Souvenir de l'exposition de M. Dutuit (extrait de sa collection)
Lu réunion d’objets d’art dont ce catalogue tend à conserver le souvenir se compose de gravures, de vases grecs, de livres, de porcelaines de Chine et du Japon, de laques, de jades et de quelques faïences de Perse.
L’exposition de gravures en forme la partie principale, et, bien qu’elle ait paru nouvelle, ce n’est pas la première fois qu’une tentative semblable a été essayée.
L’honneur d’avoir eu l’idée d’exposer aux regards du public une collection d’estampes paraît devoir revenir à M. Üuchesne, mort, il y a quelques années, conservateur des estampes de la Bibliothèque impériale. Ce savant iconographe, lorsqu’il n’était encore que conservateur-adjoint, avait voulu rendre un service aux amateurs et aux artistes en plaçant dans des cadres une réunion des plus belles gravures, depuis l’origine de cet art, et qui en renfermait pour ainsi dire l’histoire. Ce choix, quoique imparfaitement connu de la foule, qui ne visite pas toujours toutes les richesses artistiques et scientifiques mises à sa disposition, remplissait convenablement le but que M. Duchesne s était proposé.
En 1838, une exposition admirable, organisée à Manchester par les amateurs anglais, renfermait une collection d’estampes anciennes de la plus grande beauté et dont on n’a pas encore perdu le souvenir. Il est vraisemblable que sous ce rapport on ne fera jamais mieux.
Depuis ce temps, d’autres expositions remarquables du même genre ont eu lieu à Londres; mais en France on n’avait encore rien essayé de semblable.
La pensée d’être utile à l’art et à l’industrie nous a dirigé dans cette exposition. L’Union centrale l’a également partagée, encore bien que le genre de productions dont nous nous occupons plus particulièrement ne rentrât pas tout à fait dans son programme. L’Union centrale s’est proposé avant tout de faire connaître aux industriels, aux artistes et au public l’art oriental dans toutes ses branches et tous ses dérivés.
On avait remarqué depuis quelque temps que l’art de la gravure, qui, même dans ce siècle, a produit tant de chefsd'œuvre, paraissait demeurer stationnaire, qu’il n’excitait plus de nouveaux talents, qu 'enfin le public semblait le regarder avec une certaine indifférence.
La Gazette des Beaux-Arts , avec une ardeur qu’on ne saurait trop louer, a déjà cherché à donner un nouvel élan à la gravure. Elle a encouragé l’eau-forte qui semble dans notre pays se ranimer de toutes parts, elle a été la plus ardente promotrice d’une société destinée à subventionner et à activer les progrès de la gravure en France. C’est pour répondre à de si nobles efforts que notre exposition a eu lieu.
Connaître bien les causes du malaise que la gravure éprouve de nos jours, c’est presque indiquer les moyens de la ranimer et de lui rendre en quelque sorte une nouvelle vie.
Vers la fin du xvne siècle, l’eau forte avait produit les grands chefs-d’œuvre qui s’imposent aujourd’hui à l’admiration du monde; sous ce rapport, le xvuû siècle est bien inférieur à ses devanciers. Le tour des graveurs plus particulièrement connus sous le nom de burinistes était venu.
On doit reconnaître qu’avec les Audran, les Nanteuil, les Edelinck et les Drevet, la gravure au burin était magnifiquement représentée. Peut-être les artistes auraient-ils dû se maintenir dans cette voie, mais le goût d’un siècle s’impose toujours aux arts. En France, comme en Hollande, ou commençait à aimer le poli, le léché et l’éclat. Les artistes devaient répondre au goût du public. Baléchou , Haullé, Schmidt et Willo, en s’associant à ces dispositions, s’acquirent naturellement la faveur générale. Mais, avec un grand talent, il faut le déclarer tout de suite, ils ont donné à la gravure un brillant, une empreinte métallique qui, en s’exagérant, devait amener la froideur et, à la suite, une réaction. Cependant, malgré son uniformité, pour ne rien dire de plus, c’est, pour la gravure au burin, l’école qui s’est imposée à l’Europe jusqu’à nos jours.
