DEUXIÈME ÉPOQUE
Vers le commencement de 1809, je fus enfiny nommé auditeur au conseil d'État. J'avais demandé à être attaché à la section de l'intérieur, je fus attaché, je ne sais pourquoi, à la section de la guerre.
Cette section était alors composée de M. de Cessac, qui la présidait, de M. Daru et du général Gassendi. Nous étions quatre auditeurs placés sous leurs ordres, MM, Pelet (de la Lozère), Canouville, Trémonl et moi. M. Pelet (de la Lozère) était admi-
nistrateur des forêts de la Couronne, M. de Canouviile était maréchal des logis du palais.
Il y avait à cetie époque fort peu de travail à la section de la guerre. En rangeant mes papiers que j'ai toujours conservés soigneusement depuis mon entrée dans les affaires, je n'y retrouve que quelques rapports écourtés sur des pensions ou des cTels d'habillement.
Ce peu de travail nous était distribué par M. de Cessac. C'était un grand homme froid, sec, pour ne rien dire de plus, uniquement préoccupé des affaires de conscription dont il était chargé en titre d'office, ce qui ne concourait pas, sans doute, à lui rendre le cœur sensible, écrivant médiocrement rorthographe,bien qu'il fût de l'Académie française, mais bonhomme au fond, et plus indulgent pour les jeunes gens en i'éalité qu'en apparence.
Nous lisions nos rapports à la commission tout entière.
M. Daru était bon, aimable, ouvert, et prenant intérêt à tout; M. Gassendi, vieux, un peu bourru, vivant solitaire et ne disant mot.
Nous prenions, ou moi, du moins, je prenais peu d'intérêt au détail des affaires, très petites d'ailleurs, qui nous tombaient en partage; mais
SODVENinS. ds
j'en prenais beaucoup aux séances du conseil d'Étal lui-même.
\ Le conseil d'État, si j'ai bonne mémoire, siégeait alors trois fois par semaine, dans la galerie des Tuileries qui sépare le grand escalier de l'aile connue depuis sous le nom de pavillon Marsan. Au fond de celle galerie, en face de l'escalier, sur une estrade élevée de deux marches, étaient placés trois bureaux : celui de l'empereur au milieu , à sa droite celui de l'archichancelier, celui de l'architrésorier à gauche. Le long des fenêtres qui donnaient, d'un côté, sur le Carrousel, de l'autre, sur la chapelle, élaicnt placées de petites tables pour les conseillers d'État, à commencer par les présidents de section; au bout et faisant face au bureau de l'empereur, d'autres petites tables pour les maîtres des requêtes. Enfin, derrière les tables des conseillers d'État, dans l'embrasure des fenêtres, étaient placées d'autres petites tables pour nous, humbles auditeurs.
NEn général, sur les trois séances hebdomadaires l'empereur en présidait deux. Il arrivait, une heure environ après l'ouverture de la séance, c'està-dire vers une heure et demie, interrompait la discussion, l'ordre du jour étant déposé sur son
bureau, il appelait l'affaire qu'il lui convenait de faire discuter.
' Il écoutait patiemment et altentiveraeni ; il interrogeait volontiers et souvent, principalement Regnault de Saint-Jean d'Angely, Defermon et Treilhard, mais surtout rarchichancelier; quand la discussion avait duré quelque temps, il prenait la parole. Il parlait longtemps, sans beaucoup deV suite dans les idées, très incorrectement, revenant, sans cesse, sur les mêmes tours de phrase, et, je dois l'avouer, en toute humilité, je n'ai jamais remarqué, dans son élocution décousue et souvent triviale, ces qualités éminentes dont il a fait preuve dans les mémoires dictés par lui aux généraux Ber-
. trand et Montholon.
A Ces mémoires restent, pour moi, une véritable énigme. S'il est un écrivain doué du talent qui s'y révèle, de cet ordre lumineux dans la distribution des idées, de cette clarté, de celte fermeté simple dans le langage, de ce ton d'autorité fier et naturel, de cette précision, enfin de cette correction dans l'habitude même du style, que cet écrivain-là se montre et se nomme.
