CHAPITRE V
Le chef de l’Etat a visité le Louvre le 28 du mois dernier. Le ministre des beaux-arts, le directeur des musées, les conservateurs de nos diverses collections, et l’architecte du palais l’attendaient à l’entrée du pavillon
Denon. La visite a été longue et profitable. M. le Président a tout d’abord admiré la galerie basse où sont exposées les belles fontes du Primatice et des Keller d’après les chefs-d’œuvre antiques, puis il s’est étonné de voir entre ces bronzes précieux des fragments mutilés, sans tètes ni bras, de marbres grecs et romains : « Mais c’est un hôpital, cela; n’a-t-il pu s’empêcher de dire, et vous gâtez comme à plaisir votre superbe vestibule. Que vont penser les visiteurs étrangers à ce premier aspect de notre musée national ? Ne sauriez-vous placer là des figures moins invalides, ou ne pourriez-vous rebouter à ces pauvres massacrées les têtes et les membres que nous leur avons connus jadis, sauf à indiquer minutieusement dans vos catalogues les restaurations anciennes ou modernes, et qui d’ailleurs ne trompent que les yeux inexpérimentés ? La première impression de l’entrée au Louvre ne doit éveiller dans les esprits nulle inquiétude mauvaise; elle doit produire tout d’abord plutôt l’idée d’apparat que d’étude. Le recueillement scrutateur naîtra de lui-même dans les salles suivantes consacrées aux chefs-d’œuvre. C’est grand dommage qu’il y ait là autre chose que des bronzes. » — Et le Président, poursuivant sa marche, a commencé à gravir les degrés du grand escalier. Et à mesure qu’il montait, ses regards rencontrant soit sur les paliers, soit dans les profondeurs du rez-de-chaussée, de vieux plats étrusques ou des morceaux informes de statues: « Tessons, tessons, répétait-il, ôtez-moi de là tous ces magots; n’avez-vous donc point des magasins pour y classer toutes ces balayures ?» Il s’est rassuré pourtant à la rencontre qu’il a faite, en haut de l’escalier, de M. Puvis de Chavannes, qui prenait ses mesures pour la décoration de cette cage immense. Le peintre a expliqué à M. le Président les projets déjà conçus par lui, et celui-ci l’a vivement félicité d’avoir à consacrer la maturité de son talent à une entreprise aussi colossale. — « Voilà, a-t-il répété, voilà celui qui en le désencombrant de vos résidus grossiers, va nous remettre cet escalier en ordre et lui rendre sa vraie majesté. »
Le cortège a parcouru successivement toutes les galeries de peintures, de dessins et de curiosités, puis s’est engagé dans le musée Charles X; là le chef de l’Etat a observé que les vitrines consacrées, dans les dernières salles, aux menus objets de la collection Egyptienne, n’étaient plus de même modèle ni de même luxe que celles livrées, lors de la Restauration, à l’ameublement des premières salles. Il a exprimé le regret de ce désaccord, qui montrait une simplicité, presque une pauvreté, peu digne du Louvre. — « L’ameublement de cette enfilade de chambres doit être uniforme, a-t-il dit; réservez ces vitrines de médiocre matière pour d’autres salles plus humblement décorées ; ici elles donneraient à croire que la
nation s’est appauvrie depuis cinquante ans, et n’a plus dans ses coffres de quoi appareiller son mobilier avec celui des anciens jours. »
Et poursuivant sa marche, le Président a voulu descendre vers la galerie basse des Monuments Egyptiens. Ses yeux ont aussitôt rencontré les minces cadres noirs — quelques-uns avec leurs affreux petits rideaux verts, tout jaunis et frippés, — consacrés aux inscriptions coptes et à leurs traductions, et qui remplissent la cage de cet escalier. Se retournant alors vivement vers le personnel des musées qui lui faisait escorte, il s’est écrié : « Messieurs, vous êtes véritablement cruels pour les magnifiques escaliers de votre maison, et vous êtes en même temps bien modestes pour les beaux travaux de votre science. Vous les exposez là sans plus de vanité que les marchands du quai n’accrochent au hasard et sans symétrie leurs images à la devanture de leurs boutiques, et