Souvenirs d'un directeur des beaux-arts
ÈME après avoir rendu ici à la mémoire de M. le baron Taylor les honneurs que je lui devais, en une notice (2), dont peut-être, chers confrères, vous ne m'avez pas encore pardonne les longueurs, il m"a paru qu'il me restait un autre devoir pieux à accomplir auprès de vous, et que ma conscience ne serait pleinement apaisée que le jour où j'aurais loué, selon ses mérites, devant votre Académie, celui qui, avant IM. Taylor, a occupé dans cette enceinte le siège dont vous avez bien voulu ne pas me juger indigne. Cette succession. Messieurs, me rend le souvenir de M. le comte de Clarac particulièrement respectable et tant que son éloge n'aura pas été prononcé devant vous, il me semblera que, mauvais héritier, je laisse sans sépulture les ossements blanchis d'un a'ieul.
Elle est d'assez fraîche date la résolution votée par vous, sur la proposition de notre regretté confrère M. Lefuel, et qui oblige chacun de vos nouveaux élus h
(i) Cette notice a clé lue par M. le marquis de Chenncvières à l'Acadcmic des Beaux- Arts, dans la séance du 19 novembre 1S87. (2) Voir L'Artiste, i885, II, 245.
raconter la vie et les travaux de son prédécesseur. Elle ne remonte pas au delà du i3 novembre 1S67, et l'obligation, est-il dit expressément, ne devait pas avoir d'effet rétroactif. Avant cela, le secrétaire perpétuel de votre compagnie n'était tenu qu'à des devoirs bien restreints envers chacun des membres décédés. Encore savait-il s'en affranchir quand bon lui semblait, et c'est pourquoi, sans doute, le jour de l'enterrement de M. de Clarac, M. Raoul-Rochette ne trouva rien à dire sur la fosse entr'ouverte. Ce fut — chose triste en vérité — un membre de l'Académie des sciences, M. le vicomte Héricart de Thury, qui, lié de vieille amitié avec M. de Clarac, rappela brièvement devant sa tombe les traits principaux de sa vie agitée et bien remplie, et se chargea de lui rendre les suprêmes et nécessaires honneurs.
Nous pouvons avouer ici, entre nous, que M. Raoul-Rochette, jouissant d'une très légitime autorité sur son terrain d'archéologue, ne passait pas pour être, dans la république des érudits, un confrère des plus commodes, ni un polémiste des plus endurants. 'Vous me pardonnerez, Messieurs, de toucher, sans toute la révérence voulue, à la mémoire de l'un de vos anciens secrétaires perpétuels, vous souvenant qu'en Egypte les rois eux-mêmes étaient soumis, après leur mort, au jugement public. Celui qui exerce obligatoirement sur nous tous, à tour de rôle, le droit et les fonctions de juge, ne trouverait pas lui-même équitable d'échapper à toute réclamation posthume. Et, Dieu merci, nous pouvons traiter aujourd'hui ce point délicat avec d'autant plus d'aise et de liberté, que jamais notre compagnie n'a possédé un secrétaire perpétuel d'esprit plus calme, plus équilibré, plus ouvert à toute noble indulgence, plus désintéressé de toute querelle de coterie et d'école, plus impartial, en un mot, ni aussi plus ferme dans la vérité que notre cher vicomte Delaborde.
Mais demander à votre secrétaire perpétuel de revenir de vingt ans en arrière pour raconter un passé déjà lointain, quand il peut à peine suffire au présent et à son travail minutieux de chaque semaine, et aussi, hélas! à préparer l'éloge de confrères qu'arrache du milieu de nous la mort toujours impatiente, semblet-il, d'appauvrir notre pays, ne serait-ce pas trop exiger des forces d'un homme de tant de bonne volonté ?
Messieurs, n'y aurait-il pas là une pieuse tâche à remplir pour ceux d'entre nous qui ont connu jadis l'un de ces négligés de votre Académie, s'ils ont quelque loisir à consacrer à l'étude toujours profitable des oeuvres qui avaient créé à vos anciens confrères les titres légitimant vos choix? Je vous rappellerai une fois encore que les honoraires amateurs de l'ancienne Académie royale se prêtaient volontiers à de pareils travaux; et je ne doute point, pour ma part, que les membres libres de votre compagnie ne fussent heureux de contribuer, de loin en loin, par quelque notice, à compléter la galerie des portraits de ceux qui ont illustré votre maison.
M. LE COMTE DE CLARAC
Une mauvaise fortune singulière semble s'être attache'e à ce qui pouvait servir la renommée de M. de Clarac. Même ces nécropoles banales qu'on appelle les biographies universelles, et où les plus médiocres et les plus inutiles, ceux dont la mémoire est le plus contestable, trouvent leur chapelle étiquetée, n'ont pas su tout d'abord et comme de parti pris, réserver la plus modeste case au souvenir de l'homme qui éleva un monument grandiose à la sculpture universelle. A peine au lendemain de sa mort, dans le Moniteur du 3o janvier 1847, un bout d'éloge fuçèbre, reproduit en tête du catalogue de ses livres et antiquités. Et ne diraiton pas que la fatalité s'en est mêlée, quand on observe que le buste destiné dans le palais de l'Institut, à conserver à ses confrères l'image du comte de Clarac, l'amoureux passionné de la belle sculpture antique et moderne, est certainement l'un des plus déplorables morceaux de marbre que nous devions à la générosité de l'administration des beaux-arts ? Mais aussi quel mauvais génie l'a poussé à vouer les études et les labeurs de sa longue vie à la glorification de celui des arts que d'aucuns estiment le plus difficile, le plus sévère, le plus noble en son abstraction, mais que le gros de la foule, à cause même de sa froide sévérité, ne considère que d'un œil distrait et ne pénètre qu'avec effort? Il faut bien l'avouer, la popularité s'attache malaisément aux oeuvres et aux noms de nos anciens statuaires. Tant qu'il s'agit des contemporains, que nous voyons vivant et travaillant au milieu de leurs confrères des autres arts, l'indifférence est plus difficile et il ne nous coûte pas de mesurer les mérites et l'intelligence de ces tailleurs de marbre avec ceux des manieurs de pinceaux ; même il arrive que l'équité publique se rend compte de la supériorité que peut avoir temporairement un art sur l'autre dans le courant général de l'école. Mais il est trop vrai que, dans la faveur et la mémoire des masses, la part entre les peintres et les sculpteurs sera toujours inégale, et cela se voit assez dans nos bibliothèques, où un volume à peine est consacré à la gloire de nos sculpteurs, quand dis autres plus pompeux énumèrent et décrivent et reproduisent par la gravure les œuvres de peintres fort secondaires. I.a plume brillante et chaleureuse de notre regretté confrère Charles Blanc a pu intéresser un nombre immense de lecteurs à l'histoire des peintres de toutes les écoles, et nous savons tous que son appétit d'étude était aussi largement ouvert à toutes les manifestations de l'art ; il eût mis en lumière avec une pareille ardeur le génie des statuaires et celui des architectes. Où est l'éditeur qui lui a proposé de raconter la vie des plus fameux sculpteurs des écoles diverses, en illustrant son texte par les estampes des marbres et des bronzes, honneur de nos musées ou de nos monuments ? Vos confrères de l'Académie française avaient encourage par un de leurs prix les travaux de M. Jouin sur David d'Angers ; vous, Messieurs, vous avez mis au concours l'éloge de Coyzevox. Vous avez donné là un exemple digne de l'élévation et de l'impartialité de vos esprits ; et c'est
pourquoi il me semble que vous ne pouvez desapprouver ce que je tente ici en
l'honneur de celui qui a consacre' passionnément sa vie à la glorification de la
sculpture.
La nation a pu, chose incompréhensible, oublier cette ère incomparable de
paix, de dignité, d'honnêteté, de prospérité qu'on appelle la Restauration, et l'oublier à tel point, à la distance de quarante années, alors que le tiers des vivants de 1870 pouvait encore s'en porter témoin, qu'on a pu transformer, pour les masses populaires, cette époque bienfaisante et lumineuse en un temps d'oppression étroite et niaise. Mais le Louvre ne saurait avoir la mémoire si courte, et ce que les arts et nos musées doivent à ces quinze années est véritablement merveilleux. C'est d'abord le palais de Versailles, qui deviendra plus tard la grande œuvre de Louis-Philippe, et que Louis XVIII entreprend, dès la première heure, de remettre en état d'habitation royale. Il y emploie les jeunes pinceaux de M. Heim, d'Abel de Pujol, de Mauzaisse, etc. — Puis c'est la galerie du Palais du Luxembourg que le même roi consacre aux oeuvres des artistes contemporains. — Puis, au Louvre, ce sont les salles du côté méridional du Palais, dont on fait décorer les plafonds par Ingres, Gros, Vernet, Picot, Heim, etc., que l'on destine à contenir les antiquités égyptiennes, grecques, étrusques, romaines, et qui formeront, sous le nom de Musée Charles X, l'écrin, très nouveau alors, des objets les plus précieux, entre les bijoux et ustensiles des civilisations antiques; — enfin, c'est sous le nom de Musée d'Angoulême, le premier noyau des plus fameuses sculptures de la Renaissance et des derniers siècles, choisies dans la dispersion du Musée des Monuments français, et qui est appelé à devenir, pour l'histoire de la statuaire depuis le moyen âge, ce que la grande galerie est pour l'histoire de la peinture depuis (]imabue jusqu'à M. Ingres. — M. de Clarac fut le serviteur de ce beau mouvement de cette heure féconde et brillante dans l'histoire de nos collections nationales. Il était d'une génération robuste avant tout et agissante, et qui voyait les œuvres à accomplir par leur côté d'ensemble, par leur large façade.
A rencontre de la plupart de ses confrères en archéologie, qui trop souvent, depuis lors, ont dépensé et dispersé leur érudition en menus mémoires, M. de Clarac concentrait la sienne en livres denses et solides; c'était l'homme des monuments, et celui qu'il a élevé à la statuaire, son Musée de sculpture antique et moderne est, à coup sûr, le plus considérable qu'aucun savant de notre siècle ait songé à cimenter de sa peine et de sa fortune à la gloire de son art favori. Son affaire n'est point de disserter avec raffinement sur le geste probable de telle ou telle figure tronquée, ou sur les attributs hiératiques de.telle ou telle divinité. 11 discutait comme un autre à l'occasion, et il avait fait ses preuves. Pour les pas d'armes redoutables des doctes polémiques il était aussi fortement cuirassé qu'aucun de son temps. Mais il pensait, non sans raison et sans hauteur.
