DU PROGRÈS CHEZ LES INDIGÈNES
Procëdéa de Tautorîté. —Habitation fixe. — Tente Embryon d'un eêntreci* population. -•« Diionislon.
D'après ce que j'ai indiqué d'autre part, de mes observations sur les musulmans du Tell algérien on doit pressentir que je crois au progrès du peuple indigène. Je ne suis pas de ceux, en effet, qui pensent que nous sommes fatalement destinés à refouler les habitants de l'Algérie devant nous, dans le désert, comme les Yankees chassent les Indiens, et à occuper seuls le territoire de l'ancienne
régence d'Alger. Selon moi, au contraire, le cultivateur du Tell avec ses produits quelque peu développés qu'ils soient, avec ses moyens de transport quelque médiocres qu'ils paraissent, sa main d'œuvre quelque peu active qu'elle se montre, est encore un auxiliaire très-utile, et même indispensable pour tout établissement sérieux de l'autre côté de la Méditerranée.
Je regarde comme presque assuré, que l'agriculteur âe ce pays prendra une grande partie de nos habitudes agricoles, et se rapprochera de nous, de jour en joitr, au fur et à mesure que nous aussi, nous nous rapprocherons de lui; car, il ne faut pas oublier, que, si l'habitant du TelL a bien des choses à prendre de nous, nous avons, nous aussi, quelque peu à lui emprunter, et malheureusement cet échange se fait très-lentement.
Les Européens débarquent en Algérie, pleins de l'idée de leur supériorité, peu disposés à apporter des changements dans leurs usages^ et surtout à faire cas des habitudes de peuplades que l'on considère comme des tribus de
Les musulmans de leur côté, n'ont pas entrevu, jusqu'à présent, quelque chose de bien tentant dans ce que leur a offert le spectacle de la colonisation européenne; mais ce mouvement si lent jusqu'à ce jour, se montrera plus vif, avec le temps et l'expérience. Il n'y a pour moi
d'un chef de bureau arabe. 121
aucune raison de supposer que Tindigëne du Tell, lorsqu'il sera en présence d'améliorations réelles qu'il dépen* dra de lui d'apporter à son existence, ne le fasse pas. En nous reportant à ce qui s'est passé depuis une'quinzaine d'années seulement, ne voyons-nous pas qu'à mesure que la tranquillité s'établissait dans les tribus, les cultures ont plus que doublé en étendue ; le musulman a-t-il hésité un instant, devant ce premier progrès qui lui était naturellement indiqué. Il en sera ainsi de tout le reste : méthodes abréviatrices d'agriculture, transactiçns commerciales, institutions de crédits, il adoptera tout, il se montrera notee émule en tout, aussitôt que des essais sérieux seront tentés.
Examinons comment on apratiqué jusqu'au moment actuel, celte grande entreprise de Ta civilisation de l'Algérie. Le gouvernement de la France a toujours manifesté les meilleures intentions, et, à ce point de vue, il y a réellement un grand pas de fait dans l'esprit des habitants indigènes de l'Algérie. La plupart sont pénétrés de la pensée que le beylik français est animé pour eux d'un généreux vouloir ; et si quelquefois ils ont à souffrir de l'administration de certaines parties du territoire, ils savent bien faire la part des individualités, et déjà l'on peut voir surgir quelque chosed'équivalent à notre ancien : t si le roi le savait. » C'est là un point important de gagné; mais cette bien-
122 SOUVÏNIKS
veillance du gouvernement, comment est-elle interprétée? prenons des exemples.
Il y a eu un moment où, en haut lieu, on a manifesté le d&ir de voir le peuple indigène modifier son état social et se rapprocher de nous. Les administrateurs de rAlgérie n'ont trouvé pour cela rien de mieux que d'engager le cultivateur du Tell à bâtir une maison en pierres. Or, comment lirriver à ce résultat? Eu faisant prendre Tinitiative aux chefs indigènes, a-t-on pensé, L'Algérien, jugeait-on, a une grande vénération pour Tautoritô, il regarde volontiers ses chefs comme étant d'une race naturellement supérieure, et il est trè^beureux de pouvoir l'imiter, suivre son exemple, lorsqu'on le lui permet. Faire que le chef bâtisse, c'est obtenir que daïïs un temps donné toute la tribu construise. Bien } .voyons ce qui arrive.
Le fonctionnaira musulman, toutes les fois qu'il est invité avec instance par ses chefs, à faire quelque chose, se do»nerait garde de ne pas obtempérer. Donc, l'agha ou le caïd a fait bâtir en plein champ, un édifice qui peut avoir une certaine utilité pour son possesseur, mais qui aux yeux de l'individu de la tribu ne représente que le produit du caprice du Français et du chef musulman, et rien du reste d'attrayant, de profitable, de d6sirable pour l'habitant de la tente. Encore est-il à crain-
d'un €hef de bureau arabe. 1^
dre que le caïd lui-môme, ce qui est du reste arrivé, ' une fois sa maison élevée, douue le. mauvais exemple da continuer à habiter sous la tente.
Ceci me rappelle un musulman de grande famille, chef d'une tribu importante, que Ton avait décidé à faire bâtir une fort belle maison et qui vint nous voir à Alger, lorsque celle-ci fut finie; on conduisit le propriétaire (c'est moi qui le conduisais) chez l'officier îupérieur du génie qui avait fait surveiller la construction. Après les salutations d'usage, on causa de la maison i l' officier du génie tout content, et s'attendant à un compliment, de^ mandait d'un ton de supériorité bien prononcée, ce que le sectateur de Mohammed pensait de son immeuble.'
I J'en suis enchanté, répondit celui-ci, avec chaleur; les Français sont réellement des gens extraordinaires, ils m'ont rendu là un service dont je, leur serai toujours reconnaissant, depuis que ma maison est finie je n'ai pas perdu un seul mouton; le soir, je fais .enfermer mon trou^ peau dans l'habitation, et le matin, il n'en manque jamais une seule tête. ,
I "- Comment, et toi, ou demeures^t'u donc,
» — Oh ! moi, reprit à son tour, le mahomôtan avec une façon de suffisance aristocratique, tu comprends qu'un homme comme moi, un homme de race, ne peut habiter que la tente en poil de chameau. >
13i SOUVENIRS
Voilà donc un de ces hommes, qui» d'après nous, devaient donner l'exemple du progrès, qui trouve la tente une habitation bien plus convenable et digne d'un grand seigneur, qu'une demeure en pierres, fût-ce un palais.
