BOURBON
Petit. — Hugues. — Esclaves.
Grave, non ; sérieux, oui. Bien des philosophes ne raisonnent pas plus sensément, qui se disent logiques et profonds quand ils ne sont que faux et creux. Bien des docteurs ne sont pas plus sensés que les deux interlocuteurs que je vais vous présenter et dont vous auriez tort de lire. Il est deslivres pour toutes les intelligences, comme il est une morale pour tous les peuples. L'Europe touche à l'Asie, et pourtant il y a un monde entre les deux points les plus rapprochés de ces deux fractions de notre planète. J'ai souvent à ma droite une de ces puissances mortelles qui font marcher une époque, qui disent le cours des astres, qui annoncent leur apparition à jour fixe, à l'instant précis, qui lisent dans le grand livre de la nature comme vous et moi dans un Telémcujue; et j'ai à ma gauche une de ces cervelles épaisses qui ne comprennent rien, qui ne saisissent rien, qui acceptent le vrai avec autant de confiance que l'absurde, et qui ne seraient que médiocrement surpris que le soleil se levât aujourd'hui au couchant dans la conviction de s'être trompés la veille. Qu'y a-t-ilentre eux? Moi, un atome, rien. N'est-ce donc pas là le monde? Ici le génie, là le crétin ; ici l'homme qui dote son siècle d'une liaute pensée, là l'homme qui donne un démenti à la grandeur divine; ici le palmier ou le rima, là le mancenillier ou la ronce. Pour qui observe, partout des constrastes, à chaque pas un rude combat entre le bien et le mal, entre le fort et le faible, sans songer que ce qui est bien à mes pieds est mal à six mètres de distance, et que ce qui me paraît un colosse le matin est nain le soir.
En vérité, la vie est une fatigue, j'allais dire un fardeau, une dérision quand on se laisse aller à réfléchir aux soucis qu'elle donne à qui veut la comprendre et l'expliquer.
Savez -vous pourtant qui m'avait jeté dans ces graves pensées d'où il m'était impossible de m'arracher, tant j'étais pressé par elles? Je vais vous le dire.
Il me prit envie, avant de franchir les belles rampes de M. de la Labourdonnaie, de suivre vers sa source le torrent qui roule, au temps des orages, ses eaux terreuses et bouillonnantes au pied tranquille de Saint-Denis. Un matelot portait ma chambre obscure; ce matelot c'était Petit, mon brave et malheureux ami prêta toute corvée utile; vous le connaissez. II était à ma droite : c'était l'homme de génie dans son espèce; à ma gauche, j'avais le nommé Hugues, que vous apprécierez plus tard ce qu'il vaut. Nous allions de l'avant, d'un pas assez boileux, sur les ga-
lets roulés, et le soleil dardait sur nous ses feux croisés avec une rudesse à fatiguer notre constance. Hugues était la brute, mais une brute à double titre, parce qu'il voulait être homme supérieur: au surplus, fidèle et très-bon garçon.
— Chien de pays ! marmottait Petit entre ses dents en mâchant son énorme pincée de tabac.
— Pourquoi cela? répliqua Hugues en clignotant comme un seigneur qui regarde un valet en pitié.
— Vlà des galets ; à chaque orage, le torrent les pousse vers lamer. 11 y a des millions d'années qu'on a inventé les orages ; il ne devrait donc plus y avoir de galets, et pourtant il y en a toujours autant que de blattes.
— Mais, gros bêta, les galets, la terre les fabrique comme elle fabrique les champignons ; ça pousse de même, n'est-ce pas, monsieur Arago?
— Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que ces diables de galets usent terriblement mes bottes.
— Ils n'useront pas les miennes, dit Petit, qui marchait nu pieds. Dis donc, grand savant, poursuivit, lematelot, et cet escogriffe desoleil quinous brûle si fort et nous fait devenir rouges comme des ècrevisses cuites, pourquoi donc qu'il ne rôtit pas les épaules sans chemises de ces pauves noirs que nous voyons là et qui n'ont pas même un verre de vin par semaine pour se radouber? Pourquoi ça?
— Parce que ces gens-là ont été créés pour la chose. On leur a dit : Vous êtes noirs, donc vous serez esclaves ; et ils bêchent, et ils défrichent, et ils souffrent.
— Ça doit être ; je saisis à merveille ton raisonnement ; mais comment me feras-tu comprendre que nous marchons en ce moment la tète en bas ou à peu près, ainsi que je l'ai entendu dire ce matin sur le gaillard d'avant? C'est diablement dur à avaler, car si ça était, la demi-bouteille de vin que j'ai là dans ma poche et que M. Arago va me permettre de boire, parce qu'elle me gène, se viderait.
— Du tout, le ciel a voulu que la terre fût ronde, et il l'a imaginée ainsi afin qu'on pût faire le tour du monde. Si c'était plat, la chose serait impossible.
— C'est juste, pourtant. Cré coquin! que c'est avantageux de voyager avec des savants de ce calibre-là !
Il n'est pas absolument exact de dire que c'est la paresse qui fait les hommes ignorants ; il est plus vrai de publier que c'est elle qui les maintient dans l'ignorance. Chacun de nous, soit vanité bien coin-
prise, soit curiosité mal entendue, veut savoir. 11 n'est pas de petits secrets que nous ne cherchions à pénétrer; il n'en est pas de grands que nous n'ayons eu la prétention de découvrir sans secours étrangers, et nous nous donnons mille fois plus de peine pour nous blottir dans l'erreur ou le mensonge que nous n'en aurions eu à accepter la vérité. Désapprendre est chose si difficile, qu'il vaut mieux tout ignorer que de trop savoir, alors que ce que l'on a appris est faux. Celui qui ne sait rien peut être un esprit sans intelligence; celui qui a tout admis est à coup sûr un esprit de travers. Un bâton crochu ne se redresse pas aisément.
Si j'avais laissé faire *le moraliste Hugues, devenu, quelques jours après, mon domestique, il eût changé la nature simple et primitive du brave Petit, qui aurait été transformé en sot, de candide qu'il était toujours resté; car Hugues, dans son incommensurable orgueil, lui inculquait les hérésies les plus ridicules et lui dévoilait même, je crois, les secrets de la digestion. Hugues était ù la fois savant, moraliste, philosophe, astronome et médecin ; il se croyait tout, puisqu'il n'était rien. Moins je parlais, plus l'impertinent élevait la voix ; plus j'écoutais, plus il devenait loquace. H tenait à briller dans cette première entrevue et ne faisait que brailler. De son côté, le docile élève se disait en lui-même : « Puisque M. Arago ne répond pas, c est que M. Hugues a raison. » Avant d'arriver au but de notre course, le professeur s'était si puissamment emparé de son disciple, que celui-ci lui jetait à la face le mot de monsieur gros comme le bras : c'était à fouetter le pédagogue.
La large et sinueuse vallée que creuse le torrent se rétrécissait petit à petit vers sa source, et à droite surtout les montagnes prenaient un aspect grandiose. On voyait à leurs déchirements que l'influence des volcans se faisait sentir jusqu'ici; on trouvait çà et là, loin de la cime où ils avaient longtemps plané, des blocs immenses de roches détachées par les violentes secousses des feux souterrains ; et Hugues, que ces bouleversements terribles n'étonnaient que faiblement, disait au pauvre matelot ébahi les éruptions autrement chaudes des volcans de la lune, qui nous envoient si fréquemment leurs rapides et dangereux aérolilhes ; pour lui le fait était avéré. Petit n'en revenait pas, et Hugues triomphant lui expliqua la cause première et certaine des commotions volcaniques; il pénétra dans le fond des eaux et en arracha le secret toujours caché des terribles raz-de-marée qui ont brisé tant de navires; il prouva d'une manière victorieuse que les étoiles de l'hémisphère austral devaient être plus brillantes que celles de l'hémisphère boréal. Tout ce que la science ignore, tous les phénomènes météorologiques qui tiennent encore en suspens les hommes les plus avancés dans la géologie ou laslronomie furent mis au jour avec cette lucidité que vous avez déjà appréciée ; de telle sorte que le pauvre Petit, vaincu par tant de bonnes raisons, fut prêt à changer de nature et à devenir Hugues comme mon voisin de gauche. Petit garda quoique temps le silence de la réflexion, qui dit l'irrésolution de l'esprit; et, le rompant enfin, plutôt comme pour me prouver qu'il avait compris :
— Savez-vous bien, monsieur Arago, me dit-il, que la science est une bonne chose?
Avant de répondre au crédule Petit, j'ordonnai une halle sous une charmante touffe de palmistes, au bord d'un admirable champ de cannes à sucre, à l'extrémité duquel pointaient les cases, basses et fétides, des noirs de l'habitation. D'abord Petit se tint
debout par respect, moins pour moi, son supérieur, que pour Hugues, son égal; je l'invitai à s'asseoir à mon côté.
— Allons, mon brave, assez de science comme cela ; mange un morceau maintenant.
— C'est drôle, je n'ai presque plus faim ; ce coquin-là m'a brouillé la cervelle.
— Pourquoi donc?
— H m'a appris des choses si savantes !
— Oue t'a-t-il appris?
— D'abord, que la terre était ronde, parce que si elle ne l'était pas, nul ne pourrait faire le tour du monde. J'ai, compris ça du premier coup, ça est clair comme bonjour, et je n'y aurais pas pensé sans monsieur. (Petit ôta son chapeau. )
Hugues se pavanait.
— Et si je te dis, moi, que celui que tu admires tant et qui te prive de ton appétit quotidien ne t'a débité que des sottises?
— Si vous me prouvez ça, monsieur Arago, je vous jure, foi de Petit, que ce gredin-là ne donnera plus de leçons à personne.
— Je ne prétends pas que ton ressentiment aille si loin, mon brave ; mais en attendant, tâche d'oublier les sornettes que tu as entendues; reste excellent matelot comme par le passé et ne sors pas du cercle que le destin a tracé autour de toi ; fais trêve à tes idées d'ambition si peu en harmonie avec tes fatigues de gabier, et bois ce verre devin à la santé de ton ami Marchais.
— A sa santé!... mais, foi d'homme, ça me fait plus de bien qu'à lui.
— Et vous, Hugues, je vous conseille de ne plus prêcher vos sottises à ces braves gens, vous vous attireriez de mauvaises affaires, et si vous savez lire, ce dont je ne doute pas, lisez-leur sur le gaillard d'avant les livres que je vous prêterai pour abréger les ennuis et la longueur du quart.
— Cependant, monsieur, ce que j'ai dit à Petit, je l'ai appris dans plusieurs ouvrages.
— Si vous aviez fait un meilleur choix, vous auriez la tête plus creuse et par conséquent inoins lourde. En morale, rien ne pèse comme le vide; croyez-moi, changez de vocation ou plutôt de nature, redevenez ignorant, quelque effort qu'il vous en coûte.
Hugues se lut ; Petit mordit avec une double joie dans une belle carcasse de dinde qu'il serrait de ses doigts goudronnés, et de temps à autre il me disait assez à voix basse pour être entendu du pauvre Hugues :
— Etais-je bête de croire que les galets poussaient comme des champignons ! Tenez, j'aime cent fois mieux avaler ce blanc de volatile et ce verre de vin que toutes les bêtises qu'il me débitait... J'aplatirai cet homme.
Hugues mangeait et ne parlait plus, l'aspect des mains calleuses du matelot lui avait serré le gosier et arrêté tout netses élalis de professorat. Après ce léger repas assaisonné par un appétit de piéton épuisé, je pris congé de mes deux camarades de route et je me dirigeai vers les cases des noirs que j'avais aperçues en arrivante notre halte. Non loin, assise sur le sommet d'un monticule à pente douce, se développait gracieusement à l'œil une charmante habitation avec ses varangues où l'air se joue si pur el si bienfaisant, sa fraîche terrasse, ses volets verts et ses gracieuses plantations de bananiers et de manguiers autour.
Ici, comme à l'Ile de France, l'hospitalité devait être une douce pratique de chaque jour; je résolus
donc de pousser jusque-là et de visiter les maîtres avant les esclaves. Je ne suis pas fier.
L'accueil tout amical que je reçus me rappela Maurice, et l'on voulut à peine entendre mon nom. Cependant, après les premières politesses d'usage, je dis qui j'étais, et l'heureux hasard qui m'avait amené si loin dans ma promenade d'explorateur. Je sollicitai la permission de visiter l'espèce de camp où reposaient les noirs, et le planteur m'offrit le hras avec une courtoisie franche et empressée. Deux esclaves étaient an bloc, le pied droit et la main gauche dans le même anneau scellé à une grosse pierre au soleil ; je demandai grâce pour eux, elle me fut accordée â l'instant même, et je remerciai plus vivement encore le maître que ne me témoignèrent de gratitude les nègres amnistiés.
— Pourquoi donc des cases si basses, si fétides et si peu aérées? dis-je au colon. Ne craignez-vous pas que celte lourde atmosphère ne pèse trop fort sur les poitrines déjà haletantes de vos noirs?
— Mais quand nous les leur donnons, elles sont propres et saines. Ces gens-là, voyez-vous, aiment à se séquestrer du monde; il leur faut une niche, un trou ; plus ils sont serrés, plus ils se croient libres, et cette forte odeur dont vous accusez notre insouciance, c'est celle qui s'exhale de leur corps. Ils la concentrent dans ces sortes de cages, ils se blottissent là comme dans les huttes des pays d'où on les a tirés; et qui sait si dans leurs rêves de chaque nuit ils ne retrouvent pas leurs steppes, leurs déserts et leur liberté !
— Ne le leur avez-vous donc jamais demandé?
— Non, non. Nous ne leur parlons que de farine de manioc, parce que nous ne les nourrissons que de cela, et nous leur disons quelques mots du fouet, parce qu'ils ne travaillent que dans la crainte des châtiments. Ce qu'il nous faudrait, à nous, planteurs, c'est qu'il n'eussent pas une seule idée dans la tète. Tenez, en voici un qui passe près de nousen nous saluant avec une sorte de fierté que n'ont pas ses cama-
Pouri
donc des casses si basses, si fétides? (Page 84.
rades. Eh bien, c'est le plus dangereux coquin de mon habitation ; il improvise des chansons d'indépendance, il s'est déjà sauvé quatre fois, et je suis sûr qu'il médite une fuite prochaine.
— Avez-vous tenté de le soumettre par la douceur?
— Dieu m'en garde ! je lui parle toujours le fouet à la main, afin qu'il ne me réponde pas avec le couteau. Si je faiblissais, il deviendrait redoutable.
— En ce cas il faudrait mieux l'affranchir.
— C'est ce que j'eusse fait si j'avais pu le renvoyer à Angole, sa patrie. Démarquez comme les autres noirs s'approchent de lui avec empressement et respect : c'est qu'il va chanter.
— Une chanson d'Angole?
— Je vous l'ai dit, une improvisation.
— Se laira-t-il si nous approchons de lui?
■ — Il feindra de ne pas nous voir, voilà tout.
— essayons.
Le noir fit d'abord un conte assez long à son auditoire attentif, puis d'une voix gutturale et sur un air qui n'avait que trois notes, il psalmodia les paroles suivantes en mauvais créole assez passablement rimé.
Angole est mon pays,
Hil M!
Mes pères et sœurs sont là,
Ahl ah!
Un beau jour je tuerai,
Kh! eh!
Et j'v serai bientôt, Oh! oh!