sans plus de pitié pour votre vieux Louvre que si ses murailles, que vous mutilez de vos clous, n’étaient pas quelque peu sacrées aux architectes et aux artistes du monde entier. Les étrangers nous voyant si négligents du bon air de cette maison unique dans l’univers, pourraient crier au scandale, et répandre que nous en laissons gâter les murs par des choses ressemblant à des pariétaires de ruines. Il faut vite remédier à cela, en prenant un grand parti, indiqué par la nature même des oeuvres qui sont confiées à votre garde. Ces œuvres se divisent naturellement en deux classes bien distinctes: celles qui sont d’art pur, et celles-là seules doivent remplir sans mélange les galeries et les salles du Louvre proprement dit. Le Louvre est le palais de l’art, de l’art le plus noble, le plus élevé, de l’art des maîtres. Puis vous avez la part, et très considérable et très intéressante, elle aussi, des reliques qui touchent à l’archéologie. C’est un département auquel il importe d’assurer son espace, et d’autant plus large qu’il tend, de par la science, à devenir plus envahissant chaque jour. Que faites-vous donc de cette longue série de salles et de chambres qui s’étend tout le long du quai sous la grande galerie, là ou nous avons vu jadis, avant l’Empire, la bibliothèque du Louvre, et qui pourrait vous rendre les mêmes services que l’interminable voie quasi-souterraine qui, à Florence, conduit des Offices au Pitti? C’est là que vous devez transporter et classer toutes vos inscriptions, en pierres et en papyrus, vos pièces de céramique antique à marques précieuses, vos moulages de stèles, vos copies de peintures Egyptiennes, etc. Ces documents se trouveront là tout près de votre école du Louvre, qui n’est, à vrai dire qu’un ensemble de cours d’archéologie. Ils seront ainsi chez eux, dignement, honorés et honorables, et non plus humiliés par le voisinage des chefs-d’œuvre de la main et de l’invention des artistes supérieurs,
Mon avis, Messieurs, est qu’il faut beaucoup aimer l’archéologie, puisque l’archéologie est la grande éducatrice de l’histoire, mais il ne faut jamais lui sacrifier l’art, parce que l’art est l’éducateur du goût des nations ; c’est lui qui les affine et qui leur prépare leur plus haute élévation dans l’estime et l’admiration des générations à venir. »
Sur ces paroles de M. le Président, le Ministre des Beaux-Arts a promis d’ordonner l’évacuation immédiate des logements qui s’étendent sous toute la grande galerie, et l’architecte s’est engagé à présenter sans retard un plan d’appropriation de ces locaux aux besoins des musées. Le chef de l’Etat, prenant alors gracieusement congé du ministre et du directeur et des conservateurs des musées, leur a dit : — « Vous me reverrez messieurs, prochainement, car nul ne s’intéresse plus passionnément que moi, comme c’est mon devoir, à ce Louvre qui est l’honneur même du pays. Je ne suis et je ne serai jamais inquiet de vos acquisitions, connaissant votre goût et votre discernement, mais songez bien à les mettre en leur juste valeur par la place que vous leur assignerez dans la merveilleuse châsse destinée à les contenir, châsse aussi précieuse aux arts que les joyaux à elle confiés. Souvenez-vous que ce fut une gloire pour certains hommes, tels que MM. Denon, de Forbin, de Nieuwerkerke, d’avoir donné à cette maison le grand air et la belle tenue, le bel aspect de bon ordre et de magnificence que l’on y vantait de leur temps, qui vous ont fait si fiers vous-mêmes de lui appartenir, et dont après 70, par les incertitudes d’une époque troublée, et le manque d’espace et le tiraillement des services, on a failli se départir un moment. Vous avez, je le sais, la volonté de réparer tout cela. Comptez sur moi et au revoir, je reviendrai bientôt visiter vos acquisitions nouvelles. »