Mais revenons à notre démonstration :
L'exemple donné par les chefs indigènes n'a pas été suivi par le simple cultivateur, et il ne pouvait pas l'être; il ne s'agissait pas ici, en effet, d'un burnouss, un turban, un cheval, un fusil; il y allait d'abord delà dépense considérable de faire bâtir une maison d'une seule fois, contrairement à ce qui s'est passé chez nous-mêmes, où le laboureur qui a commencé par la hutte de branchages, n'est arrivé que petit à petit à l'habitation en pierres, laquelle même s'accroissant et se modifiant de génératioQ en génération n'est pas cependant arrivée depuis une quinzaine de siècles qu'elle s'élabore, à un état bien parfait; car il n'y a pas longtemps que dans beaucoup de communes le chaume a fait place à la tuile, et il n'est pas encore disparu de tous les hameaux.
Admettons néanmoins la dépense comme possible et acceptée, il se présentait de plus, en conséquence de l'érection de la demeure en pierres, toute une série de changements de coutumes; c'était là ce que rx)n voulait; mais cette réforme considérable ne pouvait être obtenue par
d'un chef de bureau àràbb. 1SK(
l'exposition, aux frais de quelques chefs de tribu, d'un spécimen de maison européenne.
J'établirai plus loin, qu'à mes yeux, la transformation du douar indigène de cultivateurs tel qu'il est, en hameau civilisé tel qu'il existe sur beaucoup de points de la France, n'est ni désirable, ni avantageuse ; mais, acceptons pour le moment que ce changement d'état soit réellement excellent ; le moyen employé pour y arriver est mauvais; comment fallait-il donc procéder?
Etant donnée cette question : de rendre fixe sur certains points du sol, au moyen de bâtisses, l'installation des tribus; voici, selon moi, quel serait le moyen d'approcher le plus de ce résultat.
Les fractions de tribu du Tell, ne sont, en général, mobiles que sur un certain nombre de kilomètres variable de 5 à 20 à peu près. Ceci étant connu, il faudrait au milieu d'un groupe de ces fractions, au sein d'une tribu de 1,500 à 2,000 tentes par exemple, contenant six âmes en moyenne par tente, ou 9,000à 1 2,000 individus, au total, choisir un emplacement aussi convenable que possible pour devenir plus tard un centre de population, un bourg, une ville. Ce que l'on fera pour cette tribu, se ferait ensuite plus tard, sur une plus petite échelle pour chaque fraction de la tribu.
La place cherchée ayant été trouvée, et réunissant à
i86 SOUVENIRS
peu près les conditions suivantes: position saine^ proximité de l'eau, sources abondantes, grand terrain propre à recevoir un marché, pierres et chaux dans le voisinage, bois môme s'il y a possibilité; la première chose à faire serait d'y établir la demeure du chef indigène du pays, partie à ses frais, partie aux frais de la tribu. Dans les essais tentés on a trop laissé le personnage bâtissant, s'établir selon sa commodité, à lui seul. Il serait important de diriger les travaux de cette construction de manière à ce que plus tard elle pût recevoir des additions ou modifications, car elle deviendra la maison commune du pays; et pour cela, il serait bon par des sommes annuelles prélevées sur la tribu et remises au chef indigène, de couvrir celui-ci de ses avances, de façon qu'après un certain temps, l'immeuble devînt la propriété de la tribu, ou de l'État représentant la tribu jusqu'à organisation d'une sorte de commune. Contre les parois extérieurs de cet établissement, il y aurait à installer, aux mêmes frais que ci-dessus, mais à la condition d'une modique rétribution annuelle payée par les occupants, de petites demeures, pour le kadhi de la tribu, sorte de notaire qui est en môme temps jugedans les affaires de mariage, divorce, succession, conventions écrites; pour un des m^aîtres d'école de la tribu; un forgeron ; un bourrelier; on pourrait laisser s'y établir deux ou trois petits marchands juifs ou
d'un chef de bureau arabe. 127
maltais vendant de la mercerie, quincaillerie, épicerie. Enfin c'est là que devraient stationner les étalons, lorsque ceux-ci sont envoyés chez les indigènes. Les marchés se tiendraient, les fêtes se célébreraient sous les murs do ce manoir, et c'est encore dans sa proximité que devrait être concédé rétablissement de moulins. Aux alentours, il faudrait ériger, à la disposition de tous, une fontaine bien et solidement bâtie, donnant do Teau, d'une part à un abreuvoir, et d'autre part à un lavoir à ciel ouvert, pour les hommes; à un lavoir couvert, pour les femmes; enfin toute demande de concession, toute autorisation d'exercer une industrie dans les tribus, sollicitée par les Européens, devrait autant que possible, être accordée de préférence lorsqu'elle concernerait un territoire voisin de notre éta* blissement Central. On pourrait y Taire l'essai d'un maga- , sin de dépôt pour les grains de la tribu ; et, bien entendu qu'il y aurait aux environs, des terres à concéder aux cultivateurs qui renonceraient à la vie mobile du douar, pour venir s'établir dans une demeure fixe.
Quand on aurait ainsi réuni avec soin, en un point convenable, tous les éléments d'aggrégation qui peuvent engager des populations à s'y établir, on verrait l'effet produit. S'il y avait réellement grand avantage pour les habitants du pays à se fixer d'une manière quelconque, ils ne pourraient être entraînés à le faire, d'une façon plus
puissante que par cette agglomération en un point bien choisi, de tout ce qui est le plus utile aux divers groupes de ces populations. Les idées une fois amenées sur ce terrain, soyons certains que s'il y a intérêt réel pour le cultivateur à avoir un établissement fixe, il le fera, dût-il commencer par le plus modeste gourbi (cabane en branchages); mais, pour mon compte, je persiste à ne pas voir dans la fondation du hameau à l'européenne, une chose convenable pour l'habitant du Tell. Je pense qu'il y a lieu de cûrconscrire pour chaque fraction ou sou&-fraction de tribu, le territoire dont elle jouit maintenant dans des limites plus étroites ; mais je ne regarde pas comme une chose bonne pour l'indigène le renoncement à l'habitude qu'il a de changer, trois ou quatre fois par an, d'emplacement.
Considérons bien les choses qui se passent : Au printemps, aux premiers beaux jours, la tente quitte son emplacement d'hiver, qui a dû devenir sale et poueux, elle va s'installer sur un joli gazon bien frais, bien propre, et dans une situation plus aérée qu'elle n'était dans la station hivernale ; au moment de la moisson et de la chaleur, elle abandonne le campement du printemps qui commence à son tour à être encombré d'ordures, et où elle laisse du reste un précieux engrais, pour aller se fixer près de Teau et des champs à moissonner. Quelquefois à
d'un chef de bureau arabe. 129
Fautomne, il y a encore un autre déménagement, et enfin, Thiver, le douar va s'abriter des vents froids, derrière quelque mamelon, en un endroit sec autant que [possible et à proximité du bois.
