‹ Souvenirs d'Allemagne: LorelyChapitre 12 sur 66 · III. BISENAGH · texte numérisé non relu

III. BISENAGH

Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui appartient au territoire de la Hesse. Le nom de M. Hassenpilug revient plus fréquemment encore, criblé d'imprécations celte fois par des bourgeois non moins bruyants dans leur haine que les étudiants. Cependant, ces cris s'évaporaient en fumée à travers les nuages des longues pipes, et, quand j'arrivai à Cassel, je trouvai à celte petite ville l'aspect morne et paisible que présentait Paris Tavant-veille dé la révolution de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup de bière^ mais on ne dépavait pas.

Cassel est une ville monotone, avec un château qui semble une caserne , des églises surmontées de clochers aigus, couverts d'ardoises, quelques-uns renflé» en boule, comme si l'on y avait enfilé d'énormes oignons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une révolution commençante, mais pacifique, valût ce que j'allais voir, c'est-à-dire l'inauguration de la statue de Herder et la fête de Goethe , à Weimar. — Je repris le chemin de fer pour Eisenach.

Mon esprit, agité par les conversations révolutionnaires dé la nuit , reprenait du calme en franchissant les limites de ce beau pays de Thuringe, séjour d'une

SbUVÈNlRâ DE TttUfeiNGE, W

population intelligente et plein de souvenirs poétiques ^t légehdàires.

À Ëisenach , ôh s'arrêta trois héuhes. C'était Juste lé temps qu^il fallait t)our aller visiter le château de la Wartburg, deux fois célèbre par les anciehnéé luttes de chant et de poésie des minnesingers (ménestrels), et par le s^our de Luther, qui j trouva à la fois un abri et une prison.

Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach, simple localité allemande , dépourvue de beautés artistiques, on voit le terrain s'élever. Une verte montagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue de loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers dllaiie, entremêlés àe sorbiers dont les grappes éclatent dans la verdure comme des grains de corail. Après une heure de marche, on aperçoit le vieux château dé la liVartburg, dont les bâtiments , construits en triangle, n'offrent aucune recherche d'architecture , aucun ornement. Il faut se contenter d'admirer la hauteur des murailles grises se découpant sinistrement sur la verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà des vallées profondes.

L^intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures anciennes t et les deux salles gothiques oii Ton retrouve les souvenirs de Luther : la chapelle, avec la haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet de travail oii il passa trois jours en extase et où il jeta son encrier à la tête du diable. On montre toujours Vencrier et la tache d'encre répandue sur la muraille... Mais le diable> intimidé par la malice des esprits mo- ' dernes, n'ose plus se faire voir de notre temps I

Deux heures après, j'avais traversé Gotha etErfuth. L'aspect d'une vallée riante, d'un groupe harmonieux de palais, de villas et de maisons, espacés dans la verdure, ni'annonça la paisible capitale du grand-duché de Saxè-Weimar.

lY. LES FÊTES DB WEIMAR. — LE PROHÉTHÉE

« Commençons parles dieux » Le 25 auguste,

comme disent les Allemands , — et nous savons aussi que Voltaire donnait ce nom au mois d'août, — a été le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de Weimar, en commémoration de la naissance de Herder et de la naissance de Goethe. Un intervalle de trois jours seulement sépare ces deux anniversaires; aussi les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours.

Un attrait de plus à ces solennités était l'inauguration d'une statue colossale de Herder , dressée sur la place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'église, poëte et historien , avait paru convenablement situé sur ce point de la ville. — On a regretté cependant que ce bronze ne fît pas tout l'effet attendu près du mur d'une église. Il se serait découpé plus avantageusement sur un horizon de verdure, ou au centre d'une place régulière.

Mais nous n'avons à parler ici que de ce qui concerne l'art dramatique. Nous passerons donc légèrement sur les détails de la cérémonie, gour arriver à l'exécution du Promethée, vaste composition doublement lyrique, dont les paroles, écrites jadis par

SOUVENIRS DR THURINGE. Si

Herder, ont été mises en jrousique par Listz. C'était rhomroage le plus brillant que l'on pût rendre à la mémoire de l'illustre écrivain.