Le premier jour du mois prochain sera ouverte au public, au Palais de l’Ecole des Beaux-Arts, l’exposition des modèles de vases pour décoration des squares, jardins et vestibules de nos palais et édifices nationaux. Cette sorte d’ouvrages d’art qui avait produit durant les deux siècles derniers des morceaux de sculpture du plus haut intérêt, à Fontainebleau, à Versailles, aux Tuileries, où ils partageaient avec les figures et groupes en marbre et en bronze l’ornementation de nos jardins et monuments, après avoir exercé le talent des plus habiles statuaires, était complètement abandonnée par nos artistes depuis cent ans ; l’administration des Beaux-Arts a cru devoir en raviver l’usage en proposant un concours à nos plus éminents sculpteurs. Nous croyons savoir que la plupart des
concurrents s’inspirant des merveilles de ce genre dispersées dans les bosquets et sur les terrasses et autour des bassins de Versailles, ont produit des modèles que ne désavoueraient pas les Tuby et les Regnauldin, non plus que ce Pigalle dont on se rappelle les beaux vases venant du château de Me'nars et vendus si chèrement l’un de ces hivers derniers. D’autres sculpteurs, malheureusement, faute d’avoir suffisamment médité les principes de la forme des vases fixés avec tant de science par M. Duc dans son rapporta la commission de Sèvres, se sont lancés dans un décor confus et trop chargé, défauts de la céramique actuelle et qui ont gâté les profils de leurs conceptions et la sobriété robuste et de grand goût nécessaire à de telles œuvres. Mais il faut songer que c’est là le premier essai nouveau d’un art quasiment oublié, et qu’un peu de dévergondage y était inévitable. Pour les prochains concours, l’expérience sera faite, les lois du goût seront plus claires pour tous. Dans un temps où l’architecture des châteaux et des villas élégantes a pris tant de développement, la rénovation de l’art des grands vases de marbre fera certainement honneur à l’administration des Beaux-Arts.
Monsieur le Ministre,
Il se produit un phénomène bizarre dans l’administration des arts en notre temps : on ne songe pas à faire peindre ou sculpter nos artistes; on ne songe qu’à les faire parler; et qui choisit-on pour leur faire perdre leurs meilleures heures en inutiles discours? justement les plus habiles, les plus illustres, ceux dont les œuvres font le plus d’honneur à la France. Quand, aux derniers jours de i8y3, M. de Fourtou fit entrevoir au nouveau directeur des Beaux-Arts que l’Assemblée nationale désirait lui voir organiser une commission des Beaux-Arts, dont feraient partie quelques députés, celui-ci proposa à son ministre d’adjoindre à six membres du Parlement : MM. Acloque, Beulé, J. Buisson, Clapier, Lambert de Sainte-Croix, de Vinols, cinq fonctionnaires des Arts : MM. de Cardaillac, FI. Delaborde, Guillaume, Michaux, Reiset, et deux amateurs: le comte d’Armaillé et Maurice Cottier. Tous les services étaient représentés d’une façon compétente et sans confusion. C’était là une commission fort éclairée ; et elle laissait les artistes à leurs ateliers. Mais cela ne put suffire plus tard à votre prédécesseur M. Wallon, qui, par horreur de la responsabilité de son ministère des Beaux-Arts, eût voulu la partager avec l’univers entier. Il avait la manie de s’affubler de
conseils beaucoup plus gros que lui et sous lesquels il disparaissait. Le 22 mai 1875, il bourrait son conseil supérieur des Beaux-Arts d’une quinzaine de peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, musiciens, qui n’ont point, que je sache, apporté des lumières bien nouvelles dans les discussions. Ces esprits très éminents, chacun en son art, effarouchés dans leur bon sens par la loquacité facile et banale des députés, des sénateurs, et des autres piliers ordinaires de commissions administratives, ont presque tous gardé le silence, même quand il s’agissait des questions qui leur étaient le plus familières, et que d’ailleurs, soit dit à leur honneur et en signe de leur parfaite loyauté, beaucoup auraient traitées au point de vue de leur tempérament et du parti pris de leur école et de leur éducation forcément systématique, car tout artiste sérieux et convaincu est un artiste à vues personnelles.
