir long*temps fàbtiqué pour les huîtres, ti*àvaillàit pbur son propre compte y non pas dans le seul intérêt mercantile', iliais pour Favàiicement de sa profession et Ici^etcw* de i'àrt et du goût o un instant méconnus par les fabricants d'orféVrerie française; ' Malgré ses succès , et quoiqufil aît.att^uprême degré la sentiment et la passion de son art; toi:^6urs aussi modeàte qu'il est habile, M. Faucon* nier nalaitjenrd^ors de. sa piV>fessiQn que très peu d'e^rts pour intéresser l'opinion publique. Il n'a jamais possédé le talent de se faire valoir.

Surnommé par ses connaissances le Fou de torfèvrerie, il

338 SODVENIRS. SDR LA VIE PRIVÉE

en est réeUement le Benevenuto Gellini , avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance : ses titres sont nombreax; ses progrès, sont attestés depuis long^temps par des ourca^s qui lui ont mérité, î( toutes les expositions nationales ^ et notammenten iSiget i834t la médaille dor, premier prix d Arfévrerie.

. ' Avant la révolution de Juillet, M. Fauconnier possédait un établissement qu'il avait créé, élevé et bâti lui-même , et où il avait jeté son avoir, celui de sa femme et ses «'cononaies si péniblement acquises* Son établissement avait un immense développement, et il pensait y réaliser le rêve de sa vie d'artiste, son idée* fixe, celle de criéer une véritable école de iuHite orfévnerie française. Atelier de ciselure, de seulptore^ salles d'études pour toutes les parties du dessin , ouvria:^ habiles, élèves spéciaux, tout se trouvait réuni dans son atelier; mais il se montrait plus artiste que marchand ; aussi, mal^é raffluence empressée des giçns du nftonde.dans sa fiabrique, il i^rrlya tout naturellement que sa prospérité financière ne suivit point la même progression ascendante qiAe lestime pour ses ouvrages : de là ses revers de fortune. Les humlliatio^us ne lui fiirei^t point épargnées; et, après des pertes nombreuses qu il ne put réparer,' il. fut, eu février i832, enlevé à ses ateliers; et, après en avoir été brutalement expulsé, il vit sairir et vendre tout chez ;lni. Le vase Lafayette était loin d'être achevé ; U courut le risque de n être pas exécuté.

Heureusement pour le pays, MM. les commissaires de la souscription nationale eurent le bon esprit de laisser ce tra-

vail à M. Fauconnier , la patience d'attendre qu'il fût débarrassé, et la noble générosité de l'aider de leurs propres deniers. Les noms de MM. de Schonen , Marmier et Alexandre Delaborde figurèrent encore sur la liste d'une souscription privée, pour racheter les instruments, le matériel de la fabrication de M. Fauconnier, vendus à l'encan par qndques créanciers impitoyables. Deux honorables banquiers , MM. Mallet frères, souscrivirent aussi; de plus, ils se chargèrent généreusement de recueillir les fonds , et de tous les détails administratifs. M. le baron de Montmorency soutint notre artiste de sa bourse et de son influence; il se mit à la tête de cette nouvelle souscription ; Madame Adélaïde, sœur du Roi, dont Famé sait compatir à tous les genres d'infortune que sa bienfaisance s'empresse tou-* jours de soulager, fournit généreusement à Fauconnier une de ses maisons \ afin qu'il pût y recueillir les débris de son ancien établissement. Plein de reconnaissance pour ses bienfaiteurs dont il aime à proclamer la générosité , l'artiste est enfin parvenu à y remonter ses ateliers, fournis maintenant d'un matériel considérable , et d'une riche collection de modèles remarquables par leur bon goût et l'i^éganee de leurs formes. Un jour M. Fauconnier me racontait, avec toute Fardeur d^un véritable artiste, les malheurs de sa vie, ses tribulations, ses combats contre ses créanciers : son visage s'anima^ ses yeux brillèrent de cette expression qui indique à-la-fois l'indignation et la force de Famé pour braver les

' Bue de Babylone , n<> i6.

obstacles qu'on oppose au génie. « Eh bien, oui ! » s'écria-t-il en parlant de ses créanciers , « s'ils fussent parvenus à me « mettre en prison, j aurai», à leur nez , forgé de Forfévrerie u sous les barreaux de mon cachot! »