Moi, fatigué de labourer la terre, Moi, fatigué de recevoir des coups, .le ne veux pas attendre davantage, Et quand mes frères auront autant de cœur que moi. .le ne veux pas achever ma chanson ; Car maître est là qui m'écoute.
Et quand l'étranger sera parti, Avec bon maître qui nous frappe si fort, Moi vous dirai, mes camarades, Ce qu'il faut faire pour ne plus être esclaves.
— Vous entendez ce misérable, dit le planteur en m'entraînant : si les autres avaient autant d'énergie que lui, mon habitation serait bientôt au pillage.
— Cela a donc une âme?
— La donséquence n'est pas juste.
— S'il souffre plus que les autres, il faut qu'il fasse plus aussi.
— Vous ne comprenez rien à l'éducation à donner aux noirs.
— Je comprends, au moins, qu'on brise les chaînes alors qu'elle sont trop lourdes. Ne Touilliez pas, monsieur, le fer de l'esclavage a deux bouts, il pèse par conséquent aussi à la main qui conduit. Ou l'émancipation, ou un code protecteur des noirs : le Brésil m'a dégoûté à tout jamais de la traite.
— Allons, allons, nous reverrons l'Europe, nous irons respirer son doux parfum de liberté... Ah ! pauvres libres que vous êtes !
Ma bouche resta close aux dernières paroles du colon, et mes yeux se baissèrent à son regard.
— Voici du monde qui nous est arrivé, poursuivit-il rapidement comme pour changer la conversation, vous m'avez porté bonheur.
Je trouvai, en effet, assis sous la large varangue à sveltes coloniles vertes, MM. Achille Dédier et Toussaint Boudin, pour qui j'avais reçu de M. Pitot des lettres de recommandation et qui eurent bien de la peine, me dirent-ils, à me pardonner ma discrétion européenne. Puis entrèrent d'un pas triste et grave trois fort belles personnes, madame D... et ses tilles, dont le nom se rattache à la plus affreuse catastrophe qui ait jamais frappé une ville. C'est chez le mari de madame D..., avocat de probité et de talent, que le feu éclata d'abord, pour consumer en quelques heures les plus magnifiques quartiers du Port-Louis et qui réduisit à la misère tant de riches négociants. \ictime lui-même du terrible fléau qui dévasta une colonie, M. D... vint s'établir à Bourbon, où il est considéré comme citoyen et comme homme de mérite.
Cependant le soleil penchait vers l'horizon et je songeai à la retraite, malgré les pressantes instances du planteur, qui me força d'accepter un palanquin. Déjà je disais adieu à ceshôles si hospitaliers, quand nous
vimes accourir en toute hâte plusieurs noirs qui nous apprirent que, non loin de là, deux blancs se battaient à grands coups de poing. Nous doublâmes le pas et nous trouvâmes étendu sur l'herbe et fort rudement meurtri le professeur Hugues.
- Comment! dis-je d'un ton sévère à Petit, vous vous êtes battus?
— Non, monsieur, je l'ai battu.
— Et pourquoi?
— Dame ! il m'a dit cpie vous étiez un sot et m'a toujours soutenu, malgré vous, que les galets poussaient comme des champignons ; alors...
— Mais, misérable, il ne fallait pas l'assommer !
— Je n'y ai touché que du pouce ; ça n'a pas pour deux liards d'énergie... quel fahi-chien !
- Comment partirons-nous d'ici?
— C'est facile, allons-nous-en tous deux, laissonsle se reposer, et demain malin je viendrai le chercher, il sera tout radoubé.
— Oh ! qu'à cela ne tienne, dit le planteur, je vais vous donner un second palanquin et des noirs.
Hugues y fut dorloté comme un prince oriental ; mais Petit, furieux d'aller à pied quand son docte ennemi était doucement voiture, marmottait tout bas: Laisse faire, laisse faire, va, je te promets de te recommander à Marchais, et je te réponds que si tu cherches à lui faire avaler que les galets poussent comme des champignons, il te démontrera d'un seul geste comment on aplatit un requin sous une caronade avant de le mettre à la poêle.
Décidément, malgré ma vive amitié pour Petit, je sens qu'il faudra à l'avenir se priver de sa conversation par trop énergique. Hélas! en aurai-je lecourage! on s'attache par les bienfaits.
NOUVELLE-HOLLANDE
Sauvages anthropophages. — Départ.
Dés que vous avez dit adieu au géant de Bourbon, le Piton-des-Neiges, pour courir à l'est, vous êtes saisi d'une triste pensée, et vous vous demandez involontairement où vous retrouverez une patrie absente. Dans toutes les mers que nous allons sillonner, chaque peuple qui possède une marine a des points de relâche qui lui appartiennent, et son pavillon debout et flottant sur la cime des monts lui dit qu'il trouvera là, à l'antipode de son pays, des amis, des frères, une protection, une patrie nouvelle. Nous, au contraire, si orgueilleux de nos conquêtes continentales, si justement tiers de la gloire passée et présente de notre n arme, nous ne trouvons dans ces périlleux voyages de circumnavigation aucun coin de terre où nous puissions nous reposer chez nous. Que possédons-nous en efiet dans le vaste océan Indien, aux iles de la Sonde, aux Moluques ? Dieu ; nous n'avons rien aux Mariannes, rien à l'ouest delà Nouvelle-Hollande, rien aux Carolines, rien encore dans les mers de la Chine ou du Japon; rien aux Sandwich, aux Philippines, aux iles des Amis, à celles de la Société ; rien vers là Nouvelle-Galles du Sud, à la Nouvelle-Zélande, à la terre de Van-Diemen ;rien au Chili, au Pérou, sur la côte de Patagonie ; rien du côté du Brésil ou de Rio de la Plata El ces îles Malouines, qui doivent leur nom à un habitant de Saint-Mal o etnonpasà la découverte bâtarde de Falklancl, quoi qu'en disent les An-
glais, ces Malouines, où nous devons un jour laisser notre belle corvette entr' ouverte, ces Malouines qui viennent de nous être volées par la Grande-Bretagne, pourquoi n'en avons-nous pas revendiqué hautement notre droit de suzeraineté, alors que les Anglais, il y a quelques mois à peine, ont fièrement déclaré qu'ils s'y établissaient en maîtres? Mais notre voix ne serait pas entendue ; le léopard flotte aujourd'hui sans doute à côté de la roche où s'arrêta notre Uranie; et les marins français occupés de la pêche de la baleine et delà chasse du phoque seront tenus désormais de payer un droit d'entrée dans celte rade nommée française, au fond de laquelle sont encore, debout et respectées, les humbles bâtisses qu'y éleva le capitaine Bougainville lors de son voyage autour du monde.
La déportation est une loi de notre code pénal. Eh bien! au lieu de cet or inutilement jeté pour des voyages stériles à la science et à la civilisation, dites à un de vos peuples rivaux, à l'Espagne par exemple : Vous avez dans l'Océan un riche et bel archipel dont vous ne tirez aucun profit ; gardez Tinian et Guham ; mais il y a là Saypan, Aguigan, Rotta, Anataxan, Agrigan; voici cent mille écus, et donnez-nous ces îles. Oui, cent mille écus versés dans les coffres d'Isabelle vous doteraient, sous un ciel douxet bienfaisant, au milieu d'une riche et puissante végétation, au sein des eaux les plus paisibles du monde, d'un point de relâche
pour nos navires voyageurs qui pourrait devenir un jour le rival de ce port Jackson dont l'Angleterre est hère à tant de titres. Mais la vérité utile n'a pas toujours une voix assez forte pour être entendue, et longtemps encore, dans nos voyages d'outre-mer, nous serons les humbles tributaires des Espagnols, des Hollandais, des Portugais et des Anglais, dont les comptoirs spéculateurs pavent pour ainsi dire les océans.
Il est triste de mettre ainsi à nu la pauvreté d'un pavs qu'on voudrait voir riche, grand et fort parmi tous les autres; mais je l'ai déjà dit, je ne sais pas mentir en présence des faits, et je crois, au surplus, que nous n'avons encore qu'à vouloir pour obtenir. Qu'importe, en effet, que les noms des Laplace, des Berthollet, des Monge, desCuvier, des Arago, décorent sur toutes les surfaces du globe des anses, des criques, des récifs, des promonloires, si ces noms glorieux sont attachés, comme sur la presqu'île Pérou, qui doit être notre première relâche, à une terre décrépite, à un sol sans verdure, à une mer sans abris?
Les vents variables que nous allâmes chercher pour notre longue traversée ne nous firent pas défaut ; ils soufflèrent avec une force et une sorte de régularité tout à fait courtoise, et c'est à leur constance que nous dûmes de ne pas avoir à déplorer de plus grands malheurs que ceux qui nous frappèrent, car nous perdîmes plusieurs de nos plus gais et de nos plus intrépides matelots dans les tortures de la dyssenterie.
Après une cinquantaine de jours de marche, le point nous plaçait déjà presque en vue de la terre d'Ldels, quand ons'aperçutque l'eau douce manquait. Par une inconcevable erreur qu'on n'avait point songé à vérifier, et dont nul officier pourtant ne doit porter le blâme, une de nos caisses en fer se trouva remplie d'eau de mer, et peut-être nous fallait-il encore plusieurs jours pour arriver au mouillage. On alluma don»; notre grand appareil dislillatoire, et deux heures après le feu était à bord.
A ce cri sinistre : Au feu ! qui venait de parcourir la batterie, il fallait voir ces bouillants matelots intrépides, silencieux, recevoir les ordres et les exécuter avee une précision qui tenait du prodige. Marchais, Barthe, Yial, Lèvêque et Petit surtout, suspendus sur l'abîme, travaill lient avec celte ardeur qui ne doit rien à la crainte et qui fait oublier la sûreté personnelle pour la sûreté de tous. L'alarme fut courte, le feu bientôt maîtrisé, et nous reprimes sur le pontnos promenades habituelles, mais non sans réllècbirpendant quelque temps à l'imminence du danger auquel nous venions d'échapper. Un navire en flammes au milieu de l'Océan est le plus imposant et le plus terrible des drames; nous n'arrivâmes pasjusqu'à la catastrophe, et franchement je me réjouis de n'avoir pas ce nouvel épisode à vous raconter.
Cependant nos regards avides interrogeaient l'horizon silencieux. Tout à coup : Terre! s écrie la vigie ; et une heure après se levèrent au-dessus des flots les plateaux éclatants d'Édels et d'Endracht, pareils à deux sœurs attristées, abandonnées au milieu de l'Océan. Après les avoir longés quelque temps, nous mîmes le cap sur la baie des Chiens-Marins, où nous laissâmes tomber l'ancre le soir sur un fond de coquillages brisés. Le navire pesa d'abord sur ses câbles assujettis, frétilla un moment et se reposa enfin, avec l'équipage, d'une course sans repos de plus de deux mille lieues.
Quel effrayant panorama, grand Dieu ! Dans la rade incessamment zigvaguée par le mouvement rapide et cadencé d'une immense quantité de chiens marins, surgissait parfois, pareille à une grande voile noire,
la queue gigantesque d'une grande baleine arrachant à l'aide de ses fanons tranchants et filandreux, sous les coquillages du fond, les myriades de petits poissons dont elle fait sa nourriture. Les eaux étaient belles et réfléchissaient, sans l'appauvrir, l'azur brillant du ciel. Mais là-bas, à la côte, quel morne silence ! quel aspect lugubre! quel deuil ! quelle désolation ! C'est d'abord un espace de quarante à cinquante pieds de largeur que les hautes marées ne peuvent envahir; puis une falaise, tantôt blanche comme la plus blanche craie, tantôt coupée horizontalement de bandes rouges comme la plus vive sanguine ; et au sommet de ces plateaux de quinze à vingt toises de hauteur, se montrent des troncs rabougris, brûlés par le soleil, des arbustes sans feuilles, sans verdure, des ronces, des racines parasites ou meurtrières, et tout cela jeté sur du sable et sur descoquillages pulvérisés. A l'air, pas un oiseau; à terre, pas un cri de bête tauve ou de quadrupède moffensif, pas le murmure de la plus petite source. Partout le désert avec sa froide solitude qui glace le cœur, avec son immense horizon sans écho. L'àmè est oppressée à ce triste et silencieux spectacle d'une nature sans nerf, sans vie, sortie évidemment depuis peu de siècles des profondeurs de l'Océan.
Nous nous couchâmes, inquiets pour l'avenir, tant le présent assombrissait nos pensées. Le lendemain de grand matin, nos alambics furent établis à terre, car, je l'ai dit, nous étions sans eau douce. Pour moi, empressé comme d'habitude, je m'embarquai dans un canot, commandé par le brave Lamarche, qui avait mission de chercherun lieu commodepournos tentes et notre observatoire. Il ne nous fut pas possible d'accoster, tant les eaux étaient basses, et je me vis contraint de patauger pendant un quart d'heure au moins avant d'arriver à la plage, tandis que M. Lamarche cherchait au loin un facile débarcadère.
Mon costume était des plus étranges. Un vaste chapeau de paille, pointu, à larges bords, couvrait mon chef ; je portais sur mon dos une grande caisse de fer-blanc, qu'en prudent explorateur j'avaisremplie de quelques provisions de bouche ; une gourde pleine d'eau battait mes flancs, en compagnie d'un sabre de dragon; et, pour compléter mon attirail guerrier, j'avais à ma ceinture deux petits pistolets, et sur mon épaule un excellent fusil de munition avec sa baïonnette. Ajoutez à cela un volumineux calepin qui neme quittait jamais, et une assez ample provision de colliers, miroirs, couteaux et autres objets d'échange, dont je comptais enrichir les heureux habitants de cette terre de séduction. J'allais bon train sur la pluge, en dépit des coquillages et du sable qui entravaient ma marche, et je comptais arriver de bonne heure auprès de mes amis, dont j'avais aperçu de la corvette les feux éclatants.
Le soleil se lève, tout change de face ; naguère pas un insecte ne bourdonnait à l'air ; maintenant des essaims innombrables de petites mouches au dard aigu envahissent l'atmosphère et se glissent sous les vêtements. Ce sont des attaques perpétuelles, c'est un supplice de tous les instants ; si vous vous défendez de la main, c'est la main qui est déchirée ; rien n'a le pouvoir de vous protéger, et la rapidité de vos mouvements excite vos ennemis au lieu de les décourager. Je souffrais horriblement ; mais comme je m'aperçus que les parties de mon corps exposées à l'air étaient plus immédiatement attaquées par ces voraces insectes ailés, je fis volte-face et marchai à reculons, ce qui me donna de temps à autre un peu de répit.
Cependant la fatigue m'accablait, je résolus de m'as-
seoir etdo délester mon petit caisson de quelques provisions, au risque de donner pàlure au vol immense de mouches affamées qui me couvraient d'un sombre réseau, et d'avoir à leur disputer mon maigre repas. Je choisissais déjà de l'œil l'endroit le plus commode de la plage, quand j'aperçus sur le sable plusieurs traces de pieds nus. A l'instant Robinson Crusoé me vint à la pensée, et, sans raillerie, je vous jure, je m'attendis à une attaque de sauvages. Je ne déjeunai pas; je me remis en route le plus bravement possible ; et afin de m' affranchir en partie de la piqûre des mouches, je hissai sur ma tète, à l'aide de mon sabre, un morceau de lard salé qui appelait incessamment leur appétit. Cahot eût trouvé là une figure digne de ses pinceaux.
