II PRÉFACE
qu'aux gfrands évënements, aux chefs et à Tensemble des masses. Elle explique comment tel ressort intellectuel mû dans la tête de l'Empereur a produit tel ou tel mouvement de centaines de mille hommes. L'historien dépeint Tarmëe française, composée de millions d'individualités dont chacune a une âme, une pensée et un moral, comme une énorme maphine, dont les parties diverses forment une unité.
Ce ne fut qu'il y a quelque trente ans que des romans, tranchant avec les procédés historiques en usage, détachèrent de la masse une de ces individualités, en firent l'étude psychologique et s'efforcèrent de nous la présenter, non pas telle qu'elle fîit jamais, mais telle qu'elle pouvait apparaître k un cerveau de romancier.
Tout enfant, je lus en cachette, au lieu de faire mes devoirs, un de ces romans sur la campagne de i8i3. Un seul sentiment se dégagea en moi : l'enthousiasme. Il me sembla que, moi aussi, j'avais un schako ou un casque, que je mettais au bout de ma baïonnette ou de mon sabre, pour crier : « Vive l'Empereur I » Il me sembla qu'à la batterie de la charge. J'entrais, baïonnette basse, dans le village de Kaya avec les conscrits de la division Souham. Peu m'importait la description que le romancier
PRiFAGE. m
ihisait, au milieu delà bataille, d'une maison éventrëe par les boulets, où une branche de buis béni accrochée au-dessus d'une image semblait dire que <c là on avait aimé » . Ce n'était pas cela qui m'atta* chait* Mais je suivais à l'assaut l'aigle du régiment où était incorporé le héros du roman, je puisais à la même gamelle, j'avais le même enthousiasme^ j'avais surtout celui qu'il aurait dû avoir, plus commode pour un écolier de dix ans, qui lit un roman sur son pupitre, que pour un conscrit qui a le ventre vide et qui marche, sac au dos, au milieu de la pluie, de la boue, des blessures, sinon de la mort.
Ces romans lurent voir qu'à côté de l'Empereur, des maréchaux et des ministres, il y avait les instruments modestes de leurs victoires, et que ces individualités méritaient d'être étudiées sous leurs ! aspects physiques et moraux. Alors apparurent les mémoires de simples soldats, ceux de Coignet, de Fricasse, de Curély et de tant d'autres.
Les notes que nous publions sont de ce genre. Je ne dis pas qu'elles nous fassent voir la guerre d'Espagne sous un beau jour, mais elles nous montrent que si le soldat français n'était pas heureux, il semblait du moins l'être par sa gaieté persistante et par
la blague^ qai arait toujours le damier mot daos toutes les occasions*
(Les notes en question^ écrites de la main de Manière, sont à la disposition de tout écrivaia qui voudrait les consulter en original*)
HISTOIRE ANEGDOTIQUE
Il y a dix ans, j'étais commissaire du bureau de bienfaisance et j'ayais dans mon service le quartier de la butte des Moulins, aujourd'hui disparu. Au nombre des personnes que je visitais fréquemment, se trouvait un sieur Manière, vieillard de quatrevingt-cinq ans passés, aux cheveux blancs coupés en brosse, aux moustaches épaisses, droit comme un I dans sa redingote plus qu'usée, mais sans uûe tache et sans un grain de poussière. Pour toute ressource, Manière n'avait que trois cents francs par an, qui lui étaient alloués, à titre de secours, sur les fonds légaés aux anciens soldats par Napoléon f, dans son testament. C'était, en effet, un ancien soldat du premier Empire, jouissant de toute sa mémoire et ayant conservé Tesprit gouailleur naturel au Parisien. La fine riposte comme le bon
mot ne lui faisaient jamais défaut. Aimant à raconter ses campagnes, il les narrait spirituellement, sans hâblerie, avec simplicité et bonhomie. Il mourut en 1880; pendant lesjours qui précédèrent sa mort, je le voyais souvent pour lui apporter les secours que TAssistance publique lui accordait. J'avais eu de longues conversations avec lui; à plusieurs reprises, il m'avait emmené aux Invalides et mis en rapport avec ses vieux camarades de la Grande Armée. Moi, qui sortais du régiment, et lui, qui y était entré en 1807, nous nous étions liés d'amitié, à ce point que, lorsqu'il mourut, il me légua tout ce qu'il possédait, sa croix de la Légion d'honneur, sa gourde avec laquelle il avait (ait les campagnes d'Espagne, el son portefeuille rempli de papiers.
J'ai longtemps gardé ces papiers sans les publier; aujourd'hui, je viens les présenter au public. Dans ses notes, Manière se peint tel que je l'ai connu. Tout ce qu'il y raconte est empreint d'un tel accent de vérité qu'il a dû en être Tacteur ou le témoin, à coup sûr. Quelquefois, ce sont des aneo» dotes sans importance; un peu plus loin, ce sont des faits qui touchent aux questions les plus élevées de l'histoire.
