BOURBON
Saint-Denis. — Baleine et Espadon. — Saint-Paul. — Voleans. — Naké et Tabéha.
Il y a trente lieues de l'Ile de France à Bourbon ; il y en a au moins cent cinquante de Bourbon à l'Ile de France, car les vents alises qui soufflent constamment de la première de ces deux îles vers la seconde sont contraires pour le retour, et forcent souvent les navires à pousser des bordées jusqu'en vue de Madagascar. Ainsi le veut le caprice des vents et des flots.
D'ici commenceront, à proprement parler, nos curieuses courses d'explorateurs, et dès que nous aurons salué le pavillon qui flotte là-bas sur le palais du gouvernement, peut-être serons-nous bien des années sans entendre parler, non-seulement de la France, mais encore de l'Europe. Le courage a beau se retremper aux périls qui nous attendent et à ceux que nous avons déjà bravés, le cœur joue aussi gros jeu dans cette vie aventureuse, et il ne reste point muet en présence d'un passé qui a toutes ses affections. Le cœur est, je le sais, citoyen de l'univers; mais sa patrie de prédilection est celle où reposent ses souvenirs de bonheur, auxquels on se rattache d'autant plus qu'on est plus près de les perdre.
Nous voici en rade, j'allais dire en pleine mer; de légères pirogues entourent le navire ; il n'y a pas de quarantaine à subir : je vais à terre.
C'est une ville singulière que Saint-Denis : grande, immense par son étendue, mais bien petite si l'on ne compte que les maisons. Un quartier seul est assez étroitement resserré pour former de véritables rues, tandis que dans les autres on peut aller, en chassant, faire une visite à son voisin. Au surplus, cette éternelle verdure, si riche, si variée, planant au-dessus des habitations, contraste d'une façon tout à fait pittoresque avec les montagnes âpres qui d'un côté cerclent la ville, et avec les cônes de lave noirâtre dessinés à l'horizon.
Certes la distance de l'Ile de France à Bourbon est fort légère : eh bien! une grande différence dans le caractère des habitants sefaitdéjà sentir et n'échappe pas à l'observateur. Ici, même franchise, même urbanité de la part des colons que chez leurs voisins, même empressement à fêter les étrangers ; mais tout cela se dessine avec moins de formes, avec plus de rudesse. Le climat est semblable: c'est une tempe-
rature à peu près égale dans la plaine et dans les vallées; mais à Bourbon, desmonts gigantesques s'élèvent au-dessus des images et gardent à leurs cimes des neiges éternelles. A Bourbon, un volcan sans cesse en activité jette au loin d'immenses laves par ses vingt boucbesde feu, et l'on dirait que le naturel des colons s'est en quelque sorte empreint de ces sauvages couleurs. Un fashionable de Saint-Denis est un rustre de Maurice, mais un rustre à l'allure fière, au langage indépendant.
Dans la ville, bêlas ! nous aurons peu de choses à signaler. L'église est mesquine, pauvre, sans tableaux, si ce n'est un saint Denis portant sa tète dans ses mains, ce qui doit singulièrement édifier la population nègre ; un Christ an maître-autel, d'une bonne raclure ; et, clans un méchant cadre, une espèce de ligure de singe, représentant M. de Labourdonnaie. au-dessous duquel on lit cette inscription :