Or, vous êtes-vous rendu compte, monsieur le Ministre, de ce que la France a perdu en gaspillant, dans les convocations journalières, les heures de ces grands peintres et de ces grands sculpteurs ? Observant que le conseil supérieur, outre ses séances générales, se subdivise en commissions et sous-commissions, réglant les principes des commandes et des acquisitions, des souscriptions, des expositions de l’État, des manufactures nationales, etc., sans parler des commissions d’art de la Ville où ces mêmes artistes sont presque tous appelés, non plus que de leurs séances obligatoires dans les jurys de l’Ecole des Beaux-Arts, etc., on peut affirmer qu’en un espace de dix ans, ne calculant qu’une diminution par semaine d’un seul mètre de peinture murale, ces six peintres ont fait tort à notre pays de trois mille mètres carrés de décoration monumentale , c’est-à-dire ce qu’il faudrait pour illustrer plusieurs palais ou plusieurs églises par les mains les plus renommées de notre école française. Et l’on ne saurait estimer à moins de vingt statues d’ordre supérieur ce que les sculpteurs de la taille des Guillaume et des Dubois, des Cavelier et des Chapu auraient modelé et mené à fin durant la même période.
Grâce donc, monsieur le Ministre, grâce, au nom du pays, grâce pour ces peintres et ces sculpteurs, et laissez-les là oü ils sont utiles, et où ni vous ni moi ne pouvons les remplacer. Faisons dans nos bureaux nos petites combinaisons, oü il ont si peu de chose à voir et qui, au fond, leur importent si peu; ce qu’ils regardent est plus haut que nous — Si vous saviez, monsieur le Ministre, combien les artistes, — je ne parle pas des mendiants et des pauvres nécessiteux, — connaissent peu l’administration des Beaux-Arts, et s’en soucient médiocrement, et combien leur sont étrangers les noms des ministres et des sous-secrétaires
d’État, voire des directeurs qui se succèdent là, et cette belle hiérarchie de chefs et de sous-chefs de bureau et de commis d’ordre, et cette paperasserie savante à laquelle nous attachons tant d’importance. Beaucoup de puissants personnages se seront prélassés rue de Valois, dont les trois quarts des peintres et des sculpteurs auront ignoré le passage. Et tant mieux. Cela prouve qu’ils n’ont pas besoin de nous. C’est nous en somme qui avons besoin d’eux. C’est au directeur des Beaux-Arts à savoir le nom et la valeur des artistes, ce n’est pas aux artistes à savoir le nom du directeur.
Si vous m’y autorisez, monsieur le Ministre, j’aurai l’honneur de vous proposer l’organisation d’un conseil nouveau, capable d’étudier à fond la matière de vos arrêtés, à la manière du conseil d’Etat. N’y seront plus appelés à délibérer sur les questions administratives des Beaux-Arts, que les anciens sous-secrétaires d’Etat, secrétaires généraux, rapporteurs du budget et surintendants, habitués par l’expérience aux rouages et pratiques de cet important service, assistés de quelques amateurs ayant consacré leur vie aux arts et à leurs besoins. Quant aux artistes, ils seront respectueusement réservés pour la création des œuvres qui honorent la patrie française. La honte sera pour les ministres qui les ont si longtemps détournés de cette tâche sacrée.
On annonce que la Société de Saint-Jean vient de prendre une résolution qui lui fait grand honneur.
