‹ Souvenirs d'un bas-bretonChapitre 20 sur 35 · LA MESSE DU PEUPLE BRETON · texte numérisé non relu

LA MESSE DU PEUPLE BRETON

À Brest, comme je l'ai déjà dit, l'approche de la révolution qui allait renouveler la France commençait à se faire assez vivement sentir, et l'insolence aristo-

d'un bas-breton 487

cratique du grand corps s'était un peu adoucie. Les bourgeois et les officiers bleus pouvaient bien encore recevoir des insultes, mais non les souffrir patiemment. Une velléité d'insurrection contre les privilèges se manifestait partout; l'esprit révolutionnaire soufflait dans toutes les âmes. C'était je ne sais quoi de turbulent, d'audacieux, que l'on se communiquait par la parole, que l'on respirait dans l'air, que l'on sentait germer subitement en soi , sans cause apparente. Les classes inférieures, jusqu'alors exploitées, semblaient toucher à une de ces heures de résolution que tout homme a connues, au moins une fois dans sa vie, et pendant lesquelles on joue sa tête à pile ou face; espèce de fièvre de courage qu'il serait aussi difficile de motiver que ces prostrations morales, ces lâchetés magnétiques, qui se saisissent à certains moments des peuples ou des individus, et les livrent à la tyrannie du premier venu. Sans s'expliquer nettement cette situation nouvelle, les officiers de marine en avaient l'instinct. On le devinait à leur air moins absolu, à je ne sais quelle prudente inquiétude qui se déguisait aussi mal que la triomphante allégresse de ceux du tiers. Les événements qui avaient eu lieu à Rennes, les 26 et 27 janvier, et la lutte sanglante des jeunes bourgeois contre la noblesse, aidée de ses valets, étaient venus accroître la fermentation qui travaillait sourdement la population brestoise. On se réuni

dans les cafés pour lire la Sentinelle du Peuple, dont l'énergique langage ne ménageait déjà ni les idées ni les personnes. A cette époque, on n'avait point encore eu d'exemples d'une telle hardiesse. En lisant pour la première fois un journal dans lequel on osait tout dire, chacun éprouva une sorte de saisissement et de peur. La presse était une arme inconnue, dont l'explosion fit sur tous le même effet que la poudre à canon sur les sauvages du nouveau monde; mais, une fois cette première surprise passée, il y eut émulation d'audace : ce fut à qui manierait l'arme nouvelle avec le plus de témérité. Chacun osa dire tout haut ce qu'il n'avait peut-être point osé jusqu'alors se dire à luimême tout bas. On fouilla dans ses vieux ressentiments, on secoua tous les replis de son âme, on vida sa poche de fiel sur le papier, et la colère de tous s'accrut de la colère de chacun. Je fus témoin, avant de quitter Brest, d'une scène qui me donna la mesure de l'opinion publique. C'était le soir; j'entrai dans un café habituellement fréquenté par les jeunes gens de la ville et les officiers bleus. Je fus étonné, en ouvrant la porte, de voir tout le monde réuni autour d'une table, près de laquelle un jeune homme était debout, un verre de punch devant lui, et parodiant avec gravité les cérémonies de la messe. Je m'approchai d'un groupe, et demandai à un officier ce qu'on faisait là. — On dit la messe du peuple breton, monsieur, me

d'un bas -breton 189

répondit-il, en mémoire des célèbres journées de Rennes.

Je prêtai l'oreille : dans ce moment, le jeune homme répétait, à haute voix, cette partie de la messe appelée Tractus dans les missels :

Ce fut, pour les ignobles vaincus, un jour de ténèbres, d'affliction, d'angoisses.

Les humbles fuient élevés, et ils dévorèrent les superbes.

Ils ont dû être confus, ces ignobles, pour avoir tenu une conduite abominable; ou plutôt la confusion n'a pu les confondre, ils ignorent ce que c'est que rougir.

Ils ont mis le poignard aux mains de leurs serviteurs, et ils les ont payés pour répandre le sang du peuple.

Loin d'en rougir, ils en ont lire vanité, et loin de s'en repentir, ils ont gardé parmi eux ceux qui avaient sollicité celle horreur et l'honneur de marcher à la tète des assassins.

Uu des leurs est tombé mort à leurs pieds1.

La mère qui l'avait excilé, placée à une fenêtre, le vit tomber et jetait les hauts cris2.

Partout baltu et terrassé, le noble, honteux, exprime ainsi ses regrets :

« Ah ! le peuple m'a pris par le côté faible; aussi m'a-t-il aisément dépouillé de ma gloire.

» Je suis devenu le sujet de ses chansons; je suis l'objet de ses railleries.

» Il m'a en horreur, il me fuit avec dédain, et il ne train! même pas de me cracher au visage. »

1 De Boishùe.

2 Une autre dame noble, anin C de pistolets et placée aussi à une fenêtre, se faisait indiquer sur qui elle devait tirer.

190 SOUVENIKS

Puis vint la prose, traduite presque entièrement du livre de la Sagesse et de l'Ecc'usïaste :

La nature nous fit tous égaux. Je suis un homme mortel semblable à tous les autres, de la race de cet homme fait de terre; chair revêtue d'uue forme, je suis sorti du ventre de ma mère.

Je suis né et j'ai respiré l'air commun à tous; je suis tombé dans la même terre et je me suis fait entendre d'abord en pleurant comme vous, grands du monde.

J'ai été enveloppé de langes et de grands soins;

Car il n'y a point de roi qui soit né autrement. Les nobles orgueilleux agissent comme s'ils étaient d'une race différente, et cependant leur vanité rampe aux plus misérables besoins.

Le jeune homme lut ensuite l'évangile de la Raison :

Gloire à vous, Père des êtres!

Dès le commencement du monde, dit le Seigneur, j'ai eu en exécration l'orgueil, et la prière de l'humble m'a été agréable. Je veux effacer la mémoire des superbes de l'esprit des hommes. Je les exterminerai avec une de leurs mâchoires, avec la mâchoire d'un poulain d'ànesse. Cette classe de nobles est sans bon sens, sans sagesse. Ils m'ont attaqué par leur insolence, et le bruit de leur orgueil est monté jusqu'à mes oreilles. Je leur mettrai un cercle au nez et un mors à la bouche, et, leur faisant rebrousser chemiu , je les ferai devenir moins qu'ils n'étaient au commencement. Le temps est venu, mon peuple, que vous albz secouer le joug de tous ces tyrans eu robes, en simarres et en épées. Alors le prêtre sera comme ie citoyen, le seigneur comme le serviteur, la maîtresse comme la servaule, le noble comme le bourgeois, celui qui emprunte comme celui

D'UN bas-breton 191

qui prête. Ainsi, l'occasion étant favorable, réclamez hautement vos droits et remettez-vous en possession du privilège de vos pères.

Vinrent après le Credo patriotique et le Pater national.

Page 1