Lafayette appartient aux hommes illustres qui honorent rhuoianité, et sa mort est une perte irréparable pour le monde entier. Faisant abstraction complète de lui-même et de ses affections particuUères, il n a envisagé Tespéce humaine que des hautes régions où son intelligence et ses vertus lavaient placé. Aussi , peu d'hommes l'ont bien compris ; la plupart l'ont mal jugé. Bien des gens l'ont méconnu, entraînés quils étaient par leurs préjugés et leurs passions politiques; car les opinions poUtiques et religieuses ont cela de commun, qu'en excitant les passions haineuses les plus violentes , elles étouffent la raison et tout sentiment de justice dans leurs sectaires , qui frappent de la même réprobation rhomme public et Thomme privé dans celui dont les principes sont contraires aux leurs. Peut-être même, à l'heure où j'écris ces lignes , les vertus de Lafayette sont-elles mieux appréciées par les étrangers, et sur-tout par vos compatriotes qui viennent de lui rendre un si touchant hommage, que par ses propres concitoyens. Les Français sont à la vérité pleins d'ame et de générosité; ils aiment autant qu'aucun autre peuple ce qui est grand et sublime, et sont toujours prêts à servir d'exemple quand l'occasion s'en présente : mais, il faut l'avouer , ils sont légers ; leur enthousiasme s'éteint aussi vite qu'il s'était allumé, et on pourrait prendre pour de l'ingratitude ce qui n'est chez eux qu'un oubli du passé, par le be-

DU GÉNÉRAL LAFÀYETTE. 341

soin continuel qu'ils éprouvent de s*élancer dans 1 avenir. Poussés sans cesse par leur ardente imagination , ils estiment principalement ce qui est loin d eux dans le temps ou dans l'espace : leur esprit les transporte presque toujours au-delà de ce qui les entoure, pour y chercher des objets qu'ils admirent ; ils dédaignent les trésors qu'ils possèdent, parcequ'ils sont trop près d'eux , qu'ils peuvent les voir et les toucher. Néanmoins on doit convenir, à leur avantage, que depuis im demi-sîécle leur raison a fait de grands progrès : leur esprit a gagné en solidité ce qu'il a peut-être perdu en grâce et en brillant; leur poésie tous les jours se change en prose, et leur jugement commence à conduire leur imagination , au lieu de se laisser guider et souvent égarer par elle. La société en France est devenue plus sérieuse et plus sensée. Le spectacle des abus des gouvernements qui ont précédé, les crimes, les malheurs qui ont accompagné et suivi notre première révolution ; les essais chèrement payés que nous avons faits de plusieurs régimes politiques, et les vices que nous y avons reconnus; la vanité de notre gloire militaire démontrée par d'épouvantables désastres, humiliée par un dernier revers qui couvre encore la France de deuil, et par la perte d'une portion de notre territoire; la destruction successive dès pouvoirs qui nous ont mal gouvernés, expliquent les changements survenus dans l'esprit des Français; les progrès incontestables de leur raison et de leur éducation politique; leur entraînement vers les sciences, les arts, rîndustrie, l'agriculture et lé commerce, qui leur assurent une véritable indépendance, et l'attachement sincère qu'ils ont pour le gou-

vemement constitutionnel 9 le seul qui, étant franchement mis en pratique, soit compatible avec la sûreté des gouver^^ nants, la liberté, les intérêts et le bonheur des peuples.

Dans un discours qu'il prononçait en 1819 à la Chaiy>re des Députés, Lafayette, en parlant de Tinfluence de la révolution sur Fétat général delà France, s exprimait ainsi : « FÂs- « semblée constituante trouva impossible de rien réformer, M sans tout changer. Si les reconstructions furent imparfaites, ^ les principes généraux étaient sans doute, quoi quon en « dise, bien salutaires : car, malgré tout ce qu'on perdit enu suite par lanarchie , le terrorisme , le maximum , la banque- « route et la guerre civile; malgré une lutte terrible contre u toute l'Europe, il reste une vérité incontestable : c'est que u Fagriculture , l'industrie , l'instruction publique de la i< France, l'aisance et l'indépendance des trob quarts de sa » population 9 et, je le répéterai, les mœut*s publiques, se sont u améliorées à un degré dont il n'y a pas d'exemple dans autf cune période de l'histoire , ni dans aucune partie de l'anu cien monde. »

Un jour on reconnaîtra la prodigieuse influence que Lafayette a exercée sur la vraie civilisation : un jour viendra où les Français le connaîtront mieux, regretteront qu'on ne lui ait pas rendu plus de justice pendant sa vie , et lui élèveront des statues. En cela il aura partagé le sort de la, plupart des grands hommes , sort écrit dans le cercle éternel où roulent les choses humaines. La France et l'Amérique uniront leurs vœux pour honorer ensemble la mémoire d'un honune qu'elles seront fières, l'une d'avoir porté, et l'autre d'avoir

adopté. Il ne manque à Lafayette qn un histc^rieo : heureusement il est impossible que ses vertus ne trovrent pas d*écho dans le cœur d'un homme de lalént capaMe de les proclamer. Le génie de Plutarque , lambur de la vertu et le besoin de lui élever un autel, sauront inspirer cet émvain. Il ne sera pas nécessaire que les académies réveillent son admiration : de plus nobles sentiments que lappàt d une récompense littéraire sauront échauffer son ame et donner à Lafayette un historien digne de lui.