M. LE COMTE DE CLARAC
que son titre de conservateur des sculptures du Louvre l'obligeait à servir le roi et le public par de plus grandioses publications que celles des simples brochurettcs, bagage ordinaire et suffisant de ceux qui se donnent l'honorable tâche et souvent fort délicate d'élucider, sur une œuvre de rencontre, un point parfois très curienx et litigieux de l'histoire de l'art archaïque. Dans les in-folio grecs et latins, et dans ceux de la Renaissance et du xvii" siècle, il avait tout lu; dans ses voyages, d'un bout à l'autre de l'Europe, il avait tout vu ; et de ces milliers de marbres et de bronzes qu'il avait admirés de ses yeux et crayonnés de sa main, il ambitionnait de faire un corps de science, un répertoire colossal, où les érudits du monde entier retrouveraient classées en un ordre général toutes les œuvres de quelque valeur, pouvant intéresser la curiosité universelle, et dont ses études sur notre Musée national du Louvre demeureraient le centre et la base. Il y usa sa vie et son patrimoine, et la patience infatigable de deux ou trois honnêtes gens fanatisés par son indomptable courage : tel ce M. Alkan l'ainé, « typographe, ancien directeur des Annales de la Typographie », qui a raconté la vie de son protecteur avec tant de naïveté dans le Journal des Artistes de 1847 ; — tel surtout ce pauvre petit homme, M. Texier, son éditeur, que nous avons tous connu, et qui était resté le chien fidèle, le gardien religieux de l'honneur de son maître. Type du dévouement héroïque celui-là, d'une fidélité si touchante qu'elle en était quasi sublime ; car, après avoir, de son argent, fait construire le tombeau de M. de Clarac, il a voulu être inhumé à côté de celui auquel il s'était consacré tout entier, et dont il avait connu de près les dernières et rudes épreuves. Même après sa mort, il a tenu à être inséparable de M. de Clarac, comme on voit dans les cathédrales un personnage gisant ayant sous ses pieds le généreux compagnon de ses fatigues, qui- l'a courageusement servi de son vivant. Charles-Othon-F'rédéric-Jean;Baptiste, comte de Clarac, était né à Paris le 23 juin 1777. Son père était maréchal de camp des armées du roi. Forcé d'émigrer en 1790, il emmena avec lui son fils en Allemagne. L'enfant apprit là sans effort une langue qui, plus tard, était destinée à lui fournir un utile instrument d'études pour ses travaux d'érudit. De là, il passa en Italie, et nous savons tous combien, à cet âge de prime jeunesse, l'air italien, tout imprégné d'art et de beauté, nous pénètre partons les pores, et fait courir, à tout jamais, au fin fond de nos veines, la passion inextinguible du noble et du grand, et comment il en reste dans nos yeux l'éternelle vision des choses sublimes. M. Alkan raconte que « le cœur de M. de Clarac tressaillait encore de joie lorsqu'un dcmi-sièclc après il racontait ce premier voyage. » Mais en 1793 son père l'appelait à l'armée de Condé, où il servit en qualité de sous-lieutenant dans les hussards de la légion de Mirabeau. Après les longs revers de cette petite armée, infatigablement dévouée à nos anciens rois, " M. de Clarac la suivit en Russie en 1797,01 ne la quitta qu'en 1801, lors du son licenciement, «
De 1804 à 1807, on trouve à Paris M. de Clarac collaborant, par des articles de littérature orientale, de beaux-arts et de mélanges sur l'histoire russe ou américaine, à l'un des recueils les plus estimés de ce temps, les Archives littéraires de l'Europe, à la rédaction duquel prenaient part Bernardi, Dacier, Dupont de Nemours, de Gerando, Guizot, Morellet, Pastoret, Quatremère de Quincy, de Sainte-Croix, Suart, Vanderbourg, Walckenaer et autres. Ce qui semble l'attirer plus particulièrement dans ces études, ce sont les coutumes et les poésies des populations indiennes et persanes. Il va surtout emprunter la source de ses analyses et de ses traductions aux Recherches asiatiques, mémoires de la Société établie au Bengale. Mais, sans parler d'un compte rendu du Salon de 1806, il s'occupe déjà dans les Archives littéraires de sujets empruntés à l'antiquité, tels que « la connaissance que les anciens avaient du verre ». Deux ans après son dernier article dans le Recueil où il venait de mener campagne en si docte compagnie, le jeune érudit, en 1809, retournait en Italie, où, selon ses propres et trop justes expressions, « il avait le bonheur de diriger les fouilles de Pompéi. »
M. Alkan raconte que, pendant le séjour de M. de Clarac à Naples, il était devenu le précepteur des enfants de Murât, et que plus tard il revit à Paris, « avec une satisfaction inexprimable », le prince Achille Murât, le fils aine du roi de Naples. Plus loin, il rappelle que M. de Clarac ne se séparait jamais d'une très jolie bague en or, ornée d'une pierre gravée antique, trouvée dans les ruines de Pompéi et dont la reine Caroline Murât lui avait fait présent. Il gardait non moins précieusement et avait fait encastrer sur le couvercle de sa tabatière d'or une petite médaille microscopique, portrait de la princesse Caroline, et qu'il tenait également d'elle. « La dernière fois que cette princesse vint à Paris, M. de Clarac lui fit la courtoisie de faire couler à son effigie plusieurs médaillons en bronze. C'était M. Depaulis, graveur en médailles, qui voulut bien se charger de ce soin et préparer le modèle. » Cette tendre piété dans les jours mauvais pour la reine qu'il avait servie, et dont il avait jadis éprouvé les bontés, était chose nouvelle alors et touchante, venant du légitimiste fervent et convaincu qu'il se montra toujours. Nous n'en voulons point toutefois faire un privilège de son parti. C'est devenu, depuis lors, une aventure assez commune, dans ce monde des arts, des lettres et des sciences, qui n'a point, Dieu merci, connu les brutales et grossières ingratitudes de la politique, que cette fidélité émue du souvenir pour les princes et les princesses des dynasties déchues, et cette reconnaissance libre et fière de tout cœur vraiment noble pour les gracieusetés des jours prospères.
Qu'il s'agisse de la fortune administrative de M. de Cailleus, du baron Taylor et du comte de Clarac, c'est toujours même temps, même origine et mCMue histoire. La chute de l'empereur et les grands événements de 1814 avaient —
M. LE COMTE DE CLARAC
raconte M. Alkan — rappelé de Naples en France M. de Clarac. Il suivit le roi à Gand et revint avec lui à Paris. En 181G, il fut désigné pour faire partie de l'ambassade extraordinaire du duc de Luxembourg au Brésil. C'est à ce voyage que l'on doit le dessin exposé au Salon de 1822, et si connu de tous par la gravure de Portier (aujourd'hui à la Chalcographie du Louvre), la Forêt vierge du Brésil. Pour qu'il pût dessiner à l'aise cette œuvre singulière, on avoit cru devoir faire escorter l'artiste d'un certain nombre de nègres, chargés de le protéger contre les hôtes incommodes de la forêt. Mais, dès i8i5, il avait été nommé conservateur des antiques, en remplacement de l'illustre Visconti qui venait de décéder et dont il ne parlait jamais qu'avec la plus grande vénération. Depuis son retour du Brésil, il ne quitta plus la France que pour faire, en i833, un voyage de quelques mois en Angleterre et en Ecosse.
Si M. de Clarac resta, même avec une certaine âpreté, fidèle jusqu'au bout à la branche des Bourbons qu'il avait d'abord servie, on ne peut que lui en faire honneur. Les fortes convictions sont devenues si rares en notre siècle, que, pour demeurer honnêtement inébranlable en sa foi et en sa reconnaissance première, un homme grandit et prend, dans la perspective de nos contemporains, l'apparence d'être d'un autre âge et d'un autre métal. Dur aux intrigants et aux renégats, M. de Clarac ne sut tenir parfois, en ces matières, ni sa langue ni sa plume; et il faut savoir gré au pouvoir nouveau d'avoir fait la sourde oreille. Ce pouvoir donnait là aux révolutions futures un exemple qui n'a guère été suivi. Il leur apprenait comment un savant illustre qui honore son pays, et qui se dépense sans compter pour sa gloire, doit être, avant tout, respecté, même dans le for, fût-il imprudent, de ses préférences intimes : qu'en un mot l'intérêt et le bon service du pays doivent passer avant les mesquines défiances des susceptibilités politiques. Ne savait-on pas en haut lieu, aussi bien que dans le monde savant, que ce rude et noble M. de Clarac, cet homme de bien par excellence, dont les ressources de fortune étaient médiocres et allaient chaque jour s'épuisant, consacrait avec passion et jusqu'à l'aveuglement ce restant de richesse aux arts qu'il adorait ; et que nul n'était plus bienveillant et la main plus largement ouverte pour les artistes ; qu'outre son immense et dévorante publication, il avait soutenu à ses frais l'utile et dispendieux ouvrage du pauvre Willemin : les Monuments français inédits, pour servir à l'histoire des arts, des costumes, etc., continué après la mort de Willemin et pourvu d'un texte précieux par notre cher érudit M. André Pottier; ne savait-on pas qu'arrivé lui-même quasiment à la gêne et à la misère, il s'était vu obligé do céder à la ville de Toulouse, en échange d'une rente viagère, son propre cabinet d'antiquités dont il était justement fier; et que, pareil à l'ulchimistc qui jette ses meubles dans son fourneau, c'était avec le produit de cette vente et ses maigres appointements qu'il entretenait toujours et toujours, et avec plus
d'acharnement que jamais, l'impression et la gravure, poussées avec des soins maniaques, de ces livraisons sur livraisons dont il ne devait pas voir les dernières ?
Je ne vous fatiguerai point, Messieurs, du de'tail de ses ouvrages. Si nous parlions devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, à laquelle ses titres lui permettaient de prétendre presque aussi justement qu'à la vôtre, nous nous arrêterions sur chacune de ses dissertations pleines de vues justes et de déductions ingénieuses, remarquables souvent par leurs singularités bibliographiques. J'en veux du moins citer les titres depuis l'œuvre de début. Fêtes des anciens, imprimée à Naples vers 1809, au moyen d'une petite presse particulière dont il avait confié le maniement à un domestique du palais de la reine Caroline; puis les 93 pages, Sur les Fouilles de Pompéi, également imprimées à Naples en iSi3, illustrées de seize planches dessinées par l'auteur, et dont il n'est venu en notre pays qu'un bien petit nombre d'exemplaires. M. de Chirac a voulu que vous possédiez, Messieurs, parmi les insignes raretés de votre bibliothèque de l'Institut, l'un de ces exemplaires, fort unique à coup sûr en son espèce, car il n'était pas seulement enrichi d'abondantes notes marginales, mais recomplété de sa page gS, disparue dans l'un des nombreux voyages qu'il avait faits entre les mains d'emprunteurs peu scrupuleux.
Dans sa Description des antiques du Musée royal, commencée par feu M. le chcv. Visconti, continuée et augmentée de plusieuis tables, par M. le comte de Chirac, conservateur des antiques dudit Musée (Paris, impr. Hérissant Le Doux, 1S20), et dans sa Description des ouvrages de la sculpture française des XVP', XVII' et XVIIIo siècles, exposés dans les salles de la galerie d'Angouléme (Paris, Impr. royale, 1824), M. de Clarac avait fait acte de conservateur savant et consciencieux des sculptures du Louvre. Il avait rempli avec honneur les devoirs de sa fonction; et ses catalogues sont restés jusqu'après 1848 le guide des curieux et des étrangers dans notre superbe collection nationale ; et depuis lors, hélas ! leur absence nous a fait défaut à tous, car, chose triste à confesser, après un demi-siècle ils n'ont pas été remplacés. Mais le grand monument de M. de Clarac, là où il est tout entier, honneur et science, et dont nul savant d'Europe n'a jamais conçu ni édifié le pareil, c'est ce « Musée de sculpture antique et moderne, ou description historique et graphique du Louvre et de toutes ses parties, des statues, bustes, bas-reliefs, et inscriptions du Musée royal des Antiques et des Tuileries, et de plus de 2,5oo statues antiques, dont 5oo au moins sont inédites, tirées des principaux Musées et des diverses collections de l'Europe ; accompagné d'une Iconographie égyptienne, grecque et romaine, et terminée par l'Iconographie française du Louvre et des Tuileries. (Dédié d'abord à Sa Majesté Charles X.) Paris, Impr. royale, chez "Victor Texier, graveur, 183G-1S46, texte gr. in-S", et planches au trait gr. in-4ti obi. » Un
M. LE COMTE DE CLAKAC
pareil titre est comme une table des matières. Qui prétendrait vous dire, Messieurs, en quelques lignes, ce que M. de Chirac a fait entrer dans ces si.^ énormes volumes dont les derniers, après la mort de l'auteur et sur ses manuscrits, ont été religieusement conduits à bonne fin par M. Alfred Maury, seul capable d'un pareil labeur, et de classer ces myriades de notes dont M. de Clarac avait usage de charger, recharger, surcharger, les épreuves de chacune de ses pages et dont la vue seule donne le vertige ?
Ce n'est pas seulement le monde des antiquaires, depuis qu'antiquaires il y a, qui est venu se fondre et se compiler là-dedans, par la description et l'explication, et l'histoire de toutes les statues antiques connues, et de tous les basreliefs, grecs et romains, et des autels, cippes, candélabres, sièges, etc., et des inscriptions grecques et latines, et quoi encore ? l'iconographie de l'univers ancien ; c'est la mythologie tout entière qui y passe, ou, pour mieux dire, les mylhologics de tous les peuples connus; il n'est si petit personnage des temps fabuleux qui n'ait là sa notice étudiée d'après les hiérographes les plus oubliés. MGlcz à tout cela l'histoire avec le chaos débrouillé de ses dates et ses détails biographiques les plus précis sur les figures représentées et sur les artistes de toutes les époques, et les investigations les plus approfondies sur les costumes de l'antiquité; et avant cela, un demi-volume qui serait un livre sur la partie technique de la scuplture,et l'autre moitié de ce volume qui restera comme la monographie la plus complète du Louvre et des Tuileries et où M. de Clarac a rassemblé, avec la plus minutieuse patience et la plus exacte critique, tout ce que l'on pouvait savoir alors sur les excellents sculpteurs, architectes et artistes de toute sorte qui avaient pris part, depuis l'origine, à la construction et à la décoration de ces palais fameux ; et les 1,1 36 planches dont les cuivres sont conservés à la Direction des Beaux- Arts, et qui pourraient servir à la réimpression d'un ouvrage trop vite épuisé ci si précieux pour l'enseignement supérieur de nos écoles. Quand je vous disais. Messieurs, que ce livre monumental était un monde, et que celui qui l'avait conçu et poursuivi jusqu'à la folie des plus minimes recherches, n'avait point la taille d'un homme de notre siècle aux études légères et dispersées, et où l'on semble craindre de bâtir sur des fondations trop puissantes !