Toutefois, un peu honteux de la frayeur qui m'avait si subitement saisi, je résolus de gravir la falaise, afin de m'assurer, de cette espèce d'observatoire, si je pourrais dans le lointain distinguer quelque cabane Ou quelque fumée. Mais je n'en pus venir à bout, car le sable roulait avec rapidité sous mes pieds, et lorsque je cherchais à m'étayer des toulfes épineuses qui tapissaient les parois du plateau, l'appui fragile et piquant roulait avec moi jusqu'au sable du rivage.
J'avais encore à doubler une langue de terre à 200 toises de moi, pour me trouver en face du camp, lorsque je vis accourir à ma rencontre mon ami Pellion, élève demarine, qui par ses gestes multipliés semblait m'inviter à hâter le pas. Hélas ! mes forces étaient épuisées etjeme laissai tomber à terre. 11 arriva enfin avec deux matelots, et il m'apprit que les sauvages, au nombre d'une quinzaine au moins, entouraient les tentes, et par leurs cris et leurs menaces essayaient de les forcer à la retraite. Cette nouvelle inattendue me reposa de mes fatigues, et j'arrivai au camp avec des émotions auxquelles nul de nous ne pouvait échapper.
Voilà donc ce qu'on nomme sauvages ! voilà donc ces hommes extraordinaires, vivant sans lois, sans intelligence, sans Dieu! 11 y a là un sol qui ne peut les nourrir, ils y campent; ils trouvent sous leurs pieds une terre marâtre, ils y meurent, privés même de cet instinct de conservation dont sont douées les bêtes féroces, qu'ils égalent en cruauté sans en avoir ni la force ni la puissance. Voyez-les tous, sur ces dunes qu'ils nomment leur patrie, criant, gesticulant, répondant à nos témoignages de confiance par des cris fauves et des menaces de mort. Oh ! s'ils pouvaient nous anéantir d'un seul coup, nous dévorer en un seul repas ! Mais heureusement ils n'ontpas de cœur : rien ne leur dit pourtant encore que nous possédons des armes plus meurtrières cent fois que leurs fragiles casse-têtes et leurs faibles sagaies.
Pellion, Fournier, Adam, quelques autres de nos amis avaient d; jà proposé des échanges à ces malheureux, divisés en trois bandes comme pour nous cerner de toutes parts. Je gravis le monticule où hurlaient les plus audacieux, et, quoiqu'ils fussent huit contre moi, ils reculèrent de quelques pas, agitant leurs sagaies et leurs casse-têtes à l'air, et me montrèrent le navire, puis firent retentir l'air de cris éclatants et terminèrent toutes leurs périodes par le mot: Ahyerkadél qui voulait dire évidemment : Allezvous-en ! partez ! Je n'étais pas homme à me montrer docile à leur invitation peu courtoise, et, en dépit de leur volonté nettement exprimée, je restai en leur faisant des signes d'amitié et en prononçant à haute voix le mot tayo, qui, chez beaucoup de peuplades de la Nouvelle-Hollande, veut dire ami. L'ami que je leur
présentais ne fut pas compris, et les vociférations retentirent plus ardentes. J'avais bien un pistolet à ma ceinture, mais je ne voulus pas même m'assurer s'ils en connaissaient la valeur, tant ces pauvres êtres m'inspiraient de pitié. Et, néanmoins, il fallait atout prix que cette première entrevue ne demeurât passans résultat, afin de nous mettre à l'abri de ces importunes visites pendant toute notre relâche.
Orphée improvisé, je m'armai d'une flûte au lieu d'un pistolet ou d'un sabre, et je jouai un petit air pour savoir s'ils étaient sensibles aux charmes de la musique. Il faut le dire, je ne reçus aucun encouragement, quoique deux d'entre eux se fussent mis à sautiller de la façon la plus étrange, et je doute fort, amour-propre à part, que l'Orphée de la Thrace eût obtenu un plus beau triomphe.
Tout fier de leur avoir ainsi fait oublier un moment leur instinct de férocité, je tirai de ma poche des castagnettes, harmonieux instrument dont jejoueun peu mieux que de la flûte ; et voilà mes sauvages qui, au claquement cadencé de Tébène, se mettent à gambader, à tournoyer comme de grands enfants qui voudraient donner de la souplesse à leurs muscles engourdis. J'étais heureux aussi, moi ; car, éloigné d'eux de dix pas au plus, je pus étudier leur charpente et les traits de leur physionomie.
Leur taille est un peu au-dessus de la moyenne ; ils ont des cheveux non pas crépus, non pas lisses, mais noués en mèches, comme les papillotes d'une tète qu'on va friser. Le crâne et le front sont déprimés ; ils ont les yeux petits, étincelants, le nez épaté et aussi large que la bouche, laquelle touche presque à leurs oreilles, qui se dessinent d'une longueur effrayante. Leurs épaules sont étroites et aiguës, leur poitrine velue et retirée, leur abdomen prodigieux, leurs bras, leurs jambes, presque invisibles, et leurs pieds et leurs mains d'une dimension énorme. Ajoutez à cela une peau noire, huileuse et puante, sur laquelle, pour s'embellir, ils tracent de larges raies rouges ou blanches, et vous aurez une idée exacte de la tournure, de la grâce, de la charpente et de la coquetterie de ces beaux messieurs, à qui il ne manque qu'un peu d'adresse et d'intelligence pour être au niveau des macaques ou des sagouins. Tout cela est horrible à étudier, tout cela est triste et hideux à l'œil et à l'imagination. Deux de ces infortunés avaient une barbe fort longue comme les cheveux; et sur la dune supérieure je remarquai une femme absolument nue comme les hommes, belle et séduisante comme eux, portant sur ses hanches un petit enfant qu'elle retenait, tantôt de la main, tantôt d'une lanière de peau couverte de poils. A côté d'elle se montrait un vieillard serré au flanc par une ceinture qui passait dans un coquillage couvrant le nombril.
Le plus leste et Je plus intrépide des naturels, las enfin de ses évolutions au son de mes castagnettes, s'arrêta tout court, et me faisant comprendre qu'il désirait les avoir, il m'offrit en échange une petite vessie à demi remplie d'ocre rouge. Je n'acceptai pas le marché, et au lieu de castagnettes, je lui montrai un petit miroir d'un sou que je déposai à terre en m'éloignant de quelques pas et en l'invitant à laisser sa vessie à la même place ; mais mon fripon pritlemiroir et ne me donna rien en échange, ce qui parut fort égayer ses honnêtes camarades. La friponnerie est même en dehors de la civilisai ion.
Pellion et Adam étaient venusme rejoindre ; etpour ne pas trop nous éloigner des alambics, nous redescendîmes sur le rivage, où une partie des sauvages nous suivit presque sans hésiter. Là fut établi notre
principal comptoir ; là le commerce étala ses richesses, et il n'y eut pas de notre faute si nous ne pûmes convaincre nos marchands et nos acquéreurs de notre générosité et de noire franchise. Pour un méchant casse-tête, Fournier, notre chef (le timonnerie, donna un caleçon en fort bon état, que les sauvages admirèrent pendant quelques instants et qu'ils déchirèrent ensuite en s'en partageant les lambeaux. Mais ce qui excita surtout leur admiration, ce fut une plaque de fer-blanc poli dont ils tirent gracieusement cadeau à la femme, qui parut hautement apprécier ce témoignage de galanterie. Vous voyez que les sapajous et les babouins sont détrônés.
L'un de nous déposa encore sur le tertre où nous allions trafiquer à tour de rôle une bouteille remplie d'eau douce. La bouteille, prise par les sauvages, passa de main en main ; ils la regardèrent avec une curiosité mêlée de crainte ; ils la flairèrent, et pas un
d'eux n'eut l'idée dégoûter à l'eau potable qu'elle renfermait. Celui qui l'avaitacceptéeen échange d'une sagaie la plaça enfin sous son aisselle et alla plus tard la mettre en lieu de sûreté.
Cependant, comme l'aspect du pays nous donnait la quasi-certitude de l'absence totale d'eau douce, j'imaginai une petite épreuve qui ne fut pas comprise par les naturels, ou plutôt qui dut nous prouver que nos conjectures étaient une trisle réalité.
,1e demandai à un de nos matelots une bouteille semblable à celle qu'on avait donnée au jeune sauvage. Je m'approchai de lui à la distance de sept ou huit pas, je lui montrai l'eau que contenait le vase, et j'en bus en l'invitant à faire comme moi. Ilinterrogea ses camarades, et le résultat de la délibération fut qu'ils ne comprenaient pas pourquoi je leur proposais cette boisson. Mes amis riaient de l'impuissance où j'étais de me faire entendre, et je riais plus fort, moi, de la
. Tout cela est triste et hideux à l'œil et à l'imagination. (Page 87.)
stupidité des êtres à qui je m'adressais. Mais enfin, comme les gestes parlaient mieux à leurs yeux que la parole, je les invitai avec des grimaces à ne pas me perdre de vue et à suivre tous mes mouvements, ce qu'ils firent, ma foi, comme des personnes sensées. Je m'approchai alors du rivage, je pris de l'eau de mer dans mes deux mains, je fis semblant de boire quelques gorgées et je les interrogeai du regard. Ils n'étaient nullement surpris de mon action, qui leur semblait toute naturelle, et ils parurent trouver étrange que je les eusse occupés de quelque chose d'aussi simple.
Ainsi donc le grand problème vainement cherché par Pierre le Grand, qui ne reculait devant aucune cruauté utile, le problème dont la solution eslde savoir si l'homme peut vivre avec de l'eau de mer, me semble résolu par la présence de cette peuplade sur le soi inhospitalier delà presqu'île Pérou ; car, je le répète, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une seule source d'eau douce dans cet immense désert, et rien ne dit que ces êtres infortunés qui y ont établi leur domicile aient pu se procurer les moyens de conserver les'raivs
eaux du ciel, qui sont à l'instant absorbées par une terre mobile et spongieuse.
La nuitvint mettre un terme à ces scènes curieuses dont nous ne pouvions nous lasser. Lessauvages alors se réunirent sur la dune la plus élevée, poussèrent un grand cri et disparurent en nous faisant comprendre que nous aurions leur visite au lever de soled.
Le lendemain, en effet, je m'acheminai vers une anse voisine de la nôtre, mais séparée de toutes par une langue de sable assez élevée, qui plongeait dans la baie. Je pris avec moi mon intrépide matelot Marchais, et sans mesurer les conséquences probables de notre excursion, nous côtoyâmes le rivage. Huit ou dix sauvages de la veille, qui nous guettaient sans doute, se ruèrent sur nous avec des cris et des menaces de mort. Tout notre sang-froid nous devint nécessaire.
— Ne dégaine pas,dis-je à Marchais, dont la main calleuse pressait déjà la poignée de son briquet ; ne dégaine pas, et avançons toujours ; une embarcation fait voile vers la côte : c'est un secours qui nous arrive ; profilons-en avec sagesse ; il serait trop dangereux
d'essayer de retourner au camp ; nous aurions 1 air de i'uir.
Marchais suivit mes instructions, et nous avançâmes d'un pas terme, serrés et presque à reculons, pour veiller à notre défense. Le langage des naturels était haut, précipité, violent, et leur terrible Ahyerkadé ! terminait chacune de leurs phrases, entremêlées de gestes pleins d'irritation. A toutes ces attaques nous ne répondions absolument rien; mais nous visitions fréquemment l'amorce de nos pistolets et de nos fusils, car nous étions partis armés jusqu'aux dents.
Les sauvages continuèrent de brandir leurs cassetêtes, et, enhardis peut-être par notre inaction, ils nous harcelaient de si près, que nous pouvions parfois les atteindre de la baïonnette. L'un d'eux même effleura l'épaule de Marchais, qui allait répondre par un vigoureux coup de sabre à fendre mât si je ne l'eusse arrêté. Un instant après nous fûmes si étroitement serrés, que nous vîmes bien qu'il fallait enfin leur apprendre ce que c'était que des balles et de la poudre. J'en mis un en joue ; mon mouvement l'étonna, mais ne l'effraya pas.
■ — Vn coup de doigt, me dit Marchais, et tombons sur eux comme la misère sur le matelot.
— Pas encore, répondis-je; épargnons le sang.
— Merci, et tout à l'heure ils vont boire le nôtre : gare à celui qui m'approche à longueur de gaffe!
— Je t'en prie, n'engageons pas le combat.
— Si nous engageons, nous couperons l'arlimon et nous laisserons porter.
Cependant, en proie à de sérieuses inquiétudes, je ne voulais pas, en cas de retour, que mon imprudence fût perdue pour mon devoir et mes souvenirs. Quand les sauvages nous laissaient un peu respirer et semblaient méditer une attaque générale, je prenais mes crayons et je dessinais aussi bien que possible ceux d'entre eux qui demeuraient le plus immobiles.
— C'est propre ce que vous faites là, me disait Marchais; à quoi bon peinturer ces marsouins? Quels crapauds ! tenez, voyez, en voici un qui va mordre ses
oreilles crasseuses. Je ne sais f pas qui lui a fait
celte fente sous le nez, mais il n'y allait pas demain morte ; ce n'est pas un four, c'est un sabord ; si je tombais dedans, il m'avalerait tout cru, le vieux phoque...
Puis mon compagnon leur envoyait quelques-uns de ces gestes de matelot qui saupoudrent si bien à la dérobée l'officier dont ils croient avoirà se plaindre, et leur adressait de la façon la plus originale des questions amicales, comme s'il pouvait se faire comprendre.
— Eli ! dis, dis donc, gabier, aborde, je veux l'embrasser.
Il disait ensuite à la femme :
— ■ Viens donc que jeté caresse les bossoirs. F... à l'eau ton sapajou de mousse et fais-en un requin ; ce sera le plus laid de la grande tasse.
Puis, se retournant vers moi et regardant mes croquis, le matelot goguenard, habitué à railler, même en présence de la mort, me disait :
— Vous ne savez donc plus dessiner, monsieur ? vous avez la berlue : vous flattez ces gaillards; ils n'ont pas de jambes, ils n'ont pas de bras, et vous leur en faites. Quant aux pieds et aux mains, où les placerez vous ? Votre papier ne sera pas assez grand. Jamais blanchisseuse de premier ordre n'a possédé des battoirs de cette qualité ; c'est superflu. Et pourtant ça vit, ça remue, ça parle. Dieu a dû bien rire le jour où il a créé ces êtres fort peu à son image. Croyez-
Livr. 12.
vous, monsieur Arago. que Petit soit aussi laid que le plus beau d'entre eux ?Cré coquin ! qu'Userait fier de se trouver là, avec son petit gilet, sa chaîne de laiton, ses boucles d'oreilles en fer-blanc et la bague de cheveux de sa dulcinée!
Et puis des jurons, des paroles sérieuses, des menaces que j'avais peine à contenir et qui pouvaient amener une catastrophe, car la situation était des plus dramatiques. Mais l'embarcation approchait toujours; en nous hâtant, nous pouvions joindre nos amis en moins d'une demi-heure. Les sauvages s'en aperçurent aussi, et dès lors leurs menaces devinrent plus ardentes, leurs paroles plus rapides, leurs mouvements plus précipités : tantôt les uns nous dépassaient et semblaient vouloir nous forcer à rétrograder, tantôt deux ou trois insulaires se cachaient pour nous frapper par derrière ; je vis qu'il fallait en finir.
... Et pourtant ça remue, ça vit, ça parle. (Page 89.)
— Tiens-toi à quelques pas de moi, dis-je à Marchais : je vais faire semblant de tirer sur toi; tu tomberas, et nous agirons selon la circonstance.
— F répliqua-t-il, tirez à côté.
