‹ Souvenirs. Avec une introd. et des notesChapitre 26 sur 38 · Le 3 août · texte numérisé non relu

Le 3 août

])ornoit les siens à Saiiit-Cyr et à perfectionner cet ouvrage.

Le Roi fit le mariage de M. le duc d'Orléans avec mademoiselle de Blois. Feu Monsieur y donna les mains , non-seulement sans peine, mais avec joie. Madame tint quelques discours mal à propos, puisqu'elle savoit bien qvi'ils étoient inutiles. Il est vrai qu'il seroit à désirer pour la gloire du Roi, comme je l'ai déjà dit, qu'il n'eût pas fait prendre une telle alliance à son propre neveu, et à un prince aussi près de la couronne ; mais les autres mariages avoient servi de deofré à celui-ci.

Je me souviens qu'on disoit déjà que M. Je duc d'Orléans étoit amoureux de madame la Duchesse 5 j'en dis un mot en badinant à mademoiselle de Blois , et elle me répondit d'une façon qui me surprit, avec son ton de lendore : Je ne me soucie pas qiiil m aime : je me soucie qu'il m'épouse. Elle a eu ce contentement.

Feu Monsieur avoit eu envie de préférer

madame lu princesse de (^onti, lllle du Roi, veuve depuis plusieurs atinées, à mademoiselle de Blois; et je crois que le Roi y auroit consenti , si elle l'avoit voulu ; mais elle dit à Monsieur qu'elle préféroit la liberté à tout. Cependant elle fut très-fâchée de voir sa cadette de tant d années passer si loin devant elle. Mais je dois dire à la louange de madame la Duchesse qu'elle ne fut pas sensible à ce petit désagrément, qui la touclioit pourtant de plus près ; et je lui ai entendu dire que, puisqu'il falloit que quelqu'un eût un rang au-dessus d'elle , elle aimoit mieux que ce fut sa sœur qu'une autre. Elle étoit d'autant plus louable d'avoir ces sentimeiis, qu'elle n'avoit qu'une médiocie tendresse pour sa sœur. 11 est vrai qu'elles se réchauffèrent quelques années après, et que leur union parut intime ; mais les communes favorites , par la suite des temps , les brouillèrent d'une manière irréconciliable; et j'aurai occasion plus dune fois de parler de cette brouillerie, à laquelle

il faut attribuer ])eaucoup de nos malheurs.

Il faudroit, pour faire le portrait de M. le duc d'Orléans, un singulier et terrible pinceau. De tout ce que nous avons vu en lui, et de tout ce qu'il a voulu paroître , il n'y avoit de réel que l'esprit , dont en effet il avoit beaucoup, c'est-à-dire une conception aisée , une grande pénétration , beaucoup de discernement, de la mémoire et de l'éloquence. Malheureusement son caractère , tourné au mal , lui avoit fait croire que la vertu n'est qu'un vain nom; et que, le monde étant partagé entre des sots et des gens d'esprit , la vertu et la morale étoient le partage des sots , et que les gens d'esprit affectoient seulement , par rapport à leurs vues, d'en paroître avoir selon qu'il leur convenoit. Ce prince avoit été parfaitement bien élevé; et comme, dans sa jeunesse, les qualités de son esprit couvroient les défauts de son cœur, on avoit conçu de grandes espérances de lui. Je me souviens que madame

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de Maintenon , instruite par ceux qui prenoient soin de son éducation, se réjouissoit de ce qu'on verroit paroître dans la personne du duc de Chartres (car c'est ainsi qu'il s'est appelé jusqu'à la mort de Monsieur) un priuce *pleiu de mérite , et capable par son exemple de faire goûter à la cour la vertu et l'esprit. Mais, à peine M. le duc de Chartres fut-il marié et maître de soi, qu'on le vit adopter des goûts qu'il n'avoit pas : il courtisa toutes les femmes , et la liberté qu'il se donna dans ses actions et dans ses propos, souleva bientôt les dévots, qui fondoient sur lui de grandes espérances.

M. le duc du Maine se maria dans le même temps, et épousa, comme je l'ai dit, une fille de M. le Prince. L'aînée avoit épousé M. le prince de Conti, cadet de celui qui mourut de la petite vérole, et madame la duchesse du Maine n'étoit pas l'aînée de celle qui restoit à marier; cependant on la préféra à sa sœur, sur ce qu'elle avoit peut-être une ligne de plus : peut-on

marquer plus sensiblement, et même plus bassement , qu'on se sent honoré d'une alliance? Mademoiselle de Condé , aînée de madame du Maine, ressentit vivement cet affront, et elle en a conservé le souvenir jusqu'à la fin de ses jours. J'avouie qu'on lui avoit fait tort, et que, si elle étoit un tant soit peu plus petite, elle étoit beaucoup mieux faite , d'un esprit plus doux et plus raisonnable ' . Quoi qu'il en soit de l'une et de l'autre, madame la Duchesse, portée à se moquer, appeloit ses belles-sœurs les poupées du sang ; et quand le mariage fut déclaré , elle redoubla ses plaisanteries avec monsieur son frère, M. le Duc, d'une façon qui les a, par la suite, brouillés très-sérieusement. C'est eucore une des causes d'une dissension dans la famille royale , dont les effets ont été funestes.