Je désire , mon cher monsieur, que vous trouviez dans les renseignements que je vous ai donnés sur Lafayette, la preuve de ma bonne volonté pour répondre au vœu que vous m avez exprimé. Pour moi, je m'estime heureux, ea payant une dette de reconnaissance à sa mémoire , d'avoir trouvé loccasion d'étabUr avec vons des rapports plus in* times d estime et d'amitié , et je vous prie de recevoir l'assurance sincère de l'une et de l'autre.

Jules Cloquet.

P. S. Vous trouverez ci-après : i* une lettre, que madame Lafayette écrivait des prisons d'Olmntz au docteur BoUmann, et que j'ai retrouvée dans la correspondance de Masclet. Si j'avais eu plus tôt connaissance de cette pièce, je l'aurais placée immédiatement après la lettre confidentielle du général Latour-^Maubourg. 2" Quelques lignes de l'écriture autographiée des principales personnes dont il est question dans mes lettres , savoir : de Lafayette , de M. George Lafayette, de mesdames Lafayette-Maubourg et

Lafayette-Lasteyrie, de madame George Lafayette, de Latour-Mauboorgy de Bureaux de Pusy , de Masclet, et du commandeur Mello-Breyner.

DU GÉNÉRAL LAFAYETTË. 345

LETTRE DE M- LAFAYETTË AU DOCTEUR BOLLMANN.

Olmûtz, 2 2 mai 1796.

Je puis donc enfin vous écrire, monsieur, je puis vous parler de tous les sentiments dont nous sommes pénétrés ; et le premier besoin de mon cœur est de vous offrir l'expression de ma reconnaissance. — Je suis aussi bien pressée de vous témoigner mes regrets de ne Tavoir fait plus tôt. J'avais appris dans les prisons de Paris, votre généreuse entreprise, et je savais que vous et M. Huger étiez dans les fers ; mais nous avions été, nous étions encore en France sous une oppression si tyrannique, on mettait tant de prix à étouffer le souvenir de celui dont les principes et les exemples rappelaient le devoir de la résistance à cette oppression, et la terreur avait tellement paralysé tout le monde , quil était impossible, surtout dans ma position personnelle, d obtenir beaucoup de détails sur M. Lafayette et sur vous. — Tétais d'ailleurs moi-même anéantie par les plus affreux malheurs que le cœur d'une fille et d'une sœur puisse ressentir; et, pour retrouver quelques facultés de mon ame, il fallait que je vinsse ici reprendre des forces.

J'obtins enfin un passe-port pour les États-Unis, et un vaisseau américain me conduisit à Hambourg. C'est de là que j'aurais dû vous écrire ; mais, n'y recevant encore qu'une relation imparfaite de tout ce qui avait rapport à vous, persuadée ensuite, par ce qu'on me dit à Vienne,

que je correspondrai facilement d'ici, et ayant, je lavoue, ainsi que mes filles, la tête tournée de l'idée d'y arriver, nous crûmes que l'expression de notre sensibilité vous serait plus agréable au nom de tous les quatre; et vous jugez bien que dès les premiers instants de notre réunion nous eûmes à satisfaire l'avide impatience qu'avait M. Lafayette d'entendre parler de vous. C'est de lui que nous apprîmes ^ avec attendrissement et admiration , toutes les circonstances dont nous n'avions encore connu qu'une partie : nous savions tout ce que vous aviez fait en Prusse : nous sûmes alors com-^ bien de temps,. d'efforts et d'adresse, il vous fallut à Olmiitz pour correspondre avec lui ; nous connaissions votre courageuse tentative , mais nous ignprions avec quelle générosité vous adoptâtes cette idée de Lafayette, avec quel zèle, après avoir épuisé tous les moyens de le servir à Vienne, vous aviez préparé cet enlèvement..

