‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 62 sur 90 · RETOUR · texte numérisé non relu

RETOUR

Le général Hogendorp. — Départ du Brésil. — Jeux des peuples. — Arrivée en France.

J'ai dit adieu au général Hogendorp, que j'ai trouvé dans sa case, seul avec son fidèle serviteur. Je lui ai encore apporté du pain, car il n’en a pas; j'ai écouté trois fois dans la même soirée, et sans en être fatigué, le récit de ses belles campagnes; je me suis laissé dire les injustices et les malheurs passés, et quand j'ai voulu parler de l'avenir, quand J'ai fait entrevoir la possibilité d'un retour dans une patrie ingrate :

— Taisez-vous, m'a répondu en me serrant la main ce noble débris des plus vaillantes armées du monde ; taisez-vous, il n'y à pas de patrie pour moi, ou plutôt, ma patrie, c’est cette case de bois où nous sommes à la gène, ces quelques pieds de cafier, ces orangers et ce noir. Les hommes, mon cher Arago, n'aiment pas à réparer une injustice, car c'est avouer qu'ils ont eu tort. Et puis, ai-je servi mon grand empereur avec dévouement et fidélité? Oui, sans doute, je le jure sur ma vieille épée de soldat. Que feraient de moi ceux qui gouvernent maintenant la France ? Et puis encore, je ne veux pas plus d'eux qu'ils ne voudraient de moi. Ainsi done, plus de sol natal pour le vétéran proscerit ; ce que j'attends de vous, c’est la publication du mémoire justificatif que je vous conlie. Me le promettez-vous?

— Général, il contient de bien graves accusations contre de puissants personnages.

— Qu'ils fassent comme moi, qu'ils se défendent et prouvent leur innocence. Je suis sorti de Hambourg

comme j'y étais entré, pauvre et probe ; à eux de dire à haute voix devant moi ce que je ne crains pas de dire en leur présence. S'il le faut, je répondrai à leur réponse; mais, je les connais, ils se tairont.

— Et s'ils parlent ?

— Je me présenterai alors, me dit le loyal Hogendorp en se levant avec un emportement tout viril. Je les verrai face à face, et la France saura qui a menti, d'eux ou de moi.

— Eh bien! général, je publierai votre mémoire, mais à une condition.

— Laquelle ?

— C'est que le haut personnage que vous accusez le plus pourra se défendre.

— Cela est juste.

— Ainsi donc, s'il est mort?

— Brûlez alors ces papiers, et que les cendres des calomniateurs ne soient pas fouillées.

Je n'ai point publié le mémoire du général Hogendorp.

Hélas! le pauvre exilé n’a pas survécu longtemps à ses ennemis; il repose là-bas, près de sa case déserte, au pied du Corcovado, où Je vais souvent par la pensée jeter un dernier adieu d'ami sur sa tombe isolée. J'ai dit adieu aussi à MM. Taunay, cette famille d'artistes pleins de talent, qu'on ne peut voir sans aimer, et qu'on aime {ant alors qu'on les a connus.

J'ai couru à Saint-Christophe, et je me suis incliné devant la noble Léopoldine, qu'une mort affreuse a si

tôt enlevée à l'amour de ses sujets, et, accompagné sur la rade par quelques amis de collége établis au Brésil, entre autres par M. Laforge, première flûte et premier hautbois de la chapelle royale, fils de mon maitre de musique à Perpignan, Je m'embarquai dans une pirogue et je rejoignis le bord, d'où je ne devais plus descendre que pour toucher le sol de ma patrie.

L'on virait déjà au cabestan, et en un moment nous dérapâmes au bruit du canon. Bientôt nous perdimes de vue la Gloria, l'ermitage vénéré de Notre-Dame-de- Bon-Voyage, les hauts édifices de la cité royale ; nous glissèmes à côté du fort Villegagnon et du Pain-de- Sucre ; nous longeàmes le Goulet; une heure après, le Géant-Couché se déployait à nos yeux avec ses bizarres contours. et le Brésil d'Alvarez Cabral s’effaça comme l'avaient déjà fait tant d’autres pays dont nous ne gardions qu'un doux souvenir. !