Un jour Charles X, aux Tuileries, félicite M. de Clarac de la beauté de son ouvrage : « Sire, répondit le savant, je remercie Votre Majesté de ses bons souvenirs, mais avec de pareilles entreprises on va droit à l'hôpital. — Nous irons ensemble », répliqua le vieux roi, en lui frappant sur l'épaule. Et ce mot à M. de Clarac fait songer à celui, plus touchant peut-être encore, de ce même roi à Chateaubriand quelques années après à Ilolyrood, ce mot d'une insouciance si noble sur sa royale indigence. Et sans doute pcnscrcz-vous comme moi, Messieurs, qu'en notre siècle, assoifté d'or sans vergogne, et où les plus hauts parvenus de la politique se sont montrés les plus âpres au gain et au thé-
saurisement, il sied mieux à un gentilhomme, fût-ce au premier gentilhomme de France, de mourir pauvre qu'enrichi.
Pour en revenir à la liste de ses publications courantes, tantôt escarmouches d'archéologue, tantôt solides enseignements de conservateur, comment M. de Clarac n'eût-il pas été l'un des premiers à parler de la conquête sans pareille que la France et les arts venaient alors de faire ? Aussi, dès 1821, publiait-il son savant mémoire « sur la statue antique de Vénus Victrix, découverte dans l'île de Milo en 1S20; transportée à Paris et donnée au roi par M. le marquis de Rivière ». Il faisait suivre ce mémoire d'une courte dissertation « sur la statue antique connue sous le nom de Germanicus, et d'un personnage romain en Mercure ».
En 1S29, il faisait imprimer, dans sa chère ville de Toulouse, ses « Artistes de l'antiquité, ou table alphabétique contenant jusqu'au vi^ siècle de notre ère, tous les statuaires, les sculpteurs, les peintres, les architectes, les fondeurs, les graveurs en pierres fines que nous ont transrais les auteurs anciens et les monuments » ; travail qui laisse entrevoir des lectures immenses, et dont tous les érudits de son temps ont profité, à commencer par M. de Montabert pour son Traité de la Peinture.
Puis venaient encore, en i83o, ses « Mélanges d'antiquités grecques et romaines, ou Observations sur plusieurs bas-reliefs antiques du Musée royal du Louvre, et réplique à la réponse de M. Félix Lajard, de l'Académie royale des Inscriptions ». Il s'agissait dans cette « réplique « d'un sien article « sur le basrelief mithriaque du Musée royal du Louvre ».
Et parallèlement à son ouvrage cyclopéen du Musée de sculpture, M. de Clarac menait la composition et l'impression très chargée et compacte de son « Manuel de l'histoire de l'art chez les anciens jusqu'à la fin du vi» siècle de notre ère. 1S30-1S47. 3 tomes en 4 parties ».
C'est à propos de ce Manuel que le pauvre souffre-douleur, le témoin martyr de ce remanicur perpétuel de ses propres textes, « sans plan et sans méthode arrêtée », M. Alkan l'ainé, s'écriait : « Il faudrait un volume entier et non quelques colonnes pour faire l'historique de ces quatre volumes in-12, pour raconter les vicissitudes qu'ils ont éprouvées, les changements, les métamorphoses que l'auteur leur a fait subir successivement. Nous y avons consacré quatorze années pleines et entières de notre existence. Que de travaux, que de démarches chez les artistes, que de tribulations, mon Dieu ! — Ces quatre volumes inédits sont venus se joindre au Musée de sculpture pour achever la ruine de leur malheureux auteur... »
Pour le second volume de son Ma/n/e/, M. de Clarac avait fait graver, toujours à ses frais, un alphabet étrusque et un alphabet ponctué afin de représenter toutes les lettres qui se trouvent sur les vases étrusques et sur les pierres gra-
M. LE COMTE DE CLARAC
vées ; et les épreuves de ce volume avaient e'té revues par M. Dubois, sous-conservateur des Antiques, très versé dans la giyptographie et la dactyliographie,et qui mourut quelques jours avant M. de Glarac. Nous l'avons connu, ce M. Dubois, qui n'était guère d'humeur plus accommodante que celle de son maître. Il avait le verbe très drôle et la dent très dure, et son manque de respect remontait parfois, — Dieu lui pardonne, — jusqu'à M. de Cailleux. Pour jouer pièce à ses confrères les archéologues, on le savait homme à imaginer les plus singulières supercheries, et c'est lui qui leva ce lièvre dont tout le monde antiquaire fut si vivement ému, d'une lame en plomb trouvée à l'intérieur d'une statue de bronze, et qui donnait le nom de son sculpteur.
Voici d'ailleurs le récit de l'aventure, tel que l'a résumé M. Alkan : « Le Musée royal avait acheté, en iS35, du savant antiquaire M. F. Millingen, une statue d'Apollon Philésius, trouvée près de Livourne. Malgré tous les soins que l'on prit de cette jolie statue depuis son acquisition, on aperçut des traces d'oxydation. En 1842, M. le directeur des Musées royaux prit le sage parti de faire vider cette statue. Comme M. le comte de Clarac était à la campagne, ce soin fut confié à M. J.-J. Dubois, sous-conservateur du musée des Antiques, qui s'adjoignit M. Laitié, sculpteur, et d'habiles ouvriers. Cette statue avait longtemps séjourné dans la mer ; on en retira naturellement du sable ; mais bientôt il en sortit une lame de plomb, couverte d'oxyde, car c'est cette lame qui faisait tout le procès chimique à la statue d'Apollon. Sur cette lame de plomb, sous une épaisse couche de poterie, la sagacité de M. Dubois sut bientôt découvrir le nom de l'artiste qui a trouvé ce moyen ingénieux de passer à la postérité, car on sait que, dans les temps anciens, il était défendu aux artistes d'inscrire leurs noms sur leurs ouvrages. »
M. de Clarac ne manqua pas de s'occuper d'un incident étrange qui touchait de si près sa conservation des Antiques, et en mai 1834 (?) il faisait imprimer chez Vinchon la brochure de iG pages intitulée : « Sur une inscription gravée sur une lame de plomb trouvée dans une statue en bronze du Musée du Louvre, et sur les signatures inscrites par les artistes grecs sur leurs ouvrages, u Rien d'ailleurs de ce qui touchait à l'archéologie ne lui était indifférent, et le vieux Paris ne lui était guère moins cher que l'antique Athènes ; c'est ainsi qu'il avait fourni l'article sur Saint-Germain-i'Auxerrois à la belle publication de l'un de ses meilleurs amis, l'un de vos anciens confrères, et que j'ai encore eu l'honneur d'approcher dans l'un des premiers jurys de peinture que j'aie fréquentés en nos Salons annuels : Souvenirs du vieux Pjris ; exemples d'architecture de temps et de style divers. Trente vues dessinées d'après nature, par le comte Turpin de Crissé, membre honoraire de l'Académie des Beaux-Arts. Dédie au duc de Bordeaux. Avec des notices historiques et descriptives, par M""= la princesse de Craon, Mine la comtesse de Mculan et par MM. do Beau-
cliesne, Castellane, de Clarac, de Courchamps, de Laporte, de Lasalle, de Pastoret, Quatrcmère de Quincy, Raoul-Rochette, de Resse'guier, Revoil, du Sommerard et de Vimeux. Il existe de ce premier recueil in-folio deux éditions, l'une de iS35, l'autre de 1837.
On peut dire que l'œuvre de M. de Clarac était accomplie — sauf cette grande publication qui le dévora jusqu'à la fin, comme le vautour Prométhée — quand l'Académie des Beaux-Arts eut à cœur de couronner cette œuvre, en appelant parmi ses membres celui qui avait tant fait pour le noble art de la sculpture. Il fut élu académicien le 26 mai i838, et le roi, quatre jours plus tard, approuvait l'élection. Il succédait dans votre compagnie, Messieurs, à un aimable amateur, dessinateur habile de paysages, et qui nous a laissé un beau livre sur Fontainebleau, Antoine-Laurent Castellan, né à Montpellier le ler février 1772, mort le 2 avril i838; celui-ci appartenait à votre Académie depuis le 6 avril 1816. — M. de Clarac, après avoir joui huit ans seulement d'une confraternité qui lui avait été un grand orgueil et un grand réconfort, laissait sa place parmi vous. Messieurs, à M. le baron Taylor, un homme de la même trempe et de la même génération vigoureuse, laborieuse et entreprenante et qui sut, Dieu merci, garder trente-deux ans ce même siège, pour représenter dans votre société, après les études sévères et quasi abstraites de l'art antique, le respect de nos monuments nationaux et des reliques trop longtemps et trop injustement dédaignées des arts du moyen âge et de la Renaissance.
Je n'ai vu de près M. de Clarac que trois ou quatre fois, les jours où les besoins de son service ou de ses études appelaient impérieusement dans les bureaux du Louvre le conservateur de la sculpture antique et moderne. Les conservateurs de ce temps-là n'avaient point de cabinet administratif dans le Musée, et si M. Granet avait pied dans le palais, ce n'était point comme conservateur de la peinture, mais a titre d'artiste gratifié d'un atelier. D'ailleurs dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, l'autorité des musées royaux et leurs relations avec le public étaient toutes concentrées dans les mains du directeur, M. do Cailleux, exclusivement préoccupé de la grande œuvre du Musée de Versailles. Les catalogues du Louvre, quand catalogue il y avait, — je parle de la peinture et des dessins, — se rédigeaient, comme besogne de bureau, par les emplovés de l'administration, sous la responsabilité, l'initiative et le contrôle du directeur, et c'est ainsi que lorsqu'un heureux mouvement d'études et de curiosité, manifesté par certaines publications du dehors, amena vers 1847 M. de Cailleux à la refonte érudite du catalogue de la peinture, il chargea non pas M. Granet, mais M. Eud. Soulié que vous avez connu, depuis, conservateur de Versailles, et qui n'était alors que simple cotnmis d'une classe supérieure à la mienne, de relever les signatures et les dates ins-
M. LE COMTE DE CLARAC i3
critcs sur les tableaux, et de chercher les origines et l'histoire de chaque œuvre soit dans les anciens inventaires , soit dans les guides, soit dans les biographies, — point de départ de ces excellents livrets de M. Villot et de M. Reiset, qui ont depuis servi de modèles aux catalogues de la province et de l'étranger.
M. de Clarac et M. Granet ne nous apparaissaient donc que fort rarement au Louvre, et je n'ai pu garder qu'un souvenir fugace du premier, soit quand nous le voyions allant et venant à travers la grande cour de ce palais, dont les salles basses étaient son domaine, soit alors qu'il cédait à son habitude italienne de la sieste dans le fauteuil de notre chef de bureau. Je me rappelle pourtant sa taille moyenne et robuste, et sa tête solide et carrée à la chevelure bien plantée et encore abondante. Quant à M. Granet, il venait coiffé de sa calotte légendaire, s'asseoir, une fois par mois, devant le poêle de notre rez-dechaussée de la cour du Sphinx, et y devisait un moment avec sa bonhomie accoutumée. C'est tout ce qui me reste en mémoire de ces deux personnages illustres, à moi l'un des derniers survivants de l'ancienne administration des Musées. Mais nous savions que M. de Clarac poursuivait chez lui avec une persévérance indomptable, l'immense publication du Musée de Sculpture, et son ombre fidùle, le bon petit M. Texier, ne nous laissait rien ignorer de l'activité de son maître. M. de Clarac ne devait point d'ailleurs tarder à disparaître, car il mourut le 20 janvier 1847. Trois jours après, le personnel du Louvre était appelé à sa cérémonie funèbre. Je me souviens que c'est dans l'étroit escalier qui montait à l'appartement modeste de cet infatigable travailleur, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que je rencontrai pour la première fois notre cher confrère M. le comte de Nieuwerkerke, le futur directeur des Musées. Celui-ci devait plus tard, en 1854, commander pour le Louvre au sculpteur A. Arnaud le buste de son vieil ami et le placer sur l'une des cheminécLS du Musée Charles X, non loin du buste de 'Visconti, que M. de Clarac n'avait jamais cessé d'exalter comme le premier et le modèle des antiquaires de l'Europe, et dont il avait continué et amplifié les beaux classements et les savants catalogues. M. de Nieuwerkerke fit mieux encore. Dans les dernières années de sa surintendance, il attacha à la conservation des Antiques du Louvre un jeune archéologue de bon oeil et de bon jugement, plein d'ardeur et de science et qui appartenait ù la famille de M. de Clarac, M. Héron de Villefosse.