Si, comme il n'y a pas lieu d'en douter. Napoléon est le véritable auteur des mémoires qui portent
.son nom, s'il a été, comme ces mémoires en rendent, à mon avis, témoignage, l'un des maîtres de notre langue, le talent de parler, chez lui, comme chezV beaucoup d'autres, d'ailleurs, n'égalait pas, tant s'en faut, celui d'écrire. Au reste, je dois convenir qu'à l'époque dont je parle, parvenu au comble de la puissance, objet d'adoration, et presque d'idolâtrie, il était loin de porter dans les affaires, cctleV activité vigilante et puissante qui avait signalé les premiers temps de son règne. Les procès -verbaux de la discussion du Gode civil lui font plus d'honneur que les séances auxquelles j'ai assisté, et l'abjection servile de cette admiration qu'excitaient ses moindres paroles, me rend peut-être injuste à son égard.
Dans le court intervalle qui sépara mon entrée au conseil d'État du départ de l'empereur pour la campagne de 1809, deux sujets ont occupé principalement ce corps, le seul, à cette époque, où régnait quelque activité : c'étaient le Code pénal et la loi sur les mines. Treilhard était rapporteur du code pénal, l'empereur prenait peu de part à la discussion, et semblait y porter peu d'intérêt; la loi sur les mines éveillait davantage son attention; il y avait là une question de propriété ardue et délicate que
M. Fourcroy rapporteur de la loi s'efforçait en vain ^ de résoudre, et devant laquelle le reste du conseil échouait également. Il s'agissait de savoir si lamine appartenait de plein droit de propriété au propriétaire du sol, c'est-à-dire si le droit de propriété était indéfini et pouvait aller jusqu'au centre de la terre. On finit par prendre sagement un terme moyen, et par reconnaître que le droit de propriété, au sens absolu, ne dépassait pas la couche du sol cultivable ; que la mine nouvellement dé-V couverte était une joro/)né/é nouvelle; qu'à ce titre, l'État demeurait libre de la concéder, sauf toutefois le droit du propriétaire de la superficie à obtenir cette concession par privilège. Ce mot depropriélè^ nouvelle, rencontré par l'empereur à la fin de la discussion, la termina aux cris d'admiration de tout le conseil: ce n'était cependant que l'expression d'une idée autour de laquelle chacun tournait depuis plusieurs séances; mais l'expression était vive et frappante; il n'en fallait pas davantage pour exciter l'enthousiasme.
Cette première époque de mon existence au conseil d'État fut marquée par une séance mémorable. Le développement rapide qu'avait pris depuis quelque temps l'institution des petits
séminaires avait inspiré quelque inquiétude à l'empereur. Il avait fait convoquer le conseil de l'Université au conseil d'État; tout annonçait deV' l'orage. L'empereur entra, comme à son ordinaire, vers une heure et demie. Voyant M. de Fontanes, et les conseillers de l'Université placés au même rang que les conseillers d'État, il en manifesta beaucoup d'humeur et traita très brutalement M. de Ségur, conseiller d'État lui-môme, et grand maître des cérémonies. Il fit évacuer par les mailres des requêtes, la place qu'ils occupaient au bout de la salle, en face de scn bureau. Les conseillers de l'Université furent installés à la place des maîtres de requêtes, et ceux-ci relégués au rang des auditeurs. Alors la séance commença.
L'empereur adressa quelques questions à M. de Fontanes, d'un ton qui annonçait un mécontentement très prononcé. Il parut néanmoins écouter attentivement les réponses; mais bientôt après il éclata. Il parla près de trois heures, sans être inter-V rompu par personne, sur les prétentions et les empiétements du clergé; il s'exprima contre lui en termes très injurieux, et qui consternaient plutôt qu'ils ne satisfaisaient le conseil, quelque peu dévote que fût, en général, la disposition intérieure
de ses membres; il nous répéta jusqu'à satiété celte ' phrase : Tous vivez sous le règne de Charlemagne et non sous celui de Louis le Débonnaire; piùs vers !a fin de sa triste harangue, se tournant vers les auditeurs, il leur dit en propres termes : Vousv verrez, vous verrez, jeunes gens, ce qui vous arrivera, quand vous aurez un empereur qui ira à confesse.