— Sois tranquille.
Marchais s'arrêta : Ahyerkadé! lui criai-je en lui montrant la corvette. A ces mots, les sauvages surpris firent halle et se parlèrent à voix basse en répétant entre eux avec un air de satisfaction : Ahyerkadé! Ahyerkadé ! Mon pistolet dirigé vers Marchais, le coup partit. Le matelot tomba, sans perdre de vue les insulaires, qui, effrayés de la terrible détonation, s'étaient éloignés comme d'un seul bond à la distance d'une centaine de pas, tremblants, respirant à peine...
Heureux de mon stratagème, je dis à Marchais de se traîner sur ses genoux le long de la grève et derrière les sables amoncelés, ce qu'il fit en pouffant de rire et en se disant tout bas :
— Quelles ganaches ! quels parias ! quels fahichiens! J'ai envie d'en manger une douzaine à mon déjeuner ; je suis sûr qu'ils sont salés comme des porcs... salés.
Quand nous fûmes à peu de distance de l'embarcation qui abordait, nous regardâmes derrière nous, et nous vimes les naturels, un peu plus rassurés, s'avancer avec précaution vers l'endroit où ils croyaient voir un cadavre pour le dévorer sans doute; mais ils n'y trouvèrent qu'une blague à tabac et le restant d'une chique que le brave Marchais avait légués à nos ennemis.
Si je vous avais raconté cet épisode dans tous ses détails, avec toutes ses périodes de colère, de calme, d'animation et d'effervescence ; si je vous avais dit les mouvements frénétiques, les prunelles ardentes de ces sauvages ameutés sur une proie facile; si je vous avais peint cette soif de notre sang, qui fermentait dans leur poitrine haletante, ces hideuses baves de mousse verd.àtre qui inondaient leurs lèvres énormes, et noire imperturbable impassibilité dans ces moments terribles, vous n'y croiriez qu'à demi, quoique je fusse resté cependant bien au-dessous de la vérité. Il est des situations qui n'ont pas besoin de l'éloquence du style pour frapper ou émouvoir, et je n'éprouve ici qu'un regret, c'est celui de ne pouvoir dire la belle physionomie de Marchais, alors que, impatient de la lutte, il affirmait qu'en un seul tour de moulinet il était sûr de démonétiser une demi-douzaine de nos hideux adversaires.
De ce moment les sauvages se montrèrent plus circonspects , ils ne dansèrent plus, ils ne hurlèrent plus leurs menaces, ils nous laissèrent tranquillement ouvrir quelques huîtres du rivage, et nous arrivâmes enfin auprès de la yole, qui venait d'aborder.
Le lendemain, les naturels parurent de nouveau, mais sans oser descendre sur la plage. Cependant, comme nous tenions à cœur de ne plus nous arrêter à de simples conjectures sur leurs mœurs et leurs usages, M. liequin et moi nous allâmes à leur rencontre, sans armes, presque sans vêtements, et munis d'une grande quantité de bagatelles qui pouvaient tenter leur cupidité. A notre confiance ils ne répondirent que par des vociférations, à nos témoignages d'amitié que par des cris et des menaces. Poussés à bout, nous nous décidâmes à nous élancer sur l'un d'eux et à le. garder comme otage.
— Vous à droite, dis-je à Requin, moi à gauche... En avant!
Nous nous précipitâmes; et comme si la terre venait de s'ouvrir sous leurs pas, les sauvages disparurent en courant à quatre pattes à travers les bruyères épineuses, et ils s'éloignèrent pour ne plus se montrer.
Ce fut une douleur si vive au cœur de la plupart de nos camarades, que deux d'entre eux, plus affligés et plus curieux encore que les autres, Gaimard et Gabert, s'enfoncèrent dans les terres et s'égarèrent à travers les dunes de sable et les étangs salés. Deux jours se passèrent sans que nous les revissions au camp. Nos alarmes furent grandes, et on se prépara à une excursion lointaine. Je demandai à en faire
partie, et nous nous mîmes en route, le visage et les mains couverts d'une gaze assez épaisse pour nous garantir de l'ardente piqûre des mouebes. Après avoir couru à l'est toute la journée et traversé deux étangs desséchés, nous finies halte la nuit au pied d'un plateau crayeux et au bord d'un étang qui nous sembla légèrement monter avec le flot. Nous allumâmes un grand feu et campâmes au milieu du désert, peut-être à quelques pas des sauvages.
A peine le jour nous eut-il éclairés, que mon ami Ferrand et moi allâmes de nouveau à la découverte, après avoir glissé nos noms dans une bouteille vide et de l'eau dans une autre, en indiquant sur un morceau de parchemin la route qu'il fallait tenir pour retrouver la baie. Quel ne fut pas notre effroi en apercevant à demi enterré sous le sable un pantalon que nous reconnûmes appartenir à Gaimard ! Mais comme la terre était tranquille autour de la dépouille et qu'elle ne portait aucune trace de sang; nous nous rassurâmes et poursuivîmes nos recherches.
Je vis encore au bord d'un étang un trou d'une douzaine de pieds de profondeur, au fond duquel régnait un banc circulaire d'une hauteur de deux pieds. Qui a creusé ce trou? à quel usage? Toute raisonnable conjecture à ce sujet est impossible, et Péron ne peut pas dire vrai quand il avance que ces trous sont creusés par les sauvages pour se mettre à l'abri des eaux du ciel.
Las enfin de nos courses, épuisés par une chaleur dévorante, nous reprimes le chemin du camp, où nous n'arrivâmes que le soir, bien heureux d'apprendre que Gaimard et Gabert s'y étaient traînés quelques heures avant nous, dans un état vraiment déplorable et sans avoir vu un seul sauvage.
Après une relâche lourde et accablante de dix-sept jours, nous levâmes l'ancre et fîmes voile vers les Moluques.
En quittant cette presqu'île de misère, nous abandonnâmes sur la plage, au profit des naturels, quelques douzaines de petits couteaux, quatre scies, trois haches et plusieurs lambeaux de toile à voile.
A leur retour, les sauvages, fiers de ces trophées, auront sans doute jeté leurs malédictions sur nos têtes. La tradition dira plustard l'époque désastreuse de notre insolente agression, et les Tacites et les Thucydides de la colonie transmettront enfin aux nations indignées les divers épisodes de cette sanglante épopée où nous jouâmes un si triste rôle. On lira dans leurs véridiques annales qu'une horde d'anthropophages est descendue un jour dans leurs domaines; qu'après avoir essayé de soumettre un peuple inoffensif, ces mangeurs d'hommes se sont établis sur la grève pour y consommer d'épouvantables sacrifices humains, et que, vaincus par le climat et la colère des dieux, ils ont repris la mer en oubliant sur le rivage les armes et les instruments des supplices.
Ainsi, d'âge en âge, sont arrivées jusqu'à nous les histoires de toutes les nations de la terre.
TIMOR
tiiassc aux crocodiles. — Malais. — Chinois.
C'eût été, sans contredit, une des études les plus curieuses de notre voyage que celle de ces hommes extraordinaires que nous venions d'entrevoir posés sur une terre marâtre, sous un ciel de glace et de
plomb, seuls, sans armes, sans eau, et j'ajoute sans vivres, car il n'y a là rien d'assuré pour la nourriture. Pas une racine savoureuse, pas un fruit rafraîchissant, pas un quadrupède facile à atteindre. Eh
bien, nous en sommes réduits à de simples conjectures, ou, si vous le voulez, à de quasi-certitudes sur des faits généraux, mais sans notion aucune sur cette vie de détails si nécessaire à la dissection morale de l'homme. Ces êtres remuants sont donc heureux, puisque notre présence chez eux leur a causé tant d'effroi? Mais ce bonheur qu'eux seuls peuvent sentir et apprécier, d'où leur vient-il, qui le leur donne? Tout est mortel sur cette langue de terre appelée presqu'île l'éron, et notre présence y était envisagée comme un présage destructeur. Serait-il donc vrai que ce fût aussi là une patrie !
Nous levâmes l'ancre et fîmes voile vers Timor, une des plus grandes iles jetées sur les océans. J'avais oublié de dire que, pendant notre relâche, un canot envoyé à la terre d'Endracht avait déshérité ce sol inculte de la plaque de plomb où se lisaient gravés la date de la découverte et le nom du navigateur qui avait voulu consacrer sa conquête ; cette plaque fut trouvée encore debout sur son poteau et rapportée à bord : stérile profanation, puisque le nom célèbre d'Endracht reste toujours attaché à ces iles de deuil qu'il a tracées avant tous sur les cartes nautiques.
La première nuit de notre départ fut une nuit d'émotions et de travail ; car, après avoir plusieurs fois talonné dans la baie, nous nous vîmes arrêtés tout à coup et forcés d'aller mouiller des ancres pour nous remettre à flot. Au point du jour nous reprîmes notre route, et tant que la côte fut en vue, elle se dessina avec ses étroites zones tranchées de craie blanche et de cinabre, pelée, morne, silencieuse, menaçante. M. Duperrey, un des officiers les plus instruits de notre marine, avait déjà puisé, dans une course périlleuse le long de la terre et à travers mille difficultés, des documents précieux, et tracé une excellente carte des criques et des anses où les navires peuvent s'assurer un mouillage à côté de ce sol inhospitalier.
Nous longeâmes de nouveau la terre d'Édels, cpie nous avions saluée à notre arrivée et dont le morne aspect glace le cœur. Nous côtoyâmes l'île d'Irck-Ilatiglis jusqu'au cap de Lovillain, et nous laissâmes à notre droite les iles de Dorre et de Bcrnier, où se trouvent en familles assez nombreuses les kanguroos à bandes longitudinales, si jolis, si coquets, si lestes.
Jamais navigation plus paisible n'a été faite, même sous les zones tropicales ; nous étions doucement poussés, grand largue, par une brise fraîche et soutenue, et, pendant dix-sept jours que dura notre traversée jusqu'à Timor, les matelots, délassés et joyeux, n'eurent pas une seule voile à orienter. Petit et Marchais, dont je vous ai déjà dit la vie, jetèrent de la gaieté à pleins bords dans le cœur de tous leurs camarades.
Cependant à l'horizon toujours pur s'éleva une terre : c'était l'île Rottie, aux mamelons réguliers, couronnés d'une belle végétation ; puis se déroula aux yeux la riante Simao. véritable jardin, où la nature a semé ses plus riches trésors, où de larges allées naturelles ont tant de régularité qu'on les dirait (racées parla main des hommes; puis encore Kéra, lieu de délices, séjour de prédilection des riches habitants de Timor, qui viennent aux sèches saisons de l'année y chercher dans de gracieux et bizarres kiosques le repos et la brise de la mer.
Enfin Timor se leva, Timor la sauvage, la torréfiée, avec ses imposantes montagnes de deux mille mètres de hauteur; Timor, où deux pavillons européens sont hissés sur deux villes rivales, peuplées d'êtres farouches, obéissant parce qu'ils ne veulent pas comman-
der, mais toujours prêts à la révolte afin qu'on les apaise par des caresses.
Koupang se dessina bientôt avec son temple chinois, planant sur une hauteur à gauche de la ville, et le fort Concordia à droite, comme pour annoncer que si Dieu n'avait pas assez de sa puissance pour protéger la colonie, le canon était là pour lui venir en aide. Selon les mœurs primitives des pays à soumettre, les conquérants frappent avec le glaive ou les images religieuses, et les martyrs succombent, et les esclaves courbent la tête, et ce qu'on nomme civilisation envahit le monde.
Nous mouillâmes à une demi-lieue de Koupang sur un excellent fond, abrités d'un côté par Simao et de l'autre par les sommets de Timor, où, au dessus des nuages, la végétation n'a rien perdu de ses belles couleurs.
La rade est sûre, large; les flots toujours tempérés; mais là aussi un nombre immense de crocodiles ont établi leur empire et vont chaque malin sécher leurs dures écailles au soleil ardent de la plage, sur laquelle ils l'ont leurs repas desimprudents qui oublient un voisinage si dangereux.
Le fort Concordia, ai-je dit, est bâti sur une hauteur; cette hauteur est un roc de difficile accès. M. Thilmann, secrétaire du gouvernement, nous avait assuré que, bien souvent, la nuit, les crocodiles assoupis s'y reposaient de leurs courtes gloutonnes, et pouvaient être tués par des balles bien dirigées. Armé d'un excellent fusil et suivi de mon ami Bérard et. d'un matelot, je m'y rendais souvent pour tâcher d'atteindre quelqu'un de ces amphibies; mais deux fois seulement un crocodile poussa sa hideuse tète sur le roc et se retira comme s'il prévoyait le danger qui le menaçait. Lassé enfin de tant d'infructueuses courses, je demandai à M. Thilmann s'il ne pouvait pas m'indiquer un lieu où il me fût aisé de voir de près ces tyrans redoutables. — Allez à Boni, me dit-il, puisque vous êtes si curieux, et je vous réponds que vous serez satisfait. La parlie fut fixée au lendemain; le grand canot du bord fit voile pour Roui. Nous étions neuf hommes bien armés, et nous avions pour guide un Malais, qui se fit fort de ne pas nous laisser revenir à bord sans nous avoir donné pleine satisfaction.
boni est à trois lieues de Koupang : c'est une plage sablonneuse, solitaire, de quatre cents pas de largeur, et bordée par de belles plantations de cocotiers et de tamariniers. La brise nous poussa par petites bouffées; mais enfin nous arrivâmes sans que la présence importune d'un seul crocodile autour de l'embarcation nous contraignit à faire usage des haches dont nous nous étions prudemment armés. Nous n'avions plus qu'un trajet d'une trentaine de toises à parcourir, quand le Malais, attentif, se leva, et nous montrant du doigt un corps noir étendu sur le sable :
— Kaillou-méra, haillon-mer a, nous dit-il.
Nous savions la signification de ce mot, et nous rebroussâmes chemin, afin que le bruissement des avirons ne réveillât pas l'amphibie. Nous primes terre, et armés de bons fusils dans lesquels chacun de nous avait glissé deux balles, nous marchâmes accroupis vers la bête monstrueuse, cachés par un monticule de sable.
Arrivés à quinze pas environ, nous fîmes halle. Bérard, le plus adroit tireur, devait viser à la tète, un autre au cou, un troisième un peu plus bas, ainsi de suite, et les quatre derniers au milieu du corps. Il nous paraissait impossible que le monstre nous échappât, et peu s'en fallut que nous ne chantassions
notre triomphe avant l'attaque. Nos cœurs battaient de plaisir plus que de crainte; chacun se disposait à dire connue clans Cçndrillon : « C'est moi qui ai tué la bête, » et nous délibérions en nous-mêmes sur le meilleur moyen d'emporter la lourde carcasse à bord. Quinze à dix-huit balles sur un ennemi dans le sommeil! la victoire ne pouvait être douteuse. Nous nous levons en même temps ; Bérard compte à voix basse : une, deux, trois! tous les coups partent, la détonation est portée au loin par les échos.
Le crocodile se réveille, tourne tranquillement la tète à droite et à gauche, sans doute pour voir l'importun qui venait de troubler son repos, et s'en va doucement dans les flots, comme si l'on avait éternué à ses côtés.
Je ne vous dirai pas la triste figure que nous fai-
sions; à peine osions-nous nous regarder en face, et pointant nous nous vantions sans pudeur d'avoir parfaitement visé. Celui dont le fusil avait raté fut le seul coupable : il aurait tué le monstre.
