PREMIÈRE JOURNÉE
Un salon dont les fenêtres donnent sur les bords du Mein à JFrancfort.
L — DIANA, FRANTZ LEWALD, UN dohbstiqub.
DUNA. M. le professeur Muller est-il ici ? |pouvonsnous le voir?
LE DOMESTIQUE. Madame, il est sorti depuis longtemps ; et H. le docteur Léo Burckart l'a accompagné dans sa promenade.
FRANTz. Nous reviendrons.
DIANA. Mais madame est chez elle, n'est-ce pas?
LE DOMESTIQUE. Madame s'habille pour aller au spectacle; ces messieurs doivent venir la reprendre, et elle ne recevra personne avant leur retour.
DIANA. Elle y est pour nous, soyez-en sûr ; nous sommes des voyageurs, et nous en avons les privilèges ; avertissez-la, dites-lui que seule je serais entrée chez elle, mais que je lui amène un ancien ami.
FRANTZ. Un ancien ami, dites-vous ? Hélas ! c'est
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affaiblir le mot d'ami que de le rattacher au passé. Cet homme ne nous connaît pas ; les vieux serviteurs sont morts ou renvoyés. La maison n*est plus la même, voyez-vous ; et si je ne retrouvais là sous les croisées cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait rêver tant de fois; les montagnes» les eaux, la verdure^ les choses de Dieu que Thomme ne peut changer ; eh bien I je ne saurais à quoi rattacher ici mes souvenirs... Le salon a pris un air tout moderne, les vieux meubles ont disparu, avec le souvenir des Vieux parents peut-être, et des anciens amis, sans doute.
DIANA. Homme injuste 1 Croyez-moi, les femmes n'oublient que ce qu'elles ont besoin d'oublier 1 Depuis une semaine que je suis à Francfort, j^ai vu Marguerite tous les jours, je l'ai retrouvée ce qu'elle était, ma meilleure amie; et quant à vous, qui avez les mêmes titres que moi à son affection» des souvenirs communs, des relations de famille plu» rapprochées encorco je pense que vous ne lui avez doDné nulle raison de réserve ou de froideur 7...
FBANTz. Oh ! jamais.
DUNA. Je viens de passer quatre ans en Angleterre, et depuis trois ans vous ave^ parcouru Fltalie; mais vous êtes resté à Francfort une année entière après mon départe. Vous vous êtes quittés sans regrets, sans larmes ?...
FRANTZ. Sans larmes^ mais non sans regrets l J'avais le cœur serré, madame, je vous jure; et son père pleurait en embrassant un élève chéri, qu'il n'espérait plus revoir! Mais elle, pourquoi eût-elle versé d^s larmri? nous étions presque enfants tous les
SCÈNS8 DE LA VIE ALLEMANDE. i«f
deux... et notre attachement n'était que de rbabitnde. PfANA. Maift Marguerite esi bien changée, je vous en préviens ; à son âge, ces transformations-là se font vite; ce n*est plus la même femme, en vérité : et moi* même, à la soirée d'un sénateuroùnous nous sommes retrouvées d'abord, je né lai reconnue que la der* nière, et je me demandais, un moment avant, quelle était donc celle belle personne qui venait à moi, D'aiU leurs, si votre cœur e&t paisible, je réponds aujourd'hui du sien. Celui qu'elle à épousé 'est un homme fort distingué; noble de cœur, sinon de naissance, jeune encore, et qu'elle paraît aimer beaucoup. Quand à la position qu'il occupe dans le monde*. •
IL ^ Les mêmes, MARGUERITE.
i£ DOMESTIQUE. Voici lesdeux personnes qui atten-r dent madame,
MARGir^ RITE. Diana ! que tu es bonne d'être venue I ,. . Monsieur...
DIANA. Quand je disais que vous auriez peine ivous reconnaître,
MARGUERITE. Frautz Lcwald I
FRANTZ, Mademoiselle... madame...
DIANA. Ne vois^tu pas que monsieur porte les cheveux longs, la barbe, tout le costume romanesque des frères de la Jeune Allemagne?
MARGUERITE. E^ effet, ccla vous change beaucoup, monsieur Lewald. Mon Dieu, que mon père sera heureux de vous revoir, et combien mon mari vous remerciera de vous présenter à lui I... Oh I il vous connaît par vos lettre déjàl II vous a jugé, monsieur.
iiO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
FRANTz. Vraiment?