Cette pérégrination me paratt nécessaire dans les conditions où se trouve le cultivateur indigène, et me semble devoir l'être bien longtemps encore. Pourquoi donc tant tenir à fixer le Tellien sur un point donné; dans nos hameaux les plus sujets à être encombrés d'ordures, on voudrait bien souvent pouvoir changer l'emplacement du petit village; chez l'indigène musulman, que je n'hésite pas à reconnaître comme plus sale encore que nos villageois les plus négligents, sous ce rapport, et ce n'est pas peu dire, les inconvénients seraient, je crois, plus grands qu'en France ; surtout si l'on veut bien faire attention à l'action solaire sensiblement plus forte en Algérie, que de ce côté-ci de la Méditerranée, et qui y rendrait plus nuisibles les amas de détritus et corps divers en putréfaction.
Mais la tente elle-même, la grande tente en poil de chameau et laine, n'est pas une habitation aussi détestable qu'on peut le croire; elle est chaude, l'hiver, lorsqu'elle est hermétiquement fermée; elle est fraîche, l'été, lorsqu'on y laisse pénétrer l'air de divers côtés. Et tout cet attirail de la tente est à la fois si élégant, si inusable,
si commode surtout au point de vue des mœurs actuelles de l'indigène. On couche sur le sol, mais on en est séparé, selon la richesse de îa tente, par une ou plusieurs nattes, quelques tapis de dessous, les matelas ; de belles couvertures sont étendues sur le tout. .Chaque soir, ces objets se divisent ou se réunissent, se placent dans une partie de la tente ou dans une autre, selon qu'il y a des étrangers à hospitaliser, ou bien des malades, des indisposés dans la famille, ou enfin suivant le caprice des individus.
Il y a là une commodité qui n'existe pas dans nos fermes^ où les estrades cubiculaires condamnent pour le coucher, nos campagnards à des combinaisons forcées, qu'ils ne peuvent déranger sans bouleverser leur installation. Le butin du cultivateur et de sa famille est enfermé dans ces tellis, tissus si solides et si beaux en même temps, qui, lorsqu'ils sont cousus par leurs extrémités, forment des sacs, et décousus, des tapis. C'est dans ces tellis qu'on renferme également les grains à transporter. Enfin, la batterie de cuisine est excessivement simple et peu coûteuse comme entretien ; à part trois ou quatre pièces en terre qui forment le keuskass (pour la cuisson du kousskoussou) , le reste se compose de plats en bois de différente dimension, d'écuelles et cuillers également en bois, et de quelques tasses de fer-blanc.
d'un chef de bureau arabe. 131
Je ne connais à Tinstallation du Tellien sous la tente, que deux grands inconvénients, et encore peut-on y remédier.
D*abord, les troupeaux ne sont pas abrités; on place bien dans un compartiment que Ton joint à la tente pendant les très-mauvais temps, les bêtes de somme, et les deux ou trois vaches qui fournissent le .lait de la famille, mais tout le reste du troupeau reste à l'air libre. Aussi dans les hivers rigoureux meurt-il beaucoup de bétail.
Or, d^'aprèa ce qui précède, on voit que chaque d&uar va s'abriter, l'hiver, à peu près au même endroit ; l'autorité au surplus pourrait déterminer l'emplacement hivernal du douar, et plus tard, elle pourrait même fixer également les positions du printemps et de l'été, de sorte qu'on arriverait ainsi à avoir une population comme où le désirait, liée au sol, seulement à ttois points différents, selon la saison, au lieu d'un.
La place d'hiver étant fixée , le groupe de cultivateurs vivant habituellement ensemble, pourrait installer un immense abri, au milieu du douar, et pour tous les troupeaux de cette petite société. Il suffirait pour cela de planter en terre, des branches d'arbre, non dégrossies, et à la hauteur de deux mètres, de faire une couverture en branchages, feuillages, diss, herbes diverses; il n*y aurait besoin à l'entour de cette étable, que d'une cein-
tare mobile de branches épineuses. La toiture serait probablement à renouveler chaque année, mais les branches plantées en terre pourraient y rester à demeure. Sous cet abri, et avec des provisions de foin suffisantes, les troupeaux passeraient assez bien l'hiver. Un pauvre diable de la tribu serait chargé avec sa petite famille de la garde de Tétable pendant les mois qu'elle serait inoccupée, et de la surveillance des approvisionnements de foin, dont il y aurait lieu de faire prendre Thabitude aux cultivateurs du Tell.
Un autre inconvénient de la tente consiste dans la fumée désagréable qui en encombre l'intérieur, lorsqu'on fait la cuisine. Pour y remédier, il n'y aurait qu'à trouver à Tusage de l'indigène une espèce de fourneaux à hotte, munis d'un tuyau de dégagement sortant de la tente; le tout facile à démonter et transporter; c'est une des choses qui seraient adoptées de suite par le musulman, si on lui montrait un modèle à sa convenance.
Enfin c'est à améliorer simplement ce qui existe, qu'il faudrait surtout tendre nos efforts. Et je* ne serais pas loin de croire que le Tellien devenu propre et soigneux en linge, ayant fait à sa tente toutes les améliorations qu'elle comporte, possédant pour son hiver un emplacement convenable, un abri et des provisions pour ses trou-
d'un chef de bureau arabe. 133
peaux, de bons âlos pour ses grains, persiste à conserva son habitation mobile, et, tout bien réfléchi, la préfère à une cage de pierres qui l'attacherait forcément à un point invariable du sol. Mais en tout cas, c'est là ce que l'ayenir déciderait.
Je placerai ici une considération d'un autre ordre, mais qui vient à l'appui de tout ce qui précède.
Depuis quelques années déjà, et dernièrement surtout, par suite des mauvaises récoltes, l'esprit public s'est un peu occupé des questions agricoles. On a invoqué l'exemple de l'Angleterre, plus avancée que nous de ce côté; mais aussitôt on a ajouté que chez nos voisins d'outremer, la grande propriété qdi n'est pas clairsemée comme en France, permettait l'emploi des machines et moyens abréviateurs, dont l'usage était interdit à nos petits culti-^ vateurs.
Tout en reconnaissant les avantages du morcellement des terres, on est donc obligé d'avouer aussi que celui-ci peut être un obstacle au progrès agricole. Il est à présumer d'après cela que le cultivateur européen sera prochainement accablé par la concurrence de ceux qui peuvent disposer de forces mécaniques, à un point tel, qu'il lui sera désirable de rechercher des combinaisons par lesquelles, tout en restant propriétaire, il lui sera cependant
possible d'utiliser les nouvelles inventions. En tout cas,
434 gauvENiRs
tout fait pressentir des modificatim)» imminentes dans
notre état agricole-
En Algérie, où chaque année le cultirateur reçoit de Fantôrité de la f ribu un morceau de terre pour ses cultures, et où la propriété individuelle est tout à fait exceptionnelle, la situation est trè&*propice pour les essais que Tétude indiquera, et, sous ce point de vue, il. n'y aurait donc pas lieu de se hâter de créer le morcellement à Tinitar de la France, au moment où la métropole n'est peutêtre pas éloignée dé chercher un remède au fractionnement de la prû^iriétë elle-^même.
