LA KERMESSE DE LA HATE
De la Station de La Haye, que ses gens appellent S' Gravenhage.'ïl y a encore un kilomètre de marche pour gagner la ville. La nuit était venue, j*ai suivi une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splendeur des étalages, jusqu'à la place du marché. Arrivé là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels sons lointains de violons et de trompettes, entremêlés de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence d'un divertissement public. Une petite rue très-propre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur la droite à une grande place plus silencieuse, entourée d'hôlels et de cafés. — Plus loin, il n'y avafl pas à en douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lam-
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pioD^ et décorés d'affiches monstrueuses, trabissaient les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai dans un café pour, prendre des informations^ puis, à travers le ramage néerlandais du garçon, je unis par comprendre ' que j'arrivais en pleine kermesse : -^ la kermesse de La Haye, qui n'a Ueu qu'une fois par an I C'était heureux. — Du reste, pas de journaux français sur les tables, sauf des journaux belges et VÉcho de La Haye, qui n'a qu'une page imprimée ées deux côtés. Il paraît que le Journal de La Haye, qui avait pHs une certaine importance dans la presse européedte, n'existe plus depuis longtemps ; en revanche, VEcho annonçait deux tbéâtres de vaudeville et un théâtre d^opéra français, plus un théâtre allemand et un théâtre flamand, sans compter une foule de cirques et de fantoccini.
Je ne tardai pas à m'engager dans la grande rue formée par les constructions légères de la fête. Le théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques y celui des Variété la Dame aux Camélias \ mais est-ce bien la peine d'aller à La Haye pour y retrouver Paris? La foule augmente, et le bruit se continue au delà d'une porte noire, bariolée d'affiches, qui est une ancienne porte de la ville, et des deux côtés règne une véritable comédie en plein vent, formulée par des dialogues bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui se disputent la faveur du public. Celui qui s'époumone à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à placer quelques morceaux de morue ou quelques anguilles fumées avidement reçues par les enfants, les jeunes filles et les militaires, — L*anguille fumée eM
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un régal déliott, gaulement il faut a'habituf r au goût de suie qui en parfume la peau. Il y en a de toutes les lailles , depuis un cents (3 centiares) jusqu'à 10 cents.
Au delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre une grande rue de guinguettes, de cirques et do bara» ques consacrées à 4ivers exercices, et une autre plus étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel se trouve une île ronde habitée par des cygnes. A peine pouvait-on voir par échappées, sur l'autre bord, les toits solennels du grand palais des États reflétant dans Teau leurs teintes plombées des pâles rayons de la lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement dans cette rue improvisée I Pour tout dire en deux mots, la kermesse hollandaise, c'est une. ville en bois dans une ville en briques. Les grandes rues, les larges places, les promenades, s'effacent pour représenter Taspect tumultueux d'une capitale immense, — et leur attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre obscur qui raffermit Peffet de ces décorations inouïes.
— Il y avait dans cette rue une centaine de maisons, très-solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui m'ont rappelé Taspect des plus belles rues de Stamboul pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au dedans la même disposition : une salle assez grande, éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés,
— meublée de cabinets de laque et de bois d^ îles surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries di*verses; — au fond, un vitrail de verres de couleur; des deux côtés, quatre cabinets en forme d'alcôve, dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes,
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et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse» en brocatelle ou en velours d'Utrecht. A rentrée trône la maîtresse de rétablissement sur un fauteuil élevé, d'où elle préside d'un air solennel à la confection de certains gâteaux de crème frite qui ont (a forme de gros macarons. A ses pieds est une grande plaque de cuivre dont les bossuages donnent à celte pâtisserie la forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la majesté de la déesse Hébé, elle distribue la pâle blanche dans plusieurs séries de petites cases rondes, chauffées au-dessous par la flamme d'un grand brasier. A .ses côtés brillent d'immenses coquemards en cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans doute là que pour Tornement. — Ce qui frappe encore plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles frisonnes qui, avec leurs casques d'or, leurs dentelles et leurs jupes de toile de Perse^ se précipitent sur le passant en criant : m Dis donc, monsieur I i^ L"une vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la troisième vous enlève vous-même avec la force que l'habitude du lessivage des maisons et des frottements du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et, quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord de deviner la destination.
Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de crème frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des gauffres, ou toute autre pâtisserie qu'il faut digérer à l'aide de plusieurs tasses dé café ou de thé, ces belles du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas
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moins sauvages que des cigognes d'HéligoIant. D'ailleurs la police l'exige. — C'est une singulière race que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien découplées, et si différentes d'aspect des Hollandaises ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois, qu'à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la couleur et du climat. Sont-celà les nixes d'Henri Heine ou les cygnes des ballades Scandinaves? Elles sont vives, très-spirituelles même, et n'ont rien du calme flamand ; cependant on sent une certaine froideur sous cette animation, qui étincelle comme les prismes irisés de la neige aux rayons d'un soleil d'hiver.
En Hollande, on boit le café comme du thé ; seulement il est plus léger que chez nous. — Je sentis moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs tasses, pour corriger l'amas de crème frile au beurre dont ces belles vous bourrent en éclatant de rire. — Cupitaine, disent-elles capitaine ! ah ! capitaine! —' Et l'on se laisse faire comme un enfant, en admirant ces jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces bras blancs irrésistibles. — Pourquoi vous appellentelles capitaine, exactement comme le font les jolies Grecques dans les Échelles du Levant î C'est qu'elles sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long des quais sont rangés les bateaux qui transportent de ville en ville leurs kiosques chinois, que Von démonte après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse errant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchantements de Circé. — Cela me fait souvenir qu'il existe au musée de La Haye trois sirènes à queues de poisson
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cooservç^ç en momies, et 4pnt pn ^rait ms^l venu à contester Tauthenticité,
Sortooa enfin de cette me merveilleuse, Qt, laiiisaut à droite la ))ibliotbèque, suivons encore les lopgueg allé^is dp h place jusqu'à Topera frauçM^. De» deuj^ côtés règn^ une exposition d'hoFtipuUurp ou les ^fm busiQç fleuri» de rinde et du J^ppu forment uufi hm dplicieus^, bordée sur le devaut d^8 tulipes les plpii rar^S, Ensuitp recommence une nouvelle cité de h%^ raques, de tentes et de pavillons destinés aux saUimr banques, w\ hercules et aux animauit savants, La foule se pressait surtout devant une femme à deux ne* et à trois yeux, dont Tu» occupe le milieu du front. Ce dernier n'est pas très-ouvert, mais len deux m^ sont incontestables, et donnent à la femme quand elle se tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut recommander ce phénomène aux méditalions de M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir encore le d^r^ nier acte A'JIaydée et complimenter Ympressano^ qui e^t l'qn des fils de Monrose.
Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre boiif de Lfi Baye, qui, comme on sait, est planté sur pijo^ tis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain, ^— En revanche, j'ai vu un spectaple non moins étrange que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je rédige une relation à la manière de Marco Polo ; ce n'était rien moins qu'une troupe de singes qui folâ^ traient en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal. Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient comprendre cette invasion d'animaux inconnus, et dé-r fendaient avpc acharnement leurs ffialheurf^uspg pou-
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vées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est assez rare de voir rire dés Sôllaûdais; tnàis quand ils s'y mettent, cela ne finit plus.
tes soldats du poste montraient le ù)tps d'un corbeau auqtkel Tuû des singes, étourdi de $es piaillements, avait tordu le cou fort habilement. Il n'en avait aucun femords, et tantôt s'amusait à croquer des bourgeons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des techerches d'entomologie. — Ces singes étaient simplement les compagnons ordinaires d'un certain compagnon d* Ulysse pesant douze cents livres, et amené pour la fête sur un bateau dont il remplissait la cabine, t'endant le jour, on lâchait les singes pour les distraire d'une société sans doute monotone, et il suffisait de les siffler pour les faire rentrer le soir.
La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque j'ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après la station de Leyde et celle de Harlem, où brillaient encore les dernières tulipes de la saison, le chemin de fer passe comme une bande à peine bordée de terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe l'horizon avec la netteté brillante d'un damas. Celle de Harlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse, offrent un contraste curieux par les reflets du Ciel et la teinte des eaux; mais le plus merveilleux, c'estl'œuvre de tels hommes qui, non contents de défîef les éléments avec ces digues qu'on aperçoit au loin au delà des dunes stériles, ont jeté de Harlem à Amsterdam ce formidable trait d'union dont il semble que les vaisseaux s'étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer un cerfdans les nues, séloi l'expression du poète latin.