TRAVAUX DES GOBELINS
Gobelins et qui se serait appelée dans l’avenir la Tenture de Jeanne d' Arc , comme au siècle dernier on avait la Tenture de Médée , ou celle de Don Quichotte , ou celle d "Esther, ou, au xvnc siècle, celles de Moïse, des Mois et des Eléments.
Darcel avait très bien, et du premier mot, compris l’idée de ma lettre, qui était d’appliquer le merveilleux talent de ses artistes à la reproduction d’œuvres contemporaines et décoratives, et il s’y était voué avec son ardeur accoutumée. J’ai toujours regretté, pour ma part, que la Justice de Trajan n’ait pu être exécutée. Des maîtres tapissiers furent envoyés au musée de Rouen pour étudier, au point de vue de la tapisserie, l’admirable toile de Delacroix ; ils affirmèrent, à leur retour, que la traduction de cette savante peinture très compliquée était impossible à leur métier, et je dus y renoncer. Mais je crois encore que l’application de l’art des tapissiers à la reproduction des chefs-d’œuvres des vrais grands maîtres ne pouvait qu’honorer et exalter les traducteurs , satisfaire le goût public et glorifier la maison nationale ou l’on sentirait le respect de tels maîtres.
Quel singulier itinéraire que celui d’une autre tapisserie des Gobelins, le Christ mort, d’après Philippe de Champaigne ! La pensée m’était venue de l’attribuer au Saint-Sépulcre de Jérusalem, dont la chapelle avait été décorée jadis de tapisseries fameuses des ducs de Bourgogne, détruites depuis par l’un de ces incendies assez coutumiers dans les bagarres entre sectes différentes de chrétiens. Il me semblait intéressant, pour la France et son prestige, de contribuer à l’ornement de ce sanctuaire archi-sacré, et ma proposition avait été approuvée par arrêté de ■ M. de Cumont. Sur l’observation qui m’avait été faite qu’il était prudent de confier ce don, non directement au Saint-Sépulcre, mais à la communauté religieuse qui y représentait notre nation, ce beau morceau pouvant, par sa forme, servir de devant d’autel dans les cérémonies pieuses, fut destiné aux Franciscains du couvent de Sainte-Anne; et, pour le leur faire parvenir en mains sûres, il fut convenu que la tapisserie serait déposée au ministère des affaires étrangères qui se chargeait de la transmettre. On l’y garda longtemps, et dans une visite que je fis à la maison des Franciscains de la Terre-Sainte, rue des Fourneaux, à Paris, pour y voir les peintures commandées par moi à M. Janmot, sur les instances du vénérable père Fulgence, auquel s’intéressait M. de Broglie, j’eus occasion de rappeler l’affaire et le dépôt du précieux tapis à l’un des révérends pères, qui se déclara prêt à le réclamer au palais du quai d’Orsay.
Je croyais mon tapis sous bonne gafde et rendu depuis longtemps à
sa destination, quand parcourant, au printemps dernier, les ateliers de la manufacture des Gobelins et l’exposition permanente que Darcel y a organisée de ses derniers produits, j’ai été fort étonné d’y retrouver mon Philippe de Champaigne; le ministère l’avait purement et simplement restitué aux Gobelins, et il recevra quelque jour, j’en ai peur, une destination nouvelle, sans se rappeler qu’il a été appelé dans l’origine à occuper la plus noble place qu’une tapisserie des Gobelins puisse envier dans le monde. Ainsi vont les choses par l’oublieuse incurie des administrations ; et puis, dans ce pays des fils des croisés, le courage aura manqué peut-être à quelque fonctionnaire des affaires étrangères, pour prononcer devant son ministre le nom compromettant du Saint-Sépulcre.