Vous savez ce qu'il est devenu ; il est aujourd'hui l'un de vos confrères dans l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a su rendre au Louvre de si vaillants services par son intuition solide et pénétrante des choses de goût, par son esprit sûr et bien ordonné, par ses travaux déjà nombreux, par son amour héréditaire de la maison qu'il a protégée aux côtés de notre cher Barbet de Jouy durant la Commune ; il a su, au dehors, se Aùre estimer si haut parmi ses con-
frères en recherches, par son savoir spécial d'épigraphiste, et cette curiosité si précieuse et communicative, de omni re scibili, en ce qui touche le cadre très lartïc de l'archéologie, que le voilà, quarante ans après la mort de M. de Clarac, occupant à bon droit et à l'appel de tous, le fauteuil de conservateur des Antiques qu'on a illustré dans sa famille, et ce n'est pas lui qui laissera dépérir cette mémoire vénérée.
A défaut de M. de Villefosse, que vos usages ne permettent pas, et je le regrette, d'aller chercher dans l'Académie voisine pour vous raconter la vie si pleine d'oeuvres de ce parent, dont il prolonge au Louvre les traditions, j'ai là assis près de moi. Messieurs, un de nos chers confrères, M. Heuzey, qui eût pu vous parler de M. de Clarac avec une bien autre compétence que la mienne. M. de Clarac ne m'appartient à moi, très ignorant et très indigne, que par la filiation de nos sièges, mais à M. Heuzey est échu, au Louvre, l'un des départements du vaste empire que M. de Clarac tint jadis entre ses mains, et vous savez avec quelle érudition brillante, ingénieuse et nouvelle notre confrère gouverne aujourd'hui ce département. Je dis vaste empire ; sous M. de Clarac, il ne l'était pas autant que de nos jours, où il s'est fort étendu par le grossissement des séries anciennes, et par des conquêtes de provinces alors entièrement inconnues et que nous ont values les fouilles merveilleuses non seulement sous la vieille Grèce, mais dans les sables d'Asie et d'Afrique et jusque dans les forêts d'Amérique. Force a bien été de partager cet immense domaine quasi sans bornes et qui s'accroît et s'accroîtra désormais à chaque heure et qu'on ne peut plus parcourir qu'en épelant chaque matin une langue nouvelle, un alphabet nouveau, domaine auquel n'eût pu suffire ni M. de Clarac, malgré ses larges épaules, ni pas un de sa taille.
Nos jeunes conservateurs du Louvre ont matière à ajouter de beaux volumes au Musée de sculpture antique et moderne de M. de Clarac ; mais ils ne doivent jamais le laisser oublier. Ce Clarac c'est l'ancêtre, c'est le pionnier des travaux formidables, celui qui a appris au Louvre comment un passionné du beau et de la gloire peut à la science qu'il adore et à la sainte maison dans laquelle il s'est incarné, sacrifier sa vie, ses veilles sans repos, et l'héritage de ses aïeux et jusqu'au pain de ses derniers jours.
Voilà encore l'un de mes rGves réalisé. J'aurais mauvaise grâce à ne pas féliciter celui qui m'a fait cette surprise. Car, pour si facile qu'en parût à distance la réussite, je sais pertinemment qu'elle n'était pas tant commode, et qu'elle avait arrêté plusieurs. Cette inquiétude, on vient de le voir, n'était pas très fondée; un bon coup de collier a suffi pour passer le gué; et maintenant il ne faut que se rendre compte de ce qu'on a voulu faire pour mener logiquement la chose à sa me'illeure fin.
Le jour où M. Castagnary fut appelé à la Direction des Beaux-.\rts, ce jour-là même, peut-être bien dès la veille, il annonçait à ses amis et au public et répétait dans son discours d'installation solennelle, qu'il allait consacrer l'un des salons du Louvre à une réunion de portraits d'artistes. C'était son idée favorite, et qu'il entendait faire aboutir et sans broncher. Pour l'exécution, il a été rapide et tenace, et je l'en loue. Il a sagement fait, sans s'en douter peut-être, de se lier lui-même par un rapport public au Ministre. Il brûlait ses vaisseaux, et quels que fussent les obstacles, il était tenu d'aller jusqu'au bout. Je répète que les menues difficultés étaient plus complexes qu'il ne le savait lui-même, mais un nouveau venu, arrivant avec une autorité toute fraîche, et ne connaissant point les petites chausses-trapes, peut agir plus librement et écarter gaillardement les chicanes de détail. J'ai trouvé même un moment qu'il prenait trop conseils de ci et de là; n'étant pas à l'avance disposé à les suivre. Il éprouvera plus tard que dans l'Administration qu'il gouverne, il est excellent de prendre l'avis de certains conseillers isolés, dont la sagesse et l'expérience personnelles peuvent être profitables et lumineuses ; mais qu'il se gardQ de soumettre, sauf dans les cas inévitables, les affaires qui lui sont à cœur, aux discussions des comités et commissions dont l'esprit se brouille naturellement par le nombre même et les tatillonneries de leurs membres et n'aboutissent qu'à des réponses mal digérées, confuses et dissolvantes, embarrassées et embarrassantes. Je l'ai fort senti moi-même, jadis, pour ma part, alors qu'il était question de l'Académie nationale des artistes français, ou du Prix du Salon, ou de certains travaux du l'anthéon. Toute bonne résolution, pour garder son sens et son unité, doit se produire comme un coup d'État ; un bon administrateur doit rester secret dans la combinaison et dans les apprêts définitifs de l'œuvre qu'il médite.
ifj SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
Mais il faut méditer et mûrir chaque œuvre avec grande prévoyance; s'assurer d'abord qu'elle est bonne, puis faisable. Autrement le moindre accroc dans le détail la peut faire culbuter. C'est ainsi que faillit être écrasée dans l'œuf la l'cforme de l'Ecole des Beaux-Arts en iSC3, pour quelques inattentions de chef de bureau dans les formules du programme. M. Ant. Proust n'avait sans doute pas suffisamment combiné les raisons et les suites de son attaque aux ateliers de la même École quand il tenta de s'en prendre à eus, et dut battre en retraite. Je dis cela pour certains mauvais bruits qui avaient couru, et auxquels, Dieu merci, je ne vois point donner suite, touchant des projets d'attribution nouvelle de la Grande Galerie et de déplacement de l'École française. .le parle en toute sincérité et non sans intérêt pour celui à qui on les prête : l'administrateur qui transposerait dans le Louvre l'ordonnance chronologique des écoles, nous couvrirait de confusion aux yeux de l'Europe artiste, et s'il détruisait ce chef-d'œuvre prodigieux du salon des Sept-Cheminées, cette glorification superbe et vraiment grandiose du caractère si mâle et si robuste de notre école du commencement du siècle, lui-même, le mal accompli, se jugerait criminel. Il y a, d'ici là, autre chose à faire au Louvre. Quant à la commission qu'a nommée M. Castagnary pour son salon ou sa galerie de portraits d'artistes, et dont il pouvait si bien se passer, en réservant sa libre initiative, le plus précieux apanage et le premier honneur d'un Directeur des Beaux-Arts, elle lui a déjà créé et lui créera encore des embarras fort gratuits. Qu'il se souvienne bien que ce n'est jamais par trop d'initiative que les Directeurs périssent ; le public et les artistes leur savent gré de leur activité et de leur audace ; mais il importe absolument que leurs entreprises soient mesurées au bon sens des choses, et qu'elles se comprennent d'emblée, en leur ensemble, et qu'elles flottent pour bien dire dans l'air, dans l'opinion courante, n'ayant nul besoin d'être si nouvelles dans leur invention.
Ainsi voilà son Salon de portraits d'artistes au Louvre. Tout le monde y avait pensé depuis un tiers de siècle. Lui-même, en son rapport au Ministre, explique loyalement comment « dans ces trente dernières années, le regret (qu'une institution analogue à celle des Offices de Florence, permettant de recueillir et rassembler nos propres richesses, n'ait pas été depuis longtemps créée au musée du Louvre), ce regret a pris la forme d'un véritable mouvement d'opinion. Les critiques d'art sont entrés en campagne, et à plusieurs reprises l'administration a paru sur le point d'accueillir un vœu qui ne rencontrait point d'adversaires. » — Rien de plus vrai, et qu'il me soit permis d'ajouter montémoignage à celui de M. Castagnary. Déjà dans mon Rapport adressé à M. le ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, sur l'administration des arts, depuis le sS décembre I SjS, jusqu'au i<" janvier 1878, je racontais les titres fort anciens de cette idée courante, et qui, pour cause, m'était bien familière; je n'avais qu'à retranscrire ma lettre du 17 juin 1S76 à M. le Rédacteur en chef de la Chronique des Arts :
a Monsieur le Rédacteur en chef, le portrait de J.-P. Laurens, destine à la galerie des OfRces, fait naître en même temps et bien naturellement chez deux esprits distingues, MM. Lechevallier-Chevignard(/j Chronique des Arts) et Olivier Merson (le Monda illustré), la pense'e de la cre'ation au Louvre d'une collection des portraits de nos artistes nationaux analogue à celle de Florence, et tous deux me font l'honneur de m'appeler à leur aide.
« Il y a treize ou quatorze ans, je crus cette idée bien près de son exécution . je l'avais proposée à M. le comte de Nieuwerkerke, et M. le Directeur général des Musées parut un moment lie pas la désapprouver. C'est pourquoi en publiant, en i853, la première livraison de mes Portraits inédits d'artistes français, je m'aventurai à l'expliquer et à la motiver fort longuement dans les pages i i-i3 du volume. Je vous envoie cet extrait qui n'est après tout qu'une pièce à l'appui de la proposition de MM Lechevallier-Chevignard et Merson. Je ne puis que me joindre à eux pour souhaiter la réalisation de leur projet toujours praticable au Louvre dans les salles mêmes où je l'avais rêvé, et pour le recommander instamment à M. le Directeur des Musées nationaux.
<i Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués.
« Ph. de Chennevières. »
Et la Chronique des Arts, en appuyant d'ailleurs chaleureusement le projet, reproduisait l'extrait suivant de mes Portraits inédits d'artistes français :
<i Aussi le Louvre comptera-t-il parmi ses bonnes journées celle où M. le comte de Nieuwerkerke montrera au public, comme il l'a résolu, rassemblée dans les salles contiguës au Musée des Souverains, une suite sérieuse et digne de notre école, des portraits d'artistes de la nation française. Or, pour remplir ces salles encombrées aujourd'hui par un triste mélange d'oeuvres secondaires, dont le voisinage dépare et gêne les chefs-d'œuvre de son Musée royal et impérial, M. de Nieuwerkerke n'aura qu'à étendre la main et à prendre dans son Louvre : Jean de Bologne, peint par Bassan ; Nicolas Poussin, par lui-même; Lebrun, par lui-même ou par Largillière ; Lesueur, par lui-même, dans le tableau de la Réunion d'artistes, attribué longtemps à Vouet ; Mignard, soit peint par lui-même derrière saint Luc peignant la Vierge, soit peint par Rigaud ; Mansard, peint par Rigaud ; Pierre Puget, par son fils François; Dufresnoy, par Lebrun; Séb. Bourdon, par lui-même; les frères Beaubrun, par Lambert, en 1673 ; Mansard et Perrault, par Ph. de Champaigne ; Samuel Bernard, par Louis Ferdinand ; Michel Corneille, par Vanloo; Desportes par lui-même; Jcaurat et Greuzc, par ce dernier; Joseph Vernet et Hubert Robert, par M"" Lebrun, dont on a lu encore deux portraits par elle-même ; Ozannc, le dessinateur de marine, peint par lui-même. Si, comme aux Offices, on veut mêler la peinture au pastel à lu peinture à l'huile, le Musée des dessins fournira à cette série : les portraits de
i8 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
Girardon et De Cotte, par Vivien ; ceux de Latour, de Dumont le Romain et de Chardin, par Latour; deux fois Chardin, par lui-même ; Laurent Cnrs, par Perronneau; Natoire et Boucher, par Lundberg; Dumont le Romain, par Roslin ; Bachelier, Pajou, Vincent et Beaufort, par M™^ Guyard, sans compter les miniatures et les dessins de toutes sortes.