Ëiemples di?ert. —Maison.-^ Cotisations.-^ Coton. — Porêrs. -^ Vaceine. -^ Afieddate à e« B»j6W
Ce que nous venons d^examîner nous a fait] voir le peu de profondeur de vue, avec lequel ont été traitées la plupart des affeires algériennes. Le manque de suite est en effet te grand délaut des entreprises doei à rînitùh
d'un chef de BfJRBAU ARABE. * 13S
tire des agents de l'autorité, et loin de moi la pensée de vouloir jeter le blâme sur une classe quelconque de fono tionnaires.
La besogne nouvelle et considérable de commanderi administrer, diriger dans une voie d'améliorations tout un peuple entièrement diSérent de nous, n'était dans les habitudes d'aucune administration, d'aucun service pu** blic de la métropole, et c'est encore dans l'élite de no» jeunes officiers d'Afrique qu'il y avait le plus de chances de trouver des agents convenables. Je donnerai du restç ailleurs quelques détails à ce sujet, et je ferai voir que le personnel des afifeires arabes, à l'origine composé de fono» tionnaires très-distingués, n'a perdu en qualité, que parce qu'on n'a pas su s'en servir, en le dirigeant avec discer* nement.
Ce n'est donc pas une question de personnes qui m'occupe en ce moment, je le répète; je cherche surtout à faire sentir combien ces malheureux indigènes sont loiu d'être seuls la cause de la lenteur avec laquelle l'Algérie se transforme, et il est nécessaire pour cela de faire ressortir notre propre maladresse.
Ceci bien entendu, je dirai que la plupart des chefs militaires, mus avant tout, par un grand désir d'avance* ment, cherchent par tous les moyens à se mettre en relief, à faire du sèle, souvent mai à prop9$.
A chaque époque^ il y a eu des choses qui ont été, en quelque sorte, de mode en Algérie, et les ambitieux, pour se distinguer, exagèrent la mode. A un certain moment, par exemple, il était de rigueur de faire bâtir au compte des chefs indigènes ; nous avons vu en quoi consistait cette grande affaire. A cette époque-là, il fallait absolument pour tout commandant de territoire, bien posé, avoir plusieurs chefs de^ tribu de son coiïimandement en train de faire construire ; un tel qui en avait huit ou dix, était un honmie bien plus remarquable que celui qui n'en avait que deux ou trois. Il y a eu aussi les colonies de 1848. Dans certains cercles, loin d'avoir tout préparé, on discutait encore au n^oment du débarquement des nouveaux colons, l'emplacement du village à fonder, et auquel les malheureux émigrants croyaient n'avoir à faire qu'à se rendre immédiatement après leur arrivée. Ceci n'empochait pas Jes comptes-rendus d'être remplis de louanges 'emphatiques, et de faire ressortir pompeusement les efforts de l'autorité.
Plus tard est venu le tour des cotisations volontaires, ♦ ou dites volontaires. Cette idée, très-bonne dans son principe, consiste à faire payer par les indigènes dés sommes destinées à l'amélioration de leur pays : des chemins, fontaines, ponts, caravansérails, ont été faits avec ces ressources. Mais quel gaspillage! En voici un exemple.
d'un chef de bureau arabe» 137 J'avais été informé qu'une allocation, provenant de cotisations perçues dans un cercle voisin, permettait la con^ stniction d'un petit caravansérail dans mon cercle, en un point B..., lieu ordinaire de halte pour les voyageurs, près d'une forêt, aux bords d'un frais ruisseau. Toutefois le point même où s'arrêtaient habituellement les voya* geurs, dans un joli petit vallon, se trouvait au débouché d'une gorge, et sous le vent d'un marais ; il était très-malsain pour celui qui aurait voulu y demeurer. Ceci était bien connu dans le pays, tous les indigènes le savaient; il y avait là près un petit douar de cinq à six tentes, composé d'individus nés ou venus jeunes sur les lieux; qui* conque essayait de s'y fixer, venantd'àutre part, était fxe^ que certain de succomber, s'il ne se retirait à temps, et encore, ce douar se tenait d'habitude plus haut que le marais du côté de la source des eaux, et était moins exposé aux pernicieuses exhalaisons.
Il jr avait étendant un moyen d'éviter l'insalubrité de cet endroit, c'était de faire la construction^ à 100 mètres seulement des bords du ruisseau, sur le sonmiet d'un mamelon, en un point qui se trouvait préservé du courant d'air pestilentiel provenant du marais. J'avais informé de cet état de choses l'autorité supérieure du pays, je l'avais méme.fait connaître aux divers entrepreneurs qui pouvaient avoir l'adjudication des travaux, s'ils se faisaient à
138 80lfVENlB4
l'entreprise, j'tvai» propagé le penieigiawfteot de toçites lee manières poâsiUes, prâvoyant biea ce ^ui arfîver^iV
En etfou penciaDt une longue promenaiie expéditionnaire que je fis au milieu â!nne oolonna ccanmandée par le ehef militaire du pays, on vint bâtir notre caravansérail, jnsteà Tendreitmaudit, A notre retour, grânddésappointement; comment cela s'était*il fait ? Le cQmmandaqtde la contrée prétendait avoir donné ses instructions à l'officier supérieur ch^tf du génie, oelui-oi assurait avoir repassé le Umt à un capitaine, lequel était sans doute absent au moment déoisif, de sorte que ce fut un officier nouveau venu ou ignorant le^ antécédents de l'affaire, qui reçut un jaur l'ordre péremptoire de foire eowmencer les travaux, et celui-ci enfin délégua un sergent, lequel naturellement planta sa maçonnerie i sa eonvenance, prés de l'eau, et au point qui paraissait désigné par la configuration du sol. Or, la famille installée dans cette maison a perdu sou chef et quelques-uns de ses membres, les autres épuisés par les fiévrjs ont évacué; ie caravansérail est ou sera abandonné.
