‹ Souvenirs d'un chanteurChapitre 1 sur 11 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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Souvenir» d'enfance. — Comment se révèle ma vocation.— J'entre chez Choron. — Mon premier succès d'argent. — J'ai pour élève un futur homme célèbre. — - Projets de mariage. — Comment j'échappe à la chapelle Sixtine. — Premrer voyage en Italie.

On m'a souvent demandé, depuis quelques années, pourquoi je n'écrivais pas mes mémoires. Longtemps j'ai hésité à le faire. J'ai presque toujours regardé comme une présomptueuse inutilité, de la part d'un artiste, 'd'écrire l'histoire d'une existence dont une partie appartient pour ainsi dire au public,

qui n'a pas besoin, par conséquent, qu'on la lui raconte, et dont l'autre ne saurait lui offrir d'intérêt. Je me demandais pourquoi moi, par exemple, sans la moindre prétention au talent d'écrivain, j'irais fatiguer le lecteur du récit de mes faits et gestes. J'ai finicependantpar céder, comme tant d'autres, au désir naturel de rassembler et de fixer les souvenirs de toute ma vie. A ces souvenirs se rattache celui d'un grand nombre de personnages célèbres, soit dans les arts, soit dans toute autre partie, et c'est uniquement à ce titre que, j'ose l'espérer, ils pourront offrir quelque intérêt aux personnes qui voudront bien les lire. Je me laisse donc aller à ma fantaisie , me promettant toutefois d'être bref, afin de n'être pas trop ennuyeux.

J'avais apporté en naissant l'instinct de la musique, du chant; il ne fallait qu'un hasard pour décider de ma vocation; voici comment il se présenta.

En I8I0, dans une modeste maison de la

rue Sain-t-Deuis, demeurait, sur le uiême palier que mon père, un violoniste de l'orchestre de rOpéra,dunom de Lecarpentier.

Je me rencontrais sur l'escalier avec son fils, bambin de six ou sept ans, tandis que j'en avais huit. Or, un jour que je m'amusais à lui faire descendre l'escalier en le tirant par les jambes, le jeu, parait-il, ne lui plut pas complètement, car il se mit à pousser des cris de paon.

Aussitôt, une bonne vieille dame, tante de ma victime, accourut tout effarée, m'arracha l'enfant qu'elle prit sur ses genoux pour le consoler, et me gronda très fort, en me disant que j'étais un monstre de faire du mal à son petit musicien. Comme je restais foudroyé sous ce reproche: « Viens plutôt voir toi-même », me dit-elle, et elle m'entraîna dans une petite salle, où se trouvait un piano sur lequel le petit Adolphe joua de sa main droite l'air : « J'ai du bon tabac... » Tout émerveillé, je fis amende honofable et de ce jour commença, entre

Adolphe Lecarpentier et moi, une liaison qui ne s'est terminée que par sa mort, survenue il y a quelques années. Dès lors aussi ma carrière s'ouvrit. Madame Lecarpentier m'enseigna le solfège en même temps qu'à son fils, et me mit en état d'entrer au Conservatoire à Fàge de neuf ans, dans la classe d'un monsieur Rogat, vieux musicien de l'ancienne école, dont bien souvent l'archet corrigea par des coups sur mes doigts mes étourderies et mes bévues.

Je ne restai pas longtemps entre les mains de M. Rogat. Au commencement de 1817, Choron, directeur de l'Opéra, fut remplacé dans ses fonctions, et, en échange, le directeur des Beaux-Arts, M. le comte de Pradel, le mit à la tète d'un Pensionnat Royal de musique religieuse qu'on allait fonder, et dans lequel on devait créer huit bourses, pour huit enfants choisis par examen dans les classes du Conservatoire.

Je ne manquai pas de me faire inscrire parmi les jeunes candidats, et, le jour du

SOUVENIRS n'iN CHANTEUR

concours arrivé, j'allai comme les autres, accompagné de ma mère, attendre, dans la salle contiguë à celle des examens, que ce fût à mon tour de passer.

Enfin, on m'appelle. Bravement je me présente, je déchiffre la leçon qui m'était imposée ; puis, arrêtant la main de M. Perne, qui tenait le piano : « Ce n'est pas tout, lui dis-je, maintenant je vais vous chanter une romance. » Et, tirant, en effet, un morceau de ma poche, où je l'avais plié, je le présentai à l'accompagnateur, qui voulut bien me le faire chanter.

Dans la salle d'attente, toutes les mamans qui écoutaient, anxieuses, ce qui se passait, se récrièrent sur mon talent, et dirent à ma mère que je serais le premier reçu au pensionnat. Cette belle prophétie ne se réalisa point. On choisit huit sujets, dont trois, je crois, sont devenus des musiciens, et l'on me mit de côté. Ce n'est pas étonnant, j'étais sans protecteurs !

Quelques mois se passèrent; puis, un

SOUVENIUS d'un chanteur

beau jour, un mien cousin vint me prendre et m'emmena chez M. Choron, qu'il connaissait. Choron m'écouta, fut content et m'accueillit comme externe. Au bout de quelque temps, après une leçon où j'avais dépassé mes camarades : « Tu mangeras avec nous, me dit-il, tu demeures trop loin pour t'en aller seul. » Une autre fois, dans une occasion semblable : « Allons, me dit-il, dès aujourd'hui tu coucheras chez nous ; on ne m'a pas donné de lit pour toi ; mais nous en trouverons un. «Depuis ce moment, je fus son pensionnaire. Peu â peu, cet excellent homme, qu'intéressaient toujours les dispositions intellectuelles, et laborieuses chez l'enfance, me prit dans une véritable affection. Voici, du reste, la lettre qu'il écrivait à son beau-frère, par lequel mon père lui avait fait demander ce qu'il pensait de moi. Je l'ai gardée, moins pour la satisfaction de vanité qu'elle me cause, que pour la perspicacité dont mon cher et digne maître y fit preuve.

SOLYENHIS I) UN CHANTELR

Lettre de Choron à M. d'Arcet,

vérificateur des essais, à F hôtel des Monnaies,

à Paris.

« Vous pouvez être parfaitement tranquille, mon cher beau-frère, sur le sort du jeune Gilbert Duprez. Cet enfant a pour la musique et l'art dramatique en général les plus heureuses dispositions.

» J'ai longtemps demandé sa nomination et, quoique je n'en aie point encore la nouvelle officielle, je ne doute pas de l'obtenir. J'y tiens d'autant plus que, l'ayant appelé provisoirement à remplir la place qui lui est destinée, j'ai toute sorte de satisfaction de lui sous le rapport du talent et de la conduite. Je ne doute pas qu'il ne devienne un des sujets les plus distingués qui sortiront de mes mains, et, quelle que soit la carrière qu'il choisisse, il y doit obtenir les plus grands succès. Je suis on ne peut plus satisfait d'avoir à vous rendre, d'un sujet auquel vous vous inté-

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ressez, un témoignage aussi avantageux et qui, comme vous le savez, ne peut être que sincère.

» Je vous souhaite le bonsoir, ainsi qu'à Glaire.

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