Et maintenant que la France est là-bas, à l’horizon,

maintenant que la traversée est longue et monotone, encore un regard vers le passé, encore une théorie à soutenir. Je ne suis pas dans l'habitude de me croiser les bras quand le vent souffle régulier, quand le navire poursuit Sa roule sans secousses.

J'ai déjà dit, 1 n°y a pas longtemps, que le parler des hommes se reflétait de leur caractère; j'ajoute encore que leurs jeux sont une image parfaite de leur humeur. On a beau dire, les mœurs ne se développent en réalité que dans les occasions solennelles. Pour bien juger les hommes, il ne faut pas les étudier assoupis où malades. Quand l'orage gronde, quand la nature s’agite autour de lui, quand une catastrophe se prépare et que les passions surgissent à la surface, à la bonne heure! l'homme se montre alors tel qu'il est, c’est alors seulement qu'il peut être compris et

| analysé.

Le repos du lion est comme le sommeil de la mar-

. Nous perdimes de vue la Gloria. (Page 577.

Es motte : quand tous les deux se réveillent, il y a contraste, et le moment est venu de dire ce qu’est le roi des forêts et ce qu'est l'hôte inoffensif des montagnes.

Ainsi des peuples.

Mais comme les révolutions morales et politiques qui bouleversent les provinces et les empires ne se succèdent pas avec la rapidité des années, comme sur quelques-uns les siècles passent sans secousses violentes, il s'ensuivrait que peu d'écrivains et de philosophes seraient appelés à dire l'histoire des temps et des hommes au milieu desquels ils se sont vus jetés. Cela est vrai, cela est logique : aussi n'est-ce pas toujours le contemporain qui voit le mieux les choses, sans compter tant de sentiments divers qui le font agir et le forcent souvent à penser. Nul n'échappe aux influences ; et comme l'amitié et la haine ne se donnent pas volontairement, pourquoi, à défaut de ces combats généraux qui arment des peuples, ne les étudierions-nous pas dans les exceptions où l’effervescence n'est pas à son paroxysme? N’y a-t-il pas souvent dans les royaumes, dans les villes, des jours marqués pour les joies et les douleurs? Choisissons donc ces jours, et si nous ne sommes pas entièrement Ju la vérité, du moins nous avons fait un pas vers elle,

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Acceptons le progrès et écrivons :

Les cartes et le sommeil sur une borne, et parfois aussi une promenade grave et silencieuse au petit pas, sous une couverture de laine, par un soleil torréfiant, sont les seuls Jeux des habitants de Gibraltar, de ceux surtout que n'absorbent pas les affaires du commerce.

La nature des jeux ne dit-elle pas le caractère des hommes ?

Toutefois il est juste d'ajouter que le couteau, qui joue un grand rôle dans les distractions espagnoles, dort assez calme ici à la manche ou à la ceinture : tout est bien harmonié ! Quels jeux encore à Gibraltar, quel événement assez imprévu, assez extraordinaire, auront la puissance d'arracher à son oreiller de pierre, au coin d'une rue, le paysan écrasé sous le poids de son repos? C'est à peine si le canon annonçant une approche de guérillas couronnant les montagnes voisines donnera un peu de souplesse à ses membres endoloris, et s'il brillera un peu de vie dans ses prunelles sans animation. Chaque dimanche la garnison, rangée, bien propre, bien parée, va étaler son brillant uniforme sur l’esplanade plantée d’arbres rabougris, vers la pointe sud du rocher, ou exécuter quelques manœuvres militaires au camp de Saint- Roch, célèbre par tant de combats. Eh bien ! revues,

parades ou tableaux de guerre se font sans spectateurs, et la musique des régiments anglais jouerait la Tragala au lieu du God save the king, qu'elle n'obtiendrait pas plus de succès.