Il suffit de dire que, dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y voyait trois portraits du poëte , le représentant à différents âges et entourés de fleurs ; son pupitre, meuble chétif de bois peint en noir , sa Bible aux fermoirs d'or avec son chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes , un bonnet brodé, sorti des maîns de la duchesse Amélie, et des vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.

On voyait un cortège d'enfants dans la cérémonie, parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils ; car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle. — Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses grands hommes.

Le cortège d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne, se dirigea vers une place , située sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du prince héréditaire) . Ce lieu était la promenade favorite du poëte, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder.

Le soir du 24 , veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la représentation de ProméthéedMivré, poëme de Herder qui n*avait pas été écrit pour la scène, mais dont Listz avait mis en musique les chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense, et Listz a été prié de transformer

êî SOUVENltlS B^ALLëMAGNÊ.

eeltè tellVfë ed une symphonie dramatique complète, qut âtlfa toute Timportafice d*un opéra.

N'étant arrivé que le second jour des fêtes, à cause du retafd îrttprévu éprotivé sur le prétendu chemin de fer de Fràncfctt à Câssel, je n'ai pu arriver à la irepréientatîoU du Promélhèe délivré. H ne me reste i}Uë la i^essourcié de traduire une analyse aliemande que J*ài tout lieu de croire exacte :

fiefdei* «'écrivait jamais pour le théâtre. — îoutefbisy on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes dialogues, qu'il intitulait : Grandes scèneê dramati-^ ^UeS. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. Dânâ quelques-unes, chacun des personnages est allégôHque. Dans quelques autres, des noms de héros sérVent à [Représenter vivenient à l'imagination telles OU ièlleB pensées. De toutes ces esquisses, la plus heureuse, sans contredit, est le jProm6''rAee délivre. La figure pHncipalé, étant Une des plus grandioses con-ceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le groupe d'idées qUe Herder a rattaché à cette tradition, qui a sî vivement frappé les plus grands génies pitvtiï les premiers chrétiens , tels que Tertullien et autres.

• L'autéui* faôus représente .d'abord Prométhée seul Û souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les Océàhides arrivent à lui, mais pour se {ilàiudre des hardiesses des hobimes, qui domptent les furent^ de tous les éléments, et se rient deieurs obstacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance leur puissance sur la nature augmèntéh s'ôgràndîi- et âtleiudré à une souveraineté qui

SOUVENIRS DE THUaiNGE, «3

doit \n\ jour soumettre à leurs désirs toutei les forcer du globe, leur domaine. Aux Océanides succèdent les Dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint dp perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'é^ tre labourée , éventrée par le soc des charrues, dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher à travers les peines et les douleurs , au milieu des maux et des souffrances de tous genres, une mystérieuse solution, problème de son existence , et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits bénis pour tous ses enfants , sans qu'une sueur aussi amère et un sang ^ssi généreux viennent incessam* ment souiller, erï tes fécondant, ses tristes sillons. Gérés apparaît , et la déesse des moissons , amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet âge d'or encore à naître.

Un douloureux frémissement saisit le Titan prison* nier. A ses regards se déroule la longue suite des tour* ments qui doivent accabler sa race chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et dans un cruel désespoir il ne sent que Tatteinte de tant de désolations, Bacchus vient rejoindre Gérés et offrir d'unir, pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux , cetlsaïedela Grèce antique déplore les égarements qui accompagneront, parmi les hommes, les vivps lueurs de Vinspifaiipn ; et, ppndanl (|ue spn ftfne ps(

U SOUV|ENIRS D'ALLEMAGNE.

en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur infernal se fait entendre. Ce sont les voix de TÉrèbe qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, Temblême des forces généreuses, qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le héros sauvé, et , apercevant Prométhée, il tue le vautour, il brise. les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. Il contemple enfin h justice suprême, et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa gloire.

Il est aisé de voir combien , sous la richesse des pensées qui s'entrelaceat dans ces scènes diverses, l'art musical devait trouver de nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez dramatique. Kéan moins elle serait trop longue pour former un texte à une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre avis à ce sujet, noiis conseillerioqs volontiers à Listz de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios profanes, comme on les appelle en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la bouche des divers personnages par le poète allemand, dont Litz a conservé intégralement

les chœurs, remarquables par leurvariétéi Iwrbeautu et leur grâce.

