Frère de l'évéqiie de Luçon
amoureux dans ce temps dont je parle; et il a fait pour madame de Maintenon beaucoup de choses galantes, qui, sans toucher son cœur, plaisoient à sou esprit.
M. de Guilleragues , par la constance de son amour, son esprit, et ses chansons, doit aussi trouver place dans le catalogue des adorateurs de madame de Maintenon :
enfin je n'ai rien vu, ni rien entendu dire de 1 hôtel de Richelieu, qui ne donnât également une haute opinion de sa vertu et de ses agrémens.
Mademoiselle de Pons, depuis madame d'Heudicourt, et mademoiselle d'Aumale, depuis madame la maréchale de Schomberg, avoient aussi leurs amans déclarés, sans que la réputation de cette dernière en ait reçu la moindre atteinte; et, si l'on a parlé différemment de madame d'Heudicourt, c'est qu'on ne regardoit pas alors un amour déclaré, qui ne produisoit que des galanteries publiques, comme des affaires dont on se cache, et dans lesquelles on apporte du mystère.
Madame de Schoniberg étoit précieuse ; mademoiselle de Pons, bizarre, naturelle, sans jugement, pleine d'imagination, toujours nouvelle et divertissante, telle enfin que madame de Maintenon m'a dit plus d'une fois : Madame d Heudlcourt n ouvre pas la bouche sans me faire rire ; cependant je ne me souviens pas ^depuis que nous /lous connoissons^ de lui avoir entendu dire une chose que j'eusse voulu avoir dite ' .
1 . ^Madame de Caylus le répète pliis loin ; c'est une preuve de la néi^ligence et de la siiDplicité dont elle écrivoit ces Mémoires, qui ne sont en effet que des souvenirs sans ordre.
^ 1 est temps de sortir de l'hôtel de 1^^ Richelieu pour retourner à la ^ cour et reprendre ce que j'avois commencé à dire de la maison de madame Ja dauphine de Bavière, où madame de Maintenon eut beaucoup de part, tant au choix de madame la duchesse de Richelieu qu'à l'égard des autres charges.
Cependant madame de Richelieu n'aima madame de Maintenon que dans la mauvaise fortune et dans le repos d'une vie oisive. La vue d'une faveur qu'elle croyoit mériter mieux qu'elle l'emporta sur le goût
naturel, Festime et la reconnoissance. La première place clans la confiance du Roi parut à ses yeux un vol qu'elle ne put pardonner à son ancienne amie; mais, de'sespérant d'y parvenir, elle se tourna du côté de madame la Dauphine; et par des craintes, des soupçons, et mille fausses idées, elle contribua à l'éloignement que cette princesse eut pour le monde. Madame la Dauphine voyoit la nécessité d'être bien avec la favorite, pour être bien avec le Roi son beaupère; mais la regardant en même temps comme une personne dangereuse dont il falloit se défier, elle se détermina à la retraite, où elle étoit naturellement portée, et ne découvrit qu'après la mort de madame de Richelieu, dans un éclaircissement qu'elle eut avec madame de Maintenon,la fausseté des choses qu'elle liii avoit dites. Étonnée de la voir aussi affligée, elle marqua sa surprise, et, par l'enchaînement delà conversation, elle mit au jour les mauvais procédés de cette infidèle amie.
Si cet éclaircissement fournit à madame de Maintenon un motif de consolation, elle ne put voir sans douleur combien elle avoit été abusée; mais il produisit un changement favorable dans l'esprit de madame la Daupbine : elle songea dans ce moment à s'altaclicr plus étroitement madame de Maintenon ; elle lui proposa de remplir la place de madame de Richelieu, et elle le demanda au Roi comme une chose qu'elle désiroit passionnément. Le Roi avoit eu la même pensée , et ce fut son premier mouvement lorsqu'il apprit la mort de madame de Richelieu ; mais madame de Maintenon refusa constamment un honneur que sa modestie lui faisoit regarder comme au-dessus d'elle. C'est sans doute ce qu'elle veut dire dans une de ses lettres à M. d'Aubigné, que j'ai lue, et qui est encore à Saint-Cyr; et comme je suis persuadée qu'on ne pourroit jamais la faire si bien parler qu'elle parle elle-même , je vais copier l'article de cette lettre , qui répond au sujet dont je parle.