A l'âge de quinze ans il est incorporé cc»nme trom» pette jusqu'à l'époque de la Restauraticm, où, rentré dans ses foyers, il a encore des rapports avec ses anciens camarades restés dans l'armée. Nous le voyons presque aussitôt après son entrée au serrice
ÙE L'ARMÉE D'ESPAGNB. 3
passer ev Espagne' a^ec le corps d'armée de VioUMr (i*'oovps)'. n est à' Somo^Sierrai ; successivement, il traverse toute l'Espagne^ il donne son impression sur Tétat de civilisation de ce pays, et dépeint les habitants et les ^Ues tels qu'il les a vus; il nous parle asser longuement du siège de Cadix, auquel il a assisté deur ans avec sa compagnie- d'artU^ lerie, puis de la retraite de Soult sur Valence, de sa' marche' en avant sur Zamora, et enfin de sa ren^ trée en France pour rejoindre la Grande Armée en Champagne. Malheureusement, là s'arrêtent sn^s notes; il ne nous parle ni' de Vittoria, ni des com^ bats qui eurent lieu autour de Bayonne, et nous ne le retrouvons que lorsqu'il est retraité, après la campagne de France,, pendant la Restaurations Cq[)endant il a assisté à presque tous les oombats de'i8i49 il a été blessé à Champaùbert, comme le* portent ses états dé service, et il me répétait qu'en Champagne il avait vu maintes fois l'Empereur, qui lui parla.
Ces notes, xiisons-nouSfjious sont parvenues «sans liaison entre elles et même sans aucun ordjte; à>en croire le sommaire que Manière avait fait, beaucoup d'entre elles auraient disparu. Quelquefois il nous décrit des anecdotes personnelles, ailleurs il parlé de faits militaires auxquels il a pris part. Pour le comprendre, pour entrer, en quelque sorte, dans son. personnage et saisir les milieux dans lesquels il se dépeintv îl nous faudra intervenir. N<ms pren*
droQs donc la parole pour exposer, en quelques mots, les événements qui ont précédé ou accompagné ceux dont il parle, et qui les expliquent succinctement.
D'abord, en raison de son âge, il s'engage comme trompette dans les gendarmes d'ordonnance de la garde, corps d'élite, à l'uniforme vert, resplendissant de broderies d'argent, composé de jeunes gens de famille. Que ce soit dans ce corps ou ailleurs,, partout où nous le verrons, Manière se montrera à nous sous le jour spirituel du vrai gamin de Paris. A Mayence il commence « ses blagues ».
Le i8 avril 1807, nous dit-il, étant à Mayence, aux gendarmes d^ordonnance de la Garde impériale, nous allâmes à la promenade; nos chevaux n'avaient qu'une couverture sans selle ; on commanda : Au trot. Un monsieur, nommé Bordemer, se tenait très mal à cheval ; je me mis à lui dire : « Monsieur Bordemer, vous vous tenez à cheval comme une pincette sur le dos d'un chien. » Rentré à la caserne du Cheval (Tory dans la Grande Rue, à Mayence, M. Bordemer dit à M. de Monaco, qui était chef d'escadron, que je l'avais insulté en disant qu'il se tenait mal à cheval.
Le chef d'escadron me dit : « Tu vas montera cheval. » Je lui observai que j'en descendais. Cela ne lui parut pas suffisant : on fit sortir de l'écurie un cheval de cinq ans, — il y avait plusieurs jours qu'il n'en était sorti, — on lui mit seulement un bridon, il était à poil, on me prit par une jambe, on me jeta sur le dos de cet animal qui ne demandait pas mieux que de courir. Dans la cour du quartier, il y avait un grand carré long avec de la terre : c'était là
qu'on exerçait les recrues; je partis au trot; le chef d*escadron me cria d*allonger; au moment où je passais devant lui, il lança un coup de chambrière sous le ventre du cheval ; celui-ci m'emporta au galop ; j'eus beau scier du bridouy le cheval était plus fort que moi (je n'avais que quinze ans). Comme j'aurais fini par me casser le cou« je dirigeai le cheval près d'un tas de fumier, sautai en bas du cheval et l'abandonnai; le cheval, voyant la grande porte de la caserne ouverte, gagna la Grande Rue et fila au travers de la place Verte ; c'était le jour de marché : il sauta dans des paniers à œufs, des fromages blancs, blessa deux femmes et causa un dommage de trois cents francs.
Je reçus comme punition cinq jours de salle de police ; je dis au chef d'escadron que c'étaient plutôt ceux qui m'avaient donné un cheval plus fort que moi et qui avaient essayé de me faire casser le cou qui devraient être punis.
Comme il n'y avait pas de salle de police, on me fourra dans une boutique où il y avait trois marches à monter; on avait mis des barreaux de fer aux fenêtres, la vue donnait sur la rue. Il y avait deux jours que j'étais là, lorsque M. Bordemer, qui m'avait fait punir, vint à passer avec deux de ses amis; m'ayant aperçu, il s'approcha de la croisée où j'étais et me fit de la morale; il me dit devant ses deux amis : « Petit drôle, je vous ai bien dit que je vous ferais punir I » Quand il eut fini, j'ajoutai : m Quand j'aurai fini mes cinq jours de salle de police, cela ne vous empêchera pas de vous tenir à cheval comme une pinoette sur le dos d'un chien. » Ses amis se mirent k rire en lui disant : « C'est bien fÎBdt, tu n'aurais pas dû faire punir ce jeune homme ! »
Le corps des gendarmes d'ordonnance est bientôt licencié, et Manière passe alors à la 3* batterie