Nous avoDs tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour la mémoire de Herder qu*on celé* braitt que LisU a voulu faire réciter ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C*est sous forme de mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 aoûL Les premiers artistes dramatiques du théâlre en déclamèrent les rôles. La mise eu scène était bril* lante. Le peu de mouvement, Tabsence totale de situations passionnées furent heureusement remplacées par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les yeux. Le succès de cette représentation devint très* grand.

L'ouverture de Listz a été considérée par les musiciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont rimpression est grandiose, la structure très*savante, le style sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent Foreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique. La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et Ton croit voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur d^s hommes^

Au silence qui suit celte introduclion succèdent des gémissements étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, empreinte d*un sentiment ému, comme une prière, comme une piété, comme une promesse , comme une bénédiction, soit suivie d^un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue entraînante et la majesté triomphale de la streita.

Si nous avions à faire une analyse musicale de Tœuvre de Listz, telle qu'il Ta donnée ce jour- là , il nous serait impossible de ne point parler en particulier de chacun de ses chœurs ; nous nous bornons toutefois à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le public.

Le chœur des Océanides, auquel se joignent les voix des Triions, a rencontré des applaudissements unanimes. Il s'y trouve d'heureux contrastes, des transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave, le mot de paix flotte comme un souffle divin , et une solennité d'un caractère religieux empreint l'accompagnement instrumental; après quoi les fanfares éclatent et les voix se modulent sur un rythme de marche si mélancolique, que Toreille l'aspire avidement et le garde longtemps. Les Dryades s'avancent comme en silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans les instruments à corde, si léger qu'il semble un bruissement de feuillage formé par le plus imperceptible souffle. Peu à peu ces sons , à peine distincts, deviennent des mots , mais ils sont si doucement artilés, le chant est si vaporeux, son accompagnement si

diaphane , qu'ils semblent arriver à travers Técorce des arbres, du fond des calices des plantes, comme un soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des âmes.

Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est celui qui a excité la plus bruyante admiration dans cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec délicatesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le sentiment en est pur, calme , comme celui d'une allégresse sereine. Nous avons été tentés dans le premier moment d'associer dans notre pensée l'impression délicieuse , produite par ces accents vibrants d'une si chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le magnifique tableau des Moissonneurs de Robert. Hais en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous avons senti que la différence de coloris qui existait entre ces œuvres, également belles , inspirées par des sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produisent apparentées entre elles, mais non complètement identiques.

Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières ces visages mâles, en qui le rude travail n'a pas abattu un joyeux sentiment de la vie. Les notes de Listz nous font rêver à des organisations plus délicates,^ pluséthérées, plus poétiquement idéales. Quelque chose du recueillement involontaire de l'innocence se rév^ dans ce chant d'une si charmante modulation, et nous reporte comme en songe vers ces existences

8$ SOUVENIRS D'ALLEMAGNB.

paradi9Îa$ques qui eussent été le partage de Thomma, dit-on, alors que le mal n*eût pas été connu.

Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la décla* mation rappelle le style de Gluck, et produit une terreur indéfinie, sourde et pénible comme rapproche d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous paraît le plus grandement conçu. Il est simple et ri* chement nuancé, plein de force et de grâce en mêm§ . temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que le velours, aux rainures accentuées et aux suaves parfums.

Liâtz, en entreprenant cette tâche» avait hasardé uoe ditSculté des plus malaisées à vaincre, Il lui fallait trouver un style musical approprié à une œuvre assez étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre. Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner de la majesté et de la plasticité antiques ; mouvemeiK ter et passionner des personnages symboliques; donner un corps et une vie à des idées abstraites ; formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de l'intrigue dramatique, sans le secours de la curio* site qui s'attache à la succession des événements. Par la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur de surprendre, en les charmant, les personnes du monde, qui ne s'attendaient pas, vu la hauteur d'un sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non«

seulement à leur portée, mais si bien faits pour les séduire, aussi bien que pour étonner les maîtres de l'art par un mérite si sérieux.

