‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 24 sur 89 · M. ROMIEU · texte numérisé non relu

M. ROMIEU

Celui-là était le vieux farceur célèbre du temps de la Restauration et de Louis-Philippe, l’homme du Lampion et des Hannetons; mais quand il vint là, ce n’était plus qu’un farceur usé et qui allait s’éteindre après sa dernière flammèche du Spectre rouge. Ce fut le bon temps des gaspillages de livres du dépôt des souscriptions. Romieu avait remarqué avec raison l’encombrement inutile de ce dépôt; mais sa répartition se fit comme un coup de tète et à l’aveuglée. Il jeta les plus beaux livres par les fenêtres; il en plut sur ceux qui voulaient les ramasser; si bien qu’Hor. de Vielcastel, il m’en souvient, se fit donner la magnifique publication des Catacombes de Rome quand je ne pouvais plus obtenir ce précieux et coûteux ouvrage pour la bibliothèque des Bénédictins de Solesmes. — Pour justifier par ses fonctions la véracité de sa brochure célèbre, son premier soin avait été de commander à Marcel Verdier un immense tableau représentant une Scène de Jacquerie moderne, qui parut au Salon de 1853, et dont le texte, cela va sans dire, était emprunté au Moniteur du 11 décembre 1851. — Enfin, Dieu merci, aux approches de l’Exposition universelle de 1855, dans un moment qui s’annonçait comme délicat et difficile, le poste, débarrassé enfin de ces politiques de passage, échut à un .homme du métier et qui en était digne, qui savait, en un mot, de quoi il s’agissait. C’était Frédéric de Mercey.

M. FRÉD.-B. DE MERCEY

Ce pauvre Mercey a écrit à la première page de l’un de ses livres les lignes les plus poignantes, les plus navrantes que puisse tracer un homme ayant le sentiment de la valeur de son intelligence, raisonnablement ambitieux

et qui se voit arrivant à l'arrière-saison après avoir échoué à toutes les portes de l’art et de la littérature pour finir avec aigreur dans le triste fauteuil d’un bureaucrate. Il méritait mieux en vérité et le musée du Luxembourg a gardé, pendant vingt ans, un paysage de sa main, — une lisière de forêt, exposée au Salon de 183g, — où se montrait une finesse et une fermeté de pinceau pouvant assurer le nom d’un artiste de métier. Son maître Bertin n’avait certes pas produit beaucoup de meilleurs élèves. Il était bien apparenté, tenant de près à la famille du maréchal Soult dont il a, de science certaine, décrit la collection fameuse. Il avait, dans les grandes Revues, publié maints travaux d’une plume élégante et discrète (1). Il avait du goût, beaucoup de savoir, une fortune plus qu’indépendante, son beau château de la -Faloise, en Picardie; il avait beaucoup voyagé et vu les bons endroits, connaissait à fond le monde des artistes et leur valeur à chacun, et avec tout cela il n’était arrivé que tardivement à être le sous-ordre, à peine le lieutenant de tous ces directeurs, alternant selon les variations de la politique et qu’il devait, dans tous les replis de son cœur, mépriser souverainement. Quand vint son heure, il était fatigué, aigri, malade et de ces maladies qui tournent tout à l’impatience et au découragement. Joignez, pour comble, une réputation de galanterie qui provoquait dans les bureaux les scènes les plus étranges. Ce n’en fut pas moins un soulagement pour tous d’avoir affaire, durant six ans, à ce quinteux intelligent qui savait du moins ce qu’il faisait et à qui il avait affaire. Il se laissa malheureusement aller, plus que de raison, à servir d’instrument aux sentiments de jalousie et de guerre cachée du ministre Achille Fould contre M. de Nieuwerkerke. En quoi il avait doublement tort, car M. de Nieuwerkerke l’avait poussé de toutes ses forces à la Direction. C’était un nerveux indolent; mais quand il était monté, il allait droit et raide, et comme il avait l’esprit clair, dans les discussions de la commission supérieure de l’Exposition universelle, il tenait fort bien sa place, surtout s’il était piqué par quelque argument contraire. Il lui arriva, dans l’organisation du personnel de cette exposition, une méprise bien comique. Cam. D... lui avait recommandé un brave garçon à utiliser dans ce personnel, et Mercey s’était empressé de faire droit à l’apos-

(1) Lisez plutôt son Tyrol et le nord de V Italie, sa Toscane et le midi de l’ Italie , ses Souvenirs et récits de voyage, Trente et Inspruck, et ses trois volumes d’ Etudes sur les Beaux-Arts, dont le dernier est plein de l’Exposition universelle de 1 S 5 5 , qui fut son heure d’apogée et qui hâta sa fin. — Tiel le Rôdeur, que je suppose avoir été son premier livre, et qu’il publia chez Renduel en iSSq, est une suite de nouvelles à la mode de ce temps, dans le goût érudito-sentimentalo-philosophico-romantico-fantaisiste de Charles Nodier, mêlé d’Hoffmann, et d’assez grande prétention littéraire, quoiqu’il dise que » Tiel, occupé de travaux bien autrement graves, attachait peu d'importance à ces bagatelles. » — « Tenons en réserve, ajoutait Tiel, d’autres ouvrages plus sérieux quand le public redeviendra grand garçon. »

tille de son confrère, en nommant le protégé dans nos bureaux où, d’ailleurs, étant donné l’affreux mélange des employés, celui-ci joua fort convenablement son rôle tant que dura l'Exposition. Mais un matin du printemps suivant, l’un de nous, passant par la rue de l’Odéon, aperçut à une fenêtre son collègue qui, en gilet rouge, battait à tour de bras les habits de son maître. Nous avions eu, huit mois durant, un valet de chambre pour confrère, et Cam. D..v en le recommandant à Mercey, n’avait jamais pensé à solliciter pour lui qu’un modeste emploi de gardien. Mais on en voit de toutes sortes dans ces tohubohu des Expositions universelles. La rude corvée de 1855 avait fort épuisé Mercey. Son long corps si mince allait se maigrissant, l’échine se courbant, sa pâle et brune tête qui ne manquait pas de race, aux cheveux et aux yeux noirs, allait s’attristant, sa bouche se pinçant en largeur, et il fallut le talent d’Oliva pour trouver en lui, dans ses dernières années, le modèle du buste superbe que nous vîmes alors au Salon. Enfin le pauvre être, chagrin, ennuyé et souffrant, mourut en 1860 à l’âge de cinquante-six ans, ne laissant pas après lui grands regrets, malgré toutes les aptitudes de son incontestable intelligence. Mais le malheureux avait un vice bien involontaire : il était peu aimant et partant peu aimé. La santé et l’amabilité sont décidément les premières conditions indispensables à un bon bureaucrate.

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