MARGUEBiTE. Et je ne vous cacherai pas que c'est un juge sévère ; mais sa sympathie vous est acquise d'avance. Léo est un homme grave, un esprit sérieux, qui aime l'enthousiasme dans les jeunes âmes, comme nous aimons, nous, la folle gaieté des enfants.
FRANTZ. Allons, vous allcz me le faire trop vieux et me supposer trop jeune.
MARGUERITE. Je ne dis pas cela. Il a peu d'années de plus que vous; mais c'est un philosophe, un politique profond ; bien des gens ici l'admirent; moi, je . l'aime, voilà tout.. Mais je ne vous parle que de moi, que de lui : pardon ; c'est aux voyageurs qu'il faut demander compte de leur vie, de leurs espérances, et surtout de leur oubli !
DIANA. Et pourtant nous voici près de toi. Mais n'est-ce que le temps et l'éloignement qui séparent les cœurs? nous sommes libres encore, et tu ne l'es plus : je ne puis me faire à cette pensée I
FRANTZ. Ah I vous sercz toujours son amie la plus chère; mais, quant à moi, je dois me contenter de la savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort, d'ailleurs ; je n'ai voulu que revoir des personnes et des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des choses passées n'est pas sans tristesse et sans danger. Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur m'attendrissait Pâme. Je parcourais dans une agitation fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la ville; je suivais les bords du fleuve que la brume commençait à couvrir ; je retrouvais nos promenades chéries, les sombres allées, les statues, et cette salle aux
SGÈKBS DE LA VIE ALLEMANDE. ill
blanches colonnes où nous allions danser si souvent ; des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à moi comnae autrefois, et semblaient s'exhaler au loin des sombres masses de verdure... Un instant même je distinguai la mélodie d'une certaine valse de Weber... qui me rappela tout à coup tant de douces impressions de jeunesse, que je me mis à pleurer comme un enfant.
MARGUEiuTE. Je suis sûre que notre ami Frantz Lewald aura laissé ici, quand il fut forcé de partir, quelque passion bien romanesque, bien poétique... et c'est d'une trahison qu'il souffre, c'est une infidèle qu'il pleure.
FRArrrz. Non, madame I personne ne m'a jamais rien promis! Suis- je capable d^aimer seulement? je n'en sais rien : si j'aimais, je crois que ma passion serait grande comme le monde et vague comme l'infini 1 N'estrce pas dire assez que ce n'est point à des créatures mortelles que s'adresserait mon désir; mais à de saintes idées, à des abstractions mystiques de religion, de gloire, de patrie, qui ont été les premiers germes de mon éducation, et vers lesquelles s'est tourné le premier éveil de mon cœur?
DUNA. Il finira sous la robe d'un moine ou sous la toge d'un Romain I
FRANTZ. Hélas 1 tout cela est bien ridicule à dire» j'en conviens; je n'aurais pas dû parler ainsi devant des femmes : mais pardonnez-moi, vous si bonnes et si indulgentes toujours! en vous retrouvant, je n'ai pu résister à cette longue effusion de pensées longtemps contenues; et je vous le dis, j'ai honte de vous
lis SOUVElfXllS D'ALLEMâQHË.
ouvrir ainsi mon cœur froid à Tamour et tout de flamme aux rêveries. Que vouIe2-vousT c'est à demi la faute de réducation» à demi la faute du temps. Ce siècle, qui ne compte pas encore vingt années s'est levé au milieu de Torage et de Tincendie. La guerre rugissait autour de nos berceaux, et nos pères absents revenaient par instants nous presser sur leur sein, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés! La passion politique, qui d'ordinaire est une passion de Page mûr, nous a pris, nous, même avant l'âge de raison ; et nous lui avons sacrifié tout : les douces joies de l'enfance, les folles ardeurs du premier sang; nous l'avons retrouvée plus lard encore ds^ns Tétude et dans la famille; et le jour où nos bras furent assez forts pour lever un fusil, la patrie nous jeta tout fré- , missants sous les pieds des chevaux, au milieu du choc des armures. Oh! maintenant qu'un calme plat a succédé à tant d'orageuses tourmentes, étonnez-vous que nous ayons peine à nous remeitre de ces efforts préniaturés^ et que nous n'ayons plus à offHr aux femmes qu'une âme flétrie avant l'âge, et des passiond énervées déjà par le doute et par le malheur.
