LE CAPITAINE PÉLISSIER
M. de Vilerne, doux, affable, était un contraste frappant avec son camarade Pélissier. Celui-ci, petit, trapu, cheveux noirs, moustache courte et plus noire encore, paraissait déjà n'y pas aller, comme on dit, par quatre chemins. Ce qui dominait en lui, c'était l'esprit i^ouailleur; tout le monde y passait. Il vous répondait le plus souvent en contrefaisant votre accent, en imitant vos gestes; — on devait le craindre. Depuis cette époque, que d'histoires vraies ou fausses ont couru sur son compte! Je ne donnerai que mon impression toute personnelle : je la crois vraie. Pélissier, comme les gens qui ont un fond de timidité et qui affectent, pour le dissimuler, une apparence de roideur et d'aplomb, cachait sous une enveloppe dure, cruelle, si l'on veut, un cœur affectueux, et même tendre. II y avait de plus en lui un côté poétique très-élevé. Est-ce le métier militaire qui l'obligeait à refouler en lui-même des sentiments dont ses lettres porteront le témoignage répété?
Je le vis un jour manifester un vif désappointement et se livrer à un accès de colère des
plus comiques, lorsqu'il connut oiïicieusement les décrets relatifs à l'avancement dans l'armée d'occupation. Le général Maison, commandant en chef de l'expédition, était fait maréchal de France; le général de brigade Durrieu était nommé général de division, le colonel Trézel général de brigade; de Viterne était promu au grade de chef de bataillon, et Pélissier. .. Oh! qu'il m'en dit un jour que nous allions nous promener aux environs de Modon! Que de jurons de toute espèce, et, au milieu de cela, que de charges impossibles à raconter, et qui finissaient par nous faire tous deux éclater de rire!... Pélissier était nommé... chevalier de Saint-Louis ! Il fallut pourtant se soumettre et accepter de bonne grâce cette faveur, qui le contentait médiocrement.
Lorsque je le vis, quelques jours après, sur la place de Modon, recevoir devant la troupe les insignes de l'ordre, il me parut plein de sangfroid et de dignité. C'était, du reste, une cérémonie très-imposante. Le maréchal parut, ayant à sa suite tous les officiers supérieurs promus à des grades plus élevés, et qui s'étaient, je me le