A peine madame du Maine fut-elle mariée

1. Elle épousa depuis M. le duc de Vendôme, et n'eu eut point d'enfans.

qu'elle se motjiia de tout ce que M. le •Prince lui put dire, dédaigna de suivre les exemples de madame la Piiucesse, et les conseils de madame de Maintenon : ainsi , s'étant rendue bientôt incorrigible , on la laissa en liberté faire tout ce qu'elle voulut. La contrainte qu'il falloit avoir à la cour Tennuya : elle alla à Sceaux jouer la comédie *, et faire tout ce qu'on a entendu dire des nuits blanches'^ et tout le reste. M. le

\ . Elle l'aimoit beaucoup et la jouoit fort mal. On la vit sur le même théâtre avec Baron : c'étoit un singulier contraste ; mais sa cour étoit charmante ; on s'v divertissoit autant qu'on s'cnnuyoit alors à Versailles; elle animoit tous les plaisirs par son esprit, par son imagination, par ses fantaisies : on ne pouvoit pas ruiner son mari plus gaiement.

2. Ces nuits blanches étoient des fêtes que lui donnoient tous ceux qui avoicnt l'honneur de vivre avec elle. On faisoit une loterie des vingt-quatre lettres de l'alphabet; celui qui tiroit le C donnoit une comédie, l'O exigeoit un petit opéra , le B un ballet. Cela n'est pas aussi ridicule que le prétend madame de Cayhis , q ui éloit un peu brouillée avec elle.

Duc son frère , pendant un temps, prit un très-grand goût pour elle ; les vers et les pièces d'éloquence volèrent entre eux, les chansons contre eux volèrent aussi.

L'abbé de Ghaulieu et M. de La Fare, Ma* lézieux et l'abbé Genest secondolent le goût que M. le Duc avoit pour la poésie : enfin le frère et la sœur se brouillèrent, au grand contentement, je crois, de madame la Duchesse .

M. le Duc avoit de grandes qualités , de l'esprit et de la valeur au suprême degré ; il aimoit le Roi et l'Etat. Bien loin d'avoir cet intérêt sordide qu'on a toujours reproché aux Condé, il étoit juste et désintéressé, et il en donna des marques après la mort de M. le Prince son père, quand il fut en possession du gouvernement de Bour£02'ne. Monsieur le Prince exigeoit de cette province une somme d'argent considérable , indépendante des droits de son gouvernement j et monsieur le Duc son fils, en prenant sa place, le remit généreusement

à la province. Ce prince ne laissoit pas d'avoir des défauts; il étoit brutal; et, quant à son esprit, les meilleures choses qu'il avoit pensées devenoient ennuyeuses à force de les lui entendre redire. Il aimoit la bonne compagnie; mais il n'y arrivoit pas toujours à propos. On ne peut pas, en apparence , être moins fait pour l'amour qu'il l'étoit; cependant il se donnoit à tout moment comme un homme à bonnes fortunes.

11 aimoit madame sa femme plus qu'aucune de celles dont il vouloit qu'on le crût bien traité , et cependant il affectoit beaucoup d'indifférence pour elle : il en étoit excessivement jaloux, et ne V(5uloit pas le paroître. Quoi qu'il en soit, l'État et madame la Duchesse ont fait une perte irréparable à sa mort*. Ses défauts n'étoient aperçus que de ceux qui avoient l'honneur de le voir familièrement ; et ses bonnes qualités auroient été

i. Il mouf ut le 4 mars 1710, âgé de quarantedeux ans.

d'une grande ressonrce à la France, à la mort de LonisXlV, dont il étoitplus estimé qu'aimé, parce qu'eu effet il étoit plus estimable qn' aimable.

M. le prince de Conti étoit le contraire. Quoiqu'il eût de grandes qualités , bien de la valeur, et beaucoup d'esprit, cependant on peut dire qu'il étoit plus aimable qu'estimable. Il n'avoit jamais que l'esprit qui convenoit avec ceux avec qui il étoit 5 tout le monde se croyoit à sa portée; jamais, je ne dis pas un pinnce, mais aucun homme n'a eu au même degré que lui le talent de plaire : d'ailleurs il étoit foible , pour la cour autîmt qu'avec madame sa femme. On dit qu'il étoit intéressé : je n'en sais rien ; je sais seulement que l'état de sa fortune ne lui permettoit pas de paroître fort généreux. Sa fioure n'avoit rien de régulier ; il étoit grand sans être bien fait, maladroit avec de la grâce; un visage agréable : ce qui formoit un tout plein d'agrémens et de charmes, à quoi l'esprit et le caractère

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contribuoient. M. le Duc ne Taimoit pas naturellement, ni surnaturellement, par 1 amonr qu'il eut pour madame la Duchesse; cependant il le copioit et vouloit souvent qu'on crût qu'il avoit imagiaé les mêmes choses que lui.