« Je ne pourrois vous faire connétable , quand je le voudrois ; et quand je le pourrois , je ne le voudrois pas. Je suis incapable de vouloir demander rien que de raisonnable à celui à qui je dois tout , et que je n'ai pas voulu qui fît pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentimens dont vous pâtissez peut-être ; mais peut-être aussi que , si je n'avois pas le fonds d'honneur qui les inspire , je ne serois pas où je suis. Quoi qu'il en soit, vous êtes heureux, si vous êtes sage. »
Ce refus fit beaucoup de bruit à la cour : on y trouva plus de gloire que de modeslie, et j'avoue que mon enfance ne m'empêcha pas d'en porter le même jugement. Je me souviens que madame deMaintenon me fit venir, à son ordinaire, pour voir ce que je pensoisj elle me demanda si j'aimerois mieux être la nièce de la dame d'honneur, que la nièce d'une personne qui refuseroit de l'être. A quoi je répondis sans balancer que je trouvois celle qui refusoit infmiment au-
dessus de l'autre ; et madauie de JMaintenon, contente de ma réponse, m'embrassa. Il fallut donc choisir une autre dame d'honneur; mais comme madame de Navailles avoit dégoiité le Roi de celles qui avoient de la Fermeté et qui pouvoient être trop clairvoyantes, celles qui lui succédèrent, à l'exceptiou de madame de Richelieu , le dégroùtèrent à leur tour de la douceur et du manque d'esprit. Il étoit cependant difficile de trouver dans la même personne , titres, vertu, esprit, représentation; et le nombre des duchesses, quelque grand qu'il soit, étant pourtant limité, le Roi fut embarrassé dans ce choix : madame de Maintenon essaya inutilement de le déterminer en faveur de madame la duchesse de Créquy, dame d'honneur de la feue reine ; elle n'en tira que cette réponse : Jh! madame, changeons au moins de sotte. L'occasion lui parut alors trop favorable pour la duchesse d'Arpajon , son ancienne amie, et sœur du marquis de Beuvron, auquel elle étoit bien aise de faire
plaisir , pour ne la pas proposer : le Roi l'accepta, el. madame d'Arpajon a parfaitement rempli l'idée qu'on avoit d'elle.
Madame de Mainteuon plaça encore, dans la maison de madame la Dauphlne, madame de Montchevieuil, femme de mérite, si Ton borne l'idée du mérite à n'avoir point de galanteries. C'étoit d'ailleurs une femme froide et sèche dans le commerce, d'une figure triste, d'un esprit au-dessous du médiocre, et d'un zèle capable de dégoûter les plus dévots de la piété, mais attachée à madame de Maintenon, à qui il convenoit de produire à la cour une ancienne amie, d'une réputation sans reproche, avec laquelle elle avoit vécu dans tous les temps, sûre et secrète jusqu'au mystère . J'ignore l'occasion et les commencemens de leur connoissance ; je sais seulement que madame de Maintenon a passé souvent, dans sa jeunesse, plusieurs mois de suite à Montchevreuil.