i. Elle avait observé que l’imagerie religieuse en France était, depuis cent cinquante ans, en complète décadence, et que nous étions, depuis un demi-siècle, tributaires de l’imagerie allemande, laquelle s’était, pour s’aviver, retrempée dans les grands maîtres de l’art italien des xve et xvic siècles, Léonard, Pérugin, Raphaël, Fra Bartolommeo, etc. Elle a pensé que son patriotisme et le but de son institution la devaient pousser également à la rénovation de l’imagerie française, et elle a tout d’abord choisi comme sujet d’essai la série d’un si grand usage dans nos édifices religieux, églises et oratoires, les 14 compositions du Chemin de la Croix. Il n’est pas de plus beaux thèmes ni de plus poignants dans la liturgie catholique, ni de plus propres à exciter le génie des vrais peintres d’histoire; et assurément si cette dévotion eût eu cours au temps du Poussin, le chef austère de notre école n’eût point manqué d’en traiter les scènes passionnantes, comme il s’est assimilé par deux fois les Sept Sacrements. M. Joseph Blanc, l’ancien pensionnaire de Rome, imbu des
LE QUATORZIEME BULLETIN DES BEAUX-ARTS. 5g
traditions les plus hautes de l’École Romaine, ayant dernièrement con- * sacré tout son talent à l’exécution d’un chemin de croix de grande proportion pour l’église de Douai, la Société de Saint-Jean a résolu de demander à ce jeune maître la réduction en dessin de ses compositions et elle a confié à nos plus habiles xylographes la gravure sur bois de ces quatorze sujets. Elle a en vue la rénovation en France de ces admirables planches que Titien à Venise, Albert Dürer à Vienne, Rubens à Anvers faisaient exécuter sous leur direction par les plus fameux graveurs sur bois, et qui sont restées des merveilles de vigueur et d’éclat, supérieures aux pièces les plus brillantes de l’imagerie sur cuivre.
Mue par l’heureuse initiative de la Société de Saint-Jean, l’administration des Beaux-Arts a tourné, elle aussi, sa pensée vers la gravure sur bois. Elle a songé que cet art était proche de sa fin, aussi menacé que la gravure au burin par les procédés mécaniques, capables de reproduire plus vite et plus économiquement les conceptions des dessinateurs, et que l’État devait respecter ou faire durer aussi longtemps qu’il serait possible toute manifestation directe du génie et de la main de l'homme. La direction des Beaux-Arts a donc résolu de confier à la gravure sur bois la traduction des plus beaux décors de nos théâtres contemporains, œuvres où se dépensent tant de talent et de savoir, et destinées à disparaître si rapidement par leur usage même et par des causes d’insuccès qui ne dépendent point d’elles. Ces bois seront naturellement conservés dans la Chalcographie nationale, à côté des planches de nos graveurs au burin et des pierres nouvellement commandées à nos lithographes, comme témoignages des arts reproductifs du génie de notre siècle, en leurs dernières manifestations. — En conséquence, les plus magnifiques imaginations de MM. Ciceri, Séchan, Feuchère, Badin, Dieterle, Desplechin, Cambon, Jos. Thierry, Rubé, Lavastre, Cheret, Chapron, Carpezat, etc., seront traduites et perpétuées par MM. Yon, Boetzel, Gusman, Chapon, Froment, Chevin, Pisan, Bertrand, A. Joliet, Robert, Thiriot, Pannemaker, Huyot, etc.
Allocution du directeur des Beaux-Arts aux artistes et élèves de l’atelier-école de mosaïque, à l’occasion de la découverte au public de la grande composition de M. Hébert décorant l’abside de Sainte-
6o SOUVENIRS D’UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
Geneviève et exécutée en mosaïque par MM. Poggesi, Vannutelli, et autres artistes de Batelier national.
Messieurs, et vous aussi jeunes élèves, vous n’avez point oublié la visite dont vous honora un jour d’automne de l’année 1882, Monseigneur Guibert, le vénérable archevêque de Paris ; le saint vieillard, gravissant avec courage le rude escalier qui conduisait à votre échafaudage, voulut voir de près vos travaux pour les comparer à ceux qu’il avait admirés dans les antiques basiliques de Rome et de toute l’Italie. Il vous adressa alors les éloges mérités par la magnifique image du Christ, seule encore achevée à ce moment, au milieu des autres figures tracées sur le fonds d'or par le pinceau d’Hébert. Et puis, mes amis, que vous dit encore l’archevêque? Il vous promit, souvenez-vous-en, il promit à votre art des travaux pour des millions, pour beaucoup de millions dans son église du Vœu national à Montmartre. En réalité il était venu s’assurer que vous étiez dignes de ce grand avenir et il vous quittait, sûr que vous étiez capables de seconder ses vues de décoration impérissable pour le monument qui était sa plus chère œuvre, et où il ne voulait pas que les rigueurs de notre climat pussent anéantir rapidement les créations des peintres dont il provoquerait le génie. Des travaux à dizaine de millions, il y a là de quoi donner du cœur à ce petit atelier, né si modestement en un coin de la manufacture de Sèvres, et qu’elle n’a même pas voulu garder dans son palais nouveau, et qu’elle a comme renié, après que vous aviez décoré son fronton d’une frise qui, bon gré mal gré, racontera les premières heures de votre histoire et aussi l’ingratitude de cette maison.