MARGUERITE. PaUVrc Lewald t ce sotit les peines les plus vraies celles-là que l'imagination agrandit, mais aussi les plus faciles à combattre, car le remède est tout près du mal. Mon mari fut longtemps ce que vous étés. Il m'a confié ses chagrins d'une époque qui n*est pas encore éloignée ; et quand il s'animait à me faire «es confidences, il me causait Tlmpresslon que Vous Vêûéï, d'éveiller en moi tout à l'heure. Vous le verress^ Pnini2, vous serez un jour son ami peut-être, et il
S.CftNES DE LA VIE ALLEMANDE. U$
totis dirft etiwmBhi il a fait pour devenir un hôinine étige, et j'o«e dire^ un liomme lieureux^
VÀAtitt. Mais il ne pourra tue donner que des eon^ seils, él Pange secourable qui l'a guéri n« peut avoir pouf moi les tnêmed ôonsolation»^
liAftStlEÈitE. Tefles, le jour tombe tout à fait; mon père et mon mari vont rentrer dans un instanttt^ ila ffiarchefit (oujoufs gravement^ en discutant quelque point'de politique ou d'histoire; nous les apercevront de loin, et il faudra bien qu'ils pressent le pas en me voyant leUl* faire signe. Ah ! quelle heureuse soirée nous allons passer lé., une de nos bonnes réuoionâ de famille d'autrefois!
tutin. Madame, u
hAjftGUËKlTE. Point dimportuns; toute la ville est à la représentation du nouvel opéi*a.*« Moi^ j'avais une loge', tenez, Voilà léôotipon déchiréi
tilANTE. Oh! mille pardons, madame: si j'étais pour ^tjelque Chose àAui ôe saorifice, je vais lo reconnaître bien mal Je suis forcé de mo rendre à une assemblée.é. où j*ai été Convoqué par une lettré pressante. MAR&tiERitÈ. Ch bien, faitôs de votre lettre ce que je Viens de faire dé mon billets
^ftAirrS^. Je suis honteui en vérité; je n'aurais pas dû voug réddré Visite, ayant si peu de liberté ce soir* MAfefcUERiïE. Mais cela est irtiposslble ainsi ; ei je lie saurais que dire à mon mari. Un jeune homme est Ventt me voir tnoi seule, et n'a pas attendu que je pusse l6 lui présenter.
DUNA. Vous nous compromettez toutes deux à la fois, et moi d'abord qui vous aï amené^i
i!A SOUVENIRS D'ALLEMAGNE,
PRANTZ. Diana I dites seulement mon nom à mon vieux professeur ; et vous, madame, soyez assez bonne pour m'excuser auprès de M. Burckart, auquel j'aurai rhonneur de rendre visite demain» Et faut-il tout vous dire?... c'est à une réunion politique que je suis convoqué. Si j'y manque, je suis coupable, et je puis être soupçonné de trahison.
MARGUERITE. Grand Dieu ! vous, Frantz, vous vous mêlez à ces sombres entreprises?
FRANTZ. Nos projets n'ont rien d'obscur; et les princes n'oseraient dissoudre ces associations puissantes, qu'ils ont eux-mêmes convoquées jadis. Tous les jours à cette heure, dans cette ville comme par toute l'Allemagne, nos frères, étudiants, vieux soldats ou proscrits, soit dans leurs lieux de réunion des villes, soit le long des chemins, ou bien sur les collines, où ils montent pour voir coucher le soleil, s'abordent, se serrent les mains, et demandent oii est la lumière. Alors , l'un d'eux fait un signe, et les frères s'agenouillent, le front tourné vers l'Orient qui s'assombrit? Puis, quand, selon la formule de notre langue mystique, Theure des confidences a sonné, alors on discute les intérêts de la patrie, on se rend compte des espérances de l'avenir et chacun apporte sa flamme au foyer qui doit tout régénérer un jour.
DIANA. Mais cela doit être fort intéressant et fort solennel : et l'on m'a tant parlé de ces assemblées de la Jeune Allemagne, que me voilà fort heureuse de connaître un des affidés, ou des voyants... c'est là le terme, je crois...
FRANTZ. Ne riez pas, Diana! et dites plutôt aux no*
bles personnages dont vous êtes la parente ou l'amie, qu'il est temps pour eux de se rallier à nous ; car les indifférents seront nos ennemis quand le grand jour sera venu. Adieu, mesdames, adieu... Pardonnez-moi si je vous ai apparu tout autre que je n'étais jadis... Oh ! Dieu sait si* nous retrouverons encore une heure pareille de confiance et d'abandon I
lïL — DIANA, MARGUERITE.