Voilà un exemple de ce qui ne se fait que trop souvent en Algérie, Et les ponts qui s'écroulent, les fontaines qui ne donnent pas d'eau, les sentiers devenus plus mauvais et même impraticables après qu'on les a soi-disant réparés, et les constructions que Ton entreprend en comptant
d'un chef DB BVIIBAU ARABE. 180
BBr la chaux du voisinage, laquelle se troure ensuite ne pouvoir être employée, d'où retard, perte de temps et d'argent ; et les murs que Ton n'a pu couvrir avant les pluies et qui se renvereent, et puis, et puis. Tout cela doit être attribué, en grande partie, à la précipitation, à la trop grande itnpatience qu'ont la plupart de ceux qui dirigent les aflaires, de pouvoir annoncer le plus vite po«r sible un résultat qui doit produire de l^effet.
Dans le cercle où j'étais chaîné de la direction des affaires arabes, ma principale occupation était de surveiller l^esprit pu})lic de la population et de le maintenir mnr mis à mon influence; notre position le long d'une froi^ tière presque toujours ep désordre, m'imposait ensuite la Béeesisité de combiner sans cesse les mesures propres à assurer le plus de tranquillité et de sécurité poaaihl6. Le moment n'était pas venu de s'occuper activem^ de ramélioration matérielle du pays, toutefois h l$t fln de ma dernière année de séjour sur ce point, U paix, paraissant avoir des bases un peu plus solides que précédenmient, l'occasion me sembla propice de songer à divers travaux. C'est alors aussi qu'on me parla pour la première fois de cotisations volontaires. Je ae mis en mesure d'en obtenir, ms^is ay^iit pris la ehos§ à I91 lettre, je me figurai qu'il fallait réellement décider W tribîi» à ^ mmr, et fiàèle i m^ P^nîè!^ de prooMer
lorsque je voulais qu'il fût pris une résolution par un des groupes de population, je réunis l'assemblée de la tribu par laquelle je voulais commencer, et j'expliquai ce dont il s'agissait. Je proposai pour premiers travaux, de faire construire deux fontaines avec abreuvoir à proximité d'un emplacement où se tenait un grand marché. Â quelque d,istance on avait amassé antérieurement une quantité considérable de pierres, pouvant servir à l'érection d'un grand édifice ; la rivière, le bois étaient pjroches, il y avait donc là tous les éléments de la création d'un commencement de ville ; comme preuve à l'appui de plus, on trouvait dans les environs de nombreuses ruines romaines.
L'assemblée de la tribu fut très-contente de mes plans, elle décida la construction immédiate des deux fontaines, au moyen d'une cotisation par tente. Bien mieux, les tentes avaient été aussitôt divisées en présence de tous en trois classes, les riches*, les médiocres, les pauvres, et la quotité de la somme à verser par habitation suivait la même proportion.
Je rendis compte de ce que j'avais fait comme cotisation, mais on fit sur moi force réflexions ironiques; on m'expliqua alors qu'une cotisation volontaire était un impôt comme les autres, qu'on le fixait soi-même dans son bureau , et qu'on l'envoyait recueillir par des
d'un chef de buebau arabe. 141
caraliers armés. Cependant, je crois encore qu'en s'adressant firanchement et directement à la population intéressée, on obtiendra toujours de meilleurs résultats.
Sur d'autres points du cercle, j'avais décidé desculti^ vateurs aisés, à faire à leurs frais des études préparatoires pour des établissements de moulins; tout me donnait à croire que dans cette Toie j'obtiendrais d'aussi bons résnltatsquedans les autres parties de mon administration, torsque je fus appelé à d'autres fonctions.
Assez sur ce propos, et continuons la revue des différentes choses qui ont occupé la mode.
Par moment, on a l'air de beaucoup s'occuper de colonisation européenne, on dirige de ce côté toutes les études des divers rouages administratifs; puis on y renonce, on se donne à la colonisation indigène, pour la négliger de nouveau. On a pensé quelquefois aux maîtres d'école des douars, puis à l'amélioration du cheval barbe, on songe aussi à abattre les forêts là où il y en a, pour en planter là où il n'y en a pas ; on a mis en avant des projets de réseaux de. routes stratégiques, commerciales et autres; commerce du sud, ûnportation, exportation, on a touché à toutes les questions, mais on a traité de tout avec si peu de sérieux, des études si peu consciencieuses, si peu solides, que c'est merveille de voir ainsi triturer légère-
44â SOUVENIRS
mm\ àm m%§m d^ff^ire^i dont la moiî^dr# exigerait da
Dan^ ees dernières «mné^^, k Qoton était à Tordre du jour,' on a fait partout du coton, et dans cette questiop comma dans les autres, le zèle intéres^ ^ mil tout en œuvre pour avoir un résultat éclatant, Ce qui a été fait de mieux en ce genre, consiste en ceci : sur certaine points on a destiné une bonne partie des ressources du cercle ji produire une belle plantation de coton i on a employé la main-d'œuvre de la garnison> on a bien choisi le terrain, pourvu à t0U9 les be^ing, et mis le résultat obtenu au compte d'un chef indigène, Vous voyez là ce qu'on appelle le saVoiP'feire en Algérie ; les commissions instituées pour visiter les planiations ne peuvent constater que Te^iêtenee d'une belle et considérable récolte; or, l'autorité du pays déclare que c'est un chef de tribu qui, grâce au3^ bons conseils qui lui ont été donnés, a su venir I bout de la nouvelle entreprise. Pour tout le monde il ast évident que Thonneur doit en revenir naturellement aux personnages éminents de la localité qui ont si bien su, etc. Personne ne s'avise de comparer la dépense de ce travail h la recette, de faire entrer en compte la facilité de disposer d'une main-d'oBurre nombreuse et presque gratuite^ et autres choses importantes. l<e tour de force m peut même se reproduire plu^e^r^ wné^s d^ witô^
d'un chef de burbau arabe. 143
Atals qu'importe^ le temps est venu de s'occuper d'une au^ tre question. Que reste^t^il decelle-là, parexemple ?Ie but était-il donc de prouver que le colon vient en Algérie? mais les expériences des jardins d'essais sufiSsent; j'imagine que l'important était d'arriver à faire adopter cette eolture nouvelle par des familles de cultivateurs, à s'assu^ rer si dans ce sens, elle pouvait sérieusement faire partie desproduits ordinairesdu travail de la population agricole tlgérrenne, et non pas à faire, comme dit si bien le musnknan, de presque tout ce que nous entreprenons, de la fùni(uia*
Les forêts sont encore un thème qui a fourni matière à bien des divagations. Selon les uns^ les musulmans détruisaient systématiquement tous les bois, et cependant, i chaque instant nos forestiers mettent les pieds dans de flotrvelles forêts parcourues depuis des siècles par des indigènes, et néanmoins très-bdles. J'en ai vu pour ma part dans lesquelles les agents du service forestier ne sont pas près de s'installer et qui sont de toute beauté. L'autorité elle-même avec sa science, son expérience, s'y prend-elle donc si bien pour conserver nos essences forestières en Algérie? Exemple : Il y avait dans mon cercle, d'assez belles forêts parcourues habituellement par fes troupeaux du pays; or, il arrivait parfois que vers la tnd^ YMUfmaei lorsque tout avait été desséché, il y avait