Je ne prétends pas dissimuler ce qui
s'est dit sur M. de Villarceaux, parent et de même maison que madame de Montche- \Teuil. Si c'est par lui que cette liaison s'est formée, elle ne décide rien contre madame de Maintenon, puisqu'elle n'a jamais caché qu'il eût été de ses amis . Elle parla pour son fils, et obtint le cordon bleu pour lui : on voit même encore à Saiut-Cyr une lettre écrite à madame de Villarceaux, où elle fait le détail de l'entrée du Roi à Paris après son mariage, dans laquelle elle parle de ce même M. de Villarceaux, et voici ce qu'elle en dit : « Je cherchai M. de Villarceaux ; mais il avoit un cheval si fougueux qu'il étoit à vingt pas de moi avant que je le reconnusse; il me parut fort bien et des plus galamment habillés, quoique des moins magnifiques : sa tête brune paroissoit fort aussi, et il avoit fort bonne grâce à cheval. » Cependant , quelque persuadée que je sois de la vertu fie madame de Maintenon, je ne ferois pas comme M. de Lassay, qui, pour trop affirmer un jour que ce qu'on
avoit dit sur ce sujet étoit faux, s'attira une question singulière de la part de madame sa femme, fille naturelle de M. le Prince, Ennuyée de la longueur de la dispute, et admirant comment monsieur son mari pouvoit être autant convaincu qu'il le paroissoit, elle lui dit d'un sang-froid admirable : Continent faites-vous^ monsieur^ pour être si sûr de ces choses'là? Pour moi, il me suffit d'être persuadée de la fausseté des bruits désavantageux qui ont couru, et d'en avoir assez dit pour montrer que je ne les ignore pas.
Je reviens à madame de Montchevreuil , pour laquelle toute la faveur et l'amitié de madame de Maintenon ne purent obtenir que la place de gouvernante des filles : c'étoit peu pour elle ; mais on y attacba de gTandes distinctions : elle fut regardée comme une quatrième damequi suivoitetservoitmadame la Dauphine, au défaut des dames d'honneur et de la dame d'atours ; et la chambre, composée des plus grands noms du royaume,
fut établie sur un pied différent de celle des filles de la Reine.
Le Roi, jeune et galant alors, avoit contribué aux choses peu exemplaires qui s'y étoient passées. On sait les démêlés qu'il eut avec madame de Navailles pour une fenêtre qu'elle fit boucher, et qu'elle suspendit par là certaines visites nocturnes, que son austère vertu ne crut pas devoir tolérer. Elle dit en face au Roi qu'elle feroit sa charge, et qu'elle ne souffriro'it pas que la chambre des filles fût déshonorée, sur quoi le Roi déclara qu'elle seroit à l'avenir dans la dépendance de madame la comtesse de Soissons, surintendante. Madame de Navailles soutint toujours ses droits avec la même fermeté , et s'attira enfin une disgrâce honorable, que monsieur son mari voulut partager avec elle.
Ainsi le Roi, instruit par sa propre expérience et corrigé par les années, n'oublia rien de ce qui pouvoit mettre les filles d'honneur de madame la Dauphine sur un bon
pied. Voilà les noms et à peu piès le caractère des six premières.
Mademoiselle de Laval avoit un grand air, une belle taille, un visage agréable, et dansoit parfiiitement bien. On prétend qu'elle plut au Roi; je ne sais ce qui en est. 11 la maria avec M. de Roquelaure', et le fit duc à brevet , comme l'avoit été monsieur son père.
Les premières vues de M. de Roquelaure n'ayoient pas été pour mademoiselle de Laval. La faveur de madame de Maintenon, qu'on voyoit augmenter cliaque jour, le fit penser à moi ; mais il me demanda inutilement : madame de Maintenon répondit que j'étois un enfant qu'elle ue songeroit pas si tôt à établir , et qu'il feroit bien d'épouser mademoiselle de Laval. M. de Roquelaure, surpris de ce discours , ne put s'empêcher de dire : Pourrois-je Vépouser avec les
1 . Biron, 111s de Roquelaure qui se fit battre à Maëstricht, en 1703. Voy. Saint-Simon, T.V, p. 77.
bfiiits qui courent? qui ?fi^ assurera quils sont sans fondement? — Moi, reprit madame de Maintenon, je çois les choses de près, et Je nUd point d'intérêt à vous tromper. Il la crut, le mariage se fit, et le public, moins crédule, tint plusieurs discours, et en fit tenir à M. de Roquelaure de peu convenables. On fit aussi des chansons, comme on ne manque jamais d'en faire à Paris sur tous les événemens.
