LXXX. Une protestation
Tout le monde cependant ne tenait pas le môme langage. Un saintsimonien de Belgique écrivait à Enfantin :
a Monsieur, je ne suis plus votre fils, car je n'ai plus en vous la foi absolue dont vous faites votre pierre de touche.
a Je dois à mes amis l'explication des motifs de ma retraite.
« Ces motifs, ce sont surtout vos idées sur l'autorité et les moyens de gouvernement, qui mènent droit au despotisme et à la fourberie ;
ce sont vos idées sur la femme et le nouveau droit du seigneur, qui mènent droit à la promiscuité et à Tavilissement de Tespèce.
a Vous vous posez révélateur de la morale qui doit régler les rapports individuels des hommes avec Tautorité et les rapports des sexes. Cependant vous consentez à n'arrêter définitivement cette morale que lorsque sera arrivée la fenmie à laquelle vous faites appel.
a Alors seulement la foi sera obligatoire. .
a Ni alors ni aujourd'hui, je ne veux ni ne puis vous donner ma foi ; car je ne connais personne comme mon révélateur futur, quelle que soit l'époque à laquelle il fixe la forme obligatoire de sa révélation.
c D'ailleurs, j'ai d'autant plus raison de ne pas croire à votre morale future que je repousse votre morale présente^ qui, selon toute probabilité, sera aussi celle de votre femme^ si jamais vous en avez une ; votre femme dont l'appel est une jonglerie.
a Vous avez dit que le règne de l'abnégation était aboli ; sachez donc ne point vous étonner que je ne vous fasse. pas bon marché de mes convictions.
« Mon imagination n'est pas assez sensible, mon sentiment de Tètre pas assez borné pour renfermer la vie dans l'établissenient de la rue Monsigny, et je souris de pitié en lisant dans tous vos enseignements cette variante de la parole d'un autre orgueilleux : L'hohanité, c'est
KOI...
a Vous exigez la foi en vous, et vous vous étonnez qu'on ne voie pas déjà en vous Thomme plus grand que Napoléon. Ne serait-il pas mieux de donner à cette foi Toccasion de naître, et lorsqu'elle est née l'occasion de s'affermir
< A mes yeux vous avez fait tout le contraire.
« Dans le moment même oh vous prétendiez à ma confiance entière, vous yous défiiez de mes rapports avec Bazard, madame Bazard, Dugied, Carnot, Reynaud, Leroux, Transon, J. Lechevalier, Charton, etc. Redoutiez-vous donc l'examen?
« Vous avez amené la dissension en voulant établir la loi vivante^ en voulant proclamer un nouveau droit du seigneur^ en prétendant réaliser^ c'est-à-dire en voulant abandonner l'apostolat, qui était trèsactif, pour envahir actuellement le monde matériel pa^ des emprunts successifs et des travaux de plus en plus considérables. Aujourd'hui que, grâce surtout à cette d^nière prétention, qui renfermait une promesse d'amélioration immédiate^ vous avez conquis le trône de la rue Monsigny, vous reconnaissez, mais tacitement^ l'erreur qui vous a fait expulser tant d'hommes forts dont le grand tort était de ne pas avoir pu courber la tète et s^effacer devant vous, et dont quelques-uns
ont préféré le besoin dans rindépendance à la splendeur factice dans rasservissement, et vous sentez votre impuissance à exécuter vos plans industriels...
« D'abord vous avez voulu faire de Thumanité un couvent, et de la rue Monsigny sa première habitation dont les cases s'étendraient successivement comme un bas de laine sur le globe tout entier. Aujourd'hui, voyant l'état matériel de votre société (si société il y a), vous dites qu'il faut laisser dans le monde extérieur les saint*simoniens que le défaut de fortune (séance du 12 février) ou les liens de famille empêcheraient d'arriver, et ne faire sauter le fossé qu^aux autres^ Serait-ce bien là, avec votre dogme de la loi vivante^ le moyen de réaliser la prédiction de Michel Chevalier qu'avant quatre ans vous serez aux Tuileries ? Je conçois qu'avec des idées aussi folles vous ne prétendiez pas faire acte d'abnégation et de sacrifice en catéchisant la France et l'Europe jusqu'à cette époque.
« Je dois inférer de vos deux derniers enseignements que vous vous apprêtez à expulser de votre établissement les prolétaires, les faibles, et à vous ôter ainsi le moyen d'aller aux prolétaires, comme en expulsant les hommes forts, de savoir et d'éloquence, vous vous êtes ôté le moyen d'aller aux hommes forts.
N a Banqueroute ! banqueroute d'hommes et d'argent ! voilà où l'on arrive quand on prétend renfermer l'humanité dans un homme ; voilà où Ton arrive en jouant le révélateur, en singeant la papauté, en se plaçant en dehors du réel.
LXXXI. Entre rhosanna et la diatribe comment jage Tanteur de la NoUcê»
Ce langage véhément, mais fondé, les éditeurs de la Notice-Enfantin ont eu la franchise de le reproduire, en faisant remarquer « que cette protestation n'était malheureusement pas assez, exempte d'exagération, d'injustice et d'amertume. »
Puis, au sujet de ces citations, on ajoute :
a La spontanéité individuelle exagérait évidemment la critique chez les uns comme Tenthousiasme chez les autres. D*un côté, on criait à Enfantin : Vous êtes trop timide, marchez donc en avant, osez vous proclamer la personnification vivante de Thumanité, le verbe particulier de la Divinité; d'autre part, on lui reprochait d'aller trop vite et trop loin ; on lui jetait à la face Taccusation de tout immoler à son orgueil, de tout rapporter à sa personne, aMncarner Thumanité en lui, de se dire le messie privilégié de Dieu, de se croire Dieu lui-môme.
« Entre ces deux appréciations contradictoires, Enfantin, en garde contre Tillusion aussi bien que contre l'irritation, conservait toute la
supériorité qu'il tirait de sa foi» de son inspiration et de son calne. il savait bien qu'il n'était pas Dieu, qu'il ne pouvait pas se faire passer pour Dieu, bien qu'il se sentît plus que personne vivre en Dieu et qu*il ei)t la prétention d'être le premier par ses sentiments, par sa pensée, et par son œuvre, sur l'échelle des êtres humains ayant conscience de leur participation à la vie universelle. Tant pis pour ceux qui auraient cherché à l'entraîner au delà des limites qu'il se posait lui-môme ; tant pis pour ceux aussi qui lui attribuaient une ambition et un orgueil sans bornes, faute de comprendre le vrai sens et la portée nullement surnaturelle des mots révélation et mission divine dans la bouche des ado> rateurs de Têtre conscient qui est tout ce qui est.» (Ouv. cité, VI* vol., p. 211, 212 et 213.)
Qu'on ne' le perde pas de vue, tout ceci sort de la plume d'Enfantin lui-même, car aucun de ses disciples ne s'avoue pour évangéliste du nouveau messie.
a II savait bien qu'il n''élait pas Dieul » Voilà, certes, une étrange réserve. Se contenter a de la prétention d'être le premier sur l'échelle des êtres humains, » c'est vraiment trop de modestie. Allons donc, monsieur Enfantin, laissez-vous un peu faire Dieu, proclamez-vous Dieu, ne fût-ce que pour donner satisfaction à ce bon M. G. d'Eichthal dont le titre apostolique le plus important^ c'est vous qui le notez, sera d'avoir vu Jésus vivant dans Enfantin !