Je ne puis vous peindre à quel point nous avons été émues par tous les détails de cette journée, dans laquelle vous et M. Huger avez été si intrépides, si délicats, si indifférents à votre propre sûreté, et si dévoués à Tonique idée de sauver celui qui nous en parlait avec un bien juste enthousiasme : il voudrait pouvoir vous expliquer lui«-même comment, après s'être arrêté sur la route, malgré ce que vous lui avez dit, pour vous voir à cheval; obligé de marcher ensuite, parceque le sang et la boue attiraient l'attention sur lui , s'étaiit arrêté de nouveau , et même, dans^son inquiétude pour vous deux , étant revenu un moment sur ses pas , Il avait été forcé de retourner vers St^rnberg ; et, ayant

des raisons de croire que vous aviez coupé à travers champ, il avait cherché à vous rattraper avant cette ville, quoiqu'il souffrît beaucoup de sa première chute ; comment , enfin , ne connaissant pas le nom de Hoff , connaissant la route directe de Silésie , par laquelle il était venu en voiture , et ne pouvant pas faire beaucoup de questions sans être remarqué, sur-tout avec Tétrapge figure qull avait, il finit par être arrêté. .11 eut, du moins, alors la consolation momentanée d entendre dire que vous étiez tous deux sauvés ; car ce n est qu'à Oknûtz qu'il apprit Tarr^station de M. Huger , et il ne fut même assuré de la vôtre que dans cet intei^rogatoire auquel , par égard pour vous deux, il consentit à répondre, et dans lequel, ayant refusé de parler sur la correspondance secrète, il fallut lui montrer que le chirurgien et vous-même aviez tout dit. t— Je n'essaierai pas de vous peindre tout ce qu'il a éprouvé pour vous pendant votre horrible captivité : quoique nous l'ayons trouvé un peu rétabli, sur-tout depuis qu'il avait su votre délivrance, on ne voyait que trop ce que son cœur avait eu à souffrir de toutes les tortures rtiorales qu'on a si làchemeiatt accumulées sur lui , et qui à moi-même, témoin et victime en France, de la plus scélérate et tyrannique anarchie, me paraissent être un des plus cruels raffînemaits qu^ la haine ait pu calculer.

Votre ame est trop sensible, monsieur, poiu*. ne pas juger tout ce qu'ont été, dans cette absolue soIitiKie de M. Lafayette, le moment de nous réunir, les consolations que nous lui portions, et les décJiirantes nouvelles cpi'il m'était réservé de loi apprendre ; car jamais la communauté Âe

douleur ne fut plus juste ni mieux sentie. Je ne vous dirai rien non plus de sa situation avant notre arrivée, ni de celle que nous partageons à présent avec lui ; mes précédentes lettres à nos amis vous en instruiront, ainsi que de nos inquiétudes sur sa santé et celle de ses compagnons; mais comment ne pas vous dire avec quelle sensibilité nous reconnaissons vous devoir encore les secours de ces amis généreux et zélés qui, depuis un an, épiaient le moment de faire pénétrer quelques lignes dans ce tombeau , et qui , depuis mon arrivée, forment un lien nécessaire entre nous et le reste du monde ! Que ne puis-je vous exprimer toutes nos obligations envers eux ! Vous les connaissez vraisemblablement tous : celui qui conduit à Vienne une affaire délicate, celui qui a bien voulu entreprendre un voyage long et pénible , mais bien essentiel sous tous les rapports; ceux qui, plus près de nous, veillent à nos intérêts; et sur-tout celui envers qui nos inexprimables obligations se répètent tous les jours, qui a tant de titres à notre confiance , et que nous chérissons de tout notre cœur.

Il nous eût été doux de profiter plus tôt de cette, correspondance pour vous écrire , mais nous apprîmes par le premier billet de notre ami que vous aviez déjà passé les mers, et que, pour vous remercier de tant et de si grands services en Europe, il fallait attendre que vous nous en eussiez rendu encore de nouveaux en Amérique. On nous assure que vous serez à Londres au mois de juin, et comme ijQtre confiance est sans bornes, ainsi que votre intérêt pour nous , je vais vous donner toutes nos idées sur Fobjet qui vous oc-

cupe avec une constance et une ardeur si touchantes. Nos amis exigent que lecriture de M. Lafayette ne sorte pas d'ici : vous aimerez cependant à, penser que ma lettre a du moins l'avantage detre écrite près de lui^ et de vous exprimer fidèlement tous ses sentiments.