« A Versailles, M. le Directeur géne'ral trouvera : un très beau Simon Vouet, peint, dit-on, par lui-même; J. Bourdon, peintre sur verre, par son fils Sébastien ; Simon Guillain, par Noël Coypel ; Jacques Lemercier, par un contemporain inconnu; Henri de Mauperché, par Ph. Vignon ; Jacques Sarrazin, attribue' à Jean Lemaire; Séb. Bourdon, par lui-même ; Louis Testelin, par Ch. Lebrun ; Martin de Charmois, par Se'b. Bourdon ; Jean Nocret, par Ch. Nocret, son fils; Louis Lerambert, par Alexis-Simon Belle ; Gaspard de IVIarsy, par Jac. Carré ; 1 .enostre, par Carie Maratte ; Girardon, Sébastien Leclerc, Antoine Coypel, tableaux du temps; Coysevox, par Gilles Allou ; Nicolas Coustou par Legros ; Charles de la Fosse, par André Bouys; Michel Corneille, par Rob. Tournières ; J. Jouvenet, par J. Tortebat ; Elisabeth-Sophie Cheron, par elle-même ; Cl. Guy Hallé, par J. Legros ; Jacques Autreau, Hyacinthe Rigaud, Nicolas de Largillière, André Bouys, Jacques Lajoue, par eux-mêmes; Nattier et sa famille ; J.-B. Martin; Rob. Le Lorrain et Edme Bouchardon, par Fr.-Hub. Drouais, le premier en 1714; Nie. Vleughels, par Ant. Pesne; le sculpteur J. Thierry, par Largillière; Carie Vanloo, soit par lui-même, soit par Louis-Michel Vanloo; ce Louis-Michel par lui-même, et encore par lui Nie. -Henri Tardieu ; Jacques Gabriel, J.-B.-Fr. de Troy, tableaux du temps; Rob. Tournières par P. Lesueur ; Soufflot, par Carie Vanloo; Boucher, par Roslin; les deux Belle, Nie. Simon Alexis, et le dernier mort en 1806; Menageot, par M™^ Lebrun; Van Spaendonck, par Taunay ; Edelinck, Cochin et Coiny, les graveurs; Gros, Girodet, par euxmêmes; Gérard, ébauche de sir Th. Lawrence, etc., etc.; enfin la distribution des récompenses au Salon de 1824, par M. Heim, tableau qui a été gravé par Jazet. La collection de Versailles a encore, soit dans son magasin, soit dans ses attiques, affublés d'un nom de courtisan ou de celui d'un peintre donné au hasard, quelques portraits d'artistes dont on n'a pu, jusqu'à ce jour, constater bien authentiquement les noms, mais qui, peu à peu, livreront le secret de leur personnage et de leur auteur. La plupart de ceux que je viens d'énumérer plus haut faisaient partie de la série des morceaux de réception exigés de ses membres par l'Académie royale de peinture et de sculpture, et qui furent réunis par la dissolution de cette Académie, à la collection nationale du Louvre.
« Où sont allés les portraits d'académiciens qui'manquent au Louvre et à Versailles ? J'estime que si on réunissait à ceux énumérés ci-dessus, les soixante-trois autres qui sont déposés à l'École des Beaux-Arts, dans l'une de ces salles où le public n'a point accès, cet ensemble présenterait non seulement la liste à peu
près complète des morceaux de réception des portraitistes de l'Académie, mais la plus nombreuse et la plus étonnante collection qu'aucun peuple du monde ait jamais pu réunir des figures peintes de ses artistes nationaux. Voici les soixantetrois portraits de l'Ecole des Beaux-Arts :
« Adam l'aîné, par Perronneau ; Adam le jeune, par Aubry ; Allcgrain, par Duplessis ; Barrois, par Gueuslain ; Bertin (Nicolas), par Delyen ; Blanchard, par lui-même ; BouUongne (Bon), par Allou ; Brenet, par Vestier ; Buirette, par Benoist; Buyster, par Vignon; Gazes, par Aved ; Christophe, par Drouais ; Collin de Vermont, par Roslin ; Corneille (Michel), par Tournières; Coustou (Guillaume) le jeune, par Drouais; Coustou jeune, par Delyen; Coustou, par Legros; Coypel (Noël-Nicolas), par lui-même; Coypel (Noël), par lui-même; Ch.-Ant. Coypel, par lui-même; Dandré-Bardon, par Roslin; De Sèves, par Gascard; De Troy, par Belle; De Troy fils, par Aved; Doyen par Vestier; Favannes, par lui-même ; Ferdinand père, par Gascard ; Fremin, par Autreau ; Galloche, parTocqué; Girardon, par Revel ; Grimoux, par lui-même; Halle, par Aubry; Houasse, par Tournières; Hurtrelle, par Halle; Jeaurat, par Roslin; Lagrenée, par Mosnier ; Largillière, par Gueuslain ; Leblanc, par un inconnu ; Leclerc (Sébastien) le fils, par Nonotte ; Lemoyne, par Tocqué; Lemoyne, travaillant au buste de Louis XV, par un inconnu; Platte-Montagne, par Ranc ; Mosnier, par Tournières; Nattier, par Voiriot; Oudry, par Perronneau; Paillet, par Delamarre-Richard ; Pierre, par Voiriot; Regnauldin, par Ferdinand; Rigaud (H.), par lui-même; Rigaud, par lui-même; Servandoni, par luimême; Silvestre, par Valade; Van Clève, par Gobert; Vanloo (L.-M.), peignant le portrait de son père, par lui-même; Vanloo (C), par P. Lesueur: Vanloo (C.-Amédée), par M""^ Guiard ; Vassé, par Aubry; Verdier, par Ranc; Vernansal, par Lebouteux ; Vien, par Duplessis; un peintre inconnu tenant sa palette à la main, par un inconnu ; par un inconnu encore, un peintre ou un dessinateur inconnu que je suppose être Pierre Dulin; il tient en effet un crayon à la main et est assis devant un bureau sur lequel est placé un livre au dos duquel on lit : Sacre de Louis XV. Or, chacun sait que les dessins de cette grande publication oflicielle dont la chalcographie conserve aujourd'hui les planches gravées, sont de Dulin. — Cette chalcographie du Louvre, que je viens de nommer, possède les planches d'un très grand nombre de ces portraits du palais des Beaux-Arts, comme de ceux du Louvre et de Versailles. Ces planches sont l'œuvre des plus fiimeux graveurs français du siècle dernier; elles étaient les morceaux de réception de ces graveurs, comme les tableaux avaient servi à la réception des peintres. M. Gavard a bien fait graver quelques-uns des portraits d'artistes de Versailles dans ses Galeries historiques, mais quant à ceux-ci, la plupart sont à refaire ou ne sont pas faits.
« Les soixante-trois portraits de l'École des Beaux-Arts furent concédés temporairement, par de'cision du 8 décembre iSaS, et envoyés les 24 décembre 1825 et 23 juin 182Ô. Si M. le Directeur général des Musées impériaux jugeait qu'en réclamant pour sa collection nationale des artistes français au Louvre, des portraits qui lui appartiennent par ses inventaires, il fût cruel de mettre à nu quelques murailles du Palais des Beaux-Arts, il me semble que dans l'intérêt de ce palais et du public, M. le Directeur général pourrait offrir à l'Ecole des Beaux- Arts une généreuse compensation, et pleine de convenance, en lui prêtant un choix assez large de ces compositions académiques, morceaux de réception des peintres d'histoire et qui, par malheur, sont éparpillés dans le Louvre. Ces intéressantes compositions de peinture historique serviraient là à l'histoire de l'art, aussi bien qu'à l'enseignement. L'échange serait logique, et les deux Palais y gagneraient. »
Et j'ajoutais pour M. Bardoux :
« Si ce projet est resté sans exécution par suite de la répugnance marquée des établissements auxquels les emprunts devaient être faits, à se séparer des beaux portraits qui décorent leurs galeries, je crois qu'il ne serait pas impossible de le reprendre plus tard d'autre manière dans le musée du Luxembourg, le jour où des salles y deviendront disponibles, en y formant un noyau de portraits des artistes contemporains, peints par eux-mêmes, et offerts par eux, sur l'appel de l'administration, comme il se fait pour les Offices de Florence. »
Je n'avais laissé échapper d'ailleurs nulle occasion de ramener sur l'eau ma pauvre idée fixe, car on retrouverait dans les Archives du Louvre la lettre suivante adressée en 1876 à M. Waddington, et que celui-ci avait transmise à M. le Directeur des IMusées :
« Paris, le 20 novembre 1876, — Monsieur le Ministre, — vous m'avez fait l'honneur de me dire que l'on s'était plaint parfois à vous que l'administration des musées manquât aux yeux du public d'une certaine apparence d'activité. Peut-être y aurait-il moyen de donner satisfaction à ce sentiment du public, en consacrant certaines salles du Louvre et des autres palais qui relèvent des musées, à des collections nouvelles dont les éléments se trouvent déjà, en tout ou en partie, dans les mains de l'administration du Louvre. Je vous envoie ci-joint deux propositions de ce genre qui ont couru dans la presse, l'une relative à la création d'un groupe de portraits d'artistes français, rappelant celui des artistes de tout pays que vous connaissez aux Offices de Florence, et qui trouverait sa place dans les salles aujourd'hui inoccupées qui faisaient suite au musée des Souverains ; l'autre relative à un musée des costumes nationaux, à un musée ethnographique qui pourrait remplir les salles encore vides du château de Saint-Germain, à côté du musée des antiquités gallo-romaines, et dont j'ai émis l'idée l'autre jour à la cérémonie de l'Union centrale.
« J'ai pu obtenir l'installation au palais de Compiègne des antiquités du Cambodge, et vous m'avez autorisé à faire préparer pour le même palais les moulages des antiquités du Mexique. Je n'étais point là sur le terrain proprement dit de l'administration des musées ; mais au Louvre et à Saint-Germain, il ne m'appartient pas de peser trop directement sur les décisions de cette administration, et je ne puis que vous demander, si toutefois mes deux propositions vous paraissent dignes d'examen, de vouloir bien les transmettre, pour qu'il les puisse étudier, à M. le Directeur des Musées nationaux. La création de ces deux collections distinctes, qui pourraient être installées à peu de frais, — et même celle des portraits d'artistes absolument sans frais, — fournirait un aliment à la curiosité publique, et donnerait un peu plus de vie extérieure, là où vous exprimez le regret de n'en pas voir assez. — Votre respectueux et tout dévoué serviteur. — Ph. de Chennevières. »
Mais de même que jadis, en 53, on ne faisait point marcher le Directeur général des Musées plus vite qu'il ne voulait, — en 1S7G, la crainte de froisser un confrère en ses attributions faisait écarter doucement et puis tomber à vaul'eau un projet dont ces trop friands gourmets des choses les plus délicates de l'art ne soupçonnaient point l'intérêt aux yeux du public ; ils craignaient d'encombrer le Louvre d'œuvres qui seraient jugées de valeur secondaire si on les comparait aux merveilles choisies des plus grands maîtres; en quoi m'est avis qu'ils ne savaient pas faire les deux parts équitables du rafTinement de l'art et de la curiosité publique.
La France a toujours eu un goût singulier pour les collections de portraits. De là la fortune en notre pays, durant cent-cinquante ans, des Fouquet, des Janet, des Corneille de Lyon, des Dumonstier, des Quesnel, des Beaubrun, des Duguernier, etc., de là cette manie des crayons et des petits portraits peints qui encombraient de leurs séries les châteaux royaux et ceux des bords de la Loire, et toute maison un peu considérable de la noblesse et du haut clergé. Le bon Henri IV n'en avait-il pas voulu remplir cette galerie du Louvre qu'on a, depuis son incendie en iô6i, appelée la galerie d'Apollon? Je ne sache que l'Angleterre qui ait poussé aussi loin que nous cette passion des recueils de portraiture dans les palais de son aristocratie, et qui ait donné pareille importance dans son école aux peintres de portraits. Car bien que chez nous, à partir du milieu du xvii« siècle, la peinture d'histoire et la décoration des hôtels et monuments aient semblé prendre la première place dans l'application que nous donnions aux talents de nos artistes, le peintre de portraits n'a cessé de jouir dans notre école d'une faveur extraordinaire, et d'y foisonner à ce point que les élèves de nos Rigaud et de nos Largillière ont sufli à fournir de premiers peintres les cours d'Allemagne et d'Espagne, et celles du Nord durant tout le xvine siècle. Dans notre siècle même, aux Salons annuels, le
portrait n'excite-t-il pas, aux dépens des meilleures compositions des peintres, une pre'férence de curiosité qui tient au double intérêt de l'artiste et du personnage ? On l'a bien vu aux expositions organisées, en ces derniers temps, au profit d'œuvres philanthropiques : l'exhibition des tableaux les plus renommes des anciennes écoles, prêtés parles amateurs dont les cabinets étaient le plus fermés, n'a pu obtenir une attention aussi empressée au Palais de l'Ecole de Beaux-Arts, que le groupement de quelques centaines de portraits « les portraits du siècle », dont l'image était encore vivante dans notre mémoire à tous. J'affirme et j'en ai quelque honte, — que si Versailles n'était pas si loin du Louvre, ce pauvre Louvre, le temple prodigieux des merveilles de l'art universel, ne pèserait pas lourd, dans la fréquentation des foules, devant le palais consacré « à toutes les gloires de la France ». — En 1875, j'eus l'idée de réunir à Paris, au profit de nos écoles de dessin, les chefs-d'œuvre des musées de nos départements. C'eût été comme un autre Louvre, un rassemblement temporaire, une révélation éclatante de richesses inconnues non seulement de Paris, mais de l'Europe entière. Tout était prêt, le choix admirable était fait par la commission de l'Inventaire des richesses d'art de la France. Déjà nous avions les adhésions des musées les mieux pourvus de l'Ouest et du Midi; de misérables défiances, soufflées traîtreusement par la politique, firent avorter ce beau projet. Eh bien, quand trois ans après, nous entreprîmes de convoquer pour l'exposition universelle de 1878, ces mêmes musées de province à une exhibition solennelle de nos portraits nationaux, ceux mêmes qui nous avaient naguères cherché chicane semblèrent ne pouvoir résister à ce nouvel appel qu'ils jugeaient, je ne sais pourquoi, plus patriotique. Les salles du Trocadéro montrèrent pendant quelques mois trop courts, une collection à coup sûr incomparable des chefs-d'œuvre si variés du talent de nos portraitistes, inférieure certainement à la somme d'art pur que les amateurs eussent savourée dans la première en date de nos expositions projetées, mais qui chatouillait mieux l'orgueil de la nation, par son côté de galerie de famille des illustrations françaises. Qu'est-il resté, hélas ! de cette apparition si courte et si gênée? un bon catalogue et. Dieu merci, une assez nombreuse série de photographies exécutées à la hâte et malgré toutes les entraves, par les Braun.