S'il se proposait de faire effet sur nous, l'effet fut manqué, du moins sur moi. La grossièreté me parut naturelle, et la colère simulée. Je crois qu'en général l'impression fut la même sur tous les assistants, bien que la plupart fissent effort pour s'exciter en sens contraire. Je crois même que ce fut le scandale produit à petit bruit par celte explosion de brutalité qui détermina une mesure dont les nouveaux auditeurs furent victimes : on sépara laV dernière nomiiîation des nominations précédentes; nous ne fûmes plus admis aux séances présidées par l'empereur, apparemment parce qu'on ne nous jugea pas assez aguerris dans notre impérialisme. Il fut décidé qu'à l'avenir l'admission à ces séances deviendrait une récompense, et, chaque fois que l'empereur arrivait, on faisait sortir les auditeurs de la dernière nomination. Bientôt après, d'ail-
leurs, l'empereur partit pour l'armée d'Allemagne.
Je restai à Paris durant la première moitié de la campagne de 1809. Quelques jours après la bataille de Wagram, je fus envoyé à Vienne. C'étaitV l'usage, depuis les dernières campagnes, que chaque semaine un auditeur fût envoyé au quartier général ; il remettait à M. de Bassano le portefeuille où se trouvaient réunies les diverses communications, ministérielles ou autres, que l'archichancelier adressait à l'empereur, et, lorsque l'auditeur choisi pour ce service était bien vu de l'archichancelier, celui-ci le chargeait de répondre aux questions qui lui seraient adressées par l'empereur, et ne lui épargnait pas les conseils. Je n'étais point dans ce cas : sans avoir à me plaindre de mes chefs en général, et en particulier de l'archichancelier, j'en étais peu connu. Je partis donc ignorant ce que contenait le portefeuille, sauf les décisions du conseil d'État sur certains points spéciaux, et au risque d'être pris au dépourvu si l'empereur m'interrogeait.
Arrivé à Vienne, M. de Bassano, à qui je remis le portefeuille, me conduisit, vers onze heures du matin, à Schœnbrunn, résidence de l'empereur d'Autriche, alors occupée par son vainqueur. J'at-
tendis de onze heures à sept heures du soir, le moment où l'empereur me ferait appeler. Je passai ces huit heures d'attente à causer, en me promenant sur la terrasse, avec les personnes que leur service ou d'autres circonstances plaçaient à peu près dans la même position. Entre ces personnes, se trouvait M. Denon, qui me raconta l'anecdcte suivante.
« J'avais accompagné, me dit-il, le généralV Bonaparte en Egypte. Un soir, c'était le jour même de la bataille des Pyramides, au moment où, très fatigué, j'allais prendre un peu de repos, le général, me montrant du doigt les Pyramides, dont nous étions séparés par un intervalle assez court, me dit:
— « Il y faut aller demain malin. — Oh ! non, lui répondis-je, nous avons du temps devant nous, qui sait même si jamais nous retournerons en France?
— Il y faut aller demain matin, reprit le général d'un ton sévère; qui sait s'il se présentera jamais une autre occasion? t> Un tel conseil était un ordre; j'allai le lendemain visiter les pyramides, et bien m'en prit ; car, depuis ce jour-là, je n'y suis pas retourné, quelque envie que j'en eusse, et quelque effort que j'aie fait pour m'en rapprocher. »
Après avoir attendu environ huit heures, je vis
SOUVENIRS. Ti
l'empereur sortir de son cabinet pour aller dîner; il passa devant moi, me dit quelques mots d'un ton bourru, et s'éloigna.
Ce fut là (oute mon entrevue. Je retournai à Vienne, moitié fâché, moitié content; lâché de n'avoir point été appelé, et content de n'avoir pas été mis peut-être à trop rude épreuve.