Si un navire de haut bord, avec son pavillon à l'air, glisse dans le détroit et salue la rade de ses vingt et un coups de canon d'usage, le sommeil citadin de Gibraltar n’en est pas troublé. Mors qu'une escadre est signalée, à peine le malingre et fier Espagnol daignet-il relever la tête pour en compler les navires et le soir en dire le nombre à sa femme, afin d'avoir quelque chose à narrer.

Sous de £els fardeaux, quels peuvent donc être les jeux favoris des habitants de Gibraltar? Hélas! vous le savez déjà : ils bavent sur des cartes boueuses, jouent une manille, et se disputent sur un neuf les réaux à l'aide desquels ils comptaient passer une Journée de gala. Le gala d'un travailleur de Gibraltar, c'est un gros morceau de pain, un débris de morue salée, un vignon, une gousse d'ail et l’eau pure de la fontaine.

L'eau pure est la meilleure boisson de ces hommes, qui, ainsi que vous le voyez, tiennent beaucoup du baudet, du moins pour la sobriété. C’est déjà quelque chose.

Jetez un regard sur cette bande de paresseux qui arpentent les rues dallées de Ténérilfe, et celles où l'on piétine dans la boue. N'est-ce pas que vous les croyez pleins de force et de vie? Habiles et intelligents, ils ne tourbillonnent que pour aller s'accroupi à une église où doit retentir une parole sévère contre les paresseux et les libertins. Puis on se coudoie de nouveau sur les places’ publiques, afin de baiser le plus tôt possible le manteau ou la robe crasseuse d’un capucin chaussé ou déchaussé; puis enfin on se rend sur le port, où l’on compte les navires au mouillage. C'est tout. Santa-Crux, où les jeunes filles attendent de pied ferme le voyageur européen, est représentée par ces jeux : ennui, dévotion, désœuvrement et libertinage.

Les Portugais ont fait Portugais les Brésiliens, et leurs jeux sont des onces roulant sur des tapis verts, puis des courses de taureaux, et l'amour du far niente pianant sur tout cela. Ce sont encore les anciennes mœurs lusilaniennes, modifiées par un elimat plus chaud.

Les jeux des Bouticoudos sont des exercices d’adresse ou des luttes ardentes à la course : c’est que les Bouticoudos tirent leur nourriture de la vélocité de leurs pas et de celle de leurs flèches. Voyez s’amuser ces hommes à la lèvre trouée, et vous trouverez sans effort ce besoin de guerre qui les tourmente.

Le Paikicé, dans ses délassements, joue avec les cränes des victimes dont il se nourrit ; on dirait qu'il s'étudie à couper la tête des hommes, sorte de passe: temps qui lui a valu le nom qu'il porte, et qui veut dire tranche-tête. Le Païkicé qui s'amuse vous rappelle involontairement le tigre ou l'hyène jouant avec le cerf qu'il tient sous ses griffes.

Le Tupinambas est le frère du Païkicé et ne se plait pas moins que celui-ci à caresser les restes mutilés de ses ennemis en tout genre.

Le Mundrucus complète le tableau de cette partie du Brésil, si curieuse pourtant à étudier, et où la civilisation échoue dans toutes ses tentatives de progrès.

Si les Albinos n’ont point de jeux, c'est qu'ils n'ont pour ainsi dire point de vie.

Mais ce sont surtout les Cafres qui corroborent mon opinion ; chez eux tout est farouche, et surtout leurs Jeux. Ces hommes durs et cruels ont une joie qui ressemble à une rage, et des caresses pareilles à des mor-

sures. Dans leurs jeux quotidiens, ils ne s’exercent qu'à dompter des buffles, à leur apprendre le métier de la guerre, et à enlever à la course une effigie de tète humaine hissée sur un pieu. J'aime mieux me trouver face à face d’un Cafre en colère que d’un Cafre qui rit et joue: quand on est prévenu, on se tient sur la défensive.