MARGUERITE. Diana ! je tremble; tout ce qu'il nous a dit m'étonne et me consterne à la fois. Mon Dieu I quel est donc ce souffle de révolte et de colère qui ébranle tous les esprits comme un vent d'orange?... Tiens; pendant qu'il nous parlait, sa pensée s'unissait dans mon esprit à celle de mon mari, de Léo. Il a de même de certains, moments d'exaltation qui m'effrayent, des idées non moins étranges ! Hélas ! qu'allons-nous devenir, nous autres pauvres femmes, qui ne comprenons rien à tout cela, au milieu de ces hommes préoccupés si tristement, à un âge où leurs pères ne pensaient qu'à l'amour et au bonheur?
DIANA. Rassure-toi, ma bonne Marguerite; Frantz est un enthousiaste, tu le sais bien. Ces sociétés dont il parle sont d'autant moins dangereuses, que presque tous les Allemands en font partie ; car on ne sort pas d'une université sans avoir fait quelque beau serment à la manière antique sur un innocent poignard... qui ne se plongera jamais dans le cœur d'aucun tyran, attendu que les tyrans eux-mêmes se sont prudemment mis à la tête des conspirateurs. Quand tu viendras à connaître l'intérieur d'une société secrète, tu verras
lié lÊtÔtiVËNlAS t)*ALLÉSCÂ6»[Ë.
qttô c'est un spectacle fort public, auquel on assisté aussi aisément qu'à l'Opéra; mais je te préviens que c'est moins amusant.
MARôtîERiTË. Diana, ta gaieté me fdit mal; vraiment, je souffre, je crains, je ne suis pas heUreuse. Mon mari ne se mêtepuiûtà toutes ces manirestâtions, plus fréquentes qu'ailleurs dans notre ville de Pfànc* fort; mais il écrite Diana; il voit je ne sais quelles gens, qui parlent vivement des affaires publiques, des pfoschts la plupart, qu'il a Connus autrefois dans son pays. Certains travaux qu'il envoie à la Gazette gerfïidnique font beaucoup de bruit, dit-on; bien plus... il y a un livré dont il est râuteUf : tiens, je tais té le tnontrèr... qui a fait une immensie sensation en Alle^ magde. Lés princes l'ont défendu dans plusieurs toyaumes de \él confédération. Il est certains pays, je ne puis penser à cela sâus frémir... oh mon mari serait arrêté et tnis dans une fo^teressé pod^ toujours!
BUNA. Marguerite I mais que dië-tu là?... ce livre, qui a paru sous le nom de Cdrnélius, ce livre, j'en ai entendu parler cent fois ; c'est l'ceuvré d'un grand écrivain, sàis-tu?... Il Contient un projet d'alliance entre tods les petits États de l'Altemagne, qui changera, dit-on^ toutlëquilibre de la politique actuelle^ et ces articles dont tu parles, de la Gazette ger*mani' que^ sont de brillants commentaires de la pensée contenue ici.
MARGUERITE. Comment sais-tu ces choses-là, Diana f
DIANA. En Angleterre, où j'étais avec mon frère Henri de Valdeck, qui, tu le sais, est de la suite du prince, on s'occupait de politique bien plus qu'ici
SCÈNBS DK LA VIE ALLEMANDE. U7
mêind* Il fallait bien m'en mêler un peu, pour avoir quelque chose à dire* Une femme aime mieux encore parler politique que se taire... Mais sais* tu que tu es heureuse d'être la femme d*un homme qui sera uil jour, qui sait?... député... conseiller.*.
MARGUERITE. Ou proscrit.
DIANA. Chambellan, peut-être..* mais il n'est pas noble, je crois?
MAR6DBR1TE. Non, Tois*tU| je&'aimo pas tout cela : je suis une femme simple, élevée dans des idées bour* geoises, j'ai toujours rêvé un mari de ma fortune et de ma sphère ; un bon et loyal Allemand, qui m'aime, qui me rende heureuse ; je crois avoir rencontré ces qualités dans le mien, et lu m'affligerais en me disant que je suis, sans m'en douter, la compagne d'un homme supérieur^ d'un génie inconnu...