Mademoiselle de Biron n'étoit pas jeune : on disoit qu'elle avoit été belle ; mais il n'y paraissoit plus. Ne pouvant donc faire usage d'une beauté passée , elle se tourna du côté de l'intrigue, à quoi son esprit étoit naturellement porté. Elle tira le secret de ses compagnes, se rendit nécessaire à Monseigneur, et obtint par là de la cour de quoi se marier.
Mademoiselle de Gontaut, sa sœur, avoit de la beauté, peu d'esprit, mais une si grande douceur et tant d'égalité d'humeur qu'elle s'est toujours fait aimer et honorer
de tous ceux qui Tont connue. Le Roi la maria au marquis d'Urfé, qu'il fit menin de Monseigneur.
Mademoiselle de Tonnerre n'étoit pas belle, mais bien faite, folle et malheureuse. M. de Rhodes, grand maître des cérémonies, encore plus fou qu'elle dans ce tempslà, en devint amoureux, et fit des extravagances si publiques pour elle qu'il la fit chasser de la cour. Madame de Richelieu, par un faux air d'austérité qui devenoit à la mode depuis la dévotion du Roi, l'emmena à Paris d'une manière peu convenable, et qui ne fut approuvée de personne ; elle la mit dans un carrosse de suite avec des femmes de chambre.
Mademoiselle de Rambures avoit le style de la famille des Notent dont étoit madame sa mère ; vive, hardie, et avec l'esprit qu'il faut pour plaire aux hommes sans être belle. Elle attaqua le Roi et ne lui déplut pas, c'est-à-dire assez pour lui adresser plutôt la parole qu'à une autre. Elle en vou-
1>JE MADAME Dli CAYLUS. 109
Idt ensuite à Monseigneur, et elle réussit rlans ce rlernier projet : madame la Datipliine s'en désespéra; mais elle ne devoit s'en prendre qu'à elle-même et à ses façons d'agir.
Mademoiselle de Jarnac, laide et malsaine, ne tiendra pas beaucoup de place dans mes Soin'enirs. Elle vécut peu et tristement ; elle avoit, disoit-on, un beau teint pour éclairer sa laideur.
Mademoiselle de Lewestein, depuis madame de Dangeau, entra fille d'honneur à la place de mademoiselle de Laval ; et comme j'aurai souvent occasion de parler d'elle, il est bon de donner ici une légère idée de sa personne et de sou caractère. On sait qu'elle est de la maison Palatine. Un de ses ancêtres, pour n'avoir épousé qu'une simple demoiselle, perdit son rang * , et sa postérité n'a plus été regardée comme
1. Il ne perdit point son rang de prince; mais ses cnfans n'en purent jouir, faute d'un dii)l(jnie de l'Empereur.
des princes souverains; mais MM. de Lewestein ont toujours porté le nom et les armes de la maison Palatine, et ont été depuis comtes de l'Empiie, et alliés aux plus grandes maisons de l'Allemagne.
M. le cardinal de Furstemberg, après une longue et dure prison qu'il s'attira par son attachement à la France , vint s'y établir , et amena à la cour mademoiselle de Lewestein , sa nièce, celle même dont je parle, dont la beauté, jointe à une taille de nymphe, qu'un ruban couleur de feu qu'elle portoit comme les hommes portent le cordon bleu, parce qu'elle étoit chanoinesse, relevoit encore ; mais sa sagesse et sa vertu y causèrent une plus juste admiration.
