Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie
Je ne donnerai point à cet humble récit le nom pompeux de Mémoires, moins encore le nom dangereux de Confessions. Il faut être saint Augustin pour édifier en révélant sa vie intérieure, ses erreurs et ses fautes, ses combats et ses misères ; peut-être même est-il permis de penser que le livre du grand docteur n'est pas toujours lu selon l'esprit qui l'a dicté, et qu'on y cherche trop souvent ce qu'il y déplore. Il faut être Rousseau pour se complaire à raconter ce qu'il raconte et pour en tirer vanité ; je crois, comme lui, plus que lui peut-
Il AVANT-PROPOS.
êlre, que, même après l'avoir lu, nul homme, au jour du jugement, n'aura le droit de dire à Dieu : Je fus meilleur que cet homme-là; mais c'est chose dont il y a lieu de rougir à part soi, et non de faire étalage.
Quant aux Mémoires, pour peu qu'on ait mis la main aux affaires publiques, on ne peut guère, en écrivant les siens, ne pas écrire, à certain degré, ceux des autres; on ne peut guère échapper à l'alternative ou d'offenser les vivants, ou de juger les morts sans les entendre. J'éviterai ce double écueil en ne faisant point de l'his-^ toire, en me bornant à recueillir pour moimême, pour les miens, tout au plus pour une étroite intimité, les souvenirs que m'a laissés une longue et laborieuse carrière. Homme public pendant plus de quarante ans, je n'ai jaraais.évité ni recherché la publicité; homme privé, je n'ai plus rien désormais à démêler avec elle; et si, contre toute attente, cet écrit devait tomber quelque jour en des mains auxquelles il n'est point destiné, je préviens d'à-
AVANT-PROPOS. m
Tance qu'on n'y trouvera rien de ce qui plaît aujourd'hui, rien de ce qui fait le succès des compositions de ce genre.
^ J'ai vécu plus de soixante et dix ans; j'ai traversé plus d'une époque de désordres, de malheurs, de crimes ; Dieu ne m'a épargné ni les épreuves ni les revers; il m'a fait la grâce de ne jamais méconnaître ni la sagesse de ses voies, ni l'excellence de ses œuvres.
J'aime la \'ie,je Vaime et la cultive, comme Montaigne, telle qu'il a plu à Dieu nous r octroyer; j'en ai joui dans mon enfance, dans ma jeunesse, dans mon âge mûr, j'en jouis encore dans ma vieillesse, avec douceur et reconnaissance. Je ne regrette rien de ce que le progrès v des ans m'a successivement enlevé ; j'éprouve, qu'à vivre longtemps, on gagne en définitive plus qu'on ne perd, et qu'en sachant être de son âge et de son temps, à mesure que l'homme extérieur se détruit, rhomme intérieur se renouvelle.
On ne trouvera donc ici ni misanthropie-, ni