La place marquée par le crocodile sur le sable occupait une longueur de vingt-deux pieds. L'insotent ne voulut pas nous permettre de constater sa taille d'une façon plus précise. Cependant nous tenions à réparer notre échec, et le Malais nous indiquant du doigt une petite crique où nous devions trouver de nouveaux ennemis , nous poursuivîmes notre route.
Comme la chaleur était accablante et que pour arriver à l'endroit désigné nous avions à faire un grand circuit, nous résolûmes, afin d'abréger le trajet, de nous hasarder dans un petit marais d'un demi-quart
Kanguroos à bandes longitudinales. (Page 91.)
de lieue de largeur, en faisant la chaîne à l'aide de nos fusils, au bout desquels nous tenions notre baïonnette : c'était téméraire sans doute; mais à quoi ne s'expose-t-on pas de gaieté de cœur pour fraterniser plus vite avec les crocodiles, et surtout pour éviter les rayons verticaux d'un soleil de plomb! Hugues, mon domestique, un des valets les plus slupides que le ciel ail créés pour le tourment des maîtres; Hugues, parti de Toulon dans un jour de délire avec son frère, plus sot que lui, mais un peu moins bête, pour aller s'établira Bourbon; Hugues, dis-je, ouvrait la marche en tremblant de tous ses membres, et nous le suivions hardiment sans que notre courage parvînt à le rassurer; il faisait un effort d'héroïsme qu'il comprenait à peine et dont il ne se sera sans doute jamais vanté, car le brave, le pauvre et fidèle garçon était le type le plus pur de l'idiotisme avec une dose d'orgueil tout à fait bouffonne. Permettez-moi une petite digression.
Hugues el son frère, étaient, je crois, des environs
de Toulon, et avaient quitté leur beau pays pour aller se faire instituteurs dans l'Inde, à l'Ile de France, à Bourbon ou à Calcutta. Pauvres et délaissés, étroitement unis, ils s'embarquèrent sur un trois-màts bien doublé, et les voilà, cosmopolites philosophes, ardents propagateurs des lettres, eux qui savaient à peine épeler dans un grand livre, voguant sur l'Atlantique. Cependant, comme les frais des traversées pouvaient absorber presque toutes leurs ressources, ils imaginèrent un petit stratagème qui devait, à leur débarquement, les indemniser, du moins en partie, de leurs dépenses forcées. Professeurs et spéculateurs à la fois, ils avaient essayé une petite pacotille, et, le collège leur manquant, ils étaient décidés à parcourir le monde en colporteurs, et à publierai! retour l'histoire véritable de leur longue et douloureuse odyssée. Mais voyez si tout commerce est lucratif et si les plus sages prévisions des hommes en arrêtent les ruineux caprices! Les Hugues, je vous Lai dit, se rendaient dans les pays les plus chauds de la terre, aux Indes
orientales, sous le tropique. Eh bien, devinez ee qu'ils avaient imaginé? Devinez de quoi se composait leur pacotille? Je vous le donne en mille, en un million : les Hugues apportaient des foulards de l'Inde à Calcutta, huit petits bustes de Charlotte Corday et quatre douzaines de patins à Bourbon! Des patins! des patins sous un ciel de feu !... 0 mes bons amis Hugues, ô mes dévoués serviteurs, vous avez bien souffert sur cette terre d'épreuves; mais croyez-en l'Evangile, les portes du ciel vous sont ouvertes à deux battants.
Je reviens à l'antre bête. Hugues le cadet est à peine au milieu de la mare, qu'il pousse uri cri lugubre et dit: — Crocodiles!... je suis mort!... Et le voilà barbotant dans la fange.
Qu'eussiez-vous fait à notre place? dites-le-moi;
mais point de vanterie... Vous auriez fait ce que nous finies tous. Surpris parce cri d'effroi, nous laissâmes l'infortuné Hugues se tirer d'affaire comme il pourrait; et, jouant des mains et des pieds avec une vitesse inaccoutumée, nous regagnâmes notre première station. Toutefois, étonné de se sentir si longtemps intact, mon domestique se redressa, plongea le bras dans l'eau, et arracha du sol une racine parasite qui lui avait mordu le talon et le tenait encore emprisonné. Pâle, mais heureux, il arriva prés de nous, et sans égard pour son maître, je crois qu'il l'appela poltron, cependant assez à voix basse pour n'être pas entendu. C'est la première et la seule fois de sa vie qu'il avait montré quelque logique.
Quand tout le monde a été lâche, tout le monde a été brave. L'armée de héros reprit son Irain de con-
Koupang se destina bientôt, (l'âge 91)
quêtes et attaqua inutilement un autre crocodile beaucoup plus petit que le premier; mais cette fois du moins elle eut pour excuse l'énorme distance qui nous séparait.
Le lendemain de notre course à Boni, course si flatteuse pour notre vanité, j'eus un tout autre courage, ma foi : celui d'avouer à M. Thilmann notre frayeur et notre maladresse.
— Vous avez tort, me répondit-il; vous avez été brave en essayant le passage de cette lagune où souvent les crocodiles vont se divertir; et quant à votre maladresse, il n'est pas probable que toutes vos balles aient frappé à côté du monstre. Quelques-unes auront atteint les écailles et glissé dessus comme sur une table de fer. Si les Malais n'avaient que des fusils à opposer aux crocodiles, ils les regarderaient encore comme les dieux tout-puissants de ces contrées, ou comme les gardiens fidèles des âmes de leurs premiers rajahs ; mais la superstition qui leur faisait respecter ces hôtes dangereux n'a plus de force que sur certaines parties de la côle, habitées par des hommes iéroces fuyant toute civilisation. A Koupang, lorsqu'un crocodile remonte la rivière et vient chercher
pâture jusque dans les habitations, il y a lutte ardente entre lui et les Malais, et rarement le redoutable amphibie regagne son domaine de prédilection. Souvent même, lorsqu'un navire mouille dans notre rade et veut emporter la carcasse d'un de ces monstrueux animaux, j'ordonne une expédition à Boni, et l'on ne revient jamais à Koupang sans le cadavre d'un ennemi.
— Si je l'osais, dis-je à M. Thilmann, je vous demanderais quelques renseignements sur cette façon de combattre les crocodiles; ce doit être un spectacle bien curieux et bien terrible à la fois !
— Oh! qu'à cela ne tienne, me répondit-il; nous allons prendre le thé ; je vous communiquerai les détails que vous me demandez, en présence de ma femme, qui me les fait raconter deux fois par semaine afin de se donner assez de courage pour être témoin, avant son départ de la colonie, d'un de ces combats où la vie de tant d'hommes est en jeu. ■ — Vous avez dû remarquer, poursuivit M. Thilmann, que dès qu'une idée superstitieuse a frappé un peuple, il en reste toujours quelque levain, alors même que la raison en a montré tout le ridicule. Les Malais ont longtemps
adoré les crocodiles, et, de nos jours encore, un sentiment de frayeur religieuse se glisse dans leurs âmes, même au moment où ils préparent une expédition contre ces redoutables amphibies. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent en présence de leur ennemi ou que leur intérêt personnel les y oblige, qu'ils le combattent, et redeviennent ce qu'ils sont, c'est-à-dire forts, audacieux, pleins d'adresse, indomptables.
Ils choisissent pour la lutte un endroit sec, égal, ouvert, où cependant par intervalles ils échelonnent quelques troncs d'arbres; puis ils se tiennent à l'écart, loin du rivage, cachés et silencieux. Sitôt que l'amphibie sort de la mer, les Malais s'éloignent doucement à quatre pattes, pour se rapprocher et l'attaquer plus tard en flanc, à l'aide de leurs crics et de leurs flèches empoisonnées. Un seul d'entre eux demeure isolé au centre du champ de bataille, pousse alors de sa voix, qu'il cherche à rendre flùtée, un gémissement douloureux, pareil à celui d'un enfant qui pleure. Le crocodile écoute d'abord attentif, et ne tarde pas à se diriger vers une proie qu'il croit facile. Le Malais, presque caché par le tronc d'arbre qu'il a choisi, se traîne sur le ventre jusqu'à une seconde station, tandis que ses compagnons se rapprochent et rétrécissent le cercle. Le cri plaintif recommence et le crocodile s'éloigne de plus en plus du rivage. Arrivé au dernier tronc d'arbre, le Malais agite sous ses pieds un tas de feuilles sèches, dont le frôlement empêche le crocodile d'entendre le bruit des pas de ceux qui le pressent déjà par derrière, et c'est au moment où la bête féroce, se prépare à s'élancer sur sa victime, qu'un de ses ennemis se précipite sur son corps presque à califourchon. Le monstre ouvre la gueule ; une énorme barre de fer y pénètre comme un frein, et tandis que cavalier et monture luttent avec ardeur, les autres Malais accourent, frappent l'amphibie de leurs armes empoisonnées et ne lui laissent guère le temps d'atteindre le rivage.
J'écoutais sans trop de confiance le récit de M. Thilmann; mais enfin :
— Avez-vous assisté à une de ces luttes? lui dis-je avec un air de doule que je ne pus déguiser.
— J'y ai assisté trois fois.
— Et vous avez vu, bien vu ce que vous me racontez?
— Si vous êtes encore ici quand nos meilleurs soldats reviendront de l'intérieur de l'île, vous pourrez vous procurer un plaisir pareil à celui que vous semblez si fort désirer.
— Plaise au ciel que ce soit bientôt !
La guerre intérieure se prolongea, et je n'offre pour garantie du récit de M. Thilmann que la bonhomie et la sincérité des autres renseignements que nous devons à sa complaisance.
Au surplus, l'aspect d'un Malais vous frappe, vous impose, et sa physionomie sombre et féroce vous dit, avant que vous sachiez ses mœurs, tout ce qu'il y a de cruauté dans son âme vierge de toute passion généreuse.
Le Malais de Timor est jaune, petit, musculeux, fort ; sa chevelure est magnifique, et il la jette sur ses larges épaules de la façon la plus pittoresque. Ses yeux, un peu fendus à la chinoise, ont une expression satanique alors même que rien ne les occupe; son front est large, ses sourcils très-fournis, son nez légèrement épaté ; quelques-uns l'ont aquilin et même à la Bourbon. Il a la bouche grande, les lèvres peu fortes; mais la hideuse habitude qu'il a contractée de fourrer entre la lèvre supérieure et la gencive une volumineuse pincée de tabac assaisonnée de bétel et
de noix d'arec saupoudrée de chaux vive, le défigure de la manière la plus dégoûtante. En effet, cette chique lui brûle la bouche, le force à saliver constamment, et cette salive n'est autre chose qu'une mousse onctueuse, rouge comme du sang. Cela fait mal à voir ; cela vous donne des nausées.
Son costume est admirable; il se coiffe parfois à l'aide d'un chapeau tantôt long ou pointu, tantôt carré ou triangulaire, mais toujours d'une forme bizarre, artistement tressée avec la feuille souple du vacoi ou de quelque autre palmiste. Ce sont des colliers de feuilles, de fruits ou de pierres au cou, des bracelets aux poignets. Un manteau jeté sur ses épaules et toujours drapé comme si un peintre de goût en eût étudié les plis; une autre pièce d'étoffe fabriquée comme la première dans le pays, est nouée aux flancs, et descend négligemment sur la cuisse et au-dessous du genou. Ajoutez à cela un air martial, des poses toujours graves et menaçantes, un énorme fusil sur l'épaule, le cric bizarre et redoutable où flottent encore à la poignée triangulaire des touffes de crins ou de cheveux des victimes égorgées, et vous accepterez tout ce qu'on vous dira de surnaturel de ces hommes de fer, moitié civilisés, moitié sauvages, dont la première passion est la vengeance.
Hier un enfant de. quatorze ans, esclave d'un chef de second ordre, fut aperçu sur le rivage, guettant sans doute le moment favorable pour quelque acte de rapine. Un Malais l'aperçoit, court à lui, l'atteint, et, comme dans la lutte qui s'ensuivit, l'esclave allait s'échapper, il s'arme de son cric, l'en frappe profondément et laisse l'arme dans la blessure ; l'enfant, sans pousser un soupir, l'arrache et la plonge tout entière dans le sein de son ennemi, qui tombe et meurt. Loin de fuir, le meurtrier contemple d'un œil tranquille les derniers soupirs de sa victime, et se laisse enfin conduire chez M. Thilmann, à qui il raconte d'un air froid les détails de cette sanglante affaire.
— Que deviendra ce jeune garçon? dis-je au gouverneur par intérim.
— S'il ne meurt pas, me répondit-il, je l'enverrai à Java, où il sera pendu; nous n'osons pas exécuter une seule sentence de mort.
Un jour que je sortais de chez M. Thilmann, enchanté de ses politesses :
— Venez, me dit-il, je veux vous montrer un homme fort curieux, un sauteur comme vous n'en avez jamais vu en Europe; c'est un jeune Indou, déserteur d'un navire hollandais venant de Calcutta, et qui fit échelle à Timor il y a un an à peu près. Il allait promener son adresse dans toutes les capitales européennes, lorsque l'amour de son ciel tropical le saisit à la gorge et l'empêcha de poursuivre sa route.
Nous allâmes, Dubaut et moi, visiter ce phénomène. Il se tenait assis sur un siège de bambou, et devant lui était une planche solide de douze à quinze pieds carrés dans laquelle étaient fixés d'énormes clous très-aigus, la pointe en l'air, et d'une saillie de dix pouces. Ces clous étaient distants l'un de l'autre d'un pied et demi.
A notre arrivée, l'Indou se dressa en faisant quelques grimaces assez grotesques, et demanda à M. Thilmann si nous étions curieux d'assister à ses exercices. M. Thilmann lui répondit en lui offrant un kohenslimoulh d'une grande finesse, et le jeune homme le remercia en mettant un genou à ter-re.
Cela fait, le sauteur s'approcha de moi, me pria de lui bander les yeux à l'aide d'un mouchoir, et le voilà tâtonnant d'abord, et glissant parmi les pointes de
fer, prêt à commencer ses périlleuses gambades. Le terrain sondé, il se mit à bondir en poussant à l'air un grognement qu'il appelait une chanson, et en tombant toujours avec cadence au milieu des clous aigus qui, au moindre taux pas, au plus pelit écart, l'auraient mutilé d'une façon cruelle.
J'étais dans l'admiration et dans la stupeur à la fois; je tremblais que ce malheureux ne fût victime de son incroyable audace, et cependant je n'osais dire un mot, de crainte de le troubler dans ses évolutions. Après cinq minutes de sauts en avant, en arrière, par côté, l'Indou pousse un grand cri et se sauve hors de l'arène, essoufflé, suant à grosses gouttes.
J'étais pâle, émerveillé, dans l'enthousiasme d'un jeu si sanglant et si frivole à la fois. Je proposai au jeune Indou de le conduire en Europe : sa fortune eût été bientôt faite ; il parut accepter ; mais le lendemain, M. Thilmann m'apprit qu'il s'était sauvé dans l'intérieur de l'île, de peur que je ne voulusse l'emmener de force.
La ville est divisée en deux parties à peu près égales par une espèce de rue assez large, bordée de vacois et de tamariniers. Ici sont les Malais dans des cases recouvertes de feuilles de cocotiers, et dont les murs très-serrés sont façonnés à l'aide d'arêtes de palmistes étroitement liées entre elles. 11 n'y a dans ces maisons presque aucun meuble; les Malais ne couchent que sur des nattes.