Cependant cette haute naissance, cette figure charmanle et une veitu si rare, n'ont trouvé que M. de Dangeau (Capable d'en connoître le prix. Il étoit veuf, et n'avoit qu'une fille de son premier mariage; d'ailleurs la charge de clievalier d'honneur de madame la Dauphine, qu'il avoit achetée de
M. le duc de Richelieu , menin de Monseigneur, et un bien considérable, lui donnoient tous les agrémens qu'on peut avoir à la cour. La signature de son contrat de mariage causa d" abord quelques désagrémens à madame sa femme. Madame la Dauphine, surprise qu'elle s'appelât comme elle, voulut faire rayer son véritable nom ; Madame entra dans ses sentimens : mais on leur fit voir si clairement qu'elle étoit en droit de le porter, que ces princesses n'eurent plus rien à dire- et même Madame a toujours rendu depuis à madame de Dangeau , ce qui étoit dû à sa naissance et à son mérite, et elle a eu pour elle loute l'amitié dont elle étoit capable * .
Madame la Dauphine étoit non-seulement laide, mais si choquante que Sanguin, envoyé par le Roi en Bavière dans le temps qu'on traitoit son mariage, ne put s'empê-
1 . Marie-Anne-Victoire de Bavière, mariée à Monseigneur, le 7 n»ars 1680.
112 SOUVEî^IRS
cher de dire au Roi au retour : Sire^ sauvez le premier coup (Vœil. Cependant Monseigneur l'aima, et peut-être n'auroit aimé qu'elle, si la mauvaise lumieur et Tennui qu'elle lui causa ne l'avoient forcé à chercher des consolations et des amusemens ailleurs * .
Le Roi , par une condescendance dont il se repentit, avoit laissé auprès de madame la Dauphine une femme de chambre allemande, élevée avec elle, et à peu près du même âge : cette fille, nommée Bessola, sans avoir rien de mauvais , fit beaucoup de mal à sa maîtresse et beaucoup de peine au Roi. Elle fut cause que madame la Dauphine, par la liberté qu'elle eut de Tentretenir et de parler allemand avec elle, se dégoûta de toute autre conversation, et ne s'accoutuma jamais à ce pays-ci. Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse y
1. Voir sur la cour de Munich, où la Dauphine avoit été élevée, les Mémoires de Coulan'-es.
DE MADAJIli DE CAYLUS. 1 1 3
contribuèrent : ennemie de la médisance et de la moquerie , elle ne pouvoit supporter ni comprendre la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins (pi'elle n'en entendoit pas les finesses. En effet, j'ai vu les étrangers , ceux même dont l'esprit paroissoit le plus tourné aux manières francoises, quelquefois déconcertés par notre ironie .continuelle , et madame la Dauphine de Savoie, que nous avons eue enfant, n'a jamais pu s'y accoutumer : elle disoit assez souvent à madame de Maintenon, qu'elle appeloit sa tante par un badinage plein d'amitié : Ma tante , o/i se uwque de tout
Enfin les bonnes et les mauvaises qualités de madame la Daupbine de Bavière , mais surtout son attachement pour Bessola ,
lui donnèrent un goi^it pour la retraite peu convenable aux premiers rangs. Le Roi fit de vains efforts pour l'en retirer. Il lui proposa de marier cette fille à un homme de qualité , afin qu'elle pût être comme les
auties dames, manger avec elle quand l'occasion se presenteroit , et la suivre dans ses carrosses; mais la Dauphine, par une délicatesse ridicule, rc'pondit qu'elle ne pouvoit y consentir, parce que le cœur de Bessola seroit partagé.