Les circonstances qui ont précédé , accompagné et suivi l'arrestation de M. Lafayette et de ses deux amis, vous sont tellement connues, vous avez été. si activement associé à toutes les démarches faites pour eux, vous connaissiez si bien les moyens de les servir dans tous les pays; et nous devons déjà tant à votre courage, à vos lumières, et à votre généreux dévouement, qu'il paraîtrait plus convenable de ne vous parler que de notre reconnaissance. S'il vous manquait quelques détails sur ce qui s'est passé depuis le mois d'août f'792 jusqu'à l'entreprise du 8 novembre, et depuis votre délivrance jusqu'à présent, vous trouverez les premiers dans la correspondance secrète de M. Lafayette avec madame d'Hénin , des lettres à moi que M. Masson a dû envoyer à Londres, une du 27 mars 1798 à M. d'Archenholtz , et du 4 juillet à M. Pinkney ; et les seconds dans ma lettre à M. Pinkney, à madame dHénin, au général Fitzpatrick, aux aides-de-camp de M. Lafayette, et dans une copie faite par ma fille de ma correspondance ministérielle. Vous en trouverez aussi dans les lettres secrètes de M. de Maubourg. Je vous répéterai cependant ici ce que sans doute il est superflu de vous dire, mais que votre inépuisable amitié ne se lassera pas d'entendre. Il est évident que la détention de Lafayette a été une mesure commune

des puissances , soit ouvertéineiit soit secrètement, alliées contre la France, ou plutôt contre la liberté : on convînt, dit-on, dans un conseil coalitionnaire, que son existence était dangereuse au repos des gouvernements de t Europe; et tant qu'ils se renvoyaient sa personne et celles de ses amis, ou les réclamations efl leur faveur, il était plus difficile de former un plan ; mais à présent la plupart d'entre eux sont devenus, à force de coups , les amis, ou au moins les serviteurs de la France : les prétendants de la famille de Bou]4>on ne paraissent plus être comptés que comme objets de charité; et quoique l'Empereur, en me permettant de venir ici^ m'ait dit que f affaire deLafayette était fort compliquée ,qnoiqae M. Tbugnt ait beaucoup marmotté le mot d'importance en parlant de lui, il est bien sûr que, malgré la haine de tous ces gouvernements, il n'y a plus que celle de Vienne et de Londres qui puisse ici nous persécuter^ Vous savez que la cour de Vienne, outre son aversion héréditaire pour toute espèce de liberté, en a pour Lafayette une trà$ particulière, et qu'à tous les mpjtife qui sont connus , on peut ajouter les impressions secrètes constamment données par la feue reine ou de sa part. La conduite envers les trois- prisonniers, envers vous et nous-mêmes, n'est pas dépendante de la disposition de cette cour^ mais l'action de la malveillance parait concentrée dans le cabinet intérieur, et j'espérerais des avantages si ce parti lui-même n'était pas, comme on l'écrivait de Vienne, dans la plus servile dépendance de t Angleterre. C'est là qu'est le principal ennemi de Lafayette ; Pitt et lui se sont jugés depuis long-temps^ et ce minktre, aussi pervers dans «es moyens

ErtJ GÉNÉRAL LAFAYETTE. 351

que dans ses vues, a sur les gouvernements qu'il dirige tous les genres de supériorité. Mais pour considérer les deux cours à part, vous connaisses mieux que moi les moyens déterminants dans ceHe-ci. Ce ne sont pas ceux de société, que pourtant on ne doit point négliger, et parmi lesquels je rangerai non seulement mes amies mesdames de Windeshgratz et dTJrsel, et le bon prince de Rosenberg, ni les ministres sans crédit, tels que M. Cobenzel, qui n a pas même osé me voir, quoique sa cousine y qui a une société nombreuse et de plusieurs partis, aitétéextrémementobligeantepourmoi.Vousjugerez,comme nous, que lauthenticité des réclamations américaines, les témoignages d'amitié dang d autres pays, les reproches publics à nos geôliers, doivent produire un excellent effet. 1>s dénonciations de Topposition anglaise' en font beaucoup à ces cours , qui voient en elle Un ministère futur. On dit le ministre danois bien disposé pour nous, et vous avez vu des adresses américaines, dont la seule publication serait déjà, sous tous les rapports, im grand bien ; mais nous pensons, comme vous, que Ton ne réussit à Vienne que par Imtrigue et Fargent. Il y a eu déjà quelques avances de faites, et il a été question assez à propos de quarante mille écus dont ma fortune répond ; et comme ici on ne trouve de sauvegarde que dans le caractère diplomatique, nous avons donùé Tidée d obtenir une petite commission danoise pour un ami qui viendrait pousser cette négociation de concert avec ceux qui ont eu le courage de la tenter.