Le quartier des Chinois est le plus opulent; un de nos riches magasins de chrysocale de second ordre a plus de prix que toutes les prétendues richesses entassées sur les comptoirs. Vous ne pouvez vous faire une idée de la fourberie de cijs misérables brocanteurs patentés, assez adroits pour s'établir en maîtres partout où ils trouvent des niais à dévaliser. Lâches et fripons, ils reçoivent les corrections qu'on leur inflige avec une sorte de soumission qui fait l'éloge de leur mansuétude; mais ne vous laissez pas prendre à leur feinte humilité, car le pardon qu'ils implorent maintenant à deux genoux est une ruse nouvelle à l'aide de laquelle ils surprendront tout à l'heure votre bonne foi. Leur adresse à voler est inconcevable, et nos escrocs de premier mérite ne sont que des écoliers auprès d'eux. Cinq ou six Chinois vous entourent, vous montrent quelques-unes de ces bagatelles qu'ils façonnent avec tant de patience et de délicatesse ; vous leur présentez à votre tour les objets que vous voulez troquer ; et tandis que celui à qui vous parlez les examine avec attention, un autre vient vous frapper sur l'épaule et vous proposer un nouveau marché. Si vous tournez la tête un seul instant de son côté, votre marchandise est perdue. Bague, épingle, bouton ou dé est à peine tombé, qu'il est saisi par les doigts du pied de votre voisin; il passe sans que vous vous en aperceviez à un pied plus éloigné, et va enfin loin-de vous se cacher sous une pierre ou sous une touffe épaisse de gazon. Après cela, frappez fort sur une joue ou sur une épaule : qu'importe au Chinois? il ne garde aucune rancune de semblables privautés. Quanta moi, qu'ils ont si lâchement et si souvent trompé, sans doute parce que je leur témoignais une confiance sans bornes, je vous assure que je ne suis pas en reste avec eux, et que je leur ai bien des fois appris ce que pesait une main européenne poussée par un besoin de correction.
Avant notre arrivée à Koupang, leurs femmes allaient souvent se baigner en amont de la ville, sur les roches polies formant le lit de la rivière; mais la sotte jalousie de ces jaunes sapajous fut alarmée par nos assiduités, et nous nous vîmes bientôt réduits à
des ruses de guerre pour pouvoir, tout à notre aise, dessiner les traits et les costumes de la plupart d'entre elles. Au surplus, elles s'y prêtaient avec une complaisance extrême, et je suis à même de vous dire aujourd'hui les qualités physiques qui les distinguent des femmes des autres nations.
En général, elles sont plus grandes que les hommes, mais légères, sveltos, déliées quoique embarrassées dans leurs longues tuniques traînantes. Elles ont des mains fines et délicates, des pieds inaperçus, grâce au détestable usage qu'elles conservent de ployer leurs doigts dès leur enfance à l'aide de bandes rudes et de petites boîtes de bois ou de métal. Elles m'ont paru d'un jaune moins foncé que les hommes. Leurs cheveux sont admirables ; retenus au sommet de la tète par un peigne de sandal ou d'ivoire fort long et d'une forme très-originale, et souvent même par un anneau d'argent ou d'or, à la mode des Malais.
Elles sont silencieuses, observatrices, craintives et déliantes, ou plutôt elles ne vous regardent que du coin de l'œil et ne vous sourient que du bout des lèvres. Continuellement cloîtrées au fond de leur appartement, elles profitent avec un empressement presque flatteur pour les étrangers de l'absence de leurs jaloux surveillants pour satisfaire la curiosité qui les tourmente, et j'ai fréquemment vu à Koupang la jeune et jolie femme d'un orfèvre dont l'œil vigilant d'une demi-douzaine de duègnes andalouses n'aurait pu empêcher les furtives excursions. Je me hâte d'ajouter qu'elles sont fort sages, et que le supplice horrible qui frappe la femme adultère n'est peut-être pour rien dans la sévère régularité de ces mœurs. Prenez, je vous prie, ma réflexion au sérieux.
Comme dans tous les pays où se sont établis ces riches mendiants, les Chinois de Koupang ont imposé des lois à leurs maîtres, et ils se sont donné un chef de leur nation pour les faire respecter.
Le commerce de Timor consiste en bois de sandal et en cire. Deux petits navires de trois cents tonneaux suffisent pour l'exportation de ces deux denrées, et l'on assure que depuis quelques temps les armateurs préfèrent aller jusqu'aux îles Sandwich, où le bois est d'une qualité supérieure et se vend beaucoup moins cher.
Les animaux sauvages de l'île sont les cerfs, les buffles, les sangliers et les singes; les animaux domestiques sont les chevaux, les chèvres, les chiens, les porcs, et surtout les coqs et les poules. Pour quelques épingles on peut acheter une belle volaille; un buffle coule quatre piastres; pour un mauvais couteau, on se procure un petit cochon. En général, il est rare qu'un échange ne soit pas accepté lorsqu'on offre un objet de curiosité venu d'Europe. Dans toutes les campagnes, vous pourrez vous procurer des cocos, des mangues, des pamplemousses et une infinité d'autres fruits délicieux, si vous présentez quelques petits clous, des boutons ou une aiguille. Ces bagatelles sont la monnaie des voyageurs.
Il y a trois cents Chinois à Timor; parmi eux on compte un honnête homme, et encore est-ce, dit-on, une exagération de voyageur. Ils ont conservé ici leur costume national, et ils vivent avec autant de frugalité qu'à Macao ou â Canton, c'est-à-dire qu'une de tasse thé, une poignée de riz et quelques petites pipes d'un tabac fort doux suffisent pour leur consommation quotidienne. A l'aide de deux baguettes d'ivoire qu'ils agitent avec une extrême vélocité, ils saisissent dans leur assiette les miettes les plus menues. On dirait des jongleurs â côté de leur table d'escamotage.
Nul peuple sur la terre n'a un caractère de physio-
noniie plus particulier, plus uniforme. Rien ne ressemble plus à un Chinois de Canton qu'un Chinois de Pékin; rien ne ressemble plus à un Chinois de Kou-
pang (ju'un Chinois de paravent. Si vous avez vu un véritable paravent de Nankin, vous connaissez la Chine... à peu de chose près.
... Il s'en va doucement dans les tlots. (Page 92.)
Ils ont la figure douce, ronde, les yeux petits, grosses, la bouche très-peu allongée ; ils se rasent la baissés vers le point lacrymal, le nez épaté, les lèvres tête et ne gardent qu'une mèche qui, du sinciput,
... Le Malais de Timor est jaune, petit, musculeux. (Page 94.)
descend en queue sur le dos; leurs ongles ont quel- | et bien taillés. Il sont fort délicats, ne marchent presquefois un pouce de longueur, et c'est chez eux de la J que jamais. Un Européen, d'une force moyenne, ne coquetterie et du luxe que de les conserver propres | devrait pas craindre de se mesurer avec cinq ou six
de leurs plus vigoureux athlètes. Leur physionomie est au niveau de leur caractère : la dégradation est complète chez eux.
Us font deux repas par jour, jamais avec leurs
femmes. Lâches par naturel et par calcul, ils se sont déclarés neutres dans toutes les guerres que les Malais pourraient entreprendre.
Les droits qu'ils payent pour l'exportation de cer-
Le terrain sondé, il se mil à bondir. (Page 95.)
(aines denrées sont de beaucoup moindres que ceux imposés à l'Angleterre et au Portugal. N'est-ce pas là
une honte pour des gouvernements libres et forts? Dois-je rapporter la stupide anecdote que le plus
... Elles ont des mains fines et délicates, des pieds inaperçus, (l'âge 95.)
lettre des Chinois de Koupang m'a racontée une nuit que je le trouvai plein de dévotion, sortant de son temple? Au maitre-aulel de cette espèce de chapelle est une petite figurine de jeune fille richement parée Livr. 15
de vêtements bariolés de dragons et de poissons ailés. Ce devait être sans doute la divinité du lieu, puisque les fidèles (je n'ose dire les croyants) déposaient autour d'elle, et sur des gradins, un grand
nombre do plats et d'assiettes de porcelaine dans lesquels gisaient morts et percés d'allumettes terminées par un petit drapeau, des pigeons, des poules, des coqs, des cochons de lait, dévoles offrandes faites à celle à qui le temple est dédié.
— Vous n'adorez doiiG pas le feu? dis-je à mon Chinois.
— Nous adorons le feu, me répondit-il; mais nous vénérons aussi cette image sacrée.
— Quelle est cette image au pied de laquelle, à l'aide de ce magnifique tam-tam suspendu à l'entrée du temple, vous appelez vos compatriotes?
— C'est notre protectrice.
— Pouvez-vous m'en dire l'histoire?
— Elle est courte; la voici :
- Il était une fois un vieux père de famille qui avait une fille et deux garçons. Pour les nourrir il allait souvent à la chasse et à la pèche. Un jour, dans une barque avec ses deux fils chargés d'une grande quantité de poissons, un orage épouvantable se déchaîna sur eux; et le bateau qui les portait chavira. Tous les trois périrent dans celte affaire; et hi jeune tille qui, chez sa mère absente, préparait le dîner, tomba sur le plancher en apprenant cette triste nouvelle, et ne recouvra ses sens que sous les coups de sa mère irritée.
— Pourquoi dormiez-vous? lui dit enfin celle-ci, pourquoi négligiez-vous les soins du ménage?
— Je ne dormais pas, s'écria la fille; et dans le même instant elle se leva eu tenant ses deux fsères dans ses bras et son père entre les dents.
J'ai traduit mot pour mot, mais je soupçonne fort la bonne foi du théologien magot, quoique la figurine du maître-autel, parée de tous ses accessoires, semble appuyer son stupide et burlesque récit.
Ce n'est qu'à la dérobée et caché dans l'ombre que j'ai pu être témoin, en dehors du temple, d'une cérémonie religieuse à minuit. La lune était dans son plein, car c'est à cette époque seulement que les Chinois font leur prière solennelle. A onze heures, le
tam-tam vibra, frappé par un enfant ; à onze heures et demie, la cbapelle se trouva envahie, et chaque nouvel arrivé se plaça debout le long des murailles, les deux mains fermées à la hauteur de la tête et l'index seul allongé. L'un d'eux, vieux et légèrement barbu, après un moment de repos, s'accroupit sur une estrade aux pieti's de la fille aux poissons, et hurla à haute voix, en agitant sa tête à droite et à gauche avec assez de rapidité, comme si elle était mise en mouvement par une fièvre violente. Le sermon dura vingt minutes pendant lesquelles nul des fidèles ne bougea; mais enfin une monotone psalmodie retentit, toutes les tètes remuèrent, toutes les langues articulèrent des sons saccadés et sur la même note; on frappa du pied sans cadence, ou tourna sur ses talons, tout cela sans rire, mais sans émotion, comme une leçon qu'on récite, et à minuit et demi tout fut dit et fait. Décidément j'aime mieux la Chéga de Plie de France. Un violent coup de tanvtam imposa silence à l'assemblée, et le souverain maître de toutes choses venait de recevoir l'hommage de reconnaissance et de respect que chaque peuple lui adresse dans son amour.
N'est-ce pas qu'il est sage de ne pas méditer sur les diverses religions du globe et de les respecter, même dans ce qu'elles ont de bouffon et de ridicule?
Je retrouverai encore les Chinois à Diély, car on peut leur appliquer ce mot d'Henri IV sur les Gascons : « Semez-en sur vos terres incultes ; ils prennent partout. » Henri IV faisait une épigramme; mais ces paroles seraient pleine justice rendue aux Chinois, qui se logent partout en dominateurs. Sur les côtes et dans l'intérieur de leur insolente mère patrie, nos navires et nos explorateurs trouvent des limites qu'ils ne peuvent franchir; notre pavillon est méprisé, nos matelots à terre massacrés, nos pieux missionnaires mis à la torture, et cependant la Chine n'en est pas moins le plus vaste, le plus paisible empire du monde et la plus respectée des nations.
TIMOR
Chinois. — Rajahs. — L'empereur Pierre. — Mœurs.
Je croyais en avoir fini avec ce peuple magot, si avancé et si slationnaire à la lois, si philosophe et si dévotement attaché à des puérilités religieuses et morales, si plein de mépris pour toutes les autres nations et si bien fait pour ramper aux pieds de quiconque voudra l'assujétir; mais voilà qu'il faut encore que je vous parle de lui pour ne pas mériter le reproche de partialité, si souvent et si justement l'ait aux voyageurs.
Si dans leurs ebétives maisons où tout est propre, original, bien ordonné, rien ne dénote le luxe, puisque les cloisons qui séparent les appartements sont en tiges de bambous étroitement serrées, il n'en est pas de même des fastueuses demeures qu'ils se sont données après la mort. Ici tout est grave, solennel; rien n'y accuse l'avarice ou la mesquinerie; on dirait une éclatante réparation faite à une vie de privations et de gène. On a voulu que le cadavre fût à l'aise dans son éternelle couche, et les accessoires du lieu, qui vous apprennent que la douleur a duré plus d'un jour, vous disent aussi le respect du fils pour son père ou la tendresse du père pour son fils.
Une description exacte d'un tombeau chinois est impossible; le dessin seul peut en reproduire l'élégance et le grandiose. C'est d'abord une pierre tumulaire haute de trois pieds au moins, quelquefois aussi de quatre , sur un pied d'épaisseur, debout, taillée avec grâce en ogive, encadrée dans des moulures fort soignées, et au milieu de laquelle est un écusson en marbre ou en granit, tantôt eu relief, tantôt creusé, où sont gravés le nom et probablement les qualités morales de celui à qui est consacré le monument. Ces caractères sont noirs, rouges et le plus souvent en or. De chaque côté de cette pierre sépulcrale, au pied de laquelle s'élèvent deux gradins de marbre ou de stuc, s'échappent, à dix pas de dislance l'un de l'autre, deux perrons hauts de quatre pieds au moins, descendant par échelons et venant se joindre, à l'aide d'une ellipse, à une trentaine de pus "de la pierre principale et au niveau du sol. L'espace enfermé dans celte vaste courbe est admirablement pavé en dalles polies ou en mosaïques, et c'est dans cet enclos réservé que les Chinois, à genoux, viennent rendre un hommage de chaque jour à celui qui n'est plus. En
arrière de la pierre tumulaire est un espace clos par un mur de stuc ou de maçonnerie, légèrement voûté, où repose le cadavre, et autour duquel poussent des fleurs et plantes odorantes; çà et là des arbres soigneusement taillés portent sur leurs branches des vêtements, des porcelaines et des cabas en feuilles de lataniers renfermant des offrandes faites à l'âme du mort. J'ai hâte d'ajouter que ces offrandes sont souvent renouvelées, au profit sans doute de quelque habile profanateur de ces lieux de repos consacrés au deuil et à la prière.
N'y a-t-TÎ pas dans ce respect des Chinois pour les restes des morts un motif de pardon pour toutes les iniquités de leur vie de friponnerie et de paresse?
Tous les tombeaux chinois n'ont ni la môme majesté, ni le même grandiose, ni la même richesse de détails ; mais tous, jusqu'aux plus mesquins, ont cela de remarquable, que chaque jour de généreuses offrandes viennent les décorer, et que les crevasses et les dégâts occasionnés par les outrages du temps sont à l'instant réparés avec une inquiète et pieuse sollicitude ; en sorte qu'il est vrai de dire que, chez ce peuple si bizarre dans ses goûts et dans sesmœurs, on pense d'autant plus à ses amis ou à ses parents qu'il y a longtemps qu'on les a perdus.
