CHAPITRE VIII
à Mercey qui n’était auprès de lui qu’un petit personnage. — Je citerai aussi l’affaire de la collection Campana, où le directeur général des musées eut à lutter longuement et péniblement contre une intrigue ourdie dans l’entourage de madame Cornu, et qui avait pour but de distraire du Louvre et de transformér en riche apanage, au profit de M. Cornu et de quelques amis, cette collection acquise par complaisance et chèrement payée par l’Empereur, et qu’on aurait isolée en manière de musée spécial. On chercha longtemps, je m’en souviens, au quai des Augustins et ailleurs, un emplacement favorable. 11 fallut des années pour que le bon sens reprît son droit, et ramenât au grand percail des musées nationaux cette brebis qui ne demandait qu’à s’égarer et dont on fit bientôt le fonds du musée Napoléon III. Mais tous ceux qui ont vécu au Louvre sauront dire que le dévoûment de ce brillant courtisan pour l’Empereur, qu’il adorait, ne fut jamais servile ; l’honneur du Louvre resta toujours confondu pour lui avec son propre honneur, et il le maintient très fièrement en deux ou trois occasions fort importantes, et fort délicates, car l’amourpropre de l’Impératrice y était en jeu : j’entends d’abord parler de la prétention qui souleva un jour l'Impératrice d’emprunter au Louvre, pour la décoration de ses appartements particuliers, les tableaux de grands maîtres, qui bons lui sembleraient, arguant de la loi qui faisait des musées nationaux l’un des apanages de la couronne. L’Impératrice s’aigrissant hautement dans cette prétention, malgré les représentations instantes dii surintendant qui lui faisait entrevoir l’effet déplorable dans le public de la confiscation d’un Raphaël ou d’un Rubens au profit d’un salon inabordable des Tuileries, M. de Nieuwerkerke en référa à l’Empereur, lequel décida que, pour ne point donner tort à l’Impératrice et maintenir un principe défendable, un seul tableau serait distrait du Louvre, ei le sort tomba naturellement sur un Murillo, la Sainte-Famille à la Sainte-Anne, qui fut porté à Saint-Cloud, d’où il n’est revenu au musée que peu de semaines avant la guerre. — L’autre cas fut dIus grave et faillit entraîner la retraite du surintendant, et par surcroît celle du maréchal Vaillant.
L’Impératrice était allée visiter le palais de la Banque ; on la promena dans la fameuse galerie de l’hôtel de la V rillière dont la restauration par Questel était presque achevée. Elle put y voir le célèbre plafond de Fr. Perrier, qu’on avait fait recopier, ne pouvant le conserver, et on lui montra les panneaux vides qui contenaient jadis les grands tableaux des contemporains illustres du fondateur de la galerie : Poussin, le Guerchin, le Guide, etc. — Qu’étaient devenus ces tableaux? — Ils avaient été, au moment de la Révolution, arrachés de leur place et portés au Louvre. — Ils y étaient encore? — Oui. — Eh bien alors, pourquoi ne pas les y reprendre et les rétablir dans leur panneau ? — Naturellement, personne là ne contredit Sa Majesté, et, rentrée aux Tuileries, son premier soin fut de mander le surintendant pour lui donner l’ordre de renvoyer les tableaux
à la Banque. M. de Nieuwerkerke se récria avec justice : les tableaux étaient inscrits sur les inventaires du Louvre, et rien, si ce n’est une loi, ne pouvait les en faire sortir. — Mais j’ai fait une promesse et je la veux tenir.
Le surintendant, après avoir écrit à l’Impératrice une lettre des plus vivement instantes, s’en alla trouver le maréchal et lui conta l’affaire : — Si l’Impératrice insiste, Monsieur le maréchal, je vous prie, dès aujourd’hui, de faire accepter ma démission. — Ce n’est pas seulement votre démission qu’aura Sa Majesté, répondit le vieux soldat ferme et bourru, ce sera aussi la mienne. Le maréchal parvint à faire comprendre à l’Impératrice et à l’Empereur la gravité d’une telle cession qui autoriserait auprès du Louvre plus d’une revendication de même genre, et l’on convint de faire exécuter par les meilleurs copistes, au Louvre, à Caen, à Marseille, une série de reproductions fidèles des tableaux regrettés, et l’affaire en resta là, Dieu merci, mais l’émotion avait été chaude.
Comment ce même surintendant, si chatouilleux gardien des richesses de son Louvre, se laissa-t-il aller au prêt qui lui a été tant reproché, d’une série des tableaux de Vandermeulen au cercle impérial ? Crut-il de son orgueil de ne point obéir au haro des malveillants, ou pensa-t-il tout de bon avoir le droit, d’après le titre privilégié du cercle, de confier des toiles de ses magasins à un établissement impérial, comme d’autres étaient confiés aux palais parlementaires, aux ministères et même plus d’une toile de la direction des Beaux-Arts, aux appartements de certains officiers de la couronne ; — et la mode n’en a point passé, dit-on, même à l’heure qu'il est. — Toujours est-il que, comme il n’était plus dans ces jours où tout s’efface lestement pour les heureux, cette peccadille pesa lourdement sur lui jusqu’aux derniers temps de l’Empire ; le public imbécile ne songeait plus au Louvre splendide que cet homme lui avait fait pour son plaisir quotidien, mais à quelques tableaux prêtés par imprudente complaisance à un cercle jalousé ; l’Empereur avait beau satisfaire ses ambitions extérieures, nommer son surintendant chambellan, et puis sénateur, il y avait, malgré la nature bien trempée de l’homme, de quoi sentir peu à peu les ennuis se grossir jusqu’à l’écœurement.
Yint en effet le moment, où, sans se l’avouer peut-être à lui-même, le pauvre surintendant fut pris d’un vague dégoût pour son brillant métier. Les petites luttes continuelles et mystérieuses qu’il avait à soutenir ou à deviner du côté de certaines antichambres de cour ou de ministères, les désillusions qu’il éprouvait du côté des artistes dont beaucoup, lors de la querelle de l’Ecole des beaux-arts, s’étaient reportés bravement dans le camp des architectes, dispensateurs des vrais travaux, et sur lesquels il ne se sentait pas une autorité suffisante, grâce aux attributions trop bridées qu’on avait faites à sa surintendance, peut-être l’idée paresseuse qu’il n’avait plus grand’chose à ajouter à son Louvre, le jetèrent petit à petit dans la manie d’une collection personnelle, et il faut avouer que cette collection, il sut la faire à sa taille. Tous ceux qui. dans les dernières années
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