‹ Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts (volume 3)Chapitre 62 sur 89 · POST-SCRIPTUM : SES RAPPORTS AVEC M. E.-V. REGNIER · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM : SES RAPPORTS AVEC M. E.-V. REGNIER

Quand après la guerre et la Commune, nous nous étions retrouvés au Louvre, Soulié nous avait, à diverses reprises, raconté les visites étranges reçues par lui, durant l’occupation prussienne, d’un personnage bizarre et mystérieux; et les jours où le pauvre ami retrouvait quelque chose de sa gaieté et de sa verve d’antan, il nous répétait les conversations de ce personnage en des termes si bouffons et si prodigieusement comiques, que nous nous en tenions les côtes, et nous ne manquions jamais, durant les mois qui suivirent, de le remettre à tout propos sur ce terrain-là. Je le sollicitai maintes fois, pour ma part, d’écrire le récit de ces entrevues fantastiques. Mais dans les singulières confidences du visiteur, il y avait un côté fort triste et grave, et c’est ce côté qui avait le plus profondément frappé Soulié. C’est cette partie de ses conversations avec M. Regnier qu’il se décida à écrire, la seule tout du moins dont il nous ait communiqué le manuscrit. S’il a confié au papier

EUDORE SOULIE

la partie drolatique, ce dont je doute aujourd’hui, celle-ci se trouverait, je suppose, entre les mains de son gendre, M. Sardou, et il serait homme à en savourer, mieux que nous tous, l’étourdissante comédie. Voici, en tout cas, le billet que m’écrivait Soulié en m’envoyant copie de l’incroyable et extravagant récit que nous reproduisons aujourd’hui. Les lecteurs de L’Artiste en jugeront le fond bien dramatique, quand ils se souviendront que le personnage fut celui qui, par des combinaisons d’une audace d’esprit et de conduite qui semblent toucher à la folie, et dans un but d’aventure si extraordinaire, qu’elle troubla pour quelques jours M. de Bismarck lui-même, au moment le plus scabreux de ses résolutions terribles et de ses conférences avec Jules Favre, — fit sortir de Metz le pauvre Bourbaki, qu’il chargeait, de sa propre autorité, de la mission la plus capitale pour l’Impératrice et pour la destinée de notre pays, et ne fut arrêté, dans l’imbroglio insensé de ses allées et venues à travers les avant-postes et les camps des armées ennemies et les cabinets des négociateurs diplomates et les tentes des généraux, que par la force d’inertie de l’Impératrice, confondue d’un tel furieux mouvement d’initiative sans mandat. Oui, je tiens avec Soulié que ce Regnier était un fou, mais qui sait s’il n’était pas, avec son auto-magnétisme, de ceux qui peuvent aider à sauver les royaumes ? Malheur aux royaumes ou aux empires quasi-perdus qui dédaignent de se défendre par des fous! Les fous seuls sont capables, aux heures d’angoisse nationale, de confondre et de culbuter la sagesse des plus hauts politiques. Je ne connais, à ces heures suprêmes, que le génie ou la folie; et le génie, en tout temps, est plus rare que la folie sa sœur. — L’idée maîtresse de celui-ci était de faire reprendre pied par l’Impératrice sur le territoire français, soit sur un bâtiment de la flotte française, soit en Corse ; et de là la Régente, demeurée toujours et quand même la représentation de notre gouvernement, nommé en vertu d’un acte constitutionnel ratifié par le vote de sept millions de Français, avait pouvoir de traiter de la paix avec un ennemi qui ne se souciait point de négocier avec le comité douteux de la Défense nationale ; et il se faisait fort d’obtenir que notre armée évacuât Metz avec les honneurs de la guerre. On a soi-même la tête perdue quand on arrive au bout des 72 pages de la brochure de ce Regnier : Quel est votre nom? N. ou M.? et quand on a vu ce qu’il trouva moyen de mettre en branle avec une photographie d’Hastings, au bas de laquelle il a obtenu que le Prince Impérial ajoutât sa signature avec ces mots pour l’Empereur prisonnier : « Mon cher papa, je vous envoie les vues d’Hastings, j’espère qu’elles vous plairont. Louis-Napoléon. » Et c’est avec ce laisser-passer qu’il enserre de gré ou de force et fait figurer dans son imbroglio l’Impératrice, Mme Lebreton, MM. de Castelnau et Pietri, M. Fillion, précepteur du Prince, le baron David, M. de Bismarck, le comte de Hastfeld, le grand-duc de Hesse, et les maréchaux Bazaine et Lebœuf, et le général Coffinières, et cet héroïque Bourbaki, destiné bien innocemment à porter la peine de toute cette