J'ignore quelles instructions vous rapportez ^ des États- Unis, mais il est bien sûr que la présence dun envoyé

américain, outre Favantage de la démarche elle-même, aurait celui de fournir une occasion, un prétexte, une protection à toutes celles qu'on ferait secrètement en notre faveur. Il est vrai que, soit comme puissance, soit comme banquier, le gouvernement anglais sera toujours le plus fort, et, pour lui faire lâcher prise, il faut le presser chez lui; là du moins Topinion publique est un peu comptée , et puisque notre but doit être, non de caresser ou de persuader M. Pitt, mais de lui faire sentir plus dmconvénients personnels à ce que Lafayette soit prisonnier que libre, il ne faut négliger aucun moyen de soulever à cet égard Topinion publique contre lui; c'en est un grand, sans doute, que Fétendue et la nature du commerce avec les États-Unis, et les rapports intimes entre les négociants américains et leurs associés de Londres et des autres villes. — J'en parle avec d'autant plus de confiance, que dans tous les particuliers que j'ai vus, j'ai reconnu un vrai désir de faire, de signer, de payer même tout ce dont on les aviserait pour l'utilité de leur concitoyen. Quant aux réclamations officielles, vous portez vraisemblablement quelque chose de précis, et quoique Lafayette persiste à demander qu'aucune espèce d'intérêt ne soit sacrifié au sien , il pense toujours que la dignité des États-Unis exige que toute réclamation en leur nom soit ferme, simple, nette (dûton ne pas réussir), très authentique. J'ajouterai que si leur influence à Vienne se borne aux égards que se doivent deux pays en paix, il n'en est pas de même de l'Angleterre , à qui la situation, le commerce et la politique des États-Unis îm-

SOUVENIRS SUR LAFAYEITE. 361

hi/z-

/i-^ £/Lm M'L n. -^ju^y - ^^--^-' —

^**^0O^*S^ If-t^^^ 4-€Ù^ ^'^^*^ cÀ^»^^x^ j€^/*^><r^

'^=^^^»-»-*-r/yi>C*.V /i^ t>^^*</^ a^^Si^ '^ur^^ <C»j;<»'- /cA-'^^^x^A*-^ ^U^i*> *t«-*^ ^^i^ e^^/::*-^*' <<e^^^ —

/A f/ijL'^A.J^^Jt^ CI\AJL.^t^ {AjCn3LA/^y^ c/e^Zx^LXr

JS* 5.

nu GÉNÉRAL LAFAYETTE. 363

-^^ l/o-^ï-UiT ff^^iJi^^^ t^ ^ >^*<-**^

*^^ Ayuht^Lt.^^^ lu^^y

DU GÉNÉRAL LAFAYETrE. 367

cAu^^c:>'

ÙSlJâui

portent trop pour que le ministère ne soit pas intéressé à les ménager. — Ses fautes en ce genre sont convenablement relevées par les patriotes anglais, et nous croyons devoir répéter ici ce que Lafayette n a pas cessé de dire, que la bienveillance des amis de la liberté, dans tous les pays, ne peut , en se manifestant, rien apprendre à nos ennemis qu'ils ne sachent déjà, et que celle de Topposition lui a toujours paru , non seulement très flatteuse cff très précieuse pour lui, mais aussi très utile. La seule précaution à prendre doit être, suivant lui , de communiquer à ses défenseurs les papiers et les renseignements qui peuvent prévenir des inexactitudes involontaires, ou même des adoucissements bénévoles. Permette^nous aussi de répéter que Lafayette, plein de la plus tendre reconnaissance envers ses amis, exige seulement deux, au nom de cette même amitié, qu'ils ne parlent jamais de lui que d'une manière scrupuleusement conforme aux principes et aux sentiments qui ont si constamment animé toutes les actions , tous les écrits , toutes les paroles, toutes les pensées de sa vie entière; mais, tandis quon doit se plaindre par-tout de ce que dans la délivrance de tous les prisonniers de la révolution, il n'y a eu d'exceptés que Lafayette et ses deux amis, il faut avouer qu'on peut en être plutôt scandalisé que surpris. — M****, par exemple, ne fut un des principaux Jacobins que depuis leur création, six mois après le i ijuilleti 789, jusqu'au 21 juin 179I9 et devint alors le confident principal de la correspondance secrète entre la cour de Vienne et les Tuileries; sa détention m'étonne et non sa délivrance. — Lafayette, plus qu'étranger à ces deux moyens, toujours haï des