des incendies partiels causés par la négligence des bergers. A la vue de la fumée, il y avait toujours chez les Européens, une grande indignation : t.Ces gueux d'A- > rabes, disait-on, ils n'en font jamais d'autres, ce sont » des misérables, on devrait les pendre, »,et autres gentillesses. L'autorité émue finit par ordonner qu'il était .interdit à l'avenir aux populations du pays de fréquenter les bois désignés. Cet état de choses dure trois ou quatre ans, et voilà qu'un beau jour un énorme incendie ravage une grande partie de bois, à tel point que si l'on représente le dommage causé par les incendies antérieurs pendant plusieurs années, par 5 ; celui-ci causait à lui seul une perte égale au moins à 100; les arbres au lieu d'être simr plement léchés par le feu, étaient détruits. Une forêt si bien gardée, d'où cela pouvait-il provenir ? Cela venait de ce que l'on n'avait pas sufi^mment étudié la chose; mieux valait le parcours des troupeaux que l'interdiction prononcée. Ces bois, en effet, renfermaient une espèce de broussailles très-vivace qui était antérieurement dé* truite chaque année par les bestiaux et leurs gardients ; mais depuis qu'il avait été défendu d'entrer dans la forêt, ces broussailles avaient pris une extension extraordinaire, elles s'élevaient plus haut que les arbres, les enlaçaient de toutes parts, les étouffaient, ce qui déjà était très-nuisible au développement, à la nourriture de ceux-ci; mais
de plus comme ces végétaux se dessèchent facilement à la fin de Tété et prennent feu de même, il avait suffi du moindre accident survenu sur la lisière du bois par le fait de quelque chasseur ou voyageur, pour causer un incendie qui s'était ensuite développé outre mesure, sous Faction d un vent favorable. Les précautions de l'autorité avaient donc eu un résultat déplorable. Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, ce qui existait quoique mauvais, valait mieux que ce qu'on lui substituait ; il ne fallait rien changer avant de pouvoir entreprendre les choses qui étaient réellement utiles, c'est-à-dire l'aménagement du bois, et des soins constants d'entretien. Il faudrait ajouter aux inconvénients suscités par les ordres de l'autorité, l'accroissement des bêtes féroces, et la facilité poilr les malfaiteurs de se réfugier dans une vaste portion de territoire interdite à la circulation.
Pour clore cette série de souvenirs, j'ai une anecdote à raconter, à propos de vaccine. Dans un certain cercle, il y avait, dans ces dernières années, un docteur militaire qui déjà avait donné de nombreuses preuves de zèle. Il se faisait surtout remarquer par la passion qu'il mettait à vouloir vacciner le plus possible d'indigènes; il les comptait par centaines, il voulait arriver à les dénombrer par milliers, dans l'espoir sans doute d'obtenir des récompenses que beaucoup certainement acquièrent à moins
i46 SOUVENIRS
de frais. Il y eut un moment, où il ne trouva plus assez de complaisance dans les tribus, et il réclama aussitôt Tappui du bureau arabe ; celui-ci se contenta d'abord de faciliter la mission du médecin; même indifférence de la part des tribus. Une fois engagées dans cette Voie, les autorités ne pouvaient guère reculer; elles mirent probablement de l'insistance ; mais comme il arrive en pareil cas, plus il y avait d'exigence de notre part, plus le mauvais vouloir des musulmans augmentait. Ce n'était d'abord quHndifférence, puis refus formel ; à la suite, surgirent les commentaires et les indices révélateurs d'une agitation naissante.
Or, c'est là la situation habituelle qti^exploitent habilement les ambitieux empressés de saisir toute occasion de mécontentement. Les premiers jours, on se dit dans les douars : t Qu'est-ce qu'ils ont donc les Français à te-
> nir tant à nous faire Topération au bras ? le bureau 1 arabe prétend que c'est dans notre intérêt pour nous
> préserver de la petite vérole; mais d'où vient donc cet
> amour subit pour notre santé? Quand nous devons
> payer l'impôt, nous avons beau nous plaindre, exposer
> que peut-être la misère nous accablera pendant l'hi-
> ver, on n'exige pas moins nos douros. Il y a quelque
> chose là-dessous. »
Quelques jours après^ on se disait que Topération de
d'un chef de bureau arabe. 14,7
la vaccine était faite dans le but d'apposer une marque aux individus, et dans de mauvaises intentions, sans doute; enfin, l'on en vint à prétendre que les gens récemment vaccinés devenaient impuissants, que c'était là une ruse infâme employée par les Français, pour qu'il ne naquit plus que des chrétiens en Algérie, et que la race indigène disparût. Déjà l'on montrait sur les marchés des individus qui se faisaient voir nus, et paraissaient avoir été frappés d'impuissance par l'inoculation du virus. Dès lors l'agitation commença à fermenter : des chefs dé tribu avaient été maltraités; il devenait urgent de prendre des mesures en conséquence, des colonnes s'organisèrent. Heureusement, l'effusion du sang n'eut pas lieu, l'affaire put s'arranger; mais la tribu paya de fortes amendes; plus de soixante familles durent quitter le pays; et tout cela en définitive parce que noi^s avions trop voulu vacciner.
. Combien ne pourrait-on pas citer d'exemples pareils, de troubles considérables amenés par l'étourderie, le manque de tact de nos agents : arrestations manquées, sommes exigées mal à propos,^ musulmans outragés ou molestés^ démarches intempestives, etc.
Manque de direction dans le commandement. — :
Yariabiliié. — Aspect des colons. — Leurs prétentions.
— Fonds enfouis disponibles.
Autant que j'ai pu Tobsenrer, il m'a semblé que la tribu, loin d'être rétive à notre impulsion, est très-malléable, et se conforme assez bien aux exigences de l'autorité. Ainsi, par exemple, un chef nouveau vient prendre le commandement d'un cercle, il annonce à des tribus tranquilles et depuis longtemps en pleine paix, qu'il les verrait avec plaisir employer .toutes leurs ressources à l'achat de bœufs de labour, et à l'augmentation de Tétendue de leurs cultures; les douars désignés adoptent volontiers cet ordre d'idées, et se défont de leurs chevaux de selle, de leurs harnachements et armes, pour acheter des instruments de labour. Après plusieurs années, le mouvement est tout à fait dessiné; lorsqu'arrive un autre chef qui se croit probablement issu de Jupiter, car il affecte tous les airs du dieu tonnant; pour celui-ci, le langage est tout autre : t Apprenez, fait-il dire aux tribus susdi-
d'un chef de bureau arabe. 149
tes, que je siiis un tout autre homme que mes prédécesseurs, je me moque pas mal de vos bœufs et de vos charrues, je suis homme d'épée avant tout; quand je sors, je veux être suivi d'une nombreuse troupe, ainsi, achetez des chevaux, des harnachements, des armes ; » et les habitants de la tente se mettent à vendre ce qu'ils ont acheté, à acheter ce qu'ils ont vendu, pour être en mesure de faire escorte au nouveau chef quand il voudra se promener chez ses sujets. Ne faut-il pas après tout que les indigènes soient bien souples, pour se plier à des exigences aussi contradictoires. Le jour donc où ils seraient bien dirigés, que ne feraient-ils pas?