M. le prince de Conti, jusqu'à la passion qu'il eut pour madame la Duchesse , n'avoit pas paru capable d en avoir de bien sérieuses. H avoit eu plusieurs affaires galantes, et àvoit fait voir plus de coquetterie que d'amour; mais il en eut un violeut pour madame la Duchesse. Peut-être que le rapport d'agrémens qu'on trouvoit en eux, et la crainte des personnes intéressées , ont contribué à faire naître cette passion : il est certain du moins que les soupçons de M. le Prince, les précautions de madame la Princesse, et l'inquiétude de M. le Duc l'ont prévenue. Il y avoit longtemps que madame la Duchesse étoit mariée , et que sa beauté faisoit du bruit dans le monde, sans que M. le prince de Conti parût y faire

attention. Quelques personnes même s'y étoient attachées particulièrement; mais aucune ne lui a plu, si on excepte le comte de Mailly, dont je ne répondrai pas, quoique je n'ai rien vu, eu passant ma vie avec elle, qui piit autoriser les bruits qui ont couru. Je l'ai bien vu amoureux; j'en ai parlé en badinant, et madame la Duchesse merépondoitsurle même ton. Madame deMaintenonena souvent parlé, et en ma présence, à M. de Mailly ; mais il se tiroit des réprimandes qu'elle lui faisoit par des plaisanteries, qui réussissoient presque toujours avec madame de Maintenon quand elles étoient faites avec esprit. Lassé pourtant des discours qu'on tenoit, et craignant enfin qu'ils ne revinssent au Roi, il fit semblant d'être amoureux d'une autre femme. Ce prétexte réussit assez pour alarmer la famille de cette femme; et comme c'étoient des gens bien à la cour, ils vinrent prier madame de Maintenon d'empêcher le comte de Mailly. de continuer les airs qu'il se donnoit à l'égard de leur fille : c'étoit

tout ce que vouloit le comte deMailly , et il ne manqua pas de dire à madame de Maiutenou que, si elle le grondoit sur cette femme, il falloit au moins qu'elle fût en repos sur l'autre. Quoi qu'il en soit, et le prétexte et la réalité prirent fin.

M. le prince de Gonti ouvrit les yeux sur les charmes de madame la Duchesse, à force de s'entendre dire de ne la pas regarder : il l'aima passionnément, et si, de son coté, elle a aimé quelque chose, c'est assurément lui, quoi qu'il soit arrivé depuis.

On prétend , et ce n'est pas , je crois , sans raison , que ce prince, qui n'avoit été jusque-là sensible qu'à la gloire ou à son plaisir, le fut assez aux charmes de madame la Duchesse pour lui sacrifier une couronne. On sait qu'il fut appelé par un parti en Pologne, et ou prétend qu'il auroit été unanimement déclaré roi s'il l'avoit bien voulu, et si son amour pour madame la Duchesse n'avoit pas ralenti son ambition. Je crois pourtant que beaucoup d'autres choses

ont contribué au mauvais succès de son voyage en Pologne 5 mais, comme on croyoit ici, daiis le temps qu'il partit, l'affaire certaine, et qu'il étoit persuadé de ne jamais revenir en France, les adieux furent aussi tendres et aussi tristes entre madame la Duchesse et lui qu'on peut se l'imaginer * .

Ils avoient un confident contre lequel la jalousie et la véhémence de M. le Duc ne pouvoient rien: ce confident étoit M. le Dauphin, et je crois qu'ils n'eu ont jamais eu d'autre. Cette affaire a été menée avec une sagesse et une conduite si admirables, qu'ils n'ont jamais pu donner aucune prise sur eux ; si bien que madame la Princesse fut réduite à convenir avec madame sa belle-fille, qu'elle n'avoit d'autres raisons de soupçonner cette galanterie,

1 . Le prince de Conti fut élu roi de Pologne le 27 juin 1697 ; mais IV-lerteur de Saxe le devança et se fît sacrer le lo septembre. Le prince alla jusqu'à Dantzick, et revint en France,

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que parce que M. le prince de Coiiti et elle paroissoieiit faits luu pour l'autre.

M. le prince de Conti ne goûta pas longtemps le dédommagement qu'il trouvoit dans sa passion au défaut d'une couronne. Son tempérament foible le fit, presque aussitôt après son retour, tomber dans une maladie de langueur, qui termina enfin sa vie trois ou quatre ans après*, infiniment regretté de toute la France, de Monseigneur, et de sa maîtresse.

Elle eut besoin de la force qu'elle a naturellement sur elle-même pour cacher à M. le Duc sa douleur. Elle y réussit d'autant plus, je crois, qu'il étoit si soulagé de n'avoir plus un tel rival ni un tel concurrent, qu'il ne se soucia d'examiner ni le passé, ni le fond du cœur.

Madame la Duchesse vécut comme un.

ange avec lui; elle fit même que l'éloignement de Monseigneur pour la personne de

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