Avant que l’heure ne soit venue de transporter votre atelier de Sainte-Geneviève à Montmartre, je voudrais vous proposer une tâche digne de vous . ce serait la décoration par la mosaïque de cette galerie basse de notre Bibliothèque nationale qui, passant devant la vaste salle de lecture et devant le cabinet des estampes, conduit au grand escalier du monument. L’illustre architecte, M. Labrouste, avait ornementé les murs de cette galerie par le simulacre en pierre d’une lourde tapisserie semée de cabochons de marbres divers ; mais la partie supérieure de cette tenture feinte pourrait être réchauffée par une frise colorée; et comme à ce rez-de-chaussée ia peinture à l’huile courrait grand risque de se détériorer aisément, la pensée m’est venue d’y employer l’art indestructible de la mosaïque. Quant à la composition que vous auriez à traduire, elle pourrait représenter soit une sorte de procession de tous les grands génies dont les œuvres remplissent les rayons de ce recep-
tacle universel des sciences humaines, soit, plus simplement, un système de décoration à l’italienne, de branchages jouant dans des balustrades.
En outre, il ne serait ni juste ni digne que dans le palais du Louvre, où l’atelier de Belloni, au temps du premier Empire, a laissé les deux pavages célèbres de la salle de Melpomène et du vestibule en rotonde de la galerie d’Apollon, une place ne fût pas réservée à notre jeune atelier national pour imprimer la trace de son passage, dans le même palais, à l’autre extrémité du meme siècle. — Cette place, je la verrais dans les voûtes et tympans du grand escalier du Louvre que M. Puvis de Chavannes a été chargé de décorer. Vous vous souvenez, mes amis, que l’illustre architecte M. Duban, ayant à composer les immenses voussures du grand Salon et de la salle des Sept-Cheminées, jugea avec raison que pour ne point faire tort aux tableaux des grands maîtres auxquels ces salles étaient destinées, il convenait de ne point attirer l’œil du visiteur par des peintures trop brillantes et de même nature. Il employa donc des sculptures en demi-relief, et tout au plus usa-t-il de tons doux et mats pour teinter légèrement les figures de la salle des Sept-Cheminées.
De même, si l’on a choisi M. Puvis de Chavannes pour lui confier, d’accord avec l’architecte, la décoration du grand escalier du Louvre, c’est qu’on a pensé que la peinture douce et mate de cet éminent artiste, se rapprochant le plus, entre les manières de ses confrères, des tons de l’ancienne fresque, conduirait plus tranquillement et plus harmonieusement les spectateurs de la vue des sculptures garnissant le long vestibule et les paliers de cet escalier même, aux galeries contenant les chels-d’ oeuvre des écoles d’Italie et de France.
Mais je suis convaincu que la mosaïque, ou, du moins, quelques points espacés de mosaïque, appliqués aux voûtes de cette décoration, y produiraient l’effet magique du tendre resplendissement des étoiles dans un beau ciel de nuit.
A ces très nobles tâches qui ne sauraient vous échapper, et doivent assurer enfin à votre atelier les solides et durables assises d’un établissement vraiment national, préparez-vous, Messieurs, par un redoublement d’études, par la multiplication de vos jeunes apprentis, par l’initiation constante et attentive de ces recrues, destinées à faire votre armée et partant votre force, à tous les secrets de la pratique de votre art, et surtout au plus difficile, celui de traduire largement sur la muraille les cartons à vous confiés, par les procédés les plus sobres et les plus simples. Souvenez-vous que c’est pour fonder ici une école de mosaïque.
et non pas seulement pour y exécuter, au passage, quelques travaux intéressants, que les grands papes Pie IX et Léon XIII vous ont prêté les maîtres les plus expérimentés de la fabrique pontificale du Vatican.