Le commandement, comme on le voit, est très-variable suivant les individus, et c'est là un grand inconvénient; il n'y a jamais eu dans l'administration du vaste territoire de l'ancienne régence, quelque chose ressemblant à un plan général, dirigeant les initiatives diverses, au moins d'une façon sommaire. Il semble cependant que l'on commence à pouvoir être assez éclairé sur la question, pour enfanter une sorte d'instruction, discutant les cas les plus usuels qui peuvent se présenter dans le gouvernement indigène, et pouvant présenter au moins quelques points de repère aux chefs nouveaux qui arrivent au commandement, et qui, en raison de leurs grades supérieurs, ne sont pas toujours disposés à écouter plus petit qu'eux.
i50 SOUVENIRS
Les circulaires qui émanent de Tautorité supérieure, renferment souvent des détails oiseux et laissent de côté précisément ce qui devrait être longuement discuté. On y voit trop clairement, lorsqu'on en prend connaissance, que la pensée dominante du pouvoir dont elles émanent, est de se donner raison, quoi qu'il arrive, et de tout préparer en conséquence.
On ne se fait pas idée de la variété infinie des diverses manières dont est compris le commandement par bon nombre de chefs de cercle, de subdivision et même de province.
L'un, par exemple, a horreur de la colonisation européenne ; pour lui, toute la population chrétienne en Algérie, hors l'armée, doit être considérée avec le dernier mépris; aussi, ne veut-il pas entendre parler de conce*- '8ions,d'autorisationsd'exploitation,aubénéficed'unEuropéen ; il entrave tout ce qui y a rapport. Un autre au contraire ne peut pas voir en face un indigène; il déclare qu'il ne veutavoir affaire à aucunmusulman, qu'il n'y a rien de bon à espérer de ces brigands de mahométàns, qu'il faudrait les refouler dans le désert; et, ce qui n'est pas moins curieux, c'est que ce chef a dû solliciter comme une faveur la fonction à laquelle il est appelé, et dont la partie importante cependant est la haute surveillance ou direc-. tion de l'administration des tribus; Bien entendu, qu'à
d'un chef PC buïiràu arabe. l$i
rencontre du précédent, il voudrait pouvoir donner tout le pays à' qiielqueg familles chrétiennes quelles qu'elles soient, maltaises, italiennes, espagnoles, allemandes, pourvu qu'elles ne soient pas indigènes.
Tel, et ce ne sera pas le plus mauvais, attachera \xm grande importance à la distribution de la justice, mais négligera peut-être un peu trop les autres branches du commandement.
Un quatrième tie 8*occupe que d'industries i créer, dd marchés, etc. Celui-ci a en vue les diverses races d'ani** maux; par la seule amélioration des animaux il prétend arriver à tous les progrès; tout est là. Il y en a qui m veulent s'occuper que de plantations; d'autres, de routes. Et tout cela, indépendamment des questions à la modo dont nous avons parlé, et qui sont toujours pratiquées pen-t dant quelque temps, au détriment de toutes les autres» par ceux en très-grand nombre, qui veulent absolument du bruit, de l'éclat.
Si, des hautes sphèresdu commandement, nous passons à l'initiative privéedes Européens, pour y rechercherquels sont les exemples qui ont été donnés à la nation vaincue, nous ne voyons encore là que très-peu de spectacles attrayants; et pour mon compte, je comprends très-bien qu6 le cultivateur du Tell ne se soit montré ni envieux du sort des colons chrétiens, ni désireux de les imiter. A part
quelques villages qui ont fini par prospérer, dans la Mitidja ou aux environs des villes, Vindigène qui regarde, je l'avoue, avec des yeux prévenus, et on admettra facilement que cela est tout naturel, n'a pas encore eu devaut lui les images séduisantes d'un plus grand bien-être, d'un plus grand bonheur.
Le cultivateur du Tell n'a rencontré, en général, comme agriculteurs européens, que des individus qui travaillent beaucoup' pour subvenir à une façon de vivre qui ne plaît nullement au sectateur de Mohammed; ou des gens qui travaillent peu et ne tardent pas à tomber dans l'extrême misère. En tout cas, il les .voit tous également sujets à de graves et épuisantes maladies, et ce barbare que nous voulons amener à nous imiter, n'a pas encore d'exempleconcluant devant lesyeux;iln'apeut-êtrejamais vu près de lui un cultivateur d'Europe, établi depuis longtemps, rester sur place et prospérer. Ce n'est partout qu'une succession de colons, arrivant avec la prétention de bouleverser tout le sol de la contrée, et disparaissant bientôt d'une façon ou d'une autre, sans avoir grandement remué les terres environnantes.
. Il est curieux d'entendre de la bouche d'un indigène la description de l'intérieur d'une ferme européenne, et des mœurs de ses habitants, sur la terre d'Afrique. J'en ai surpris et me rappelle quelques détails.
d'un chef de bureau ara&e. i53
« Le roumi est fou, disait-on, quoi! un pauvre diable
> qui veut vivre de son travail sur le sol, et qui s'installe,
> il faut voir comment; il ne peut coucher que dans une » grande caisse qui est tout un édifice, il met ses vête-
> ments et un tas d'affiquets dans des boites divisées en » compartiments, Dieu sait pourquoi; trois fois par jour
> on dresse chaises et table pour le manger; le monsieur » a une bouteille noire à sa droite, une bouteille blanche
> à sa gauche, mais il aime mieux vider la noire; il y a
> encore sur la table une foule de petits ustensiles, on sert
> plusieursplats, puis du café, desliqueurs; oh I par la tête
> du Prophète, comment tirera-t-il tout cela de son blé ?>
Enfin, si nous voulons savoir où en est l'échange des idées qui doivent rapprocher les deux peuples, écoutons les reflexions qui sont faites de part et d'autre. Des Arabes passent devant un groupe de colons : < Pauvres gens, disent ceux-ci, ils s'obstinent à rester dans leur misérable condition, il leur serait si facile de faire comme nous, mais ils ne veulent pas comprendre. »
« 0 les maudits, murmurent d'autre parties indigènes » en se montrant leâ colons, qu'ont-ils donc fait pour être 9 condamnés à des travaux si pénibles, sans compensation » aucune, ils sont bien à plaindre, mais Dieu est le 9 maître, il nous a favorisés, parce que nous sommes ses.