Une galerie de famille, toute maison qui s'honore doit avoir la sienne; c'est le respect des ancêtres, c'est le stimulant et l'enseignement des générations à venir. Quant à moi, j'ai toujours cru que toute école d'art se devait de réunir et de conserver pieusement les portraits des maîtres qui ont fait sa gloire et ses traditions : les artistes dans une nation sont une famille supérieure ; et j'imagine que c'est cet instinct de juste orgueil qui avait engagé les membres de l'Académie royale de peinture et sculpture à demander aux portraitistes agréés dans la compagnie d'offrir, comme morceau de réception, les portraits
des membres les plus illustres de l'Académie. Ces portraits il nous sont restés, Dieu merci. Ils avaient, après la révolution, été dispersés dans nos musées nationaux : les plus beaux étaient demeurés au Louvre; d'autres avaient été prêtés temporairement, en 1826, pour la décoration de l'École des Beaux-Arts ; d'autres enfin avaient été transportés à Versailles lors de la création du Musée historique, pour y tenir leur place au milieu des autres figures historiques des siècles passés. Comme je l'indiquais en i853, il suffisait d'un coup de baguette pour rassembler tout cela. Ces pauvres portraits d'académiciens, ils avaient jadis habité le Louvre du vivant de l'Académie. Il a fallu plus d'un demi-siècle pour les y faire rentrer; et voilà que ce sont eux qui composent aujourd'hui le fonds, le vrai fonds de celte galerie d'ancêtres que j'avais rêvée pour nos artistes. Ce n'est pas, comme on l'a vu, que les appels manquassent, et celui qui a précédé de deux ans la décision de M. Castagnary, vaut bien par l'importance singulière du personnage, de ne pas être oublié!
M. Turquet, qui fut, avec sa légèreté bien inconsciente en toute chose, le seul de mes successeurs qui m'ait été cruellement nuisible, en quoi ce pauvre personnage à panache, agité et impuissant aux œuvres de sens commun, pouvait paraître fort ingrat, car c'est moi qui lui avais mis le pied à l'étrier dans le monde administratif des arts, en l'appelant, sur sa demande instante, dans nos jurys des salons, — M. Turquet, par une compensation comique, semble s'être appliqué à mettre en œuvre celles de mes entreprises que j'avais laissées inachevées ou fort empêtrées. Trois ans après mon départ de la Direction, il réussissait, malgré lui et en se prenant dans ses propres pièges, à mettre debout cette fameuse Société des artistes français pour laquelle j'avais tant lutté inutilement durant près de vingt ans. Et voilà que quatre ans plus tard, il s'échauffait, lui aussi, d'un beau feu pour organiser au Louvre une collection de portraits d'artistes, sollicitée par moi depuis trente-deux ans.
Le 20 août i8S5, il écrivait au Directeur des musées du Louvre : 0 Je vous ai entretenu, ainsi que M. le conservateur Gruyer, du grand intérêt qu'il y aurait pour le musée du Louvre, à posséder une galerie de portraits d'artistes de toutes les écoles. Je vous prie de vouloir bien me faire connaître quelles mesures vous avez prises, afin que cette galerie soit organisée au Louvre pour la rentrée du Parlement. — Veuillez agréer, monsieur le Directeur, la nouvelle assurance de mes meilleurs sentiments. Le sous-secretaire d'Etat, Edmond Turquet. ■> — A quoi M. de Ronchaud, dès le surlendemain, répondait dans les formes les plus hiérarchiques, par' un long rapport, une fin de non-rccevoir du ton le plus narquois, sous son apparente gravité, et qui est en lui-même un couplet de
haute comédie : « Je vous ai promis d'étudier cette question avec M. Gruyer
qui est aux eaux en ce moment et qui aura l'honneur de vous voir à son retour
pour vous faire part de ses reflexions en ce qui concerne l'organisation de cette galerie dont il a lui-même depuis longtemps l'idée,.. » —En attendant, venaient les objections de Ronchaud : le Louvre ne possède dans ses propres salles que fort peu de portraits d'artistes ; — l'établissement d'une telle galerie ne peut être que l'œuvre du temps ; celle de Florence n'a pas été formée en un jour;
— les règlements du Louvre n'admettent aujourd'hui nulle œuvre d'artistes vivants, nul portrait de vivant ; — qui commandera ces portraits d'artistes vivants? le Ministre ou le Directeur des Beaux-arts? — Le règlement soumet aux délibérations du comité consultatif l'entrée au Louvre de toute œuvre d'art;
— il faut un vote du Parlement pour les fonds d'appropriation du local., etc., etc.
— Et ce joli bernemeut durait cinq pleines pages.
M. Turquet, superficiel et point tenace, fut abasourdi et désarçonné par cette série d'arguments terribles. Je ne vois point que M. Gruyer ait eu a venir à la rescousse de son directeur, ni à proposer d'autres moyens pour l'exécution du projet que lui aussi avait, disait-il, depuis longtemps à cœur. En tout cas le soussecrétaire d'État n'insista plus et se tint coi. — Après tout cependant, mGme ceux qui ne goûtaient que médiocrement cette idée et l'ajournaient incessamment, auraient pu se dire que puisqu'elle se produisait et reproduisait avec une périodicité aussi régulière, c'est qu'elle portait en elle-même un certain grain d'intérêt réel, et qu'elle deviendrait quelque jour irrésistible, et qu'il faudrait s'y rendre, et que le mieux était de l'étudier sans retard, et de lui chercher à sa mesure le gîte le plus convenable et de s'en faire le plus d'honneur possible.
On ne peut dire en eff'et que jusqu'à la dernière heure, l'insistance publique se soit un instant relâchée, car le jour-même où M. Castagnary entrait rue de Valois, un laborieux érudit, M. Henry Jouin, corrigeait la dernière épreuve d'un livre plein de recherches patientes : Musée de portraits d'artistes, peintres, sculpteurs, etc., tiés en France ou y ayant vécu, état de 3ooo portraits peints, dessinés ou sculptés, etc., c'est-à-dire fournissait d'avance au Directeur des Beauxarts, l'indication des collections publiques ou privées où pourrait se ravitailler inépuisablement la galerie projetée dont il devait annoncer sitôt le projet arrêté (i).
(i) Quelle place charmante se ferait dans notre monde des arts, le jeune homme qui s'adonnerait aujourd'hui à l'étude quelque peu approfondie des portraits, dût-il borner son champ d'investigation à l'iconographie française! Je me souviens que dans les dernières années du pauvre Soulié, il était tout disposé à se tourner de ce côté, et je l'y poussais de toutes mes forces. Depuis qu'il avait rédigé son catalogue du Musée de Versailles, et avait dû se familiariser, par ce catalogue et ses publications de Dangeau et de Luyncs, avec tant de figures historiques et les signes qui les pouvaient faire reconnaître, il semblait mieux préparé qu'aucun à pareille besogne délicate; et par son long sta^e au Louvre, il s'était suffisamment imbu du faire et des caractères divers des maîtres portraitistes. Les langueurs maladives du la fin de sa vie ne lui permirent point cette nouvelle transformation de ses études pour laiiuclle il (allait, j'en conviens, la
Mais ce qui ne semblait préoccuper personne en tout cela, et qui avait bien son importance, voire son importance capitale, c'était la place, la question de la place ; où trouverait-on, dans le Palais du Louvre, la « galerie « dont tout le monde parlait, pour y réunir cette intéressante série de portraits d'artistes? En i853, et plus tard en 1876, je proposais de les rassembler dans les salles alors inoccupées qui faisaient suite au « Musée des souverains ». J'avouerai qu'à l'encontre de ce que l'on vient défaire, mon souci était d'isoler cette collection de portraits des autres salles destinées à l'exhibition des chefs-d'œuvre de peinture des écoles diverses. C'est un chapitre d'histoire patriotique que je voulais voir écrire là, et je me rendais compte que dans cette réunion de portraits, beaucoup, fatalement inégaux par le talent des portraitistes, ne pourraient lutter avec les merveilles choisies des salles voisines, quel que fût leur intérêt pour la curiosité nationale. Chacun ne parlait que de la salle des OfRces de Florence; mais c'était là un dicton de voyageur superficiel, et les deux collections, sans que l'on s'expliquât bien, devaient naître d'une conception entièrement diflférente. La salle des Offices de Florence est vouée exclusivement aux portraits des peintres de tout pays peints par eux-mêmes; ainsi l'ont voulu au xvii"= siècle les Léopold, les Ferdinand, lesCôme de Medicis, et l'œuvre s'est poursuivie depuis lors dans ce cadre strict et spécial ; mais son étroitesse même lui assurait une qualité supérieure, si les modèles étaient sévèrement choisis, car on était certain à l'avance, l'orgueil aidant, de l'excellence de l'exécution. Cependant les vrais amateurs ne sont pas tous aussi enthousiasmés de cette fameuse salle des Offices, et leur admiration ne s'y rechauffe que devant une trentaine de cadres, dont ils emportent le souvenir aux quatre coins du monde, ayant oublié en route une multitude de figures secondaires. Et qui sait si la faute n'en est pas au trop proche voibir^age de ces autres salles où ils viennent de se remplir la mémoire des merveilles du Titien, du Giorgione, du Veronese, de Velasquez et de Rubens? — Et puis, que voulez-vous ? même à Florence, des portraits, même excellents, ne
pleine ardeur et la vaillante activité de la jeunesse. Mais qu'un jeune curieux zélé, attaché de près ou de loin à la conservation du Musée de Versailles, se pénétrant à fond de la table du Père Leiong et de son supplément par Soliman Lieutaud, et des séries de portraits gravés, classées au cabinet des l^stampes, se mette en campagne de musée en musée, de galerie en galerie, de cabinet en cabinet, sans se chercher des armes plus graves ni plus pesantes que la simple mémoire des yeux qui n'est pas la plus rare des mémoires, et un peu d'exactitude minutieuse dans le relèvement des notes, et un bon sens comparatif quelque peu aiguisé par l'exercice, — voilà un homme qui se sera fait, en quelques années, un renom tout à part, une place très enviable, singulière et hors pair dans le bataillon des connaisseurs. Le livre où il aura concentré ses observations, sera le régal et le manuel des curieux, le modèle à suivre pour les èrudils des autres nations. Lui-même sera devenu tout à coup l'expert indispensable et autorisé, l'arbitre de cette science si intéressante non seulement pour l'an, niais pour chaque page de notre histoire. N'y a-t-il pas là de quoi tenter l'ambition éveillée d'un fureteur de bonne volonté :•
demandent pas à encombrer une salle depuis le parquet jusqu'à la voussure. Je ne crois pas que dans les salles que je proposais, au Louvre, j'eusse admis plus de deux rangs de portraits superposés; les portraits sont d'essence monotone ; chaque e'poque a, dans les modes de sa portraiture, des attitudes^ des habitudes de pose et de tour de tête, des similitudes de costumes qui forcément se répètent et fatiguent à la longue. Plus la salle que l'on consacre à ces portraits est vaste, plus cette monotonie lasse les yeux, qui ont d'autant plus besoin de pouvoir s'intéresser de près à la variété d'art et à l'étude vivante et expressive de chacun des personnages.