Cependant le Roi, soutenu des conseils de madame de Maintenon , et porté par lui-même à n'être plus renfermé comme il l'avoit été avec ses maîtresses, ne se rebuta pas ; il crut , à force de bons traitemens , par le tour galant et noble dont il accompagnolt ses bontés, ramener l'esprit de madame la Dauphine, et l'obliger à tenir une cour. Je me souviens d'avoir ouï raconter, el de l'avoir encore vu, qu'il alloit quelquefois chez elle , suivi de ce qu'il y avoit de plus rare en bijoux et en étoffes , dont elle prenoit ce quelle vouloit ; le reste composoit plusieurs lots, que les filles d'honneur et les dames qui se trouvoient présentes, tiroient au sort, ou bien elles avoient l'honneur de les jouer avec elle, et même
avec le Roi. Pendant que le hoca fut à la mode, et avant que le Uoi, par sa sagesse, eût défendu un jeu aussi dangereux, il le tenoit chez madame la Danphine; mais il payoit, ([uand il pei'doit, autant de louis que les particuliers mettoient de petites pièces.
Des façons dagir si aimables, et dont toute autre belle-fille auroit été enchantée , fiu'ent inutiles pour madame la Dauphine, et elle y répondit si mal que le Roi, rebuté, la laissa dans la solitude où elle vouloit être, et toute la cour l'abandonna avec lui.
Elle passoit sa vie renfermée dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue et sans air ; ce qui , joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des vapeurs. Ces vapeurs , prises pour des maladies effectives , lui firent faire des remèdes violens; et enfin ces remèdes, beaucoup plus que ses maux, lui causèrent la mort, après qu'elle nous eut donné trois pri'nces *.
l. La Dauphine de Bavière ne manquoit ni clt-
Elle mourut persuadée que sa dernière couche lui avoit donné la mort , et elle dit en donnant sa bénédiction à M. le duc de Berri :
Ah ! mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
Il est aisé de comprendre qu'un jeune prince, tel qu'étoit Monseigneur alors, avoit dû s'ennuyer infiniment entre madame sa femme et la Bessola, d'autant plus qu'elles se parloient totijnurs allemand, langue qu'il u'entendoit pas, sans faire aucune attention à lui. 11 résista cependant par l'amitié qu'il avoit pour madame la Dauphine ; mais, poussé à bout, il chercha à s'amuser chez madame la princesse de Conti, fille du Roi et de madame de La Vallière. Il v
goût, ni de sensiliilité ; mais sa santé toujours mauvaise la rendoit incapable de société. On lui contestoit ses maux; elle disoit : Il faudra que je meure pour me justifii'r. Kt ses maux empiroient p;ir le chagrin d'être laide dans une cour où la beauté étoit néces-
nii MADAMK DE CAvrrs, 117
trouva d'abord de la complaisance et du plaisir parmi la jeunesse qui l'environnoit : ainsi il laissa madame la Daupliiue jouir paisiblement de la conversation de son Allemande, Elle s'en aftligea quand elle vit le mal sans remède, et s'en prit mal à propos à madame la princesse de (^onti. S<mi aigreur pour elle , et les plaintes qu'elle fit souvent à Monseigneur, ne produisirent que de mauvais effets. Si nos princes sont doux, ils sont opiniâtres; et, s'ils échappent une fois, leur fuite est sans retour. Madame de Maintenon l'avoil prévu , et en avoit averti inutilement madame la Dauphine.
Monseigneur, ainsi rebuté, ne se contenta pas d'aller, comme je l'ai dit, chez madame la princesse de Conti ; il s'amusa aussi avec les filles d'honneur de madame la Dauphine, et devint amoureux de mademoiselle de Rambures : mais le Roi, instruit par sa propre expérience, et voulant prévenir les désordres que l'amour et l'exem-
pie de Monseigneur causeroient infailliblement dans la chambre des filles , prit la résolution de la marier. Plusieurs partis se présentèrent, dont elle ne voulut point. M. de Polignac fut le seul avec lequel elle crut ne pas perdre sa liberté ; c'étoit le seul aussi que le Roi ne vouloit pas, à cause de madame la vicomtesse de Polignac, sa mère, qu'il avoit trouvée mêlée dans les affaires de madame la comtesse de Soissons, et qu'il avoit exilée dans le même temps. Le refus du Roi ne rebuta pas mademoiselle de Raml)ures : elle l'assura qu'elle savoit mieux que lui ce qu'il lui falloit, et qu'en un mot M. de Polignac lui convenoit. Le Roi, piqué, répondit qu'elle étoit la maîtresse de se marier à qui elle voudroit ; mais qu'elle ne devoit pas compter, en épousant malgré lui M. de Polignac, de vivre à la cour. Elle tint bon , se maria , et vint à Paris. Je laisse à juger si M. de Polignac a justifié le discernement de sa première femme.