> serviteurs chéris.»
Danç le même courant d'idées, il est bon de noter que Tun des arguments employés le plus volontiers par ceux qui prêchent le progrès, nous est au contraire une chose nuisible en Algérie. Je veux parler des vestiges de la grandeur romaine, des nombreuses ruines d'édifices et de routes laissées par les enfants de Romulus. J'ai entendu dire à des indigènes : « Nous ne savions pas autrefois ce » que c'étaient que ces longues lignes pavées, à travers
> champs, maintenant que nous avons vu travailler les » Français à Jours routes, nous voyons bien ce que c'est,
> les roumis sont revenus prendre possession du pays de » leurs ancêtres, dont ils ont conservé les habitudes tra- » vailleuses. > C'est très-bien; mais quand nous disons : < Voyez ces ruines , considérez comment nos pères » s'étaient établis partout, comment ils avaient civilisé » tout le pays, jusqu'aux confins du Sahara, au milieu
> desquels on trouve encore des amas de décombres; » le musulman pense intérieurement cette autre chose: € Tout cela a déjà disparu unefois, devant l'habitant de la
> tente (car il s'attribue l'expulsion des Romains), » donc, il peut bien arriver une seconde disparition. »
Un autre ordre de faits assez extraordinaires semble encore mettre obstacle à l'hnplantation en Afrique de notre état de civilisation ; bon nombre d'Européens, des Français surtout, qui dans leur pays étaient connus
d'un chef de bureau arabe. lt{5
comme des hommes sages, prudents, modérés, deviennent, à peine arrivés sur le sol algérien, négligents^ oublieux de toute précaution, paresseux, débauchés même. Des gens qui en France, au milieu d'une ville, ne 80 couchaient pas sans.avoir fermé et verrouillé les diver» ses issues de l'atelier, magasin, fabrique ou autre éta* blissement et avoir pris des précautions multiples, ins» tallés aujourd'hui isblément, en pays de tribu, négligent toute espèce de vigilance, n'ont pas de portes, par exem» pie, à leurs étables et écuries; ce que j'ai constaté souvent. Us ne font aucune garde, et ils viennent ensuite se plain* dre qu'on leur a volé leurs bêtes; notez qu'il n'y avait la plupart du temps, qu'avenir prendre celles-ci parle coa pour les conduire au dehors, sans employer la plus petite effraction. J'ai même vu des colons qui non-seulement n'avaient pas de clôture fermée à leur écurie, mais encore n'attachaient pas leurs animaux dans celle-ci.
A ce sujet, j'ai quelques mots à dire; beaucoup de colons se plaignent des bureaux arabes; or^ le plus sourent cet esprit de mécontentement tient précisément à ce que les bureaux arabes n'ont été que trop faciles et trop portés à satisfaire les Européens, de sorte que ceux-ci sont devenus confiants à l'excès dans les ressources du bureau arabe et s'en plaignent, lorsqu'ils n'obtiennent pas ce qu'ils veulent. Ce qui suit va le faire comprendre,
Pour tout délit commis dans llntérieur d'une tribu, l'autorité a admis le principe de la responsabilité, qui existait de tout temps, cbez l'indigène ; c'est-à-dire, que quand il est bien constaté que le fait incriminé a eu lieu sur le territoire d'une tribu au détriment d'un individu d'une autre tribu ou étranger, si les coupables eux-mêmes ne sont pas trouvés, la tribu paye des amendes à l'Etat, et des dommages-intérêts à la partie lésée. On a ainsi, par ce procédé commode, satisfait à beaucoup de plaintes des Européens, et ils en ont conclu que l'on pouvait toujours faire droit à leurs réclamations, et que lorsqu'on ne le faisait pas, c'est qu'on ne voulait pas soutenir leurs intérêts.
Or, il arrive quelquefois, que le délit, bien que commis sur le territoire d'une tribu, a lieu sur une route fréquentée, ou à proximité d'autres groupes de population, momentanément établis sur ce point; de sorte qu'il devient par trop arbitraire de frapper la tribu comme responsable ; ce dont on doit s'abstenir en pareil cas. J'ai vu se plaindre un colon qui avait laissé sa montre au pied d'un arbre, sous lequel il avait dormi, à quelques pas d'une grande route; plusieurs heures après, il était retourné à l'arbre, et n'avait pas retrouvé son objet; il demandait avec instance que la tribu voisine fût déclarée resrponsable et payât. Et cependant, si les colons voulaient
d'un chef de bureau arabe. 157
bien se rappeler ce qui se passe en France; combien de fois, arrive-t-il qu'après une plainte remise à qui de droit, on retrouve les objets yolés ou une indemnité ; cela se yoit si rarement, que la plupart du temps les gens qui ont été victimes d'un vol, ne s'en plaignent pas, à moins d'avoir des soupçons, des indices. En Algérie, au contraire, très-souvent on retrouve les choses volées ou bien Ton reçoit des indemnités.
Pour terminer ce chapitre, j'ai établi un petit tableau indiquant à combien j'estime l'argent enfoui et complètement disponible des tentes indigènes. Il ne s'agit que des sommes tout à fait détournées des besoins prévus de la famille, tels que dots des garçons à marier, années de disette, exigences des chefs, et cachées par le chef de tente qui seul connaît la cachette.
Je compte 2 millions et demi d'habitants (Tell et Sahara algérien), ou 400,000 habitations à 6 âmes par feu, à peu près.
D'après les indications que m'ont données l'examen d'un très-grand nombre d'affaires, les conversations et confidences de plusieurs milliers d'indigènes, les comparaisons que j'ai pu généraliser entre la position sociale de certains individus dans leurs douars, et ce que je savais de leur situation intérieure, voici quel serait le minimum en numéraire turc, espagnol ou français du superflu im-
médisftemerit disponible pour le progrès, lorsque celui-ci saura tenter le musulman.
Sur 400,000 tentes ou feux :
40 tentes ont en moyenne^ 100,(K)0 francs. 4,000.000 ft'ancs.
S38,760 restent encore pour lesquelles je ne compte pas de regsoaroes
disponibles.
Ces 300 millions comptant, venant à sortir tout d'un coup des entrailles de la terre» et multipliés aussitôt par le travail et le crédit, amèneraient un changement complet dans la face des choses en Algérie. C'est là un problême digne d'attention.