IV. BRUXELLES
Que dire de Bruxelles que l'on n'ait pas dit : c'est une ville qui ne vaut pas Gand comme étendue ni
comme situation. Et d'abord, ainsi que je disais l*été dernier à propos de Munich, il n'y a pas de grande ville sans fleuve. Qu'est-ce qu'une capitale où Ton n*a pas la faculté de se noyer?... Gand a l'Escaut, Liège a la Meuse; Bruxelles n'a qu'un pauvre ruisseau qu'il intitule lo. Senne, triste contrefaçon. Imaginez ensuite au centre du pays le plus plat de la terre une ville qui n'est que montagnes : montagne de la Cour, montagne dfu Parc, montagne des Larmes, montagne aux Herbes potagères, etc. ; on y éreinte les chevaux ou les chiens pour une course de dix minutes ; tout flâneur y devient poussif; des rues embrouillées au point dépasser parfois les unes sous les autres; des quartiers plongés dans les abîmes, tandis que d'autres se couronnent de toits neigeux comme les Alpes; le tout offrant du reste un beau spectacle, tant d'en haut que d'en bas. On rencontre dans la rue Royale, qui longe le parc, une vaste trouée, d'où l'on peut voir, à Vdl d'oiseau, le reste de Bruxelles mieux qu'on ne voit Paris du hs^ut de Notre-Dame. Les couchers de soleil y sont d'un effet prodigieux. Sainte-Gudule s'avance à gauche sur sa montagne escarpe comme une femme agenouillée au bord de la mer et qui lève les bras vers Dieu ; plus loin, du sein des flots tourmentés que figurent les toits, le bâtiment de l'hôtel de ville élève son mât gigantesque; ensuite vient un amas confus de toits en escaliers, de clochers, de tours, de dômes ; à l'horizon brillent les bassins du canaJ, chargés d'une forêt de mâts ; à gauche s'étendent les allées du boulevard de Waterloo, les bâtiments du chemin de fer, le jardin botanique avec sa serre qui semble un' palais de féerie,
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et dont les vitres se teignent des ardentes lueurs du soir. Voilà Bruxelles dans son beau, dans sa parure féodale, portant, comme des bijoux d'ancêtres, ses toits sculptés, ses clochetons et ses tourelles. Il faut redescendre et plonger dans les rues pour s'apercevoir qu'elle a revêtu les oripeaux' modernes et n'a gardé du temps passé que sa coiffure étrange et splendide. La rue Royale, garnie de palais et d'hôtels aristocratiques, est éclairée déjà d'un doublé rang de candélabres à gaz. Les dernières teintes du soir dessinent à gauche les arbres effeuillés du parc, ses blanches statues, ses ravins factices où reposent les soldats hollandais de septembre ; le palais de la Nation, d'architecture classique, avec colonnes et fronton, s'étend encore à gauche du jardin. Six ministères font partie de cette vaste ligne de bâtiments. En se dirigeant le long du parc, vers la place Royale, on rencontre, au milieu d'une trouée de maisons donnant encore sur la ville basse, la statue élevée au général Belliard. — Une terrasse, chargée de balustres et de vases antiques, se profile plus loin sur le ciel jusqu'à la montagne de la Cour, et donne aux bâtiments qui raccompagnent les airs d'une villa romaine. Le parc s'arrête à cet endroit de l'autre côté de la rue, et borde encore de ses gracieux ombrages la place irrégulière du palais Léopold. Ce palais est modeste et contemple humblement celui de la Nation, situé à l'autre extrémité du parc^ avec son arbre de liberté planté au milieu de sa cour.
La place Royale commence en retour d'équerre de cette longue ligne de bâtiments; c'est là le centre aris-
tocratique de Bruxelles, comme la place du Marché en est le centre populaire, comme la place de la Monnaie en est le centre industriel et bourgeois. Une église, en forme de temple, occupe le fond de ce carré régulier d'hôtels et de palais modernes, et fait face à la -rue de la Montagne, qui^ prolongée de celle de la Madeleine, est devenue la grande artère de la circulation et du commerce bruxellois. Cette voie lumineuse et toujours frémissante de foule et de voitures, serpente longuement de la ville haute à la ville basse, avec ses tournants, ses places étroites, ses descentes rapides, le luxe antique de ses maisons sculptées, Péclat moderne de ses boutiques parisiennes, dont la double ligne, rayonnante de gaz, de marbre et de dorures^ ne s'interrompt pasunseulinstant.Celong bazar aplusieursappendices .encore qui s'en vont animer les quartiers voisins. Hors de là, tout est calme et sombre ; le gaz des réverbères et des estaminets n'éclaire plus que de longs quartiers solitaires, ou des faisceaux de ruelles inextricables; des bassins, des bras de rivière obstrués de masures, les longs boulevards qui donnent sur la campagne, les quais multipliés qui bordent les canaux, les estaminets même, sont paisibles, quoique remplis de monde. Quelquefois seulement une rue en kermesse étale ses transparents, ses iHuminations et ses images de héros saints ou profanes, et fourmille de danseurs, de musiciens et de chanteurs, sans que sa joie et son enthousiasme se répandent plus loin.
Le jour, la physionomie de la ville n'offre rien de plus remarquable ; c'est la vie de Paris dans un cercle étroit. Seulement le peuple dîne vers une heure, les
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bourgeois de trois à quatre, les gens riches de cinq à six. Le soir, les estaminets, les cercles et les théâtres, se disputent ces divers éléments de la population. On sait qu'à Tépoque des combats de septembre, les Hollandais et les Belges suspendaient d'un commun accord les hostilités, vers une heure, pour aller dîner, et vers sept heures du soir pour aller passer leur soirée à l'estaminet. Ces peuples se comprenaient du moins dans ces habitudes régulières de la vie flamande. Le Parc et le boulevard de Waterloo sont le rendez-vous du beau monde vers le milieu du jour. Là circulent les brillants équipages qui, pour de plus longues promenades, se dirigent vers Laeken ou vers les campagnes charmantes situées hors de la porte de Louvain. Là sont les maisons de plaisance, les villas, les châteaux princiers.
On sait combien la religion est toujours puissante en Belgique ; aussi les églises présentent partout un air de vie qui satisfait. Les sonneries retentissent souvent ; mais les carillons ont disparu de Bruxelles, et, dans les autres villes même, n'exécutent plus guère que des airs d'opéras. Je ne parlerai pas de Sainte- Gudule, de sa chaire bizarrement sculptée, de ses magnifiques viiraux de la Renaissance qui vous font rêver en plein Brabant l'horizon bleu de l'Italie, traversé de figures divines. Le musée s'est bien appauvri par la restitution des tableaux du prince d'Orange. Il offre encore quelques Rubens, quelques Van Dyck et un Jordaens célèbre. Tout cela a été décrit bien des fois. Labibliolhèque, située dans lebâtimentdu musée qui communique à la place Royale, est çonnye 3ur*
tout par une magnifique collection de manuscrits. Dans une autre aile se trouvent le musée de Tindustrie et une collection d'armures antiques assez pauvre pour un tel pays. Ajoutez à cela des Instituts, des Conservatoires, des écoles de Beaux-Arts, aussi nombreux qu'à Paris et aussi utiles, et répondant surtout à la prétention qu'ont les Belges de ne nous être inférieurs en rien I