C'est surtout au lever du soleil que les Chinois vont prier à leur cimetière, c'est-à-dire aux plus belles heures de la journée. Est-ce que la chaleur ardente du jour étoufferait la piété dans leur âme? Est-ce qu'ils feraient à la fois de leur hommage de respect et d'adoration un délassement et une affaire de conscience? Je ne sais, mais, en vérité, il en coûte trop à ma sincérité de narrateur de juger favorablement ceux dont j'ai si attentivement étudié la vie parasite, pour que je ne leur garde pas une sorte de rancune de celte piété dont je viens devons parler et qui me semble un véritable contre-sens. 0 jaunes et fidèles sujets de Tao-kou-ang ! je crains bien de n'avoir à louer chez vous aucun sentiment de noblesse ou de générosité ! Vous êtes trop régulièrement avides et fripons avec les vivants pour que les morts aient le pouvoir de changer votre âme.
Cependant il faut achever. Je suivis un jour deux Chinois qui se rendaient au cimetière; en route, ils parlaient avec une extrême volubilité, et, contre leur usage, leursgesles étaient rapides etnmltipliés. Arrivés en présence du champ de deuil , ils se turent, ralentirent leur marche et s'arrêtèrent ensuite dos à dos comme pour se recueillir; puis, côte à côte et d'un pas grave, ils s'avancèrent vers une tombe de moyenne grandeur, au bord de laquelle ils s'agenouillèrent pour prier. Ils restèrent un quart d'heure au moins dans cette humble posture, et, après' s'être regardés de nouveau, ils se levèrent et allèrent, l'un derrière l'autre, J^aiser avec respect la pierre tumulaire. Cela fait, ils se regardèrent une troisième fois, frappèrent du pied en cadence, agitèrent convulsivement à droite et à gauche, et de haut en bas, leur tête chauve, et reprirent le chemin de la ville. Je les saluai en passant auprès d'eux ; ils me rendirent froidement ma politesse, et semblèrent craindre que je n'eusse assisté à leur prière quotidienne.
Ce cimetière chinois, fort curieux et très-bien tenu, est situé sur une colline au sud de Koupang; et, à vrai dire, ces tombeaux sont les seuls édifices remarquables de toute l'île.
Les Malais n'ont pas de cimetière; les cadavres sont portés tantôt dans un champ de tabac, tantôt sur le haut de quelque monticule, et le plus souvent sur le bord d'un chemin. La place est marquée par
un las de petits cailloux que les pieds des passants ont bientôt dispersés.
Ils en usent envers les morts avec cet amour et cette tendresse qu'ils accordent aux vivants, et je ne crois pas qu'un seul de ces hommes qui m'entourent chaque jour, et passent et repassent à mes côtés, ait jamais senti son cœur bondir d'amitié ou de reconnaissance.
Les Hollandais ont fait des lois à Koupang, mais les Malais se sentent assez puissants pour les fouler aux pieds.
Le viol envers une Hollandaise est puni de mort, et dès lors le coupable est envoyé à Java, où justice est promptement faite. Le viol envers une esclave est puni du fouet; cinquante coups suffisent pour l'ordinaire à la vengeance des personnes intéressées au châtiment; mais si le coupable est riche, il est rare qu'il n'échappe pas à la correction à l'aide de quelques douzaines de piastres ou de plusieurs brasses d'étoffe, et Ton a remarqué ici que presque toujours la victime intercédait en sa faveur. Dans ce cas, il est absous de droit, ctfortsouvent une femme est ajoutéeau harem du ravisseur.
Lorsqu'un maître fait injustement punir un esclave, si celui-ci se plaint et prouve à ses juges l'iniquité de la correction, à l'instant il est confisqué au profit du gouvernement. Vous comprenez dès lors si les Hollandais manquent de serviteurs.
Un Malais libre dont la coupable conduite est signalée à son rajah est vendu au profit du souverain ; et comme les rajahs sont tributaires du résident ou gouverneur, ils sont tenus de rembourser à celui-ci un quart ou un cinquième du prix de la vente.
L'idolâtrie est une religion des Malais ; mais ils ont pour leurs rajahs un respect qui va jusqu'à l'adoration, et quelques-uns même les regardent comme les fils des dieux.
La nourriture des Malais consiste en riz, poissons salés, buffles, poules et quelques fruits; ils n'ont point d'heure fixe pour leurs repas, et les femmes ne mangent jamais avec eux, car elles sont traitées en véritables esclaves.
Le costume de celles-ci est formé de deux belles pièces d'étoffe, l'une appelée cahen-slimout, l'autre cahen-sahori ou cabaya. La première est nouée à la ceinture et descend en plis gracieux jusqu'au genou ; l'autre est jetée avec caprice sur les épaules, mais retenue également par un cordon ou un nœud. Toutefois ce qu'il y a de particulier dans les habitudes d'habillements des Malaises, c'est qu'elles attachent le cabaya, non pas en dessous du sein, non pas audessus, mais au milieu, ce qui leur coupe fort disgracieusement la gorge en deux parties. Expliquez ces singuliers caprices de la mode : une torture pour s'enlaidir et se défigurer!
Les femmes malaises sont grandes, admirablement taillées ; leur démarche a quelque chose de noble, d'imposant et d'indépendant qui leur sied à ravir, et on lit dans leur regards une fierté native dont on est soudainement frappé. Leur chevelure est de toute beauté, et rien n'égale les soins minutieux qu'elles lui donnent. Le matin, que vous assistiez ou non à leur toilette, elles se jettent à l'eau à quelques pas de la ville, inondent leur tête de cendres fines, les laissent à demi enlever par le courant, puis avec un citron ouvert, en guise de pommade ou d'essence, elles donnent un lustre éclatant aux cheveux, et à l'aide d'un immense peigne de bois, à trois ou quatre dents au plus, d'une forme courbe etoriginale, elles achèvent ce que l'eau, la cendre et le citron ont commencé.
Nulle statue antique de Rome et d'Athènes n'est harmonieusement coiffée comme la moins habile des femmes de Timor. David et Pradier en mourraient de jalousie.
Eh bien ! ces jeunes fdles que vous voyez là si bien posées, si âpres à fixer voire attention, détaillez-les maintenant. La destestablc habitude que les hommes ont contractée de se fourrer sous la lèvre supérieure une énorme pincée de tabac assaisonné de chaux est encore plus en faveur chez les femmes, de sorte qu'à seize ou dix-huit ans elles n'ont plus de dents ou les ont noires comme du charbon. Elle se prétendent
plus belles ainsi, soit; mais en Europe nous avons d'autres goûts : l'ivoire est plus apprécié que l'ébène. Le malheur est d'autant plus grand, que celles qui n'emploient ni le bétel ni le tabac ont des dents d'une blancheur éclatante. Concluons donc sans malignité que la coquetterie exerce son empire dans cet hémisphère comme dans le notre ; que les dames de Timor, ainsi que chez nous, sacrifient tout à la mode, et que les voyageurs ne mentent que fort peu en publiant que, dans cet archipel, la couleur noire des dents est un attrait de plus à l'aide duquel le beau sexe cherche à établir sa puissance. Je conseille aux femmes
H.Vr
Chinois de Koupang jouant aux dés.
de Timor d'essayer de plus sûrs talismans : il faut d'autres séductions aux farouches Malais. Toutefois faisons observer que, lorsque les ravages de la chaux vive se sont fait trop sentir, c'est-à-dire lorsque les gencives ont été totalement dépouillées, le râtelier absent est remplacé par un râtelier en or que les Désirabodes du lieu fixent dans la bouche avec une adresse merveilleuse. Pourquoi donc réparer un dommage fait avec connaissance de cause ?
Les maladies les plus communes sont la gale, la lèpre et en général toutes les maladies de la peau. La petite vérole dépeupla la colonie il y a une trentaine d'années, et rien n'a pu décider les Malais à accepter les bienfaits de la vaccine. Les Européens, peu habitués aux chaleurs tropicales, sont souvent victimes
dans ce pays d'une dyssenterie qui dégénère parfois en maladie contagieuse, et il est à remarquer que jamais un Malais n'en a été atteint. La peau de grenade infusée dans de l'eau de rivière est, dit-on, un remède efficace contre ce redoutable fléau.
En 1795, un épouvantable tremblement de terre ébranla Timor jusque dans ses fondements ; la lave se fit jour à la fois par cent cratères ; les rivières se tarirent; toutes les maisons furent renversées, tous les édifices détruits, le temple chinois jeté sur la plage et la mer refoulée. Les îles voisines ne furent point épargnées ; une horrible catastrophe menaça l'archipel entier, et les populations effrayées crurent être arrivées à leur dernier jour. Depuis cette époque les feux sous-marins bouillonnent sans cesse, mais
les tremblements de terre, quoique fréquents, n'ont occasionné aucun notable dégât. Le courroux des éléments semble avoir passé dans l'âme des naturels.
Après le crocodile, le reptile le plus dangereux est un petit serpent brun que les Malais appellent lùssao; il a d'ordinaire trois pieds de longueur sur un pouce de diamètre. Quelques habitants m'ont assuré que la blessure en était mortelle; M. Thilinann m'a dit le contraire; mais il prétend qu'on en éprouve pendant quelques jours des douleurs intolérables.
Je vous ai parlé du peuple malais; ses souverains après lui ont des droits à mon attention, et, même envers les monarques, je me pique de courtoisie.
Les rois de ces pays se disent insolemment les descendants des dieux et gouvernent en véritables despotes. Ils ont droit de vie et de mort. Dans un moment d'humeur querelleuse ou sur un simple caprice, ils l'ont trancher la tète à qui leur déplaît, et le
plus souvent ils la tranchent eux-mêmes sans autre forme de procès, sans que personne ose y trouver à redire. C'est un jeu pourtant qui pourrait avoir un jour de graves conséquences, surtout si le vent civilisateur d'Europe arrive plus pur jusqu'en ces climats.
Il est cependant à remarquer que, parmi ces princes si farouches, si cruels, si sanguinaires, on en trouve parfois quelques-uns qui donnent des exemples de désintéressement et de dignité que l'on comprendrait à peine chez nous. Bao, par exemple, roi de Bottie, étant dans sa jeunesse d'un caractère violent et emporté, abdiqua volontairement la souveraineté en faveur de son frère, dans la crainte que de semblables penchants ne lui fissent commettre de grandes injustices. Mais voyez où le fanatisme et la stupidité peuvent entraîner la puissance :
Un jour que, dans un accès de violente colère, Bao venait de décapiter un de ses sujets, furieux et déses-
line'dcscription exacte d'un tombeau chinois est impossible. (Page (J8.)
péré après l'exécution, il coupa à l'instant même la tête à deux de ses principaux et de ses plus chers officiers, « en expiation, dit-il, du crime atroce qu'il venait de commettre. » Bao, n'ayant pas été heureux dans le choix de son successeur, qui faisait trembler ses sujets sous son sceptre de fer, le gouverneur de Timor rétablit Bao, et depuis ce jour ce prince est parvenu à maîtriser les premiers pencliants de son âme.
Appelé à Koupang pour fournir aux Hollandais son contingent de soldats dans la guerre qu'ils avaient à soutenir contre Louis, monarque révolté, il s'est \u forcé, pour cause de maladie, de confier le commandement de ses troupes à ses premieis officiers et d'attendre, inactif, le résultat de la lutte. On nous en avait fait de si pompeux éloges, que nous résolûmes de lui rendre nos bommages, espérant bien que nous recueillerions auprès de lui une foule de détails précieux sur les mœurs et les institutions des peuples soumis aux rajahs ses frères, comme on dit ici, ou aux rois ses cousins, comme on dirait en Europe.
Les visites aux princes se font ici sans cérémonie, sans introducteur, sans suisses, ni valets, ni maréchaux aux portes; on va chez eux comme chez un
voisin; on cause, on se serre la main, on s'assied côte à côte et l'on se dit adieu. J'étais en veste de toile blanche et eu chemise de matelot; le roi Bao pouvait bien se mettre à l'aise, et je ne lui en voulus pas de son négligé tout à fait sans façon.
Evalé-Tetti, roi de Dao, était avec le roi de Boitie. Ce dernier avait pour sceptre une canne de jonc à pomme d'or. Il est âgé de cinquante ans ; il est grand, bien fait, et parait jouir d'une vigoureuse santé. Ses traits respirent la boulé; son œil est doux, sa bouche petite et riante. Il est vêtu d'une espèce de manteau dans le genre de nos rideaux d'indienne à grandes fleurs en couleur. Sa ceinture est un cahen-slimout absolument conforme à celui de ses sujets; il avait les pieds et les jambes nus.
Le roi Évalé-Telli est âgé d'une soixantaine d'années; il est escorté de quelques guerriers et d'un de ses grands officiers qu'on nous a dit être son premier ministre; ceux-ci ont l'air de deux sapajous et sont mis comme deux mendiants.
Les prêtres des Malais sont les devins ou augures. A Rottie ou ,ï Timor, dans chaque ville, on en compte quatre dont le chef est le plus âgé. Ces prêtres lisent l'avenir dans les entrailles des victimes, et les poulets
sont les animaux dont on se sert le plus fréquemment. Outre qu'ils coûtent moins que les porcs, les buffles ou les canards, qu'on interroge aussi quelquefois, ces prêtres sont plus exercés à lire dans ces sortes de vocabulaires et paraissent plus certains de ce qu'ils annoncent. On consulte les devins dans toutes les affaires importantes, lorsqu'il s'agit, par exemple, d'une déclaration de guerre, de fixer le jour d'une bataille, d'en connaître l'issue; ils désignent assez souvent le nombre d'ennemis qui seront tués et celui des prisonniers qu'on fera, et à l'exemple des augures grecs et romains, ils enveloppent toujours leurs prédictions dans une phrase à double sens. Les devins peuvent se marier, et leurs fonctions sont héréditaires. Ainsi, à la naissance d'un de leurs enfants, il n'y a pas de témérité à avancer que ce sera un jour un fripon.
Lorsque le grand prêtre monte à cheval, l'usage des selles est défendu à tous ceux qui l'accompagnent. Ce cas excepté, l'interdiction des selles n'existe jamais, quoi qu'en disent certains voyageurs, et leur religion ne leur prescrit rien à cet égard. Mais rarement les Malais en font usage, et ils ne montent leurs chevaux qu'à poil et sans élrier, en les guidant par leurs cris ou à l'aide d'un petit frein.
Il existe dans chaque ville une maison sacrée, nommée Rouma-Pamali. (.'est à la fois la demeure du devin et le lieu où l'on dépose le trésor royal.
L'entrée en est interdite à tout le monde, à l'exception du rajah: c'est là qu'on apporte les tètes des prisonniers faits à la guerre, après en avoir retiré la cervelle. On les suspend ensuite à des arbres, mais de préférence auprès des tombeaux des rajahs vainqueurs. Digne trophée de ces peuples barbares, les têtes des ennemis morts au champ de bataille sont exposées pendant neuf jours dans le Rouma-Pamali, et pendant ce temps seulement le peuple a le droit de pénétrer dans cette demeure où se commettent tant de sacrilèges. Lorsque le rajah meurt, il est porté au Rouma-Pamali, où il est exposé pendant quelques jours à la vénération du peuple.
Il parait qu'il n'existe aucune cérémonie religieuse pour la consécration des mariages. Le prétendant fait au beau-père des présents relatifs à sa fortune et au prix qu'il attache à la possession de l'épouse qu'il vient demander.
Les enfants sont portés à leur naissance dans le Rouma-Pamali, où ils reçoivent rarement le nom de leurs parents.