A quoi s'amuse le Hottentot, si sale, si puant? Ce qui occupe le plus sérieusement ses loisirs, c'est la dissection des hippopotames qui viennent mourir de vieillesse sur le bord des fleuves. Il faut bien que le coquet parfume son corps élégant de la graisse de l'amphibie qui le pare et dont il se nourrit. Visiter un Hottentot dans sa hulte, c’est comprendre sa vie.

Les jeux des créoles sont de suaves lectures, des chants tristes et mélancoliques, une promenade solitaire sous les palmiers élevès, un amour mystérieux et le balancement du palanquin. N'est-ce donc pas là cette vie sans secousses que je vous ai décrite? N'estce pas celte existence de passion profonde et cachée qui reculerait devant un plaisir bruyant, de crainte qu'on ne vint le lui disputer? On lapiderait à Bourbon et à l'Ile de France celui qui oserait proposer comme objet de délassement un combat de dogues ou une course de taureaux.

À quoi s'amusent les Malais? Quels sont leurs jeux ? Des combats, des querelles. Quand le Malais n’aiguise pas son crie, c'est qu'il le cache pour une vengeance, c'est qu'il ne veut pas réveiller sa victime.

Etles Ombayens? quel est aussi leur jeu favori? Les Malais, leurs frères, sont d’innocentes brebis auprès d'eux. L'espace qui sépare un village d’un autre est un champ de bataille et de carnage. N'’allez pas étudier les jeux des Ombayens, croyez-moi. Je m'estime trop heureux de pouvoir à coup sûr vous donner ce salutaire avis.

Les jeux des Guébéens sont des tours de passepasse, des essais de filouterie, des expériences de fripons. S'ils réussissent, c'est bien, le tour est fait ; si le vol est découvert, ils vous disent que c’est un jeu de leur pays et que leur intention a été incomprise. Vous vous rappelez comme je vous ai parlé de leur capitan? C'est bien, je vous l’atteste, le plus bandit de tous ces bandits devant lesquels les populations fuient épouvantées.

A Waiggiou, à Rawack, à la terre des Papous, nous n'avons pas remarqué que les naturels se livrassent à

des jeux dans les loisirs que leur permettait la pé-°

che. Ils sont trap brutes, en effet, pour imaginer quelque chose qui puisse les aider dans la vie, la varier, sinon l’embellir, la rendre heureuse. Ne vous ai-je pas dit que les indigènes de Rawack étaient sans passions? Mon système acquiert ici une force nouvelle.

Je l'ai dit aussi, ce me semble, le peuple carolin est un peuple à part, une heureuse exception dans ce monde de misère, de lächeté et de fourberie ; la mémoire se repose avec bonheur sur tout ce qui rappelle ce qu'il a de bon, de généreux ; le voyageur se plait au récit des divers épisodes dont il à été témoin; car sa tâche, à lui, en disant la vérité, est de raconter des faits qui reposent l'âme et la font délicieusement rêver.

Ne vous étonnez done pas si, après vous avoir déjà présenté ces nobles cœurs, je reviens encore à eux, à de semblables confidences. Je me flatte que le voyageur et le philosophe s'arrêteront, le premier pour constater l'exactitude des récits que je lui aurai faits, le second afin d'y puiser d’utiles enseignements pour l'histoire morale des peuples que la civilisation a ap- | pauvris à la fois de ses bienfaits et de ses périls.

VOYAGE

Il y a des tableaux qu’on ne doit pas laisser indécis, de peur qu'on ne soupçonne le doute de Les avoir esquissés, et le peuple dont je vous parle fait trop disparate avec les autres peuples de la terre pour que Je consente à lui enlever ses couleurs primitives, si franches, si tranchées. N’ai-je pas dit bien des ridicules, bien des vices, bien des horreurs ?

L'archipel des Carolines est un lieu de repos dans ma longue campagne. Dès que je cherche à interroger le passé pour y trouver quelque consolation à mon infortune présente, Tinian s'offre à ma pensée. J'ai visité cette ile mystérieuse avec des hommes pour qui la prière est une habitude et l'amitié une religion. Ces pages sont un pas rétrogade dans le récit de mes voyages, puisque nous avons traversé l'archipel des Carolines avant celui des Mariannes ; mais nous ne possédions d’abord que des conjectures et plus tard nous avons acquis des convictions. C'est surtout dans l'histoire de pareils hommes qu'il n’est pas permis de mentir. Je poursuis donc et j'achève.