Je restai trois semaines à Vienne, attendant ce qu'on ferait de moi. Les auditeurs en expectative étaient logés â la chancellerie d'État, bâtiment attenant au palais impérial, le même où, depuis, j'ai vu résider le prince de Metternich. L'établissement était vide, et complètement démeublé; chacun de nous avait, pour sa part, une petite chambre, avec un méchant lit, deux chaises de paille et une table en bois de sapin. M. de Bassano et M. Daru, intendant général de l'armée tenaient table ouverte pour nous.
Je trouvai, en très grand nombre, à Vienne, des généraux, des officiers, que j'avais connus à Paris. Tous, et je dois ajouter même les maréchaux, môme les grands personnages que je voyais chez M. de Bassano, souhaitaient la paix avec ardeur, sans trop oser l'espérer, maudissant tout bas leur maître, et, comparant l'armée qu'ils voyaient
à celle qu'ils avaient connue, manifestaient, pour l'avenir, de grandes appréhensions.
Je parcourus, avec quelques-uns de ces officiers, les champs de bataille d'Essling et de Wagram, l'île de Lobau, et les principales positions militaires qui tapissaient en quelque sorte les bords du Danube. Toutes les traces de la guerre y étaient encore vivantes et saignantes. Le beau village d'Essling, tant de fois pris et repris, se réparait lentement; les pauvreshabitants rentraient timidement dans leurs maisons en ruine. On voyait sur le champ de bataille de Wagram l'attaque du maréchal Macdonald, encore dessinée par les cadavres à demi ensevelis. On voyait toute la plaine qui borde le Danube couverte de moissons à demi incendiées par les obus, et les cadavres des blessés victimes de cet incendie épars et livrés au soleil, qui achevait de les griller; c'était un spectacle douloureux, et que ne ranimaient plus, comme autrefois, la joie de la victoire, l'orgueil de la domination, l'esprit et l'entraînement de la conquête. L'aspect du pays, l'aspect même de la ville de Vienne, toute étincelante de casques et de cuirasses, élait triste et morne; les vainqueurs, dans la brutalité de leurs procédés, n'avaient pas l'air plus joyeux que les
vaincus; les uns comme les autres parlaient de leurs misères, de leurs souffrances, avec amertume, et, \ s*il faut en croire ceux qui approchaient le maître, lui-même n'était ni plus satisfait ni plus confiant. Je commonrais à trouver le séjour de Vienne assez insipide, lorsqu'enfin je reçus une destination. Ce fut à peu près au moment où mon collègue, M. de Tournon, fut envoyé à Rome comme préfet; et je dois dire, en passant, que cette mission ne parut extraordinaire ni à lui ni à personne. La réunion de Rome à l'empire français, l'emprisonnement du pape, avaient paru chose simple et sans conséquence à tous les serviteurs de l'Empire. Il\ leur paraissait également simple et sans conséquence d'être excommuniés, et de prendre en main l'administration du patrimoine de saint Pierre. Camille de Tournon, que nous appelions en plaisantant Furius Camillus Capilolimis, partageait cette indifférence qui nous était commune. Il est douteux qu'aujourd'hui on trouvât facilement, parmi les hommes honnêtes et sensés, une humeur aussi complaisante.
On m'envoya en Hongrie, comme intendant du comitat de Raab-Eisenbourg. Jusqu'alors, toute la partie de la Hongrie qu'occupait l'armée française,
n'avait formé qu'une seule intendance. Elle était confiée à M. de Ricci, ami de M. de Jaucourt et de ma famille.
Ce ne fut point, j'ai lieu de le croire, par mécontentement de l'administration de M. de Ricci qu'on
^ la démembra; ce fut par un motif plus général.
'^L'empereur aimait mieux employer, dans les intendances d'armée, des jeunes gens que des hommes faits; il les trouvait plus actifs, plus entreprenants, plus ardents à s'opposer aux dilapidations des commissions de guerre, plus résolus à protéger les habitants contre les exigences des généraux et des officiers; il les excitait lui-même à la résistance; et, dans les conflits qui naissaient du zèle des auditeurs et des besoins de l'armée en général, c'était aux auditeurs qu'il donnait raison. M.Daru, ayant sous la main deux jeunes gens qu'il voyait oisifs et de bonne volonté, partagea en trois l'intendance de M. de Ricci, sans le moindre scrupule, et sans l'apparence même d'un grief.