Tant que des hommes comme Bervic, Massard, Desnoyers, Richomme et Forster en France ; Morghcn, Anderloni, Longhi et Tosclii en Italie, et les Muller en Allemagne, ont pu reproduire les chefs-d’œuvre de Raphaël, de Léonard de Vinci, de Titien, il est facile de comprendre que les es-
tampes modernes aient été très-recherchées ; mais lorsque d’autres graveurs se sont attachés à traduire des œuvres plus récentes qui, un moment consacrées par l’admiration générale, étaient ensuite l’objet des attaques les plus passionnées, comment s’étonner qu’il se soit produit une hésitation dans le goût du public? Les éditeurs, qui ne tiraient pas de leurs planches tout le parti désirable, ont cessé d’encourager les nouveaux talents. D’autres hommes, heureusement doués, qui auraient pu devenir d’excellents graveurs, ont cherché un aliment et une carrière dans des procédés plus expéditifs, ou sont devenus des peintres d’un grand mérite. Le public, à qui les vignettes sont prodiguées dans tous les livres, dans tous les recueils, dans toutes les revues, s’est un peu dégoûté de la gravure sérieuse.
Cependant, un certain nombre d’estampes exécutées par Massard, Laugier, Ilenriquel-Dupont, Calamatta et Mercuri, etc., d’après des tableaux modernes, ne cessent pas d’etre recherchées et tiennent un rang honorable dans les cabinets des amateurs.
Une circonstance matérielle peut encore avoir contribué à la décadence dont nous nous plaignons. Les gravures modernes sont surtout, par leur dimension, d’un placement assez embarrassant; soit qu’ou les fasse encadrer, soit qu’on les garde en portefeuille, leur conservation est difficile. La qualité du papier , qui redoute particulièrement la plus légère humidité, les expose a une détérioration très-prompte ; elles ne peuvent tout au plus supporter que deux ou trois lavages.
Les gravures plus anciennes, à raison de la solidité du papier et d’une moins grande dimension, peuvent se conserver très-facilement et traverser encore une longue suite d’années, tandis qu’il est à craindre que, dans un siècle ou deux tout au plus, aucune des estampes modernes ne subsiste.
Une ère plus heureuse semble se lever pour la gravure. Il s’est formé une nombreuse pléiade d’artistes qui s’efforcent de rendre à l’eau-forte son ancien éclat, et dont tous les connaisseurs apprécient les excellentes productions. Nous avons remarqué de belles estampes qui illustrent la Gazette des Beaux-Arts. La Société d’encouragement de la gravure doit, plus que tout autre, activer cet élan, et l’on aurait peu de chose à désirer si tant de peintres éminents, dont chaque année les tableaux font l’ornement du salon, voulaient euxmêmes prendre la pointe ou le burin pour vulgariser leurs productions.
Le but que nous nous sommes proposé, en offrant au public une collection de gravures, est de montrer l’origine, les progrès et la décadence de cet art. C’est, en un mot, son histoire que nous avons voulu présenter.
Le défaut d’espace ne nous ayant pas permis d’exposer un plus grand nombre d’estampes, nous n’avons placé que les plus intéressantes de chaque maître. Nous le regrettons, parce qu’il eût été curieux de suivre les commencements, les progrès et les différences de chaque artiste dans son œuvre.
On nous permettra de citer dans l’école italienne une suite de nielles, plusieurs pièces de l’école ancienne, un
Jules Campagnola qui offre le premier essai de la gravure au pointillé, deux Mantegna, un certain nombre des pièces les plus importantes de Marc-Antoine, des eaux-fortes, et un choix des œuvres de Morghen, de Longhi et de Toschi.