Vous avez vu les jeux des bons Carolins, leurs danses si gaies, si animées; vous les avez suivis avec moi dans leurs exercices de chaque jour, de chaque heure. N’est-il pas vrai encore que toutes ces joyeusetés d’enfant sont le miroir fidèle de leurs âmes si généreuses ? Là, en effet, est une vie de bonheur ; celle qu'ils se font à travers les récifs et au milieu des tourmentes est encore un reflet de leur caractère. Ce n'est jamais pour conquérir qu'ils s'élancent dans leurs pros-volants, mais pour leurs besoins, et, jouteurs infatigables au profit d'une existence difficile, ils ne jouent avec les périls qu'alors qu'ils offrent un but d'utilité.

Aux Mariannes, ainsi qu'aux iles Sandwich, nous retrouverons encore les jeux des naturels parfaitement en rapport avec leur humeur ; à Diély et à Koupang, l'hypocrisie des Chinois, leur goût incessant pour la friponnerie, se retrouvent dans les exercices de boules et de quilles, dans leurs allures tortueuses, qui sont les seuls jeux pour lesquels ïls se passionnent. Partout, en un mot, les amusements des hommes servant à analyser leur caractère, partout des rapports intimes entre les mœurs et les Jerwr.

Est-ce que l'Europe fait exception à cette règle générale? Je ne le pense pas : vous pouvez appliquer aussi bien que moi ma théorie, et vous la trouverez logique dans tous les résultats, en dépit même de fa civilisation, qui modifie, gâte et travestit.

Ne vous ai-je pas montré les Sandwichiens dans leur colère et dans leur calme? Ne les avez-vous pas compris, ces hommes à part, alors que les tempêtes de leur océan ou les menaces de leurMowna-Kaah les réveillaient de leur assoupissement habituel? Oui sans doute.

Eh bien! les jeux des naturels des Sandwich sont encore‘un fidèle reflet de leur caractère. Chez eux un seul de leurs divertissements exige un peu de calcul, un seul de leurs délassements veut un peu de réflexion. Ils jouent aux dames, non pas sur un damier, mais dans de petits trous sur le terrain, avec des pierres blanches et noires ; hors de là, ils n'ont de jeux que des luttes contre Les vagues furieuses qui se ruent sur le rivage envahi; ils ne se redressent que lorsque les laves sur lesquelles ils s’endorment bouillonnent à leurs pieds et font trembler le sol. Puis, sur une boule qu'ils ont graissée, ils cherchent à se maintenir en équilibre comme s'ils avaient sans cesse à craindre de se voir renversés ; puis encore, ils ont les fuseaux, qui leur apprennent à mesurer la distance que doit parcourir une sagaïe et qui donnent de la souplesse à

AUTOUR NU

leurs bras énervés par un soleil trop brûlant. Qu'estce que leur danse, cette danse si farouche qu'on dirail un combat à mort, une mêlée ardente, une orgie bachique, un assassinat, un carnage ? Et tout cela, par intervalles, comme une secousse, comme une convulsion… et assis dans la posture de gens qui demandent du repos et de la quiétude ; tout cela, image parfaite du sol qui les nourrit.

7 Ainsi done, vous l'avez vu, partout la terre et les hommes en harmonie parfaite; partout où le sol sirrite et menace, les passions humaines se font jour avec spontanéité et suivent pour ainsi dire les sinuosités, les pentes, les variations des plages, des crêtes, des montagnes, où elles naissent, où elles fermentent, où elles se développent; ce sont là de ces observations que tout voyageur a mission de constater lorsqu'elles frappent sa raison, ce sont là des jalons utiles à l'histoire générale de l'espèce humame.