La famille réunie chante à la mort d'un Malais pendant que son corps est exposé sur des nattes et qu'un esclave, armé d'un éventail de plumes de coq, éloigne les insectes de la figure du défunt.
Le corps, porté par les amis, est jeté dans une fosse où l'on dépose aussi quelques-uns des meubles qu'il affectionnait le plus; tout disparait avec lui... jusqu'au souvenir. J'ai assisté à une de ces cérémonies funèbres, où cinq ou six personnes poussaient des cris lamentables. Je les ai trouvées, le lendemain, tranquilles comme si elles n'avaient rien à regretter.
Le sceptre des rajahs est héréditaire : c'est le frère aine qui succède au gouvernement.
Lorsque tous les frères sont morts ou qu'il n'en a pas existé, le fils aîné du premier rajah ou l'aîné des frères est l'héritier de la couronne. Les femmes n'ont aucun droit à la succession au trône. Je suis surpris qu'elles aient permis cette loi dans un pays où elles paraissent régner sur les souverains, lesquels seuls, parmi tous ces hommes, montrent une grande considération pour leurs favorites.
Les rajahs ont sous leurs ordres des officiers nommés toumoukouns, seuls dignitaires qui séparent le souverain de son peuple. Le nombre de ces officiers est relatif à la puissance du rajah. Celui de l'île de Dao en a sept; Bao, roi de Rottie, en a dix-huit.
Parmi les peuples appelés à défendre les Hollandais dans la guerre qu'ils ont à soutenir, on remarque les guerriers de Savu et de Solor, qui presque tous servent volontairement. Ceux de Solor surtout donnent dans les combats dss exemples d'une cruauté repoussante. On assure que, dès qu'ils ont fait tomber un ennemi, ils se jettent sur lui et l'achèvent avec leurs dents. En général leurs combats sont très-meurtriers, et il suffit d'une bataille pour décider de l'issue de la campagne.
L'ile est aujourd'hui un vaste théâtre de rapines, de meurtres et de cruautés. Le gouverneur hollandais Ilazaart, ancien officier de marine, s'est, à la tête de dix mille hommes, campé dans l'intérieur pour s'opposer à la levée de boucliers du rajah Louis, dont on dit tant de merveilles.
Louis est chrétien, fils de Tobany, roi d'Amanoébang, pays situé à cinq jours de marche à l'est de Koupang, au milieu des possessions hollandaises. Il fut élevé dans la religion catholique, et las enfin des tributs onéreux que lui imposaient les Hollandais, il résolut de se déclarer libre et indépendant. Voilà dix ans qu'il parcourt Timor à la tête de sa redoutable armée, assujétissant les rois ses voisins, qui viennent tous à l'envi implorer le secours du résident.
Chef d'une poignée de soldats dévoués à ses intérêts, Louis d'Amanoébang parait ne pas redouter les efforts de tant d'ennemis coalisés. Déjà il a su les forcer une fois à lui proposer une paix glorieuse, pendant laquelle sa protection et ses encouragements ont appelé dans ses États un grand nombre de personnes distinguées et d'ouvriers habiles qui, avec le goût des arts, y ont fait naître le commerce et l'industrie.
Déjà encore ses armes victorieuses l'ont conduit, il y a sept années, aux portes de Koupang, où il répandit la terreur après avoir brûlé quelques édifices et la maison même du gouverneur. Aujourd'hui qu'on a voulu lui imposer un joug honteux, il s'est de nouveau déclaré indépendant, et, à la tête d'une armée de six mille hommes, dont les deux tiers sont armés de fusils et montés sur des chevaux, il ose se flatter d'un succès qui peut affranchir cette colonie d'un pouvoir despotique et détrôner quatorze souverains.
Les armes de ses soldats sont des fusils, des massues, des sabres, des sagaies, des crics, une audace étonnante et le génie de leur chef.
Louis est adroit; il a déjà tenté heureusement de semer la désunion dans l'armée ennemie. Louis est affranchi de préjugés; il combattrait à l'ombre si les flèches de ses adversaires obscurcissaient le soleil. Louis est encouragé par ses premiers triomphes; il a déjà forcé les Hollandais à bâtir un fort à Dao, qu'il a jadis saccagé. Louis est prudent ; il a fait construire clans ses États des fortifications qui étonneront les Hollandais et plus encore leurs alliés. Louis, en un mot, combat pour l'indépendance; quatorze rajahs combattent pour l'esclavage. Les soldats de Louis mourront auprès de leur chef: il est à craindre que les insulaires réunis sous le pavillon européen ne l'abandonnent avant de combattre ou après le premier échec. Les guerriers de Louis lui sont attachés par la reconnaissance ; la crainte seule a rallié les autres insulaires sous la domination hollandaise. Que de motifs pour supposer que ce chef intrépide sortira vainqueur d'une lutte imposée par l'orgueil offensé et îicceplée
VOYAGE AUTOUll PU MONDE.
lur,
par le patriotisme et le sentiment d'une cause légitime!
Tous les rois appelés par les Hollandais à soutenir cette guerre sont tenus de se mettre à la tète de leurs soldats, ou du moins de suivre le corps d'armée jusqu'au quartier général. Le roi de Denka a conduit mille hommes; mais une maladie l'ayant empêché de les guider au combat, il a obtenu la permission de retourner à Koupang, après avoir juré que ses sujets seraient fidèles à la cause qu'ils avaient embrassée. Cependant, comme, d'après un ancien préjugé, les Malais assurent que les maladies arrivent par l'ordre des dieux, ils croient que, lorsque leur chef est retenu loin du camp par un pareil motif, ils doivent s'abstenir de combattre, et ce préjugé, si utile aux intérêts de Louis, a causé une grande désertion parmi les soldats venus de Denka. Encore un semblable événement, et Louis n'éprouvera qu'un regret, celui d'avoir trop peu d'ennemis à soumettre.
Les Anglais ont fait deux expéditions contre le roi Louis, la première en 1815 et la deuxième en 1816, sans pouvoir le vaincre. 11 est grand, vif, impétueux; son courage étonnant, mais réfléchi ; ses projets sont hardis, mais non impossibles ; il récompense dignement le mérite et il punit cruellement toute désobéissance. 11 ne manque peut-être à la gloire de cet homme extraordinaire qu'un historien qui dise ses exploits.
Rival redoutable, révéré des Timoriens, l'empereur Pierre, mort aujourd'hui à toute idée d'ambition, ne s'est point agité au choc des cris qui retentissent autour de ses domaines ; et sur son lit de douleur, il attend paisiblement sa dernière heure.
C'était un nouveau monarque à visiter. Nous nous décidâmes prompt ement et nous nous mîmes gaiement en roule. La petite caravane se composait de Bérard, Gaudichaud, Gaymard, Duperrey, Taunay et moi, tous avides d'apprendre, tous amis dévoués, presque toujours compagnons inséparables dans les excursions les plus périlleuses.
La route, après avoir dépassé Koupang, est. un sentier délicieux ombragé par une riche végétation, et bordé d'un côté par le lit d'un torrent qu'on passe souvent à gué. Après une heure de marche, peu à peu on s'élève et l'on gravit une petite colline au sommet de laquelle est le tombeau de Taybeno, ancien rajah de cette partie de l'île. Un arbre mort le dominait, et sur deux branches de cet arbre sont deux crânes de Malais, encore revêtus de leur belle chevelure. A la bonne heure, de pareils hommages rendus aux morts! Nous demandâmes à deux naturels qui nous accompagnaient depuis quelques instants la permission de les détacher de l'arbre : Pamali, nous répondirent-ils d'un air effrayé, et nous poursuivîmes notre route après avoir dessiné le tombeau, qui n'offre rien de remarquable.
Cependant nous arrivâmes bientôt sur le territoire de l'empereur. Des troupeaux de buffles, une végétalion vigoureuse et quelques terres labourées nous donnèrent d'abord du souverain une idée avantageuse qui s'accrut encore lorsque nous arrivâmes auprès de sa demeure. Nous y fûmes introduits.
Son palais est une case en vacoi, goémon, arêtes de palmistes, le tout lié fortement et recouvert de feuilles de latanier à plusieurs couches. Il se compose d'uneseule pièce noire, profonde, ne recevant le jour que de la porte, qui est basse et très-étroite. Là, point de meubles, si ce n'est un coffre chinois orné de riches incrustations, dans lequel sont probablement enfermés les trésors du monarque ; plus un vaste fau-
teuil en bois d'ébène, bien travaillé, (pie je soupçonnai de fabrique japonaise. Çàet là, à terre, des nattes tressées aux Philippines et plusieurs vases grossiers pour la boisson et la nourriture. Une douzaine de fusils, une vinglaine de crics et un grand nombre de piques et de sagaies tapissaient les murailles.
L'empereur était assis dans son fauteuil à bras. A notre arrivée, il se leva à demi, nous tendit la main et nous présenta des nattes sur lesquelles nous nous accroupîmes. A ses côtés étaient deux de ses principaux officiers, debout, à l'air farouche, au regard menaçant, le fusil d'une main, le cric del'autre, drapés avec leur pittoresque cahen-slimout, et prêts sans doute à enlever nos têtes sur un signe du chef. Mais celui-ci était trop courtois et trop bienveillant pour en user avec cette familiarité. Un petit enfant de sept â huit ans, absolument nu et taillé en athlète, s'appuyait sur l'empereur : c'était son fils, à qui je m'empressai d'offrir un étui, des aiguilles, un paquet d'épingles, des ciseaux et un miroir. Il reçut mes cadeaux avec une grande joie et me permit de l'embrasser: puis, le priant de rester immobile, je fis son portrait ainsi que celui du monarque, et je leur en donnai une copie, que l'un des deux Malais porta avec soin sur le coffre chinois. En échange je reçus deux sagaies et un cric magnifique, encore tout paré des touffes de cheveux des ennemis vaincus.
Pierre portail sur sa figure décharnée les caractères de la décrépitude la plus avancée; on l'aurait cru centenaire, quoiqu'il n'eût que soixante ans au plus; mais ici la rature est si active, si puissante, qu'elle pousse bien vite les hommes dans la tombe. Pierre tenait dans la main sa canne à pomme d'or; il était coiffé d'un bonnet de coton blanc, vêtu d'une robe de chambre à grands ramages, et sur ses flancs osseux flottait un cahen-slimout plus fin et plus beau que ceux que j'avais tant admirés à Koupang.
Notre visite fut courte: nous serrâmes affectueusement la main au patriarche de Pile, nous revîmes en passant ces belliqueux soldats dont l'allure guerrière est si imposante, et nous arrivâmes â Koupang, escortés par un violent orage auquel les solitudes que. nous parcourions donnaient un caractère de lugubre majesté. La voix de la foudre dans le désert est à la fois chose terrible et solennelle : vous croiriez que c'est pour vous seul que jaillit l'éclair et que retentit la menace.
Et maintenant que j'ai jeté un rapide coup d'œil sur cette colonie de Koupang, je nie demande quelles sont les heures de joie des Malais qui la peuplent : ils n'en ont, pas; quels sont leurs jours de fête? ils n'en ont pas ; leurs époques de réjouissances publiques? ils n'en ont pas; leurs nuits d'un sommeil doux et paisible? ils n'en ont pas. Dès que le Malais se réveille, il s'arme de sa longue pipe de fer, de son lourd fusil ou de son redoutable cric empoisonné; le Malais de Timor n'est heureux que lorsqu'il sent auprès de lui, sur ses flancs ou dans ses mains, ses instruments de mort ou de vengeance ; le Malais de Timor ne m'a paru avoir de caresse ni pour son ami, s'il a un ami, ni pour sa femme, ni pour son père. On lui a dit : « Voilà du fer, défends-toi, attaque et tue ; si tu n'as point de glaive alors que tu te trouves en face d'un adversaire, déchire-le avec les dents; la pitié, c'est plus qu'une faiblesse, c'est une faute ; l'homme vaincu et pardonné peut être soumis, mais il ne pardonnepas, lui. Fairegrâce à un ennemi, c'est presque avouer qu'on le redoute, et l'on n'est vraiment vainqueur d'un homme que lorsque la terre le couvre. »
Il y a sur Timor en général, et sur Koupang en particulier, un voile funèbre, indice certain de quelques sanglantes catastrophes, et le voyageur se seul à l'aise alors seulement qu'il s'en éloigne Les gens qui vous accompagnent sur le rivage et que vous avez vus tous les jours pendant votre relâche n'ont sur la figure aucune expression de regrets ; ils ne vous disent point adieu, ne vous tendent pas la main, et vous n'êtes pas encore partis qu'ils détournent la vue avec dédain ou mépris. Ne me parlez pas d'un peuple qui vit sans un sourire sur les lèvres. Il est vrai aussi que les Chinois sourient toujours et à tout le monde.
L'aspect général cte Timor, dominant en souveraine ce groupe nombreux de petites iles qui l'entourent comme d'humbles tributaires, attriste et impose à la fois. Ce sont sur la plage de vastes réseaux de lataniers, de vacois, de cocotiers aux couronnes si élégantes et si flexibles ; puis vient le rima ou arbre
à pain, puis encore lepandanus, qui de chaque branche laisse tomber des jets nouveaux auxquels la terre donne de nouvelles racines, le pandanus qui à lui seul forme une forêt, et l'ébénier au sombre feuillage, et l'odorant sandal, dont les ciseaux et les burins chinois font de si admirables colifichets, et tous ces géants tropicaux se pressant sur ce sol vivace, auquel les volcans intérieurs ne peuvent arracher ni sa vigueur ni sa sève ; et au sein de tant de richesses surgissent, comme des menaces de mort, d'immenses blocs de lave diversement colorée selon la nature des éruptions volcaniques : c'est la destruction à côté de la force, c'est la jeunesse à côté de la caducité, c'est la vie et le néant côte à côte, en lutte perpétuelle, sans être vaincus ni l'un ni l'autre, ou plutôt vainqueurs et vaincus tour à tour. Timor est sans contredit un des lieux de la terre où la botanique, la minéralogie, la zoologie, recueilleraient le plus de richesses.
, . Les (emmes malaises sont grandes, admirablement Initiées. (Paye 99.'
Les Hollandais conquirent Koupang sur les Portugais, qui s'y étaient établis en 1688 ; les Anglais l'occupèrent par capitulation en 1797. Les rajahs se liguèrent de nouveau, les forcèrent à la retraite et dévorèrent ceux qui n'eurent pas le temps de s'embarquer. En 1810, les Anglais s'en emparèrent encore avec une frégate ; mais, enhardis par le souvenir de leurs premiers succès, les naturels les obligèrent une seconde fois à se retirer, après avoir mis à leur tète le premier gouverneur de Koupang, qui dès lors avait le titre de résident. Après la prise de Java en 1811, les Anglais s'emparèrent pour la troisième fois de
cette ville, qu'ils rendirent aux Hollandais en 1816, par suite de la paix générale de 1814. Ainsi font les rois de la terre : ils prennent ou abandonnent, ils protègent ou délaissent les villes, les provinces, les Elats; et dans ces perpétuels changements, les peuples soumis laissent faire, comme s'ils n'étaient nullement intéressés à ce honteux commerce dont eux seuls payent les frais sans en retirer le moindre bénéfice. Au surplus, l'histoirede Timor, dont nous avons esquissé les principaux événements, se résume en peu de mots : quant aux détails, il faudrait les écrire avec du sang.
VO t'A CE AUTOUR DÏJ MONDE.