Il est , je crois , à propos de parler présentement de madame la princesse de Conti, fille du Roi, de cette princesse belle comme madame de Fontanges, agréable comme sa mère, avec la taille et l'air du Roi son père, et auprès de laquelle les plus belles et les mieux faites n'étoient pas regardées. Il ne faut pas s'étonner que le bruit de sa beauté se soit répandu jusqu'à Maroc, où son portrait fut porté*. Cependant le plus grand éclat de madîime la princesse de Conti n'a duré que jusqu'à sa petite vérole, qu'elle eut à dix-sept ou dix-buit ans; elle lui prit à Fontainebleau, et elle la
1. Cela est trèi vrai : l'ambassacleur de Maroc, en recevant le portrait du Roi , demanda celui de la princesse sa fille. Comme elle eut le malheur d'essuyer iieaucoup d'infidélités de ses amans, Péiigny fit un couplet pour elle :
Pourquoi refiisez-voiis l'Iioininage glorieux D'un roi qui vous attend, et qui vous croira belle? Puisque l'Hymen à Maroc vous appelle,
Partez , c'est peut-être en ces lieux
Qu'il vous garJe un amant iidèle.
120 îiOUVKNlRS
donna à monsieur son mari, qui en mourut dans le temps qu'on le croyoit hors d'affaire, et qu'il le croyoit si bien lui-même qu'il expira en badinant avec madame sa femnie et ses amis.
On ne peut nier que la coquetterie de madame la princesse de Conti ne fût extrême. Son esprit est médiocre, et son humeur capable de gâter d'excellentes qualités qui sont réellement en elle. Elle est bonne amie , généreuse , et a rendu de grands services aux personnes pour lesquelles elle a eu de la bonté ; mais plusieurs se sont crues dispensées d'en conserver de la reconnoissance par cette humeur qui les leur faisoit trop acheter. Il faut excepter de ce nombre les princesses de Lorraine, mademoiselle de Lillebonne, et mademoiselle de Commercy : j'ai vu de trop près la fidélité de leur attachement, et la persévérance inébranlable de leur reconnoissance.
Je ne sais si l'humeur de madame la
princesse de Conti contribuoit à révolter les conquêtes que sa beauté lui faisoit faire, ou par quelle fatalité elle eut aussi peu d'amans fidèles que d'amis reconnoissans ; mais il est certain qu'elle n'en conserva pas, et ce qui se passa entre elle et mademoiselle Chouin est aussi humiliant que singulier.
Mademoiselle Chouin étoit une fille à elle, d'une laideur à se faire remarquer, d'un esprit propre à briller dans une antichambre, et capable seulement de faire le récit des choses qu'elle avoit vues. C'est par ces récits qu'elle plut à sa maîtresse , et ce qui lui attira sa confiance. Cependant cette même mademoiselle Chouin enleva à la plus belle princesse du monde le cœur de M. de Glermont-Chatte, en ce temps-là officier des «ardes.
