MES COMPAGNONS
avait probablement un peu glané à droite et à gauche, surtout dans la conversation de son maître, qui lui fit obtenir, au Musée du Louvre, une place assez importante. Grand, gros, de l'entrain, de la gaieté, une apparence de Joseph Prudhomme, avec qui des lunettes d'or lui donnaient encore plus de ressemblance. Son répertoire de charges d atelier, quoique varié, n'était cependant pas inépuisable; les plaisanteries et les histoires qu'il contait drôlement, se répétaient un peu ; quelques-unes dataient du temps de l'Empire, mais je ne les connaissais pas, et elles m'amusèrent. Il était marié et vivait à Paris, avec sa femme et sa jeune fille, dans un intérieur modeste, mais confortable; pendant notre excursion, je l'entendis souvent regretter cette vie de famille, sans que j'aie jamais voulu approfondir ce qu'il en regrettait le plus, car c'était surtout pendant nos repas qu'il se plaignait. Ce que je dois ajouter, c'est qu'au premier al)ord il était fort séduisant, et qu'il faisait beaucoup de frais, surtout pour les derniers arrivants.
Mon autre compagnon, Trézel, frère du gé-
néral si brave et si estimé, qui n'était encore que colonel à l'époque dont je parle, était petit, d'une physionomie douce et aimable ; pour moi, qui n'avais que vingt ans, il paraissait presque vieux, quoique, à consulter l'année de sa naissance, il fût encore loin de la cinquantaine. Cette différence entre nous lui donna tout de suite le droit de me traiter comme un enfant, et jamais père ne fut plus dévoué pour son fils, plus tendre, que ne le fut pour moi ce cher et excellent homme.
Et dire qu'après ce voyage, après toutes les preuves d'affection qu'il m'a données, nous nous sommes perdus de vue!... Je ne cherche pas d'excuses à une ingratitude impardonnable de ma part. Mais la vie de Paris n'y estelle pas pour beaucoup? Je demeurais dans un quartier fort éloigné du sien, et cela suffit souvent pour me retenir quand je m'apprêtais à l'aller voir; et puis le monde, les entraînements bien fréquents à l'âge que j 'avais I Je le répète : ce ne sont pas là des excuses, et rien ne peut atténuer mes regrets de ne lui avoir pas témoigné toute ma reconnaissance
MES COMPAGJNOKS. 49
comme je l'aurais dû. Ce sentiment ne viendrait-il que plus lard dans notre cœur, et seraitce seulement lorsque nous sommes vieux nousmêmes, et sentons le vide se faire autour de nous, que nous comprenons la faute, sans pouvoir la réparer?
Trézel était peintre et élève de Prudlion. Il avait une certaine habileté et rappelait dans ses ouvrages la manière de son maître; mais cependant son talent n'a jamais pu se faire jour; je ne crois pas même que son nom réveille aucun souvenir chez les artistes de la génération actuelle. Il était^ comme moi, dessinateur de la section d'archéologie, et certes un seul aurait sutïi pour ce que nous devions avoir à faire. ^lais je me suis toujours effacé devant lui de bien bon cœur, et ce sont ses dessins qui ont été publiés dans l'ouvrage sur la iMorée.
Voilà mes deux compagnons de route. Nous allons retrouver à Toulon les autres membres de la commission.
Je fus charmé de mon séjour dans cette ville, et, si l'on s'en étonne, il ne faut pas qu'on
oublie que nous étions au i 8 janvier, et que je faisais ma toilette les fenêtres ouvertes, par un soleil étincelant, alors que la Seine était prise à Paris. Jeune, entouré d'hommes charmants qui avaient pour moi toutes sortes d'attentions et de soins, je me trouvais fort heureux, et n'avais plus qu'un désir ; recevoir des nouvelles de Paris; aussi ce fut avec une vraie joie que je reconnus à la poste restante l'écriture de ma sœur.
Voici la première lettre que je reçus d'elle :
« Paris, 16 janvier 1829.
(( Je voulais t'écrire tous ces jours-ci, mon (( bon ami, et te dire combien nous avons « pensé à toi par le froid qu'il fait; mais le « temps m'a manqué, et, ce matin, en atten- (( dant mes élèves, je vais te demander com- (( ment tu te portes, comment tu as passé tes (( jours et tes nuits en voyage, et si tu as eu « bien froid. Mercredi, en allant à Vincennes, (' j'ai été tellement gelée pendant une heure, (( que je souffrais encore davantage en pence sant à ce que tu avais dû éprouver pendant
(( trois jours; écris-moi vile pour me rassurer.