T. LOHlNaBlM

Le 85, la statue a été découverte au milieu d'une grande aiQuence, des corps ^'éiat et des sociétés litté* raires et artistiques. Un grand dtner, donné à THÔtel de Ville, a réuni ensuite les illustrations venues des divers points de TAllemagne et de l'étranger. On remarquait là deux poètes dramatiques célèbres, MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait com-' posé un prologue qui fut récité au théâtre le 28, jour de l'anniversaire spécial de Goethe.

On a donné aussi, ce jour^-là, pour la première fois, Lohengrin, opéra en 3 actes, de Wagner. Listz dirigeait l'orchestre, et, lorsqu'il entra, les artistes lui remirent un bâton de mesure en argent ciselé, entouré d'une inscription analogue à la circonstance^ C'est le sceptre de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise tour à tour la tempête des voix et des instruments.

Le Lohengrin présentait une particularité singulière, c'est que le poëme avait été écrit en vers par le Compositeur. — JMgnore si le proverbe français est vrai ici, « qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même; » toujours est-il qu'à travers d'incontesta* Mes beautés poétiques, le public a trouvé des longt^urs qui ont parfois refroidi l'elTet de l'ouvrage.

Pr^ue tout l'opéra est écrit en vers carrés et ma-

jectueux, comme ceuK des anciennes épopées. Il suffit de dire aux Français que c'est de Yalexandrin élevé à la troisième puissance.

Lohengrin est un chevalier errant qui passe par hasard à Anvers, en Brabant, vers le onzième siècle, au moment où la fille d'un prince de ce pays, qui passe qour mort, est accusée d'avoir fait disparaître son jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône en faveur d'un amant inconnu.

Elle est traduite devant une cour de justice féodale, qui la condamne à subir \e jugement de Dieu. Au moment où elle désespère de trouver un chevalier qui prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans une barque dirigée par un cygne. Ce paladin esl vainqueur dans le combat, et il épouse la princesse, qui, au fond, est innocente, et victime des propos d'un couple pervers qui la poursuit de sa haine.

L'histoire n'est pas terminée ; il reste encore deux actes, dans lesquels l'innocence continue à être persécutée. On y rencontre une fort belte scène dans laquelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux plus grands dangers ; mais un génie mystérieux le protège, — c'est le cygne, dans le corps duquel se trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de Brabant, — péripétie qui se révèle au dénoûment, et qui ne peut être admise que par un public habitué aux légendes de la mythologie septentrionale.

Cette tradition est du reste connue, et appartient à l'un des poëmes ou roumans du cycle d'Arthus. — En France, on comprendrait Barbe-Bleue ou

PeaU'(fâne;i\ est donc [inutile de nous étonner.

Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la recherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen-âge, de toutes les expéditions aventureuses, comme à l'époque des anciens, la Toison d'or^ et aujourd'hui la Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse relique était assuré de la toute-puissance et de l'immortalité. — Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la récompense de ce chevalier.

La musique de cet opéra est très-remarquable et sera de plus en plus appréciée aux représentation» suivantes. C'est un talent original et hardi qui se révèle à TAllemagne, et qui n'a dit encore que ses premiers mots. On a reproché à M. Wagner d'avoir donné trop d'importance aux instruments, et d'avoir comme disait Grétry^ mis le piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au caractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la forme d'un drame lyrique, plutôt que celle d'un opéra.

Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, semble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de Spontini. La mise en scène était splendide et digne des efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait appeler cette ville l'Athènes de l'Allemagne.

La salle du théâtre de Weimar est petite |et n'est entourée que d'un balcon et d'une grille ; mais les

dâ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.

proportions en sont assez heureuses et le cintre est dessiné de manière à offrir un contour gracieux aux regards qui parcourent la rangée de femmes bordant comme une guirlande non interrompue le rouge ourlet de la balustrade. L'absence de loges particulières et la riche décoration de la loge grand-ducale lui don* nent tout à fait Tapparence d*un théâirc de courj et l'effet général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté ni par ce mélange de jolies figures de femmes et de laides figures d'hommes qu'on remarque ailleurs sur le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des tabatières, tantôt à des bonbonnières, qui divisent d'une façon si peu gracieuse les divers groupes de spectateurs.

Page 1