Il est vrai qu'ils pensoient à s'épouser ; et sans doute qu'ils avoient compté, par la suite des temps, non-seulement d'y faire consentir madame la princesse de Conti,
122 SOUVEMRS
mais d'obtenir par elle et par Monseigneur des grâces de la cour dont ils auroient eu grand besoin. L'imprudence d'un courrier, pendant une campagne, déconcerta leurs projets, et découvrit à madame la princesse de Conti, de laplus cruelle manière, qu'elle étoit trompée par son amant et par sa favorite. Le courrier de M. de Luxembourg remit à M. de Barbezienx toutes les lettres qu'il avoit ; ce ministre se chargea de les faire rendre; mais il porta le paquet au Roi : on peut aisément juger de l'effet qu'il produisit, de la douleur de madame la princesse de Conti. Pdademoiselle Chouin fut chassée, M. de Clermont exilé, et on lui ôta son bâton d'exempt.
Nous retrouverons ailleurs mademoiselle Chouin, et on la verra jouer par la suite un meilleur et plus grand rôle.
Madame la princesse de Conti donna l'exemple aux autres filles naturelles du Roi d'épouser des princes du sang. Madame deMontespan, persuadée que le mariage
UE MADAME DE CAYLUs. 123
de la fille de madame de La A'^allière seroit le modèle et le premier degré de l'élévation de ses propres enfans , contribua à celui-ci de tous ses soins. Le grand Condé, de son côté, ce héros incomparable , regarda cette alliance comme un avantage considérable pour sa maison. Il crut effacer par là l'impression que le souvenir du passé aui^oit laissé de désavantageux contre lui dans l'esprit du Roi. M. le Prince son fils, encore plus attaché à la cour, n'oublia rien pour témoigner sa joie, et il marqua dans cette occasion, comme dans toutes les autres de sa vie, le zèle et la bassesse d'un courtisan qui voudroit faire sa fortune. J'oserai même assurer, et par ce que j'ai vu, et par ce que j'ai appris de gens bien informés, que le Roi n'aui'oit jamais pensé à élever si haut ses bâtards , sans les enipressemens que ces deux princes de Condé avoient témoignés pour s'unir à lui par ces sortes de mariages.
Messieurs les princes de Conti avoient
été élevés avec monseigneur le Dauphin, et, dans les premières années de leur vie, par une mère d'une vertu exemplaire'. Ils avoient tous deux de l'esprit, et étoient fort instruits ; m;ùs le gendre du Roi , gauche dans toutes ses actions, n'étoit goûté de personne par l'envie qu il eut toujours de paroître ce qu'il n'étoit pas. Le second, avec toutes les connoissances et l'esprit qu'on peut avoir, n'en montroit qu'autant qu'il convenoità ceux à qui il parloit : simple et naturel, profond et solide, frivole même quand il falloit le paroître, il plaisoit à tout le monde; et, comme il passoit pour être un peu vicieux, on disoit de lui ce qu'on a dit de César.
M, le prince de Conti l'aîné , pour faire l'homme dégagé, et montrer qu'il n'avoit pas la foihlesse d être jaloux, amenoit chez
1. Anne-Marie Martinozzi, nièce du cardinal Ma- .zarin, mariée à Armand de Bonrbon , prince de Conti, le 2:2 février 1654. Elle mourut le 4 février
tr)72.
inaflanii; sa femme les jei/iies gens de la cour les plus éveillés et les mieux faits. Cette conduite, comme on peut le croire, fournit une ample matière à des histoires, dont je ne parlerai que quand l'occasion s'en présentera, et lorsque je les croirai propres à éclaircir les faits que j'aurai à raconter.
Je vais présentement parlei' de la mort de la reine Ma rie -Thérèse d'Autriche. Elle mourut en peu de jours, d'une maladie quon ne crut pas dabord considérable; mais une saignée, faite . mal à propos, fit rentrer l'humeur d'un clou, dont à peine s'étoit-on aperçu. Cette princesse perdit la vie* dansle temps que les années et la piété du Roi la lui rendoient heureuse. Il avoit pour elle des attentions auxquelles elle n'étoit pas accoutumée : il la voyoit plus souvent, et cherchoit à l'amuser; et comme elle attribuoit cet heureux changement à