M. de Ricci, queje connaissais depuis longtemps, me reçut très amicalement, quand je passai à Presbourg pour me rendre à Raab; il me donna de fort bons conseils et me remit les travaux statistiques qu'il avait préparés sur le comitat de Raab et d'Eisen-
bourg. Ces travaux ont servi d'éléments au grand mémoire que j'ai rédigé sur l'état économique et administratif de ces deux comilals, mémoire que l'on trouvera dans mes papiers, et qui me dispense d'entrer ici dans aucun détail; mon dessein dans cette notice est de reproduire les impressions que m'ont laissées les événements dont j'ai été témoi n et les personnes que j'ai connues, en renvoyant aux documents que j'ai recueillis et classés soigneusement pour toute exposition raisonnée des faits et des choses, pour tous renseignements positifs sur l'état des affaires et la conduite des personnes.
M. de Narbonne commandait à Raab.
M. de Bassano, sachant quelle était son amitié pour moi, nous avait rapprochés avec une obligeance délicate dont je lui ai toujours su gré. La parfaite intelligence qui n'a pas cessé, et ne pouvait cesser entre nous, rendait agréables et faciles les rapports entre l'administration civile et l'administration militaire. J'étais toujours soutenu par M. de Narbonne dans tous mes débats avec les généraux de l'armée d'Italie, et, lorsque le prince Eugène ou ses familiers parlaient, avec toute l'aménité de langage soldatesque de cette époque, de faire fusiller l'intendant qui ne se montrait pas
assez complaisant envers eux, je n'éprouvais aucune inquiétude.
Mon devoir était de prendre en main l'administration civile du pays, de me placer à la tête des autorités diverses préposées à cette administration et de m'entendre avec elle sur la gestion de chaque partie du service public; je devais faire rentrer toutes les contributions ordinaires ou extraordinaires, en verser le produit dans la caisse de l'armée, sauf à retenir la somme indispensablement nécessaire à la marche des affaires; correspondre enfin régulièrement avec l'intendant général de l'armée et l'administrateur général des finances. C'était beaucoup de responsabilité pour un jeune homme aussi inexpérimenté que je l'étais à cette époque, mais c'était aussi un exercice salutaire des qualités viriles : l'activité, la prévoyance, la décision, la fermeté, l'attention de chaque jour à chaque, chose.
Je ne crois pas m'en être absolument mal tiré ; je n'ai, du moins, eu qu'une très faible part dans les réprimandes que M. Daru n'épargnait pas à ses jeunes collaborateurs. Il est vrai qu'elles n'atteignaient d'ordinaire que ceux qui venaient les chercher àVienne,par un motif quelconque, ennui,
contrariété, goût de dissipation ou autre; je m'étais proposé d'éviter avec soin cet écueii, et je me suis tenu parole. Durant tout le cours de mon séjour à Raab,je ne sortis point des limites du territoire dont l'administration m'était confiée, et, moyennant cette précaution, j'évitais les reproches que j'aurais reçus, sans doute, bien ou mal à propos, si j'avais montré mon visage, et donné occasion de penser à moi.
Ma prudence en ceci avait peu de mérite. La société de M. de Narbonnc était pleine de charme, il réussissait à captiver, par sa bonne humeur, les habitants de Raab et des environs, autant qu'à les désarmer par sa justice et sa bonté.
La population soumise à l'armée française, en Hongrie, n'avait rien d'original, rien même de remarquable ; la noblesse s'était retirée à Dude sous la protection de la cour et de l'armée autrichienne; l'évêque de Raab avait pris le même parti. La bourgeoisie de cette ville ne différait guère de la bourgeoisie des autres villes d'Europe que par un peu plus de culture intellectuelle ; elle parlait couram-. ment un latin défectueux entremêlé de germanisme; elle parlait habituellement en hongrois également corrompu, s'il en faut croire les habiles; mais,