Jacobins et de ces cours, n'a pu, ainsi que MM. de Mau^ bourg et Pusy, se réclamer que d amis de la liberté, quon opprimait par-tout; je ne m'étonne pas moins que la Convention, ayant Tavantage du canon, seule chose respectable pour ces gens-ci, ait tant tardé à se faire rendre un ambassadeur enlevé en pays neutre, un général d'armée vendu par Dumouriez, des députés victimes de la même trahison. — Il y avait parmi ces députés , direz-vous , deux ou trois meurtriers du roi; mais eussent-ils été, je ne dis pas Danton, car il appartenait à ces cours, mais Robespierre et Marat, que sont les crimes de ceux-ci, auprès dune vie consacrée à revendiquer, à défendre les droits de l'humanité dans tous les pays, auprès de la déclaration des droits, du devoir de la résistance à l'oppression , auprès de cette institution des gardes nationales, si redoutable, soirqu'on l'imite, soit qu'on ne l'imite pas, et tant d*efforts pour mettre la liberté et l'égalité sous la sauvegarde de l'ordre légal? Car tout ce qu'il a fait pour la justice et l'humanité, pour la souveraineté nationale et les autorités constituées , ne sont-ce pas autant de torts de plus envers ceux qui souhaitaient que la France fût désorganisée, la cause du peuple souillée, la liberté méconnue? La situation de MM. de Maubourg et Pusy ne leur a pas donné autant d'occasions d'être haïs ; mais, outre que leur tendre et généreuse amitié a exigé que leur cause ne fût pas un instant séparée de la nôtre, ils sont haïs sans doute aussi , puisqu'ils ont voulu toujours établir cette liberté vertueuse qui donne à une nation le bonheur, et à ses voisins un ^rand exemple.

Ce n est pas en parlant à des amis , qui ne se découragent point) que nous devons dissimuler les obstacles et les dangers; ce nest pas, fermant eux-mêmes les yeux, qu'ils empêcheraient nos ennemis de voir, ni en faisant des combinai-sons d^honnêtes gens, qu'ils devineront ces gouvernements. N'est-il pas nécessaire de vous dire que si Lafayette n'était pas relâché avant la paix, ou du moins par ces préliminaires qu'on exécute avant la conclusion, qu'il n'y a pas de chicanes, de prétextes et même de résolutions funestes, qu'on ne puisse craindre de ces gouvernements sans foi ? Quand je vois, d'un côté, nos raisonnements et notre espoir tant de fois trompés , et de l'autre des exemples d'iniquité de ce genre ; et que je pense que plusieurs de nos moyens seront moins influents à la paix dans ce pays-ci, et que des événements probables en Europe deviendraient de nouveaux motifs pour nous retenir encore , je ne prévois plus^ rien de certain, que la continuation d'une haine invétérée, des inquiétudes de la tyrannie et la facilité de les exécuter. liCS craintes ne vous paraîtront pas imaginaires à vous, monsieur, qui avez pris tant de soins pour connaître , dans divers pays et auprès des différents partis, la vraie situation de Lafayette; vous ne serez pas rassuré par un avis récent et se* cret, dont la vérité ne serapas douteuse pour vous, et qui vous démontre que dans un lieu où il n'était pas question de propos vagues, M. Thugut, principal ministre et dévoué à Pitt, représentait, il n'y a pas quinzejours, Lafayette comme rfawgereux à la tranquillité publique de VEurope, expression qui ne se rapporte pas à la guerre qui existe, mais à la liberté

quon craint; et qui rappelle votre intéressante conversation avec M. Luehesini, presque mot à mot, ce qui fiit dit il y a presque quatre ans dans le conseil des coalisés, et que Ton a su récemment par une indiscrétion du baron de Breteuil, qui était présent. Ce n'est pas une raison pour étouffer l'intérêt des amis de la liberté, ce qui ferait perdre des moyens aussi honorables quutiles^ sans rien gagner du tout; mais c'en est une très puissante pour ne différer aucune démarche, n'épargner aucune dépense, pour que, s'il y a des négociations, notre sortie doive précéder une conclusion définitive de la paix.

Nos amis pensent, j'espère, avec nous, qu'en employant énergiquement à Londres tous les moyens qui peuvent obliger le gouvernement, et surtout Pitt, à lâcher prise, et en se hâtant de mettre à Vienne dans la plus grande activité, les moyens officiels et secrets, il convient aussi que si les puissances belligérantes font rencontrer leurs envoyés quelque part, il y ait là un homme sûr qui puisse , au nom des États-Unis, réclamer hautement Lafayette, et déterminer un article préalable, après lequel il n'y aurait plus qu'à venir ici bien vite et presser l'exécution. Mais nous conjurons les Américains de ne pas oublier que MM. de Maubourg et de Pusy ne sont qu'un avec nous; que leur intention annoncée , pendant quatre années d'emprisonnement pour la liberté, de devenir, en sortant, citoyens des États-Unis, leur en donne déjà les droits, et que l'addition formelle de nos deux amis qui s'obtiendra facilement alors , est néanmoins une précaution indispensable pour compléter notre déJi-

vrance. Vous me demanderez, monsieur, comme étant nouvellement sortie de Paris, ce que , dans un congrès de paix , les députés des deux républiques feraient pour nous? si celui de Hollande est un vrai et ancien patriote, il aura eu depuis dix ans, par lui-même ou par ses amis, des relations avec Lafayette , et vous pourriez le connaître par M, Adams , ou à Hambourg par M. Aberna. Quant à la France , objet plus délicat à traiter, je vous dirai confidentiellement quelques mots.