« Mardi!... c'était mon jour d'émotions. A « quatre heures, qui m'annonce-t-on? jMadame (( Récamier en personne, qui me reste une heure, « qui m'adore, qui veut que j'aille chez elle et « qui reviendra chez moi. Elle a été charmante « et m'a appris que sa nièce Amélie * allait en « Morée. Ainsi, de Montrouge, tu la verras à « Olympie. C'est drôle! ^lignet vient dîner, et, « à huit heures, on m'appelle. Qui trouvé-je u dans ma chambre? Madame Nodier, 3Iarie et u sa tante, en papillotes retroussées, et le peigne (( à la main. Elles étaient venues à pied. Sur- (( le-champ, je les aidai à s'habiller.
« T'avais-je dit que M. Decomberousse dece vait me présenter le petit de B..., et devait (( le présenter comme prétendu? Eh bien! il est <( venu mardi. De ta vie tu ne verras un cos- (( tume pareil : pantalon collant, bas de den- (( telle, brillants tout le long de sa chemise ; serré « à étouffer, vu qu'il est horriblement gros; « claque à la main, chaîne de montre, chaîne
' Madame Cli. Lenormant.
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(( de lorgnon, bagues à tous les doigts... Enfin, « inouï. Il a fait révolution. Tout ce qu'il a dit « a répondu à son costume. Associé d'agent de (( change, il n'a parlé que de sa caisse et de (( rentes; il m'a ofTert du jus de réglisse dans « une petite bonbonnière en or; mais le plus (( joli, c'est qu'en allant demander une voiture (( à Annette, il lui a fait une scène violente. (( Obligé d'aller la trouver jusque dans la cui- « sine, 011 elle était, il lui a dit, furieux : (( — C'est très bien, mademoiselle; vous êtes a là à vous chauffer tranquillement, et, pence dant ce temps, on peut tout emporter dans « la salle, les manteaux, les chapeaux; c'est (( inconcevable! Au moins, ôtez la clef! » Ance nette ne savait plus où elle en était; et quand ce elle m'a raconté cela, je suis morte de rire... « Me vois-tu la femme d'un homme comme (( cela? C'est que je lui plais excessivement,
ce Quant à Marie Nodier, elle a eu les honce neurs de la soirée; je lui ai fait chanter ses ce airs : succès d'enthousiasme. Ziégler, Bricc zeux, Voltreck étaient à enchaîner; Ziégler, (( qui ne l'avait pas trouvée jolie en la voyant
« entrer, la trouvait à la fin bien plus que jolie, (( ravissante.
(( Emma croh parlent ces cris * a chanté du (( tonnerre, des éclairs, des fureurs, etc., etc. (( Madame X... s'est éclipsée avec M. de C...; (( et voilà mon mardi fini.
« Mercredi, Yincennes. Tuée!
(( Jeudi, ma leçon Ponchard. Après ma leçon, (( chez madame Gay, qui a été charmante pour (( toi, ainsi que Delphine. Je suis rentrée, et le « bon Ferrus est venu savoir comment tu étais c( parti et si tu te portais bien.
(( Voilà, mon bon ami, toute ma semaine. Je {( voudrais que tu te crusses encore près de (( nous par mes récits. Écris-nous le plus sou- (( vent possible, et aussi des détails sur toi, sur (( ta santé. Nous t'embrassons et te souhaitons (( tout le courage et tous les bonheurs possi- « bles. Encore adieu, mon bon ami.
c( Ta sœur, Emma. »
^ Surnom donné à une élève de ma sœur, dont mon père interrompit un jour la leçon en ouvrant la porte de son cabinet et en disant ; « Emma, d'où partent ces cris? »
54 SOUVEiMRS.
Cette lettre me rappela tout d'un coup le milieu (jue je venais de quitter, et, faut-il le dire? avec un sentiment de tristesse auquel se mêlait quelque peu d'amertume. On est disposé à croire que l'on emporte avec soi une partie de la bonne humeur de ceux qu'on a laissés en arrière, et l'on est étonné et blessé de savoir qu'ils s'amusent, qu'ils chantent comme devant. J'étais injuste. C'est l'image d'un long, d'un éternel départ, après lequel tout reprend son cours, et ceux qui survivent subissent une loi naturelle, qui n'est pas l'oubli, je le sais, quoique cela en ait toutes les apparences.
Nos autres compagnons commençaient à arriver. La commission se complétait, et nous avions été présentés, Trézel et moi, au chef de la section d'histoire naturelle , M. Bory Saint- Vincent, et au chef de la section d'architecture, M. Blouet.
Je ne dirai qu'un mot de ces deux hommes connus. L'esprit brillant de M. Bory Saint- Vincent ne put me faire passer, tout jeune que j'étais, sur son outrecuidance et son aplomb, et je m'habituai difficilement à cette activité,