M. Castagnary a prévu lui-même que ces 104 portraits, superposés à perte de vue sur quatre rangs, et dont M, Lafenestre a rédigé le catalogue, pour le jour d'inauguration solennelle par le Président de la République, n'étaient pas le dernier mot de sa création. En même temps qu'il ordonnait l'emménagement provisoire dans le pavillon Denon, il demandait à l'architecte du Louvre deux ou trois projets pour une installation plus élastique et définitive dans les parages du pavillon de Flore. Ces projets ont été remis au Directeur des Beaux-arts, et l'un deux prévoit une quinzaine de chambres, sept de chaque côté, avec une salle un peu plus vaste, ces chambres s'éclairant non par le haut mais par de simples fenêtres; elles auraient, par leur moyenne dimension, l'intimité nécessaire à l'exhibition recueillie d'un choix d'intéressantes figures; à la bonne heure, et cette disposition est préférable à toute ordonnance pompeuse, et mieux faite pour mettre en valeur l'attrait très personnel d'une telle collection historique. Et quand M. Castagnary possédera ces salles, et y aura transporté et distribué, dans leur ordre chronologique, la série d'images de ses artistes, — ajoutant à ce qu'il possède une centaine seulement de têtes nouvelles, — complétant autant que possible cette série parles représentations des figures qui tiennent le plus de place dans l'histoire de notre école nationale, — les obtenant, au besoin, par échange, de nos musées de province, ou par acquisition, des cabinets de nos amateurs, et dans les ventes publiques, — ne craignant point, pour avoir le portrait de Le Sueur, de détacher des salles du Louvre le tableau d'une « réunion d'artistes », où il s'est peint lui-même en sa jeunesse au milieu des amis de M. de Chambray ; — et où ai-je donc vu, — n'est-ce pas à Versailles ? une superbe ébauche de tête de Gérard par Thomas Lawrence, — et un amusant portrait de M^^ de Mirbel par Champmnrtin? (i) — quand M. Castagnary aura là-bas,
(i) On retrouverait certainement dans ce même Versailles un portrait de J. Restout, rencontré par moi, il y a belles années, chez Blaisot, et acheté à un prix minime poulies musées impériaux. C'est, je crois, le J. Restout qui a été gravé dans la Galerie française ; que si ce Restout ne suflisait pas, on trouverait du même peintre une autre effigie de plus grande importance. Je veux parler du portrait d'apparat qu'avait crayonné de lui Maurice Quentin de la Tour, pour l'un de ses morceaux de réception. Les deux pastels fameux de Restout et deDumont le Romain se voyaient jadis, en assez fâcheux
au bout du Louvre, ses vraies salles, logiques et spéciales, et les 200 portraits formant un corps bien solide ; alors il pourra, mais alors seulement dormir en paix. Il ne craindra plus la dispersion d'une œuvre savamment agglomére'e, où les lacunes ne seront plus apparentes, et ces vilains retours offensifs et jaloux, tels que les connut ce pauvre Musée des souverains que je regrette encore, et qui avait, lui aussi, son intérêt bien français, et dont il eût fallu seulement, pour un temps, dissimuler certaines pièces trop voyantes, sans jamais, jamais l'éparpiller et anéantir ; c'était déjà trop, dans un siècle, d'avoir renvoyé aux quatre vents du ciel le généreux musée des monuments français, — bien que des meilleures pièces de celui-ci soit sorti notre musée d'Angoulème. Que voulez-vous? j'ai en horreur la démolition de toute œuvre qui chante la gloire de mon pays.
C'est, à coup sûr, une grosse affaire et un grand honneur que de doter le Louvre d'une collection nouvelle, et cela ne va jamais, je l'ai dit, sans difficultés. La première, brutale comme un chiffre, se présente inévitablement sous la forme de dépenses d'architecte ; en aucun temps, ces dépenses ne sont minces, dès qu'il s'agit d'appareiller une salle neuve ou renouvelée aux anciennes magnificences du Palais. Les architectes, ici plus qu'ailleurs, ont l'habitude de faire grand et somptueux. Impossible sur ce chapitre de leur faire entendre raison. Point de budget prévu, et prévu grassement, etvoté sur longs rapports, point de salle nouvelle; ajoutez les lenteurs de n'importe quel architecte, qui ne saurait, pour peu qu'il touche à un mur du Louvre, ne pas se piquer de génie; et M. Castagnary, même avec le meilleur rapporteur du budget, en avait pour le moins deux bonnes années d'attente; une impatience fort naturelle l'a pris. Il s'est contenté de la salle la plus obscure du Louvre, qui en était du moins l'une des plus vastes. Cette grande salle du pavillon Denon était à ce moment parée de larges toiles décoratives qui reliaient, dans la série historique de l'école française, le xvu» au xviii» siècle. Il s'est trouvé qu'en somme à cette vaste salle venait aboutir la galerie de Poussin, de Le Sueur et de Claude, et aussi celle de Watteau, de Boucher et de Chardin, et par surcroît, la nouvelle grande galerie des chefs-d'œuvre du xix» siècle, David, Ingres, Delacroix; c'est-à-dire qu'elle regardait à la fois par ses baies, les trois siècles de notre école française. En quoi le hasard se montrait ingénieux. Autre chance heureuse : le Directeur, en faisant rentrer subitement au Louvre une cinquantaine des 63 portraits prêtés à l'Ecole des Beaux-Arts, en iSaS; — plus une quinzaine du Musée de Versailles; — en y ajoutant une trentaine de portraits disséminés dans les salles diverses de ce même Louvre, — arrivait à réunir une centaine de cadres, suffisant tout juste a
état, dans les magasins du Louvre ; mais si détériores qu'ils soient par le Icmps et l'abandon, j'imagine qu'un adroit pastelliste, — et il n'en manque pas dans noire temps, les pourrait remettre en étal de lii;urcr dans la série de nos portraits d'artistes.
remplir la salle par lui désignée. Et pas l'ombre d'une dépense à prévoir ! pas un sou à demander au budget ! D'anciens tableaux étaient dépendus ; d'autres anciens tableaux étaient appendus à leur place. Ce n'était pas, parait-il, plus difEcile que cela. M. de Tauzia s'est servi, de son mieux et avec son goût ordinaire, de ce qu'on lui avait mis dans la main. Il n'a pu faire que la salle fût très claire; il n'a pu faire que l'ensemble ne présentât, — j'ai dit pourquoi, — un aspect un peu monotone. Une si grave assemblée de figures masculines alignées et immobilisées dans leurs cadres d'égale mesure, ne porte point à la gaieté; comme on dit sur les boulevards : « Cela manque un peu de femmes » ; les deux jolis minois de Sophie Cheron et de M"": Lebrun, et les deux honnêtes visages de M'"" Vien et de M™'' Haudebourt-Lescot ne suffisent point à illuminer cet immense salon. On se rend bien compte, même au premier aspect, qu'il y a là à la suite du portrait du Poussin, vingt-cinq ou trente peintures admirables, capables de donner la plus haute idée de notre école de portraitistes, car certaines qualités particulières de notre art, le goût du noble et ingénieux arrangement, la grâce facile et élégante, le sentiment de la haute expression sans étroite manière, imposent à notre portraiture française sa marque bien spéciale, intimement liée au caractère de notre peinture d'histoire, plus soucieuse, elle aussi, de l'élévation, de la délicatesse de la pensée et de la solidité de conception, que du naturalisme plus coloré, mais pesant, de certaines autres écoles renommées.
Ces portraits, rassemblés au Louvre, serviront eux-mêmes d'enseignement à nos portraitistes vivants. Ils leur réapprendront la souplesse et la liberté des attitudes; ils condamneront cette fausse dignité et cette raideur dans les poses qui ont été le malheur et la tare de nos portraitistes modernes durant la première moitié de notre siècle, la gêne des mouvements, la sécheresse glaciale et compassée des expressions, qui, depuis les élèves de David, ont appauvri et aminci notre école, et auxquelles seul a échappé M. Ingres dans le prodigieux portrait de Bertin. Ils retrouveront là cette facile aisance dans l'ordonnance générale de la figure, qui obéit au caractère même du modèle, et se fond avec sa physionomie. C'est la vie, en un mot, que cet ensemble concordant et sans effort du corps, du costume et de la tête; et son principe, — même à travers les transformations de la mode qui ne s'épargne pas la variation, dans le goût de certains gestes et de certains attifements, — son principe a été instinctivement familier, comme la première loi de leur art, à tous ces maîtres et demi-maîtres que vous voyez là, depuis Sébastien Bourdon, Ch. Le Brun, Ferdinand, R. De la Marre, Rigaud, Largillière, De Troy, Tournières, Nocret, Aved, Tocqué, les Vanloo, Ant. Pesne, Perronneau, Duplessis, jusqu'à Greuze, Roslin et M""^ Le Brun. Que serait-ce si vous voyiez La Tour ? Je n'ose pas, en vérité, écrire ce que je pense ; mais cette qualité essentielle du portraitiste, l'accord libre et sans façon du personnage avec son ajustement, qualité bien française disparue de notre
LES PORTRAITS D'ARTISTF.S AU I.OIJNRK
école, durant un demi-siècle, sous prétexte de style, ne fallait-il pas, dans les expositions, aller la chercher, il y a vingt ans, à travers des œuvres d'un bien autre mérite et autrement solide et réfléchi que le sien, — je mets ainsi hors de cause certains bustes exquis de Flandrin et de Lehmann, — dans les portraits d'un homme qu'on a bien malmené, mais qui avait cela sans quasi s'en douter, dans les portraits de ce pauvre Edouard Dubufe, le Roslin aux belles étoffes de notre temps, — et aussi dans les quelques toiles qui firent la réputation de Nelly Jacquemart. — Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons mieux, et l'école semble avoir retrouvé sa vertu d'autrefois, je veux dire son esprit de vie intelligente, avec les franches portraitures de Baudry, de Bonnat, de Delaunay et de Carolus Duran.
Pour en revenir au grand salon Denon, supposez cette salle isolée des autres galeries convergentes, qui l'écrasent du pur choix de leurs chefs-d'oeuvre, on se dira volontiers que ce n'est pas là l'une des moins attrayantes du palais, et qu'en somme ces portraits offrent une somme d'intérêt supérieure à ce qui remplissait ci-devant le pavillon Denon ; qu'une telle création est un bienfait pour le Louvre. Mais il y a là, dans ces peintures inégales et hors de vue, trop de mélange du médiocre avec le bon. Le côté curieux y est trop effacé par le voisinage de l'excellent de l'autre côté de la portière. Transportez ces cadres d'une moyenne inquiétante hors d'un pareil voisinage, et aussitôt la pensée d'où est née la collection nouvelle et le service rendu au Louvre reprennent toute leur valeur et toute leur évidence, et les amateurs les plus difficiles seront les premiers à applaudir des deux mains.
Que chaque chose soit en son lieu, et y croisse favorisée par le temps, la persistance et le bon sens. Personne en notre siècle ne veut continuer personne. C'est l'esprit révolutionnaire de mutabilité perpétuelle, c'est l'esprit de notre époque, ruineux et délétère, ennemi de tout avenir. Par là on n'arrive à rien fonder en notre pays, à rien y élever de grand, à rien pousser, en quelque coin que ce soit de notre administration, à sa suprême et complète hauteur. Charles Blanc, inspiré par M. Thiers, organisa en 1872 et 73, le Musée des Copies. C'était un projet comme un autre ; mais une idée malencontreuse lui vint de de s'emparer, pour son musée, du Palais des Champs-Elysées. 11 ne réfléchit point que ce palais est, d'origine et à tout jamais, sans appropriation spéciale, un hall bon à tout, et qu'il faut se dire que lii on est toujours à l'auberge, et que cette auberge même discrédite à la longue ses meilleurs locataires. L'Etat ne pouvait l'aliéner que pour quelques semaines ou quelques mois, et il en réclamerait fatalement l'usage pour la plus prochaine exhibition, ou fête passagère. L'occasionne se fit pas attendre. J'eus besoin, en 1874, d'une plus vaste étendue de salles pour l'exposition annuelle des artistes vivants plus largement ouverte que les deux précédentes. Je n'hésitai pas. La vraie place du Musée des Copies,
3o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
sa place digne et utile n'était point dans ce bazar banni des Champs-Élyse'es, elle était à l'École des Beaux-Arts. En quelques jours le transport fut fait, les toiles remplirent les galeries, les salles, les escaliers du palais, h côté des moulages qui semblaient les attendre. Et en effet à l'Ecole des Beaux-Arts, le Musée des Copies a sa raison d'être ; elles y servent de pièces à l'appui des leçons de professeurs de l'histoire de l'art. Qu'est-ce que ces leçons, sinon la description, c'est-à-dire la copie parlée des œuvres magistrales qu'analyse le professeur? et les copies peintes y expliquent plus visiblement, par leur coloration et leur dessin, les enseignements de l'orateur. Aussi ne me serais-je jamais pardonné de détruire un tel musée, un tel amoncellement de documents qui, bien que rassemblé à la hâte, ne demandait, une fois remis sur son terrain, qu'à se développer sagement, selon les besoins de l'école, et selon un système de modèles à reproduire, que l'on était libre désormais d'étudier sans crainte du lendemain et de poursuivre à loisir. Moulages et copies peintes, voilà le vrai musée de l'École des Beaux-Arts ; voilà celui qu'elle doit accroître avec ténacité et âpreté, et sans jamais perdre de vue les occasions de l'enrichir. — Certes je comprends qu'il y ait matière à regret, pour les professeurs de cette école, de ne plus voir dans les deux salles de leurs réunions, ce bel assemblage des portraits de leurs devanciers en l'autre siècle, des fondateurs de l'enseignement d'art dans l'ancienne Académie, professeurs, professeurs adjoints, conseillers, recteurs, etc., que l'importance même de .leurs fonctions avaient désignés aux choix des peintres pour leurs morceaux de réception. La présence de tels portraits donnait grand air aux délibérations des dignitaires actuels de l'École des Beaux-Arts. Mais, peu à peu, eux-mêmes se consoleront en retrouvant ces mêmes portraits dans une autre réunion plus complète des cadres de même provenance académique, dans une assemblée générale et plénière des grands artistes de la nation. Ils s'en consoleront le jour où ces images de leurs prédécesseurs, qu'ils ne pouvaient prétendre conserver à toujours puisque « prêtées temporairement » elles demeuraient rivées aux inventaires du Louvre — ces images seront remplacées sous leurs yeux, par des copies profitables de chefsd'œuvre, utiles instruments d'étude, servant d'arguments à la doctrine saine et forte qu'ils ont charge de faire pénétrer dans l'esprit de leurs groupes d'élèves.