IL importe plus qu'on ne croit qu'une masse imposante de faits vienne se grouper sous les yeux du législateur ou du naturaliste, car c'est à eux surtout qu'il appartient de tirer de sages conséquences de ces grandes vérités de tous les pays et de toutes les époques.

Ma doctrine est prêchée, j'attends des apôtres. Au reste, ce ne sera pas la première religion plaidée dans le désert.

Que si vous me reprochez une utopie, je vous dirai que lä-bas, à l'horizon, pointe un cône aigu dont je crois reconnaitre l'arête rapide. C’est le pie isolé de Ténériffe !, à la tête couronnée de neige ct de feu ; il monte, il grandit, il plane sur l'abime et projette au loin sur les flots son ombre gigantesque.

Le voilà dans toute sa majesté, nous marchons, et lui, ce géant atlantique, s’affaisse, se rapetisse, plonge et disparait comme 1l l'avait déjà fait une fois. Hélas ! ainsi de toutes les grandeurs du monde,

Mais la brise fraichit et devient carabinée, bientôt la rafale nous envoie ses colères, et nous nous abritons quelques instants sous le colosse des Acores, volcan étouffé, mais toujours menaçant, et portant ses laves bouillonnantes jusqu'aux réservoirs ouverts des Canaries, à travers une mer incessamment clapoteuse.

Le pie des Açores fait comme son frère, il disparait. L'ouragan vomit toujours ses bruyantes haleines, et nous éraignons bientôt de monter à cheval sur l'Angleterre. L'horizon est rétréci, tant la lame est haute ; nul navire ne se montre, nul ne peut nous dire si les courants nous ont drossés et si nous ne sommes pas poussés vers les brisants difficiles de ces mers orageuses.

Dans un coup de tangage un peu trop violent, je fus enlevé du bane de quart et lancé sur la drome.

— Sans moi, me dit Petit, dans les bras duquel je lombai, vous vous ouvriez le crâne. Vous me devez donc une récompense.

— Dix bouteilles de beaune sont promises à qui le premier découvrira la terre.

— La voilà.

— Où?

— Là-bas.

— Je ne la vois pas.

— Mais je la vois, moi, et cela suffit.

— Ça ne suffit pas, et mes dix dernières bouteilles appartiennent de droit au plus alerte,

— La terre crève les yeux, monsieur Arago, vous me devez le liquide.

1 Voir les notes à la fin du volume.

Le lendemain on découvrit les iles anglaises Wight, et en virant de bord on salua la terre de France.

— Eh bien ! me dit Petit, vous avais-je menti? J'attends les flacons.

— Les voilà, mon brave et fidèle matelot, voilà aussi les piastres qui me restent, quelques effets, plusieurs chemises assez propres et de plus la main d’un ami.

— Oh! sacredieu! voilà votre meilleur cadeau, et je vais y coller mes lèvres. En ferez-vous autant à Marchais?

— Ne m'oubliez pas tous deux dans vos malheurs.

— C'est dit, je vais pleurer et boire.

a terre se dessinait dans les brouillards, et la mer

était aux nues. Nous tirâmes sur un caboteur qui vint à nous et nous dit que nous ne pourrions pas gagner le Havre, mais qu'il se chargeait de nous piloter Jjusqu'à Cherbourg. Nous naviguämes dans ses eaux, et quelques heures après nous laissämes tomber l'ancre dans une rade française. Des pilotes arrivent, ils nous parlent notre langue, peu s’en faut qu'on ne nous appelle par notre nom.

Je descends à terre avec M. Lamarche.. Je touche mon pays natal, les battements de mon cœur m'étouffent, le sang me suffoque… j'ai besoin de repos, et le repos m'accable. Déjà de retour! et mon absence n'a duré que quatre ans!

Dieu ! que la terre est petite !

Je me réveille dans un lit moelleux. Je suis en France! Je vais revoir ma mère! mes frères! mes amis !..

Hélas! ai-je encore des amis, des frères, une mère?.… Dieu ! que la terre est grande !

Dieu ! que mon absence a été longue !

VOYAGE AUTOUR DU

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