II. LA FORÊT NOIRE
J'eplçime ce chapitre sur un point bien délicat, que nul touriste n'a encore osé toucher, ce me semble, hormis, peut-être, notre vieux d*Assducy, le joueur, le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux compagnon du monde. C'est à savoir le cas plus ou moins rare où un voyageur se trouve manquer d'argent.
Faute d'argent, c'est douleur sans pareille. '
comme disait François Villon.
En général, les impressions les plus déshabillées se taisent à cet endroit ; ces livres véridiques ressemblent aux romans de chevalerie, qui n'oseraient nous appreqdre quel a été tel jour le gîte et le souper de teur héros, et si le linge du chevalier n'avait pas bemn de temps en temps d'être rafraîchi dans la rivière.
Georges Sand nous donne bien quelques détails parfois sur sa blouse de fofestilre, sur sa chaussure éculée ou sur ses maigres soupers, assaisonnés de commis-voyageursoude larrons présumés dans mainte auberge suspecte* Le prince Pukler-Muskau lui-même nous avoue qu'il vendit un jour sa voiture, congédia son valet de chambre, et daigna traverser deux ou trois principautés allemandes pédestremeat, en cos-
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tome d'artiste. Mais tout cela est drapée arrangé, coloré d'une façon charmante. Le vieux Cid avouait bien qu'il manqua de courage un jour ; mais qui donc oserait compromettre son crédit et ses prétentions à un honorable établissement en avouant qu'un jour il a manqué d'argent 7
Mais, puisque enfin j'ai cette audace, et que mon récit peut apprendre quelque chose d'utile aux voyageurs futurs, j'en dois donner aussi les détails et les circonstances. J'avais formé le projet de mon ?oyage k Francfort avec un de nos plus célèbres écrivains touristes, qui a déjà, je crois, écrit de son coté nos impressions communes ou distinctes ; aussi me tai-» rai-je sur les choses qu'il a décrites, mais je puis bien parler de ce qui m'a été personnel.
Mon compagnon était parti par la Belgique et moi par la Suisse ; c'est à Francfort seulement que nous devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps et revenir ensemble. Mais, comme sa tournée était plus longue que la mienne, vu qu'on lui faisait fête partout, que les rois le voulaient voir, et qu'on avait besoin de sa présence au jubilé de Matines, qui se célébrait à cette époque, je crus prudent d'attendre à Bade que les journaux vinssent m'averlir de son arrivée à Francfort. Une lettre chargée devait nous parvenir à tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de m'en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les banquiers ne veulent pas se charger d'envoyer une somme au dessous de 500 francs en pays étranger, à OEHÛQs d'arrangements pris d'avance. À quoi vous direz
qu'il est fort, simple de se faire ouvrir un crédit sur tous les correspondants de son banquier; à quoi je répondrai que cela n*est pas toujours si simple qu'il le parait. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi, qui ne suis que littérateur, s'il osait avoir cette franchise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses; j'étais alors à Baden-Baden, et l'année justement de l'ouverture des jeux Bénazet ; je pourrais avoir risqué quelques centaines de louis à la table où l'électeur de Hesse jetait tous les jours 25,000 francs; je pourrais, ayant gagné, avoir été dévalisé dans la Forêt-Noire par quelque ancien habitué de Frascati, transplanté à la maison de conversation de Baden et s'étiolant au pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre deux dangers : la Forêt Noire entoure la Maison de jeu; les pontes malheureux peuvent se refaire à deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous perdez tout par la rouge et la noire, ou par les trois coquins de zéros; vous sortez gagnant, et l'on vous met à sec à l'ombre du sapin le plus voisin : c'est un cercle vicieux dont il est impossible de se tirer.
Eh bienl jç ne veux avoir recours à aucun de ces faux-fuyants. Je n'avais été dépouillé ni par le jeu, ni par les voleurs, ni par aucune de ces ravissantes baronnes allemandes, princesses russes ou ladies anglaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé des jeux par une cloison, ou qui même viennent s'asseoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs étincelantes parures: j'avais vidé ma bourse de poëte et de voyageur, voilà tout. J'avais bien vécu à Stras-
bourg et à Baden ; ici, à rhôlel du Corbeau, et là, à rbotel du Soleil; maintenant j*aitendais la lettre chargée de mon ami, et la voici enfin qui m*arrive à ' Bade, contenant une lettre de change, tirée par un M, Eloi fils, négociant à Francfort, sur un M. EIgé, également négociant à Strasbourg.
Bade est à quinze lieues de Strasbourg, la voiture coûte 5 francs, el, mon comple,payé à l'hôtel du Soleil, il me restait la valeur d'un écu de six livres d'autrefois. La lettre chargée arrivait bien. Vous allez voir que c'était justement le billet de La Châtre. Je descends,en arrivant, à l'hôtel du Corbeau (j'avais laisssé mon bagage à Bade, puisqu'il fallait toujours y repasser) ; je cours de là chez H. Eigé, lequel déploie proprement le billet Éloi, l'examine avec tranquillité, et me dit: «Monsieur, avant de payer le billet Éloi fils, vous trouverez bon que je consulte M. Éloi père. — Monsieur, avec plaisir. — Monsieur, à tantôt.»
Je me promène impatiemment dans la bonne ville de Strasbourg. Je rencontre Alphonse Royer qui arrivait de Paris, et partait pour Munich à quatre heures. Il me témoigna son ennui de ne pouvoir dîner avec moi et aller ensuite entendre la belle madame Janick dans Anna Bolena (c'était la troupe allemande qui jouait alors à Strasbourg). J'embarque enfin mon ami Rc^er, en me promettant de le rencontrer quelque part sur cette bonne terre allemande que nous avons tant de fois sillonnée tous deux; puis, avant six heures, je me dirige posément, sans trop me presser, chez M. EIgé, songeant seulement qu'il est l'heure de dîner, si je veux arriver de bonne heure au spectacle.
C'est alors que H. Elgé me dit ces mots mémorables derrière un grillage : « Monsieur, M. Éloi père vient
de me dire que M. Éloi fils était un polisson. —
Pardon; cette opinion m'est indifférente; maispayez^ vous le billet? — D'apits cela, monsieur, nullement.,* je suis fâché...»
Vous avez bien compris déjà qu'il s'agissait de dîjaer à rhôtel du Corbeau et de retourner couchera Bade à rbôtel du Soleil, où était mon bagage, le tout avec environ 1 franc, monnaie de France ; mais, avant tout, il fallait écrire à mon correspondant de Francfort qu'il n'avait pas pris un moyen assez sûr pour m*envoyer l'argent.
Je demandai une feuille de papier à lettre, et j'écrivis couramment Tépître suivante :