Je ne me suis pas bien expliqué pourquoi M. Castagnary avait cru devoir adjoindre aux images de nos artistes français, à côté de Nicolas Poussin et de Pierre Puget, les quelques portraits de 'Van Dyck et de Rembrandt, du Tintoret, du Guerchin, de Maratte, de Michel-Ange et de Canova. Champaigne passe encore, et même il y va de soi, car le meilleur de ses travaux a été pour la France. A même titre ne sont-ils pas venus là, Martin Desjardins, et Buyster, et Servandoni, et de Lyen? Et qui s'étonnerait d'y rencontrer 'Van der Meulen ?
Ils furent de notre Académie royale et le jour où notre Académie les appela à
LES PORTRAITS DARTISTFS AU I.OIIVRK 3 1
elle, leur morceau de réception leur lut le meilleur brevet d'artistes français. La légion en est nombreuse de ces associés étrangers des deux siècles pnssés, naturalisés français par le tableau ou le marbre olVerts le jour de leur entrée à l'Académie royale. Dès le jour même où s'organisa la célèbre Compagnie, sur les vingtsix premiers appelés, six nous venaient d'Anvers ou de Bruxelles, et au xvin" siècle l'Italie et la Suède nous adjoignirent tout ce qu'elles avaient de vaillant. Que les portraits de ceux-là soient mêlés à ceux de nos peintres, à merveille et c'est justice. Quant à ceux qui ne nous tiennent pas parce lien de famille, à quel titre se glisseraient-ils ici? Prenons garde à une méprise. La salle des Offices fut dans son origine, et restera à jamais un très noble, un superbe caprice d'amateur princier; rien de plus. Chez nous, l'idée n'est pas la même; elle est, avant tout, patriotique. Si, par malheur, nous laissant aller à une hospitalité trop ouverte, et qui rendrait méconnaissable le sens de l'œuvre, nous prétendons au cosmopolitisme, nous resterons piteux et misérables, incapables à tout jamais de lutter contre les deux siècles d'acquit de la galerie de Florence. En vérité n'y songeons pas ; c'est déjà bien assez d'avoir à remplir notre cadre national, sans nous noyer dans le vague des autres écoles. Renvoyons bien vite Van Dyck et Rembrandt, le Tintoret et le Guerchin à la grande Galerie. Ne songeons qu'à les remplacer, si possible, par de sûres et suffisantes images de Watteau, de Simon Vouet, de Claude Lorrain, Lenain, Errard, Stella, Bourguignon, Valentin, Van der Mculen, Monnoyer, Coysevox, Lemoine, Desportes, Delafosse, les Boullongne, les Parrocel, Latour, Jac. Callot,J. Pesne et les Audran, en remontant si haut que nous pourrons, vers les Primatice, les Maître Roux et les Nicolo, les J. Cousin, les Freminet, les Clouet et les Dumonstier, ces derniers ayant peint et dessiné tant de portraits qu'il semble difficile à croire qu'ils n'aient pas laissé le leur en quelque portefeuille encore inconnu des curieux; nous avons bien celui d'Ant. Caron. Je n'entends point d'ailleurs fermer trop rudement la porte aux étrangers modernes qui ont fait à Paris leurs études dans nos ateliers et acquis leur renommée d'artistes dans nos expositions, ou ceux encore que s'est associés notre Académie des Beaux-Arts.
Mais j'ai regretté, pour ma part, que M. Castagnary eût livré un peu trop ouvertement aux chatouilleuses espérances des artistes la seconde question qu'éveillait son projet, la question des vivants. Ne mêlez pas, pour que votre œuvre demeure sérieuse, la querelle des vivants avec le tranquille entretien des morts. Les morts seront peu à peu appelés par vous, selon la fortune des bonnes rencontres; ils combleront peu à peu les places vides et dans leur ordre historique, dans les salles qui les attendront, là-bas au bout du Louvre. Ils n'entreront pas malgré vous, mais de votre plein gré, et ce sera une fête pour la venue de chacun d'eux. Craignez que pour chacun des vivants ce ne soit une bataille et, qui pis serait, une comédie. Encore une fois, rien de commun ici
avec la pensée et le procédé de Florence. Les Offices désignent ù distance, dans les écoles européennes, les quelques peintres notables auxquels ils croient devoir faire appel. S'ils se trompaient, par erreur ou condescendance, sur l'importance réelle que méritent ces peintres entre les artistes de leur nation, qui s'en plaindrait ici? Ce ne serait ni plus ni moins qu'une bonne aubaine pour l'heureux désigné. Tout au plus quelque Florentin serait-il capable de redresser cette erreur ou cette complaisance. Mais à Paris, si vous laissez forcer les portes du Louvre par l'ambitieux trop pressé et sans titres, ce n'est point à la commission choisie par vous que l'on s'en prendra de la camaraderie qui aura fait passer cet intrus; on s'en prendra à vous-même, et vous n'aurez rien gagné à ce paravent. Je vous jure qu'un homme de bonne volonté, à cause même du sentiment de sa responsabilité, est toujours plus capable d'impartialité que la plus honnête commission du monde. Commission et complaisance, voire faiblesse un peu louche, sont quasi synonymes. Et puis cette commission même, fût-elle purement consultative, est-il permis à tout le monde d'en accepter le rôle ? Cette commission « chargée de proposer au Ministre les noms des artistes vivants qui, à raison de leur notoriété, pourront être invités a offrir leurs portraits, bustes ou médaillons », y sera-t-il permis à un président de l'Académie des Beaux-Arts, y sera-t-il permis à un président de la Société des Artistes français, de choisir entre leurs confrères, auxquels ils doivent égale protection, égale affection, de désigner les dignes et les indignes, dignus est, indignus est intrare? Même vos inspecteurs des Beaux-Arts y perdront de leur autorité nécessaire, pouvant passer pour vos porte-paroles. Soyez sûr qu'à vous seul, vous feriez mieux et plus justement que tous vos commissaires assemblés. Dans le poste que vous occupez, sachez que pour peu que vous ouvriez aux choses une oreille attentive, les choses vous parlent d'elles-mêmes et vous crient leurs besoins. Le jour où, en octobre dernier, vous preniez en main l'administration des Beaux-Arts, vous avez dit : (1 J'arrive ici sans parti pris d'aucune sorte. La gloire de la F"rance est faite du labeur de tous ses artistes ; tous les talents, quels qu'ils soient, ont donc droit aux encouragements de l'État, et pour ma part je me propose de les appeler tous, sans m'occuper de savoir de quelle école ils sortent, ni de quelle doctrine ils relèvent. » Voilà le moment et l'occasion de vous montrer fidèle à votre parole. Je me souviens, moi, que le jour où la pensée me vint de combler à Versailles les lacunes laissées, depuis quarante ans, dans les séries des portraits, par les rancunes de l'esprit de parti, je n'eus pas un moment l'idée d'appeler une commission à mon aide. Je dressai ma liste en tout bien, toute conscience, en honnête et indépendant patriote qui fait cas de toutes les grandeurs, sur quelque terrain de littérature, de science et d'art qu'on eût servi la patrie, et m'est avis, sans vanité, que les lacunes dont je parle ne furent point trop mal comblées. — Il vous est plus facile encore de mieux faire, car vous n'avez à vous occuper que d'une
espèce de nos illustres, et les noms de nos artistes vivants vous sont plus familiers qu'à personne ; ils ne sont point d'ailleurs tant nombreux, ceux de qui l'on peut prévoir qu'après leur mort, leurs œuvres entreront d'autorité au Louvre. Etes-vous sûr qu'en invitant à offrir leur image à la nation, les peintres et les sculpteurs ayant obtenu aux expositions annuelles ou universelles, l'une des me'dailles d'honneur, vous n'aurez pas déjà atteint bien près de la juste limite? Ces médailles d'honneur sont décernées par le suffrage des artistes, c'est-à-dire par quelque chose ressemblant fort à la plus indiscutable des commissions, la mieux acceptée à l'avance par les manieurs de brosses ou de ciseaux. N'oubliez point que tout artiste, pour suivre fermement sa voie et garder foi dans son propre talent, doit être orgueilleux, c'est-à-dire n'admettre au fond de lui-même que le jugement de ses pairs et rester défiant de toute autre juridiction sur un point aussi chatouilleux que l'appel de son portrait au Louvre. Ajoutez-y, en bonne équité, une dizaine de noms qui ont pu échapper aux jurys distributeurs de ces médailles, en une année particulièrement brillante, — il vous est facile de retrouver les listes des ballottages, — et je vous affirme que vous n'aurez, pour vous faire honneur d'une parfaite impartialité, besoin que d'un bien petit effort de mémoire. — Restent les architectes et les graveurs qui ne sauraient vous fournir eux-mêmes leurs portraits ni sur toile ni en marbre. Ce sera affaire à vous de demander leurs images, si vous le jugez bon, à quelques-uns de leurs amis. — Et si l'on vous répète, au bout de tout cela, que les règlements du Louvre n'admettent point dans les galeries du palais les oeuvres d'artistes vivants, vous leur répondrez que dans ces salles écartées, hors du voisinage des anciens maîtres où vous vous proposez d'installer définitivement la collection des portraits d'artistes français, toute liberté vous est rendue, car vous n'avez entendu dérouler là, par ce procédé qu'on appelait jadis « la peinture parlante u, que le chapitre le plus vivant, le plus éclatant et le plus attrayant, à tous les yeux, des archives de notre école nationale.
Voilà bien des pagesà propos de l'ouverture de la nouvelle salle du Louvre. Je repète une fois encore que cette ouverture m'a réjoui. C'est l'exécution d'un rêve que j'avais Fegretté de ne pouvoir accomplir moi-même, le jour où, proposant, avec bonnes raisons, au Ministre de reconstituer la Direction des musées nationaux, je m'étais fait une loi de ne point peser sur l'initiative de cette direction. Je n'avais pu agir que par de vagues sollicitations, que des sollicitations contraires avaient entravées ; un plus libre que moi est venu qui, ne se sentant point les mains liées par lui-même, a poussé rondement une entreprise mûre depuis tant et tant d'années. Il a bien fait à mon sens; mais encore un coup, qu'il ne tienne pas sa tâche pour terminée. Que M. Castagnary veille sur son œuvre, et la couve, et la caresse et l'enrichisse incessamment. Cette œuvre aura pour longtemps besoin de ses soins paternels pour produire son complet et
utile spectacle. Si vous voulez que les enfants grandissent, il faut veiller avec soin sur leurs premiers pas. Toute institution éclose de l'orgueil ou de la curiosité d'une nation ne saurait périr. On l'a bien vu par les expositions : on a eu beau les traîner chez nous, de palais en palais, de déménagement en déménagement, les Salons ont vécu et se sont propagés de peuple à peuple dans toute l'Europe. Ainsi pour la collection des portraits d'artistes au Louvre ; elle pourra être menacée à certaines heures critiques; elle pourra même être dispersée à nouveau ; ne craignez rien : trois ans après sa dispersion elle ressuscitera, et tous ses cadres reprendront d'instinct le chemin du Louvre. Il se trouvera toujours quelqu'un pour rappeler qu'elle a été, et qu'avec raison elle doit être à nouveau, et au Louvre et non ailleurs, — • et ceux qui l'aurontcrue anéantie en seront pour leur fausse joie. Tant que la France sera, soyons possédés de la folie du Louvre; au Louvre, écrin colossal, trésor des trésors de la patrie, au Louvre appartient de droit tout ce qui peut lui être une richesse, une lumière ou un décor.