Dans l’école allemande, on trouvera une estampe en manière criblée qui remonte aux premiers temps de la gravure, plusieurs pièces du maître de 1466. Martin Schon, Meckcn, Mair, Durer s’y font remarquer par des productions importantes. On y voit figurer la Bergère de Roos, épreuve du premier état, et le Berger endormi, avec la date de 1660 ; dans cette condition, cette estampe est presque introuvable. L’école moderne est seulement représentée par la Madone de Muller, avant la lettre, sur papier de Chine.
L’école hollandaise montre un Allart du Hamel; deux pièces du graveur des Contes de Boccace, dont l’une est inédite; un certain nombre de Lucas de Leyde.
Rembrandt offre une nombreuse réunion de pièces, parmi lesquelles il faut citer celle de cent florins, qui est du premier état et de la plus grande rareté. Les Yisscher sont peut-être en nombre trop restreint et nous avons dû nous borner à faire un choix dans l’œuvre de Rubens. Ce que nous possédons seulement pouvait remplir la plus grande partie de la salle.
L’école française devait être naturellement l’objet de notre attention spéciale. Bien qu’elle se signale par des productions capitales et de la plus grande rareté de Jean Duvet, de Callot, de Claude Lorrain, de Nanteuil, de Morin, de Masson, d’Audran, d’Edelinck, des Drevet, et de Wille, elle
offre aussi, et c’est bien malgré nous, des lacunes regrettables. L’école moderne pouvait encore s’enrichir d’une foule de pièces. Il a fallu reléguer celles qui sont exposées au troisième rang, où il est difficile de les voir.
L’école anglaise aurait eu besoin d’être plus complète; mais la place manquant, il a été nécessaire de la restreindre à quelques estampes du prince Rupert, de Faithorne, d’Earlom, de Woollet et de Strange. La salle qui nous a été concédée présentait une certaine difficulté d’arrangement; quoique vaste, elle est insuffisante. Pour que les estampes soient vues facilement, on ne doit les placer que sur deux rangs, mais la hauteur de la pièce en exigeait un troisième qui peut a peine être apprécié par les visiteurs.
Ces observations parfaitement désintéressées de notre part n’ont qu’un but, celui d’engager les amateurs qui plus tard pourront encore exposer des estampes à n’offrir au public chaque fois qu’une seule école. Celle-ci pourra alors montrer sous toutes ses faces son origine, ses succès et sa décadence. Il n’v aurait aucun inconvénient àce que tous les amateurs y concourussent, même en offrant plusieurs épreuves de la même pièce ; c’est souvent le meilleur moyen de connaître bien un maître, tant il y a quelquefois de différence d’une épreuve à une autre. Nous ajouterons même que cela est indispensable pour Rembrandt.
Quant à la beauté des épreuves, il nous suffira de dire qu’elles viennent en grande partie des plus célèbres collections qui, depuis plus de trente années, ont été vendues
successivement en France, en Hollande, en Allemagne et en Angleterre.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à nous acquitter d’un devoir bien cher, c’est d’adresser nos vifs remerciements à M. le président et à M. le vice-président de l’Union centrale qui nous ont ouvert avec tant d’empressement. les portes du palais de l’Industrie.
Nous exprimons toute notre gratitude àM. Clément, marchand d’estampes de la Bibliothèque impériale, qui a présidé au classement des gravures et qui en a dressé le catalogue; à M. Potier, libraire, qui nous a suppléé dans la description de quelques livres; à M. Carie Uelange, qui a donné la notice des vases grecs, des terres cuites et des bronzes; et à M. Gasnault, qui a rédigé le catalogue de la collection orientale.
Plusieurs gravures sont jointes au texte ; elles ont été exécutées par M. C. Delange ou sous sa direction. La Gazette des Beaux-Arts et M. Didot ont mis à notre disposition les bois qui pouvaient convenir au catalogue que nous publions.
La seule satisfaction que nous demandons à notre exposition, c’est qu’elle ait pu être utile à l’Union centrale et en même temps rendre quelques services aux amateurs et aux artistes.