Il est bien sûr qu'excepté les aristocrates et les désorganisateurs^ Lafayette avait pour lui toute la nation, et le peu qu'elle a fait, malgré cette immense majorité, pour 1 aider et prévenir tant de maux, n'est que trop expliqué par ce qu'elle a supporté depuis collectivement et en détail. Gela cependant a dû produire encore des comparaisons, des souvenirs, et quelques calculs sur ce que les mêmes succès extérieurs auraient pu coûter de moins, mais ne servira guère à notre délivrance, i* parcecpie les citoyens encore étourdis de cette cruelle époque d'inquisition et de tyrannie n'osent pas penser tout haut, et que, quoique nos principaux adversaires se soient rejoints aux ennemis, ou déchirés entre eux, il existe encore des hommes intéressés à écarter tout ce qui rappelle leurs crimes, et la vraie source des malheurs; 2** parceque Lafayette, quoique peu entêté des combinaisons secondaires des gouvernements, puisque celle qu'il a dû maintenir n'était pas la plus conforme à ses inclinations, quoique fort éloigné de toutes ces intrigues, dont la liberté n'est pas l'unique but, et plus indépendant

que jamais par sa résolution d'aller en Amérique, ne consentira jamais à ce que ses amis en France ( et il y en a peu à qui il confiera sa procuration ) hasardent un seul mot, non senlement en son nom, mais même en sa faveur, qui compromit en rien les grands principes de la liberté et de la justice défendus par lui, qui évitât de marquer la place de ceux qui ont violé ces principes, et de ceux qui sont morts pour eux; ou qui excusât, sous le nom d'erreur, une fidélité prévoyante et réfléchie à ces droits éternels de Thumanité dont la déclaration fut dans cette révolution un de ses premiers services, et sur lesquels son inflexibilité lui paraît être un devoir, non senlement envers lui-même, mais envers la France,

Vous jugerez par-là, d'après les complaisances dont les plus honnêtes gens usaient encore à mon départ pour faire un peu de bien , qu on ne peut guère compter que sur un article général pour la délivrance de tous les prisonniers : il y a néanmoins beaucoup de personnes fort bien intentionnées pour nous, que les aides-de-camp de Lafayette connaissent comme moi. Si par exemple , les affaires passent par M. Barthélémy, je dois vous confier que, outre notre opinion très ancienne en sa faveur, nous avons eu des assurances récentes de sa disposition à faire, pour nous être utile, tout ce qui dépendra de lui. Vous savez déjà peutêtre que la belle-mère de M. de Pusy a épousé un de nos plus anciens amis , M. Dupont, et que nous avons ?n France un beau-frère, M. de Grammont, qui, sous tous les rapports, a notre entière confiance.

Nous attendons avec bien de Timpatience les détails de votre voyage en Amérique. Nous vous en demandons aussi sur mon fils , dont nous n'avons pas de nouvelles depuis le mois d'août, et qui aura eu, j espère, le bonheur de vous embrasser, ainsi que M. Huger, à qui je a'ose pas écrire ainsi qu'à mon fils, pour ne pas exposer le secret et le sort de nos amis, aux accidents d une aussi longue route.

Ce serait un grand service de plus à nous rendre , monsieur, que de faire parvenir à lexcellent et généreux M. Huger lexpression de notre reconnaissance , de notre admiration et de notre tendresse à tous les quatre , et tous les sentiments qu'inspire à M. Lafayette l'idée d'avoir une telle obligation au fils du premier homme qui l'ait reçu et du premier ami qu'il ait eu en Amérique. Voulez-vous bien vous charger de parler à M. Pinchney de notre reconnaissant attachement pour lui , ainsi que de notre confiance , et de dire mille et mille tendresses à notre charmante amie madame Church? nous connaissons trop l'amitié de son mari pour n'être pas bien sûrs qu'il est aussi bien occupé de nous.

Adieu, monsieur; quand nous sera-t-il possible de vous

parler nous-mêmes des sentiments que nous vous devons à

tant de titres, et dont nos cœurs sont à jamais pénétrés pour

vous?

NOAILLES-IjAFAYETTE.

Nous savons que M. votre frère s'est occupé de nous pendant votre absence, avec bien de l'intérêt, et nous vous prions de lui dire combien nous y sommes sensibles.

Page 1