‹ Souvenirs d'un aveugleChapitre 7 sur 90 · TÉNÉRIFFE · texte numérisé non relu

TÉNÉRIFFE

Ancienne Atlantide de Platon. — Gouanches. — Mœurs. — Un Grain.

Cependant la brise se leva de l’est, forte et presque carabinée; nous virâmes au cabestan avec les chants et les jurons d'usage, et, une heure après, nous courions vent-arrière dans le détroit, saluant de nos derniers regards la masse imposante de granit que nous nous estimions heureux d’avoir pu étudier.

Le navire glissait et bruissait entre l’Europe et l’Afrique, cette Afrique inconnue que nous retrouverons plus tard au cap de Bonne-Espérance, cette belle Europe que beaucoup d’entre nous sont con-

damnés à ne plus revoir! De loin, nous saluâmes de la main les royaumes de Fez et de Maroc, où le sol et les mornes pelés se dessinent noirs, sur un ciel rouge et brûlant. La houle grandissait et nous étions balancés avec majesté; les mouvements de la corvette avaient pris une allure plus grave, moins saccadée; nous naviguions enfin dans l'Atlantique.

Ce sont surtout ces premiers passages d’une navigation sur les côtes à une navigation au large qui laissent dans l’âme de profonds souvenirs. Là se fait une vie

...lJe fis cadeau de quatre mauvais madras. (Page 10.)

nouvelle, là se dressent de nouvelles émotions. Le | fond de laves et de galets brisés. Nous sommes à

ciel et l’eau, le bruit des vents et le mugissement

des vagues, c'est tout ce qui vous est accordé pour |

tromper la lenteur des heures; et lorsque, après une belle journée de route, vous avez tracé sur la carte la petite ligne indiquant les quarante ou cinquante lieues que vous avez franchjies, vous jetez un regard sur l’immensité qui se développe devant vous vous sentez le courage s'étendre, l’affaissement se mêler à l’ardeur de l'étude, et vous regrettez une terre, une patrie, des amis, que vos vœux les plus ardents ne peuvent vous rendre. Mais ces premiers regrets n ont guère de durée, la mer aussi a ses joies etses fètes, les relàches, leurs plaisirs et leur ivresse; et bientôt ce n’est plus derrière soi qu'on regarde, c’est là-bas, là-bas, à l'horizon, pour voir s'il ne pointe pas au-dessus des flots un roc, une ile, un promontoire, un continent que vous avez hâte de fouler et de connaitre. Ne vous l’ai-je pas dit? une terre se lève devant nous, elle grandit sous mille formes bizarres; ce sont les Canaries, c'est Tenériffe. Amène et cargue! mouille! L’ancre tombe sur un

Sainte-Croix.

Vous voyez que je suis généreux et que je ne vous tiens pas longtemps en mer. Autour du navire voltigent à l'instant quelques légères embarcations d’où s’échappent des voix rauques et sourdes qui nous offrent du poisson frais, des oranges et des bananes. Oh ! que d’attraits dans les voyages! le bonheur sans cesse à côté d’une catastrophe ; l'abondance près des privations, et le passage presque imprévu d'une atmosphère rude et froide à un ciel bleu et à une zone tempérée. Mais nous avons touché à Gibraltar, nous voici en quarantaine ; et cen’est qu'à l’aide de longues perches que nous faisons nos emplettes et nos échanges. Voilà encore les vicissitudes de la mer.

Cependant la nuit est calme et douce; avides des premiers rayons du jour, nous couchons tous sur le pont en attendant que l’orient africain se colore. Les cimes des monts où sont bâtis, Comme des nids de condor, des bastions crénelés, s'empourprent, se réveillent, et le grave et imposant panorama qui s'offre à nous peut être étudié avec profit. La côte, sous quel-

Paris, — Typographie de Ad. Tainé et J. Havard, rue des Saints-Péros, 19.

VOYAGE AUTOUR

que aspect que l'interrogent vos regards, est raboteuse, tranchante, écaillée, coupée de petites criques peu profondes, où le flot se brise en échos prolongés. Partout des aspérités, des pyramides de lave indiquant la violence d'une secousse sous-marine; et, sur les flancs des mornes, des couches horizontales, seypenteuses, diversement colorées, disant au géologue la marche et presque la date de chaque éruption. Désespérez de traduire fidèlement sur le papier ou sur la toile ce terrible paysage, que vous garderez bien mieux dans vos souvenirs. À chaque pas du soleil la scène change, les ombres des clochers naturels qui s'élancent dans l'air, se rapetissent, s’allongent, se croisent, se brisent, se heurtent, et vous avez à peine le temps d'admirer une scène de grandeur, qu'une scène nouvelle l'efface et lui succède. Dites-moi donc ce que font à Paris tant de grands artistes dans leurs tranquilles ateliers! Je maudis et ma faiblesse et mon impuissance, en face de si sauvagos et de si gigantes jues tableaux ! Gaudin et Roque-

plan doivent pourtant étouffer dans leur vieille Europe.

Après les émotions, l'histoire; elle a aussi son intérêt et son drame.

L’archipel des Canaries, connues des anciens sous le nom de Fortunees, est composé d'un groupe de sept iles, dont les plus grandes sont Canarie, Fortaventure et Ténériffe. Cette dernière est la plus fertile et la plus peuplée. On y récolte huit mille barriques de vin par an, et vous savez qu'on en boit à Paris seulement, dans un temps égal, plus de vingt mille, qui, à coup sûr, n'ont pas toutes traversé les mers,

Les écrivains du quatorzième siècle qui ont parlé de Ténériffe ont assuré, sur la foi de leurs navihateurs, que dans cette île, ainsi que dans celles qui l'avoisinent, il se trouvait un arbre d’une hauteur prodigieuse, qui ramassait les vapeurs de l’atmosphère, de manière qu'en le secouant on obtenait toujours une eau claire et bienfaisante. [l y a toujours du mensonge dans la vérité; mais je vous parlerai

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