‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 39 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Viollet ne se doutait guère que la lecture de cette Fie de Jésus, de ce livre aujourd’hui si vieilli et si émoussé, allait, l’année suivante, servir par son écœurement, de prétexte à la conversion et à la mort chrétienne de son propre vieil oncle, le voltairien endurci, mais l’honnête homme loyal et de bonne foi, l’excellent M. Delescluze. — Et puis, la nuit tombant, et nous étant aventurés dans les premières allées de la forêt, nous nous prîmes à causer du Louvre, que j’avais quitté depuis de longues semaines. Je lui demandai des nouvelles de M. de Nieuwerkerke : que faisait-il? que devenait-il ? L’Empereur, il y avait plusieurs mois déjà, l’avait nommé surintendant des Beaux-Arts. Quel usage ruminait-il de cette grande autorité? Les journaux ne disaient rien; on ne voyait rien paraître. Il me semblait qu’avec un tel crédit, il y avait tant à entreprendre. — « Soyez tranquille, me répondit Viollet le Duc, vous allez voir du nouveau; une grosse, une très grosse affaire est en jeu. Mérimée a déjà rédigé le rapport; le maréchal est fout disposé. L’Ecole des beaux-arts va être remuée de fond en comble. Nous nous servirons de Robert-Fleury ; Muller sera l’un de nos professeurs. » Cette conversation se tenait, je l’ai dit, en août 1 86 3 , et le coup d’Etat ne parut au Moniteur qu’en novembre, c’est-à-dire trois mois après. Comment le secret du complot fut-il si bien gardé, c’est un miracle ; en tout cas il éclata comme une bombe, et Dieu sait avec quel tapage ! Jamais le monde des arts n’avait été soulevé si violemment ; à l’école, ce furent de vraies émeutes de cris et de protestations, spécialement parmi les élèves architectes, dont on n’avait peut-être pas suffisamment ménagé les intérêts, très faciles à distinguer de ceux des autres élèves peintres ou sculpteurs; ceux-ci étaient loin d’avoir à se plaindre, puisque dans cette révolution, peintres et sculpteurs gagnaient la gratuité d’ateliers créés à leur profit et dont les résultats futurs étaient d’ailleurs mal prévus. Voilà ce dont les auteurs du coup d’Etat auraient dû se rendre compte, en épluchant, durant les trois ou quatre mois qui précédèrent l’explosion, les moindres détails du projet, les moindres pierres d’achoppement qui le pouvaient entraver ou faire échouer; c’était là la besogne de Courmont, le nouveau directeur des Beaux-Arts, l’homme intime de Viollet et de Mérimée; par malheur pour le surintendant, Courmont était absolument étranger à ce monde des artistes et de l’école et ne connaissait bien que sa commission des monuments historiques. L’Institut s’insurgea, fort de l’appui très invraisemblable d’un gros groupe de la jeunesse de l’école; il plut des brochures, et les polémiques les plus violentes remplirent tous les journaux.

jamais, je le repète, on n’avait vu, dans le monde des arts, pareille agitation, insurrection pareille, pugilat semblable, semblable hourvari. Tout ce qui, à ce moment — maîtres et docteurs, amateurs et journalistes, — • se piquait de quelque crédit, en matière d’art, s’engagea dans la querelle avec une passion et une violence inouïes : l’Académie, en corps, par sa protestation à l’Empereur, suivie d’un long mémoire rédigé par son secrétaire perpétuel Beulé, Beulé trop heureux de cette occasion de

conduire une campagne, clairon entête, en avant de sa compagnie ; — M. Ingres, par sa brochure demeurée célèbre, Réponse au rapport adressé au maréchal V aillant, où il traitait, Dieu sait comme, M. de Nieuwerkerke, son ami de la veille ; — M. Léon Cogniet par sa lettre, rendue publique, de démission motivée au ministre; — M. Ferdinand de Lasteyrie, par son article au Temps du 27 décembre; — M. Beulé, de nouveau, par un article fort étudié dans la Revue des Deux Mondes ; dans le Temp du 3 1 décembre, polémique de rechef entre Beulé et Ferdinand de Lasteyrie ; — puis longue riposte, et fort acrimonieuse, du maréchal Vaillant, dans le Moniteur Universel du 6 janvier 1864, à la protestation de l’Académie des beaux-arts; — deux lettres de P. de Saint-Victor etde sa plume la plus mordante, dans la Presse du 8 et du 9 janvier; — l’ Indépendance Belge dans son numéro du 8 janvier ; — Eud. Soulié et G. Reynaud dans L’Artiste du 15 janvier; la Patrie du 31 janvier; Olivier Merson, dans Y Opinion nationale du même jour: — • Henri Rochefort, dans le Nain jaune du 3 février ; — Sainte-Beuve dans le Constitutionnel du 15 février; — et que de brochures aux devantures de Dentu, de Morel, de Didier! — M. Ch. Giraud, de l’Institut, répondait au nom de la jurisprudence et de l’histoire, à la lettre de M. Ingres; — Ern. Chesneau reprenait, avec toutes pièces à l’appui, la discussion du décret du 13 novembre ; — Olivier Merson s’appliquait à faire les deux parts de la réorganisation de l’Ecole des beaux-arts; — à un an de distance du coup d’Etat, M. Vitet, dans la Revue des Deux Mondes de novembre 1864, publiait sous le titre de l’Enseignement des Arts du dessin, un travail plein de rancune contre le décret, travail auquel se hâtait de répondre Viollet le Duc dont M. Vitet avait cité certaines opinions franchement énoncées, après sa démission de professeur, dans la brochure de l’ Intervention de l’ Etat dans Y enseignement des beaux-arts ; — et Chesneau de son côté ne manquait pas de relever, dans deux articles du Constitutionnel (15 et 22 novembre), les contradictions de M. Vitet. — l’en ai passé, et des meilleurs, et n’ai parlé ni de la bruyante démission de M. Muller, ni des signatures des approuvants, ni des contre-signatures des désapprouvants, ni des sifflets au cours d’histoire de Viollet le Duc, ni des bandes d’élèves de l’école poursuivant de leurs cris injurieux le surintendant jusqu’au pont des Arts; — l’émeute dans l’école avait duré cinq mois ; on vient devoir que, dans la presse, elle avait duré plus d’une année.

Demeurer impassible devant une telle mêlée et de tels horions, ce m’était en vérité trop difficile, j’allais dire contre nature, et, depuis le premier jour, la plume me démangeait fort. Je me jetai, tête baissée, dans la bagarre, et dès la dernière quinzaine de décembre 1863, j’écrivis de Verve une brochure, mais tellement virulente et enragée, que lorsque leséprtuves, corrigéesen mon absence par Soulié et par Mantz (j’avais dû partir précipitamment pour Amélie-les-Bains), furent communiquées au surintendant, et par lui au maréchal, on m’invita à en suspendre le tirage. La 4e classe de l’Institut y était, je le confesse, très maltraitée, surtout

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