agitation forcenée, les deux frères Chevreau et le général Boyer. Il va sans dire que je n’ai point à reproduire ici la brochure de M. Regnier; c’est aux curieux de raretés bibliographiques de rechercher non seulement celle-là, mais les autres dont parle Soulié à la fin de sa relation ; il nous suffit de connaître par ce récit l’homme et les allures mi-aventurières, mi-hallucinées, de son étrange personne, bien préparée à se donner carrière dans les entreprises les plus audacieuses et les plus insensées, au milieu des noirs tourbillonnements d’une pareille tempête.

Donc, à la fin d’octobre 1872, Soulié m’écrivait, en m’envoyant son manuscrit, la lettre suivante : « Mon cher ami, — Si j’avais, comme vous, à ma disposition et dans mes moyens, une bonne petite imprimerie provinciale, je m’amuserais probablement à faire tirer une cinquantaine d’exemplaires numérotés de la petite brochure ci-jointe, sur lesquels j’inscrirais moi-même les noms de ceux à qui je la destinerais. Je n’oublierais certainement pas en tête de ma liste plusieurs hauts personnages qui ignorent certainement encore à qui ils ont eu affaire, lorsqu’ils ont été abordés par l’homonyme d’un excellent comédien et du précepteur du comte de Paris. — Voyez ce que vous en pensez, et communiquez à Clément, à Tauzia, et à qui vous voudrez, mais ne perdez pas ce petit manuscrit dont je n’ai que des brouillons informes. — A vous de tout cœur, Eudore S. — Ci-joint la brochure : N. ou M., que j’ai en double. »

En manière d'avant-propos de son manuscrit, Soulié avait écrit la page que voici :

« Des circonstances particulières et, pour ainsi dire, indépendantes de ma volonté, m’ont mis, à plusieurs reprises, en présence d’un personnage épisodique, incidemment mêlé aux derniers événements de notre histoire, et dont il sera peut-être bien difficile un jour de caractériser le singulier rôle. Je tiens de la main même de M. Regnier diverses brochures et imprimés provenant de lui, et je joins à ce dossier une relation aussi exacte que possible de mes rapports avec cette figure énigmatique. Ce que j’écris sera peut-être consulté plus tard avec intérêt par quelque chercheur, qui ne voudra pas, sur ce point historique, se borner à la lecture des documents officiels et des journaux. E. S. — Versailles, je 23 octobre 1872. » — La relation de Soulié n’avait point, dans l’origine, été destinée par lui à la publicité. Il n’avait d’abord songé qu’à satisfaire ce « chercheur » dont il parle, et aussi les quelques amis qu’il avait entretenus de ses rapports bizarres avec M. Regnier. Je ne pus confier alors sa copie à la petite imprimerie de Bellesme à laquelle il fait allusion ; mais l’appel qu’il me faisait dans le billet que je transcris plus haut, je trouve aujourd’hui l’occasion propice pour y répondre, au moment où je viens d’essayer de crayonner son portrait aux lignes fugaces, ondoyantes, attrayantes, et d’indiquer de mon mieux l’unité

EUDORE SOULIÉ

laborieuse et variée de ses e'tudes tournant autour de son Versailles. Il me semble que ce Post-Scriptum de sa main ne fera que mieux connaître encore les délicatesses de cette bonne et fine et patriotique nature.

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